LE BON COMBAT. I
Tel estle Frère-Prêcheur, n'importe où il se trouve, que ce soit au delà des Pyrénées, que ce soit en deçà. Néanmoins, tout en restant lui-même, le cep transplanté prend un goût de terroir et subit les influences du climat. Ainsi en va-t-ilen EspagnedesfilsdesaintDominique. La prédication dans ses allures, la vie doctrinale dans ses applications se ressentent du milieu. Notons en passant cette nuance : la combinaison des deux éléments, actif etspéculatif, suppose des proportions qu'on peut ne pas rencontrer ailleurs. Ici, la prépondérance est à l'action.
Si, dans la péninsule, « la lutte cruelle contre les Maures » est à l'état permanent, attendez-vous à voir les religieux user leurs forces et dépenser leur zèle au milieu des bruits de guerre et du cliquetis des armes. Leur voix, qui, au dire de Luc de Tuy, ne cesse pas de se faire entendre, est d'abord un signal ; elle sonne le rappel, elle excite à la guerre sainte. Puis, quand les colonnes armées se sont mises en mouvement, les Frères les accompagnent et, au jour de la bataille, ils se portent aux endroits où la mêlée est la plus chaude. Vous les voyez prendre part au siège des villes et, quand elles ont ouvert leurs portes, à leur colonisation.
Il y a une autre parole, celle qui tend à des conquêtes pacifiques, bien que, encore, elle comporte des aventures et des dangers. L'idée de l'évangélisation des Sarrazins remonte à l'origine de la Province d'Espagne ; elle se perpétuera avec les circonstances qui l'ont vue naître; elle préoccupera saint Raymond centenaire, elle se prolongera bien après lui. Question intéressante et très vaste, qu'il suffit pour le moment d'indiquer. Non contents d'exercer leur ministère auprès des Médujares, c'est-à-dire des Sarrazins demeurés sur le sol reconquis, les fils de saint Dominique passent de très bonne heure le détroit. Dès 1225, date importante, vous les voyez
au Maroc ; on pourrait croire qu'ils n'ont à s'occuper que des chrétiens, esclaves, tributaires ou transfuges dans les Etats musulmans, ou encore de ces trafiquants nombreux venus des villes marchandes de la Méditerranée, telles quePise et Gênes, Marseille et Barcelone. Détrompez-vous : à ce ministère toléré, Honorius III ajoute, dès le début, la mission périlleuse, proscrite par le fanatisme musulman, de baptiser les infidèles et de réconcilier les apostats — bapti\are Saracenos ad fidem noviter venientes et reconciliare apostatas Tels sont les termes employés par le pontife, qui déclare avoir reçu une grande consolation de l'empressement des religieux à s'y conformer. Ainsi s'inauguraient de vastes missions, qui, ayant le littoral de la Barbarie pour point de départ et de ravitaillement, devaient avec le temps conduire les Frères-Prêcheurs jusqu'au centre de l'Afrique.
Outre les Médujares, étrangers que l'Espagne chrétienne conservait dans son sein, elle enrichissait de sa substance une quantité innombrable de Juifs. Leur situation, leur puissance, la science de leurs rabbins, ainsi que la guerre charitable et non sans résultats que leur intentèrent les Frères-Prêcheurs, donneront lieu, comme la question précédente, à une étude approfondie.
Enfin l'hérésie exerçaitses ravages. Toute-puissantedans le midi de la France, elle avait passé les Pyrénées et infecté le nord de l'Espagne. Déjà Alphonse le Chaste, roi d'Aragon, et son fils, le peu chaste Pierre I, avaient édicté des mesures sévères contreles apôtres d'erreurs. Maintenant que les Frères-Prêcheurs ont fait leur apparition, Luc de Tuy a cette phrase: « on vit alors l'hérésie réprimée». Dès 1220, une bulle pontificale 2, adressée