COMMENCEMENTS DE SAINT RAYMOND
Les chroniques espagnoles 1 racontent que, vers la fin du xuc siècle, un roi victorieux, Alphonse IX de Castille, revenant de la guerre de Gascogne, se prit à songer à son âme — cœpit cogitare de anima sua. Pour donner suite à sa pensée, il choisit sa ville de Burgos, et sur un emplacement appelé las Huelgas , ou mes Délices, il éleva trois édifices renfermés dans une même enceinte : d'abord un monastère qu'il confiaaux Cisterciennes; il le
i. Celles de Luc de Tuy et de Rodrigue de Tolède que nous mélangeons ici.
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dota richement et le décora avec le plusgrandsoin.il voulut que ces vierges du Seigneur, dont les cantiques sacrés s'élèvent jour et nuit vers le ciel, non seulement fussent à l'abri du besoin, mais que, par suite de la disposition parfaitement régulière des bâtiments, des cloîtres et de l'église, elles pussent, exemptes de sollicitudes, se délecter dans la contemplation et dans la divine psalmodie. Ensuite, comme un autre Salomon, il tint à construire son palais à côté de l'édifice dédié au culte du Seigneur. Enfin, sur le chemin de Compostelle, il bâtit, à l'usage des pèlerins, un hospice destiné en même temps à servir de maladrerie; et les trois édifices, le monastère, le palais, l'hospice ainsi que sa chapelle, furent ornés avec un rare éclat : leurs parois resplendissaient des magnificences de l'or mêlé aux couleurs les plus variées — aaro et variis coloribus depictœ {.
Un docte écrivain juridique, dans un beau livre qu'il a fait, remarque que le symbole du droit, chez les peuples d'origine germanique, plus tard les peupleschrétiens, était le bouclier, et chez les Romains la lance; signe que, pour ces derniers, le droit c'était la force, la force agressive, oppressive du droit des faibles, le Vœ victis, tandis que, pour les premiers, la force était défensive, consacrée au soutien des justes causes et, en particulier, à la protection des faibles *.
La force mise au service du droit ! cette chevaleresque devise va se lire sur tous les murs de las Huelgas. Ne vous arrêtez pas trop aux abords. A l'aspect de la double enceinte, dont le faîte crénelé donne au religieux et royal monument le cachet d'une citadelle féodale, votre
1. Cf. Ozanam, Voyage au pays du Cid,où l'on trouve de brillantes pages sur l'état actuel de las Huelgas.
2. Ad. Schmidt, Der principielle unterschied pvischem dem rômischen und germanischen Recht, p. 1 16.
pensée se reporte sans doute sur des temps semi-barbares, temps d'anarchie où la violence se jouait du droit. Mais pénétrez plus avant : ayant franchi cette enceinte redoutable, vous rencontrez un cloitre, vous entendez les chants des vierges consacrées, vous apercevez un palais et, côte à côte, une maladrerie ; les arts de la paix ont été prodigués dans une égale mesure à ces demeures de destinations si différentes. Alors vous saisissez le vrai sens d'un appareil guerrier. C'est bien la force qu'il représente , mais la force moins la violence et moins l'arbitraire, la force subjuguée par la religion, la force rempart du droit, bouclier des faibles, sécurité des pacifiques. Vous vous rappelez alors que l'épée , entre des mains chevaleresques, était tirée pour toutes les nobles causes. Non pas que l'âge vers lequel nous nous reportons soit exempt de défauts et n'ait à son compte que des vertus. Mais il offre une qualité maîtresse, cause d'un progrès qui n'a pas dit son dernier mot. Cet âge est chrétien comme pas un autre; il s'est placé dans l'absolu de la foi, il reste ouvert aux influences réparatrices de l'Evangile. Que dans la lutte qui se poursuit entre la force et le droit, les profits et les pertes se partagent , toujours est-il que le résultat final est en faveur du droit. La loi morale peut subir des échecs, mais elle n'est point bravée; elle demeure debout avec son empire incontesté sur les âmes; elle a ses revanches éclatantes, et que de fois elle est vengée par ceux-là mêmes qui l'avaient outragée ! A chaque instant vous voyez éclater des merveilles de restauration morale. Ces hommes dont la main paraît levée contre tous , rachètent leurs méfaits par des miracles d'humilité, de pénitence, d'œuvres réparatrices. Comment ces choses arrivent-elles ? Vous venez de l'entendre : impuissant, roi ou seigneur, est rentré en lui-même et, comme parle la chronique à
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propos d'Alphonse IX, il s'est mis à penser à son âme. Remarquez que le prince a placé sa demeure entre ces deux édifices, le cloître d'où s'élève la prière, et l'hospice — Phospidal del rey — comme on dit encore aujourd'hui, d'où s'exhalent les bénédictions du pèlerin et du pauvre, comme si la monarchie chrétienne n'avait pas de plus bel attribut et de meilleur appui que la piété envers Dieu et la pitié envers les hommes, deux conditions qui constituent toute justice, le droit dans son acception la plus haute.
Dans ses constructions, romanes d'abord et ensuite ogivales, las Huelgas marque l'aurore et le plein midi d'un état de civilisation, point culminant pour l'historien. L'art, nous parlons du grand art, de l'art populaire et spontané, n'est pas seulement l'expression partielle du génie d'une époque, il est l'indice très sûr de sa culture en toutes choses. Avec les grandes oeuvres plastiques marchent de front les créations intellectuelles, les arts utiles, la richesse et la prospérité publiques. Toutes ces choses, vous les trouverez réunies en un siècle qui vit élever nos cathédrales, qui entendit l'enseignement de saint Thomas et qui goûta les prospérités du règne de saint Louis. L'Espagne, longtemps absorbée par ses luttes contre les Sarrazins, est enfin entrée dans le concert d'une société qui touche à son apogée, et, dès lors, elle n'aura plus de cesse qu'elle n'ait marché de pair avec les autres nations chrétiennes.
Telle est l'époque qui sert de cadre à notre livre. Cependant, sans perdre de vue ses grandes lignes, cherchons au-dessus .l'un monde qui, de tout temps, offre un mélange de bien et de mal, un but à notre étude, plus élevé peut-être, plus restreint assurément. Dans une région absolument sereine et inaccessible aux corruptions d'en bas, nous nous rencontrerons avec l'Ordre de Saint-
Dominique, dans la fleur de ses temps primitifs, et avec le saint personnage qui en fut le troisième maître général, Raymond de Pennafort.
Faisons encore parler les murs de las Huelgas. On l'aura déjj compris: l'effet des fières mais massives constructions d'Alphonse IX est moins d'exalter l'âme que de la recueillir. Toutefois, au-dessus de robustes piliers s'élèvent des voûtes dont le savoir-faire du décorateur a dissimulé l'austérité. Nous pouvons, sans trop de peine, les supposer telles qu'elles étaient au temps du fondateur, avec leurs riches rinceaux, avec leurs encadrements aux couleurs éclatantes, avec leurs fonds parsemés d'étoiles d'or. Encore ici nous avons un symbole, une expression des choses contemporaines.
Ces feux qui scintillent dans l'azur peuvent figurer les saints. Nombreux comme les étoiles du ciel, ils ont pendant des siècles éclairé la nuit des temps barbares, Dieu les prodiguantà un monde dont il voulait faire son peuple. Ils sont plus rares maintenant et, néanmoins, ils constituent l'ornement le plus beau de l'époque qui vit s'élever las Huelgas. Quand on creusait les fondations du royal édifice, saint Dominique et saint Raymond avaient vu la lumière. Comment, quand on nomme le premier, ne pas lui associer saint François, et comment se souvenir soit de l'un, soit de l'autre, sans évoquer la mémoire d'une foule de saints disciples de ces grands saints? Comment au nom de saint Ferdinand, le continuateur de las Huelgas, ne viendrait pas s'ajouter celui de saint Louis, son cousin, et au nom de ce dernier ceux de ses deux illustres commensaux, saint Thomas et saint Bonaven ture ? Et que d'astres, dont il serait trop long de faire ici l'appel, qui viendront orner de leur éclat varié le firmament du xme siècle !
Raymond de Pennafort est une de ces étoiles, non
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de moindre grandeur, ni de médiocre éclat. Cependant, avec tout ce qu'il faut pour briller , elle est restée jusqu'à ce jour comme obscurcie , et cette question se pose naturellement : qu'est-ce que Raymond de Pennafort ?
Notre réponse consistera dans un mot de saint Paul : sicut qui ignoti et cogniti, ignorés et connus à la fois. Tel est bien en général le sort des saints, éclatants par leurs œuvres, héros dans les fastes de l'Eglise, et dont le monde ne veut rien savoir, sinon peut-être pour les calomnier. Raymond de Pennafort surtout semble avoir fait un pacte avec l'obscurité. On peut dire que, pour les chrétiens eux-mêmes, il est plus ignoré qu'apprécié, car, s'il leur est connu par son nom par son auréole de saint, par la place qu'il occupe dans le cycle des fêtes ecclésiastiques, il l'est fort peu dans son rôle et fort peu dans ses actions.
A d'autres titres que celui de la sainteté, Raymond aurait mérité d'être plus connu et moins ignoré. Gomme homme, il est très complet. La sainteté couronne en lui une foule de qualités ; il y a dans sa personne toute l'étoffe d'un citoyen du temps. Par l'intégrité du caractère, par la science, par son aptitude aux affaires, parles hautes positions que ses nombreux mérites lui ont acquises, il touche de bien des manières à la vie publique de son époque. Mais l'histoire, tout en conservant éparses au milieu de beaucoup d'autres choses, des traces précieuses de son influence et de son activité, ne les a ni dégagées, ni coordonnées suffisamment. L'image, la statue n'est pas encore sortie du bloc; elle reste tout entière à tailler.
Connu et inconnu ! Raymond l'est encore à d'autres égards. C'est un esprit puissant, un érudit, le promoteur pour la science importante des Décrets, d'un progrès con-
sidérable. Mais si, à ce titre, il est connu du monde savant, c'est d'un monde tout spécial, de celui des juristes et, parmi eux, des canonistes et de quelques rares esprits, assez curieux ou assez étendus pour conduire de front l'étude des deux jurisprudences, canonique et civile.
Enfin, que Raymond ait laisséun nom dans son Ordre, il le faut bien : il a sa place marquée dans la succession des Maîtres généraux, son rang après le bienheureux Jourdain de Saxe, ce successeur immédiat de saint Dominique ; et cependant, au sein même delà famille religieuse qui s'honore de l'avoir eu d'abord pour membre et ensuite pour chef, son souvenir n'a pas été cultivé comme il le méritait.
Pourquoi ce voile jeté sur tant d'éclat? Il y a une obscurité infligée par les hommes ; elle procède de l'oubli. Qu'ici l'oubli ait sa part, on ne le peut nier. Autrement nous serions moins dépourvus en fait de documents. Il y a aussi une obscurité, voulue, ambitionnée : certaines âmes la recherchent, comme d'autres sont avides de gloire: Raymond fit tout ce qu'il put pour s'y ensevelir et s'y perdre et, malgré les signes les plus éclatants et les plus merveilleux de la faveur divine, il réussit en partie... C'est ce que donnent à comprendre les premières paroles d'une notice précieuse, bien qu'incomplète, vénérable surtout par son parfum d'antiquité. « Il est temps, porte cet intéressant écrit, de ne pas cacher davantage un flambeau que Dieu lui-même avait allumé et qui, s'étant dérobé dans le mystère de l'humilité la plus profonde, en fut tiré par la vertu du Tout-Puissant. Cette lampe ardente et lumineuse était le vénérable Père Frère Raymond de Pennafort, Espagnol d'origine, Catalan de nation, Maître jadis des Frères-Prêcheurs, personnage plein de grâce devant Dieu et devant les hommes, qui, durant sa vie et dans sa mémoire, reçut de la muni-
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ficence divjne la consécration la plus magnifique: nous voulons dire celle des miracles 1. »
Une circonstance à laquelle il eût été naturel de donner la première place, est omise par la notice. En quelle année naquit son héros ? Pour le savoir, il faut recourir au dernier chapitre du respectable écrit. Là on nous dit que Raymond mourut centenaire ou peu s'en faut — prope centenarius obdormivit. Or le millésime de cette mort est certain ; elle eut lieu, personne ne le conteste, en 1275 D'où il suit que si elle doit être le couronnement d'une existence de cent ans moins une traction d'année, il faut placer la naissance de Raymond en 1 176. Tenonsnous à cette date comme à l'interprétation la moins arbitraire d'un texte positif.
Saint Raymond, d'après le même texte, était « Espagnol par l'origine, Catalan parla patrie » — Hispanus origine, natinne Cathafanus. — Catalan, tout le monde en convient : les débris d'un antique manoir qu'on montre encore non loin de Barcelone, marquent l'endroit où il vit le jour. Mais comment expliquer la différence insinuée par la chronique entre l'origine et la patrie, et à quel titre, eu égard aux idées du temps, notre saint était-il Espagnol ? On sait que ce nom d'Espagne, si cher qu'il fût au patriotisme des peuples ibériques, n'exprimait plus qu'un souvenir et qu'une espérance; politiquement il n'y avait pas d'Espagne. La plus belle moitié de la péninsule demeurait au pouvoir des Arabes; le reste était partagé. On connaissait les royaumes de Castille, de Portugal, de Léon, d'Aragon, de Navarre, mais il ne pouvait être question d'unité espagnole. Toutefoiscette dénomination du passé redevenait une expression du présent, quand on voulait désigner un territoire taillé jadis dans les con-