A 3ÎA TRES CHERE FEMME
Saint-Saens auteur de Vhrijné (1893).
l7. Oj.
Ce livre est moins une histoire qu'une promenade. Tout serait accompli de son rêve et de son ambition s'il était accepté ainsi qu'un ami, un compagnon fidèle et de plaisante humeur. L'histoire d'un homme bien vivant et qui chaque soir ajoute un soir nouveau, une œuvre nouvelle, à l'entassement des jours longuement vécus, des œuvres glorieusement moissonnées, cette histoire est impossible à écrire. L'édifice ne cesse de grandir, et l'histoire veut être un couronnement. C'est donc un Saint-
Saëns inachevé qui va s'échapper de ces pages. Elles s'arrêteront, non pas sur un point de rigoureuse terminaison, mais sur une ligne de points suspensifs, tout à la fois d'incertitude, d'ignorance, de radieuse exclamation ; et l'espérance jolie sollicitera des pages nouvelles.
Un auteur et son œuvre, surtout au domaine de si vibrante intimité que révèle la musique, se pénètrent si profondément qu'on ne saurait les détacher l'un de l'autre, non plus qu'on ne saurait cueillir une fleur sans se réjouir à l'enivrement de son parfum, aux magnificences de ses parures.
Saint-Saëns sera toujours présent. Alors même qu'autour de lui apparaîtront quelques passants de la vie, de ceux-là surtout qui ne passent plus ; ils revivront peutêtre de leur existence désormais remplie, mais aussi^ et plus encore, ils vivront de l'homme qui fut de leurs tendresses, de leurs admirations constantes , de leurs
labeurs associés à cet autre labeur plus grand, celui qui les a charmés, ennoblis et qui leur reste une gloire suprême. Dès les heures premières qui le voyaient cheminer par le monde, Saint-Saëns ne fut jamais inaperçu. Tous ceux-là qui ont pu le connaître, ou seulement l'entrevoir, ont emporté de lui comme un reflet subtil ; si bien qu'il n'y a pas lieu de craindre que l'on déserte Saint-Saëns, à flâner quelque peu autour de lui. Par delà tout ce que les autres peuvent dire, on reconnaît sa voix. Dans ce qui l'environne il n'est jamais absent. 11 se dresse par delà tous les paysages et toutes les assemblées. De sa taille corporelle et de sa prestance, il est petit ; et de son front il dépasse tout ce qui s'approche de lui.
Ce livre est d'un ami, d'un serviteur et d'un suivant. J'avoue, et je m'en fais honneur, sa constante partialité. Non pas que ce livre trahisse la vérité, ou que seu-
lement il la maquille ; ce livre est vrai. C'est ainsi du moins qu'il me semble. Mais Saint-Saëns n'est pas de ces hommes de rencontre journalière, même de ces artistes de popularité un peu vulgaire, qu'il est facile de retenir au passage, amuseurs complaisants, hommes de joie, instruments de plaisir, et dont le doigté très simple sollicite le monde entier. Saint-Saëns est toujours lui, alors même qu'il étonne et déconcerte en de soudaines variations. Il €st sincère comme pas un autre; et cette personnalité est si bien aiguisée qu'elle percerait à travers tous les personnages qui seraient de complaisance et d'emprunt. Saint-Saëns ne saurait mentir à personne, non plus qu'il ne saurait mentir à luimême.
Tout à Theure je réclamais pour ce volume l'aimable mérite d'être un bon compagnon. Le voyage est chez l'homme dont le nom glorifie ces pages, autour de
lui et même en lui. À voyager ensemble on se connaît aussi bien qu'il est permis à des humains de pénétrer les arcanes d'une pensée humaine. Les voiles se déchirent, alors que l'on chemine sur les mêmes sentiers. A marcher d'un même pas, les traces de nos pas se confondent. A se sentir les coudes on a bientôt fait de se sentir aussi les cœurs et leurs intimes battements.
La collaboration est un voyage que l'on fait en commun, et il n'est pas de voyage de plus étroit rapprochement ; dès lors on voyage, sollicité des mêmes horizons, attardé aux mêmes étapes, égaré peut-être au mirage des mêmes espérances, mais souffrant des mêmes peines, enivré des mêmes joies toutes fraternelles. C'est la gloire de ma vie, j'ai travaillé avec Saint- Saëns. Au contraire d'un Auber, d'un Meyerbeer qui devaient lier partie, sans infidélité que bien rare, avec un collaborateur attitré et désormais de solides épousailles.
Saint-Saëns n'accepte aucune servitude, serait-elle charmante et féconde; même son tout dévoué Gallet, le mieux favorisé, n'est pour lui que d'une alliance intermittente, Saint-Saëns n'est absolument fidèle qu'à lui-même. Il sert de peu de le solliciter ; il déteste les quémandeurs, bien qu'il soit à Toccasion prodigue des dons en lui si magnifiquement accumulés. L'importuner est le plus sûr moyen de ne pas le conquérir. On pourra longuement lui tendre la main, ou le livret, en espérance d'une heureuse adoption, il en sera de lui comme de la statue impassible vers laquelle Diogène tendait la main à la prière, pour s'accoutumer, disait-il, aux refus. Saint- Saëns toutefois ne refusera pas toujours; la statue se peut animer et sourire, ellemême ouvrant les bras à de joyeuses embrassades. Mais ce sera au hasard de son rêve, au souffle d'une brise légère qui se lève et qui passe. Les circonstances auront
fait toutes choses, ou à peu près. Quelques microbes flottaient dans l'espace ; ils se sont rejoints, et voilà que de compagnie ils voltigent, ils s'adorent, ils vont essaimer du plaisir et de la vie.
Si, comme il est possible, cespages sont lues par quelque confrère dolent, en mal d'une collaboration illustre et profitable, à ce soupirant tout à la fois vierge et martyr, j'adresserai ces conseils de personnelle expérience : « Mon ami, je vous plains et je vous admire; j'ajouterai même que je vous approuve. Une collaboration n'est pas toujours ce que l'on dit de justes noces ; si, au lendemain de la lune de miel, on ne va pas toujours culbuter dans le divorce, on se jette quelquefois à la tète de fâcheux compliments à défaut de manuscrits. « 11 est de bons ménages, disait Larochefoucaud; il n'enestpas de délicieux. » Eh bien, à se mettre en ménage avec Saint-SaënS;, le ménage ne sera pas excellent, il sera dé-
licieux. J'en porte hautement témoignage. Je n'ai jamais trouvé de complice plus courtois, plus gentil, plus docile. Aurait-il par hasard marchésurunerime, il s'excuse sans fin de la liberté grande. Combien d'autres, qui n'allaient pas à la cheville d-i ce beau promeneur, m'ont désolé de leurs caprices ! Un collaborateur de Saint-Saëns est donc un homme heureux; il ne tient qu'à lui de se croire un très grand homme, à se sentir si bien choyé, complimenté, caressé, ou très intelligemment critiqué.
« Voilà qui est pour augmenter tes regrets ou exaspérer tes désirs, mon confrère désolé. Je veux te guider à la poursuite de ton météore. Souviens-toi de ces petits vers luisants qui^ aux belles soirées d'été, allument, dans l'herbe et sur le bord des chemins, la lueur d'une pauvre petite âme amoureuse. Ils montrent ce qu'ils ont de mieux, cette lueur, espérance bien humble et toute silencieuse. Que sont-ils
eux-mêmes ? d'informes bestioles. L'amour seul, la pitié les peuvent connaître et les accueillir. De ces vers luisants il en est par centaines, il en est par milliers, et surtout en ces chemins que hante le don Juan en quête de faciles amours. Le ver luisant n'est pas une étoile ; le voir de près n'est pas un plaisir ; et même il s'éteint, il meurt, si le pied trop brutalement le rencontre et le foule. Enfin il peut recueillir par hasard une visite complaisante. Don Juan a des ailes, il est assez beau, assez séduisant pourvoir, pour imaginer des séductions en l'hommage le plus misérable.
«Librettiste, mon frère, fais donc un beau rouleau de ton travail et de ton rêve ! Placetoi sur le passage du vainqueur espéré! Allume ta lanterne ! Ne cours pas ! reste là ! le ver luisant n'a point de pattes pour courir; et rien ne sert de courir après le scarabée aux ailes d'or, aux élytres cristallines. Peut-être, il se penchera vers toi.
Ta veilleuse se confondra, jusqu'à disparaître, dans la splendeur de sa tendresse. Je te le souhaite, mon ami. »
Voilà un beau certificat que je vous donne, mon cher Saint-Saëns; et c'est bien familièrement que je vous traite. Vous me le permettez, n'est-ce pas ? Entre nous si la distance est appréciable au total des années, si l'écart est énorme en l'autorité obtenue et conquise, nous avons quelquefois vécu de plain-pied; et combien je me rappelle de circonstances où nous étions ainsi qu'un grand frère et son cadet, improvisant de libres et folles causeries, ou poursuivant, à travers Paris, de capricieuses promenades. C'est une nuit de Noël où je vais vous prendre à votre mère complaisante et sereine. Puis, nous allons, tous deux, à l'église la plus voisine, Notre- Dame-des-Champs, je crois, nous blottir dans un coin d'ombre discrète. Vous êtes doublement présent, car dans la foule con-
fuse je ne vois que vous; et de la haute tribune les chants qui descendent, les accords qui s'épanchent, c'est de votre inspiration qu'ils sont remplis. Je vous vois et je vous écoute. Vous êtes donc tout à la fois silencieux et magnifiquement tapageur.
Une autre fois, c'est le Jour de l'an qui débute dans le monde et qui réjouit notre commun berceau, Paris éveillé et trépidant comme jamais. C'est la coutume que dès lors, de ses profondeurs, de ses sentines et de ses abîmes, une inénarrable Cour des Miracles surgit et bientôt envahit la cité tout entière. Plutôt que de passants affairés et de beaux uniformes, Paris est de truands et de ribauds. En la rue Monsieur-le-Prince, si matinal que je sois, un visiteur m'a précédé. L'un en face de l'autre, je rencontre deux serviteurs de sainte Cécile; les voilà en présence, Fun, bien bas, traînant sur le pavé, l'autre là-
haut, penché à sa fenêtre. Celui-là à celuici donne une sérénade. Celui-ci est jeune encore, illustre. Celui-là est bien vieux, bien pauvre, sans nom; ses bardes Tabandonnent avant qu'il consente à les abandonner. Il s'est armé d'un instrument non moins suranné que lui-même. En quelle poudreuse sacristie a-t-il retrouvé ce monstre de cuivre rouillé qu'il presse amoureusement sur son cœur, et que son haleine asthmatique s'épuise à réveiller? Qui jamais pourrait le dire? Ainsi les premiers souhaits de bonne année sont offerts à Saint-Saëns par un ophicléïde.
Mon cher maître, vous l'avez peut-être oublié ; mais ce jour-là j'ai admiré votre patience; je l'ai vue moins résignée pour de moins cruelles cacophonies.
Voilà de bien petites choses auprès de choses si grandes que j'aurai à dire. Mais dans un monument il n'est pas que des pierres puissantes et belles, il est des pous-
sières; et n'est-ce pas en ces poussières que la fleurette du souvenir quelquefois se plaît le mieux à germer et s'épanouir?
Lorsqu'un éditeur fameux et de flatteuse hospitalité me demandait d'écrire un livre tout de Saint-Saëns, mon impression première était d'inquiétude et de peur. Quelle tâche ! Je me suis rassuré et décidé cependant. C'est qu'il me semblait payer ainsi une dette de haute gratitude. Résigné à demeurer incomplet, décidé à ne pas entrer dans le domaine des observations absolument techniques et des appréciations toutes de science et de métier, je limitais le champ à moissonner. Il n'était plus pour si bien m'épouvanter. Je renonçais même à l'énumération des œuvres accomplies, et cela d'autant plus facilement que cette énumération s'allonge ; et cette échelle de Jacob se hausse chaque jour d'un échelon en sa poursuite vertigineuse.
Je n'ai pas voulu recueillir les dires de
la presse, la moisson serait si abondante que le glaneur lui-même aurait bientôt fait d'en combler ses granges. Là encore la seule nomenclature des articles, des études encombrerait les rayons d'une bibliothèque. Au reste Saint-Saëns est à luimême la meilleure étude que l'on puisse faire de Saint-Saëns. D'autres se sont faits et se feront l'écho de ce tapage assourdissant.
La personnalité de Saint-Saëns est désormais européenne et mondiale. L'étranger Taccepte et l'acclame. Saint-Saëns nous est comme un ambassadeur du génie français accrédité sur la terre et dont toutes les nations accueillent et reconnaissent les lettres de créance. Les rois, les empereurs, les peuples l'écoutent, l'appellent, le saluent. La vieille Angleterre, jalouse de sa tant de fois séculaire renommée, lui fait compliment; et voilà que le vénérable Cambridge compte un docteur de plus,
honoris causa, notre Saint-Saëns. Ce n'est pas sans raison que l'idée heureuse venait à un ministre de confier à Saint-Saëns la direction de notre Académie de France à Rome. Dans cette villa de Médicis, séjour enchanté, où régnèrent peintres et statuaires, l'élite de nos artistes de France, Carpeaux, Ingres, Horace Vernet, Guillaume, berceau magnifique d'où se sont échappés tant de nourrissons admirables, Berlioz et Régnault, Hébert et Gounod, un musicien aurait tenu la présidence et royalement gouverné. H n'est pas de plus beau gouvernement. Saint-Saëns était de niveau avec cette cime. H peut tout conseiller qui est de l'art et de la grandeur. Ce ne fut qu'un songe. Saint-Saëns, un moment séduit et consentant, se devait récuser. C'est fâcheux; le nom de Saint-Saëns aurait bien fait là-bas, sur les sept collines ; c'était une hauteur de plus.
Mon titre à composer ce livre est donc
d'un ami, d'un témoin, d'un complice. Je m'efforcerai à livrer au lecteur un Saint- Saëns vivant, prochain, aisément accessible. On dit qu'il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre; on verra que celui-ci, même en veston du matin, est encore un grand homme. Mais nous allons vous voir, vous écouter causer, mon cher ami. Il me plaît vous surprendre un jour que vous écrivez une lettre tout amicale. La lettre n'est pas que d'une feuille de papier; elle est aussi d'une petite feuille de laurier que je dérobe. Je me penche sur votre épaule, et voici ce que je lis au passage :
... « Je ne referai jamais une œuvre comme Phryné. On ne fait pas cela deux fois dans sa vie... Quand on pense que si Lucien — c'est moi — n'avait pas eu la fantaisie de concourir pour la cantate du prix de Rome, je n'aurais pas travaillé avec lui. Je n'aurais pas les délicieux amis que
VOUS êtes, et je n'aurais fait ni Phryné ni V Ancêtre! »
C'est un usage qu'un livre abondant et copieux se partage en chapitres numérotés, telle une route en espaces mesurés et marqués de bornes kilométriques. Ainsi j'ai voulu quelques divisions, le répit de quelques poses, mais non pas le défilé de ces chiffres indifférents et décolorés. On trouvera, chemin faisant, andante, scherzo, allegro, finale. N'est-ce pas plus pittoresque, mieux expressif, d'une harmonie plus heureuse, en des pages musicales et toutes consacrées au maître de la symphonie?
Dès lors Paris n'a pas été embelli tel qu'il le sera bientôt, tel que nous le voyons chaque jour s'embellir en toute indiscrétion et brutale cruauté. Le boulevard Saint-Germain, pas même une espérance, moins qu'un rêve, ne surgit pas encore menaçant au seuil de ces vieux quartiers dont le réseau pittoresque et confus s'enchevêtre entre les ruines, les splendeurs délicieusement incohérentes du vénérable hôtel de Gluny et les solides bâtisses, citadelle dernière de ce qui fut la royale et glorieuse abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Des prés il n'en est plus. Ce n'est qu'une appellation mensongère et de lointain souvenir. Cependant, de même qu'entre les pavés dis-
joints des ruelles ou dans l'ombreuse retraite des cours, quelques herbes folles se résignent à germer et festonnent ce lourd échiquier de pierre, les noms mêmes, d'usage inlassé, demeurent à demi champêtres. Telle la rue Serpente qui serpente en effet comme un sentier où s'attardent les bêtes allant au pâturage ; telle la rue du Jardinet au seuil des jardins qui la réjouissaient autrefois. La rue Hautefeuille est toute prochaine; et si le printemps n'y trouve plus d'arbres qu'il puisse gaiement revêtir de joie et de verdure, du moins le velours de quelques mousses en capitonne les vieilles pierres. La rue de l'Eperon, aujourd'hui encore existante mais méconnaissable, évoque les cavaliers passant et qui font sonner le pavé au sabot de leur monture. La cour de Rouen, que l'on dit parfois, en une erreur coutumière, la cour de Rohan, s'enveloppe d'un décor suranné, misérable, mais amusant et qui fait contraste avec les magnificences des bâtisses toutes voisines, sans gloire, sans charme, sans passé. Une grille se rouille qui la fermait autrefois. Il est un puits à la mar-
gelle usée. Un lilas étique dispute un peu de terre aux gros pavés de grès; il se cogne au mur comme pour échapper à la brutale insulte des passants qui du reste ne passent plus guère. Le piéton à Paris devient une espèce assez rare dans la gent animale; et lui seul a libre accès en la cour de Rouen. Les roues sont ignorées, sinon celles-là peu redoutables qui remuent les petites charrettes, où peine seulement, dans les brancards, un équipage humain. Les maisons environnantes suintent la décrépitude. Les fenêtres lointaines, semble-t-il, car la cour n'est pas grande, ce qui illusionne sur la hauteur réelle des choses, les fenêtres sont drapées de Hnges qui essaient de blanchir; à moins qu'une pauvre fleurette, prisonnière dans une étroite caisse verte, jette dans ce deuil, un peu de gaieté, et regarde là-haut le lambeau de libre espace et d'azur qui l'attire et qui la console.
En cet entourage, et précisément dans la rue du Jardinet, mais non pas dans une maison que nous puissions saluer encore, le 9 octobre 1833 naissait Camille Saint-Saëns. C'est
donc un parisien. Il l'est de naissance, de résidence et d'éducation première. La mise en scène est toute parisienne qui appelle les premiers regards, éveille les curiosités premières de cet enfant tout-à-l'heure si bien vibrant et de subtile intelligence. Les yeux à peine ouverts, l'intelligence inconsciente, à peine entr'ouverte, reçoivent, des spectacles entrevus, quelques impressions ineffaçables. Il n'est jamais indifférent de rechercher, de connaître le tableau premier ou la suite des spectacles changeants qui vont se dérouler alentour d'une existence humaine. Une énorme agglomération, confusément vivante, ainsi que se présente Paris, était en 1835, par delà l'espace de deux générations, un peu moins incohérente, un peu moins panachée d'éléments singulièrement divers, qu'aujourd'hui il ne nous apparaît. Le vrai Parisien émergeait sans peine, tandis que désormais il se débat méconnu, plus qu'à demi submergé. Le Parisien épris de sa ville existe, mais il menace de disparaître. L'esprit parisien fait de bonhomie narquoise, de finesse, de naïveté même, au moins dans ses amourettes
complaisantes et faciles, cet esprit que reconnaissent encore aujourd'hui ceux-là qui sont bien du terroir, Saint-Saëns en hérite, le couve, le révèle volontiers. En cette personnalité si haute, si riche, cela veille, cela se retrouve. C'est une étincelle, oh! sans doute effacée au rayonnement qui s'impose, éblouit, étonne; mais la petite étincelle qu'a laissée l'aurore des premiers jours, ne s'est pas éteinte et tout à coup scintille. La constellation des talents affirmés, des gloires conquises garde cette étoile légère tombée du ciel parisien, et qui ne saurait en renier la mémoire. Que de fois n'avons-nous pas vu Saint-Saëns se tordre de rire, renversé dans un fauteuil, et pour bien peu de chose, un rien, une balourdise échappée dans la conversation, le récit d'une farce, gaieté franche, pas méchante, d'explosion soudaine, la gaieté qui éclate en réparties piquantes, en un crépitement de folies, la gaieté de chez nous, la gaieté du gamin de Paris. Oui, un gamin, Saint-Saëns le fut, il peut toujours l'être à l'occasion, avec délices; et voilà qui lui vient de Paris.
Camille Saint-Saëns, enfant unique, à peine âgé de deux ans, a perdu son père. Ce père, sous-chef de ministère, ne laisse pas d'aimer les lettres et même de s'éprendre un jour, en passant, aux charmes capiteux du théâtre. Il écrit quelques vaudevilles; c'est dès lors l'exercice obligatoire de quiconque ambitionne ou rêve d'écrire, de même qu'au siècle précédent, confectionner une tragédie s'imposait, comme au sortir de nourrice, au plus humble entre les nourrissons des Muses. Toutefois un vaudeville improvisé, même représenté, il n'est rien là qui prépare une vocation d'auteur dramatique, et qui en héritage et d'exemple lointain fasse pressentir Samson et Dalila ou Ascanio.
L'enfance de Saint-Saëns n'est environnée que de tendresses et de sollicitudes féminines ; et cependant la virilité s'aflîrme singulièrement puissante de cette pensée que nous verrons, si vite, abondante et créatrice. Ne serait-ce pas que ces femmes ont des tendresses de femmes, mais aussi des fermetés impérieuses et qui semblent toutes viriles? La grande tante Masson s'affirme scrupuleuse aux soins de surveiller
les lâches quotidiennes ; la mère vigilante, mais exigeante, exerce une autorité souveraine. L'enfant s'essayait à peine à courir loin des genoux qui lui étaient familiers, que la mère comprenait sa tâche de mère, mais aussi sa mission d'initiatrice et d'éducatrice. Elle se sentait responsable, non pas seulement devant son cœur de mère, mais devant quelque chose de plus grand et de plus difficile à conquérir. Elle se préparait un fils tendre, respectueux, dévoué 5 et certes elle y devait pleinement réussir; mais ce n'était là que le moindre des labeurs dominant son âme et remplissant sa vie. Elle devait à la France, à l'art, à la musique, bien vite reconnue comme la déesse tout à la fois protectrice et dominatrice, un serviteur magnifiquement prédestiné. Dans le tout petit homme elle voyait le grand homme. Il était né délicat, de santé incertaine, toujours menacé. Au reste le rapprochement est curieux avec Voltaire chétif, malingre, au moins dans ses années printanières, toujours gémissant sur des maux plus ou moins imaginaires, avec notre Victor Hugo moribond dans son berceau
et qui devait mettre plus de quatre-vingts ans ù mourir « Crescit eundo. » Les jours accumulés sont de forces reconquises. Triste cortège que les faiblesses de santé, traînées au seuil même de la vie; du moins elles ne devaient jamais motiver, excuser des faiblesses trop complaisantes dans les cœurs dont Saint-Saëns allait grandir environné. Les dons mystérieusement prodigués se révélaient dès les premiers jours. S'extasier au murmure doucement chantant d'une bouillotte qui commence de bouillir sur le feu, c'était annoncer un écouteur subtil à tous les bruits de la nature; reconnaître aussitôt, au son d'une cloche, non pas un son isolé, mais un accord où des notes multiples se complètent et s'associent, c'était témoigner d'une oreille délicate, inquiète, déjà savante. Tout cela aurait pu ne pas se développer. Combien de fleurs, et des plus charmantes et des mieux parfumées, se stérilisent, sèment leurs pétales inutiles, avant de réaliser le fruit promis et attendu! Ce fut le prodige de l'enfant prodige que fut Saint-Saëns, de tenir tout, et même au delà, ce qu'il avait promis. A quatre ans il
composait, il écrivait une valse comme naguère le petit Mozart écrivait un menuet; et voilà sans doute qui semble plus extraordinaire encore que de promener sur un clavier une menotte dont les doigts dépassent à peine la tierce et qui déjà chemine sur les octaves, d'une caresse joyeuse et d'elle-même extasiée. Il y a du joujou dans l'instrument que l'enfant sollicite ; la pensée seule intervient, même dans un essai maladroit et de libre instinct, dès qu'il s'agit de composer. Les présages étaient donc d'une impérieuse éloquence. Ces présages sont un engagement, une créance et qu'il faudra payer. La mère qui est là près de ce fils étroitement couvé, est bonne, mais plus encore elle est orgueilleuse. C'est une femme d'ambition très haute. Elle veut régner, non pas sur son fils, mais en la personne de son fils. Rien de vulgaire dans ce rêve qui devient bientôt une absolue certitude. La mère accepte, comprend que l'art soit à lui-même, son commencement et sa fm. Le gain la touche peu. Je l'entends, il est vrai, un jour me dire, montrant une liasse de billets de Banque : « Je
dois tout cet argent à Camille. » Mais c'est fierté, plutôt que satisfaction toute matérielle. Les ressources, modestes, suffisent au train modeste de la vie coutumière. Cette mère sait que le talent, voire le génie, sont importuns plutôt que désirés, que les médiocrités sont actives, remuantes, encombrantes, envahissantes, et que longuement elles barrent le chemin. Les retards, les déceptions iniques, les reculs, les méconnaissances odieuses, cette mère, osons dire cette prophétesse, les prévoit, les subit. Ce qu'elle n'aurait jamais accepté, c'est la trahison de soi-même, la défaillance, la désertion. « Reviens dessus ou dessous! » disait (nous est-il raconté), une mère, digne fille de Lacédémone, remettant à son fils le lourd bouclier de guerre; et cela peut se traduire en français de langage commun : « La victoire ou la mort! » La mère de Saint-Saëns pense à l'unisson de cet héroïsme superbe et farouche. Il fallait que son Camille lui donnât notre Saint-Saëns ; il le lui a donné!
Le lycée, l'école publique manquent alentour de cette enfance. L'instruction est toute
Saint-Saens enfant.
(Cliché communique par les Annales.)
de famille ou de quelques maîtres changeants et passants. L'élève les écoute, mais aussi les contredit. Il n'est pas d'un maniement commode. Dès lors c'est non pas l'isolement, mais l'absence des camaraderies et des amitiés que la communauté des travaux journaliers facilite et improvise. C'est à la maison que s'instruit l'enfant. Au reste son goût du travail supplée à l'insuffisance toute relative de ces leçons toutes intimes. L'enfant de lui-même lit, pense, médite, emmagasine. De ses petites mains, de sa curiosité très active, il fait sa gerbe, il engrange sa moisson. Au Conservatoire où règne Auber, il fréquente la classe d'Halévy. C'est un compositeur fameux, non pas un éducateur heureux. « Etre exact c'est attendre les autres », disait-il. Et dès lors, désireux de ne pas attendre, Halévy se fait une loi de l'inexactitude. Sa classe est d'une absence coutumière, ou d'une apparition intermittente et précipitée. Travaillant beaucoup, improvisant, j'oserai dire bâclant des opéras quelquefois de méditation insuffisante, le maître n'a plus le loisir, ni même le goût, de
faire travailler les autres. Toutefois Halévy, deci de-là, devait conseiller Saint-Saëns; et c'est tout à la gloire d'Halévy. Auber n'est pas le professeur, mais il est le maître, ou pour mieux dire un maître. Il n'enseigne que de son exemple, de sa présence, de sa souveraineté. On ne saurait sans peine imaginer maintenant quelle autorité était la sienne. On disait constamment et partout : « Monsieur Auber », et cela était d'une déférence profonde. Il était applaudi, choyé, aimé, se trouvant en quelque sorte de plain-pied, avec cette société de juste milieu, cette bourgeoisie honnête, d'horizon un peu court, qui dès lors semblait résumer la France. La garde nationale, la musique d'x\.uber, sont d'une étroite parenté. D'intelligence subtile et merveilleuse, Auber peut se hausser à la grandeur, à des inspirations très nouvelles et qui dépassent son royaume coutumier. ^s'a-t-il pas, de complicité avec Scribe, inventé l'opéra romantique et historique dont la Muette marque l'apparition première ? Mais, très casanier, Auber n'entreprend le plus souvent que des voyages tout prochains. Jeune
(il avait du l'être) et, à certains égards, il le resta toujours, n'aimant pas changer ses habitudes, tel un chat familier du logis ; mais j'entends qu'en la jeunesse de Saint-Saëns, ceux-là étaient bien rares qui avaient pu connaître la jeunesse vraiment juvénile d'Auber. 11 semblait un patriarche printanier, et du reste il exerçait, en toute aisance et bonne grâce, ce patriarcat longuement consacré. Cette renommée souriante donnait l'illusion de la gloire. De son visage calme, du scintillement profond de ses yeux, Auber voyait tout, comprenait tout. Il ne devait pas s'y reprendre à deux fois pour deviner et pénétrer Saint-Saëns. Sollicité de concourir pour le prix de Rome, car luimême y songeait moins que l'on n'y songeait pour lui, Saint-Saëns déçut les espérances qui semblaient des promesses certaines. Monté en loge très souffrant, à demi dépouillé de ses forces et de ses moyens, il devait échouer où triomphait un concurrent qui ne devait pas confirmer ce rêve inattendu. Auber cependant estimait que le prix devait être décerné à Saint- Saëns. Il envisageait moins le devoir exécuté
que le talent incontestable ; il voyait le lendemain mieux que le jour présent. Sans doute, en un concours, cette interprétation est incorrecte et dangereuse. Toutefois elle montre ce que pensait Auber. Il voyait juste, il voyait loin. Cet échec, je ne dis pas cette défaite, demeure de médiocre importance. Saint-Saëns manque au prix de Rome, plutôt que le prix de Rome ne manque à Saint-Saëns.
C'est au voisinage de sa maison natale que Saint-Saëns fait son apprentissage d'organiste, ou plutôt révèle sa maîtrise rapidement affirmée. L'église Saint-Séverin est voisine de la rue du Jardinet. Une des plus vieilles, mais aussi des plus charmantes entre les églises de Paris, elle se blottit au labyrinthe des rues de dénomination pittoresque et lointaine. La rue de la Harpe, la rue de la Parcheminerie, voilà qui annonce bien un sanctuaire consacré en la fidélité de dévotions plusieurs fois séculaires. L'église est scintillante de vitraux, ombreuse et cependant presque tout entière à jour, mais accessible seulement à ce jour mystérieux que laissent s'épandre et glisser des visions de
rêves, des mosaïques aériennes, comme des courtines délicieusement transparentes où s'envelopperait un logis d'exquise douceur et de suprême repos. Le buffet d'orgue est ancien, d'une magnificence noblement surannée, et cette vieillerie reçoit cette jeunesse : Saint-Saëns à vingt ans. Quel joli contraste et quelles admirables épousailles ! Saint-Saëns devait être bien vite infidèle à cette compagne, cette complice de sa virtuosité naissante, la vénérable église de Saint-Séverin. Il est infidèle, non pas oublieux. Aujourd'hui encore toutes les occasions lui sont précieuses de remonter à ces orgues qui lui furent complaisamment familières, puis dans l'assemblée des chérubins, des vieux anges de bois noirci et qui semblent écouter, de retrouver sous ses mains, sous ses pieds, la vibration de sa pensée, la résonnance des accords lointains où grandissait et s'écoutait son âme.
La jeunesse de Saint-Saëns est volontiers sociable. Enfant, il est déjà célèbre. Ses habiletés stupéfiantes de virtuose, sa mémoire impeccable, au reste d'un éclectisme presque
sans limite, sont un attrait qu'il exerce, mais que lui-même accepte et complaisamment se plaît à savourer. Le voir, l'entendre, l'approcher, rien de plus facile. 11 suscite les admirations, ce qui est bien ; il inspire des amitiés, ce qui est mieux. L'existence bourgeoise qu'il a menée, le met de niveau avec un monde de façons très simples, de cordialité coutumière ; de même que son talent naissant, éveille chez quelques-uns des attentions curieuses, des attentes de délicieuse inquiétude. Il ne s'enferme ni dans son rêve, ni dans sa chambre. Son âge, ses labeurs, ses œuvres ne demandent qu'à se répandre et s'épancher. La source pressent qu'elle sera un beau fleuve de fécondité lointaine. Au seuil de la vie, Saint- Saëns ne connaît pas de hiérarchie ; il ne veut pas de classification ni de rang entre ceux-là dont il se fait dès lors gentiment an cortège. Mais non, le mot de cortège n'est pas celui qui convient le mieux. Singulièrement supérieur à tout, du moins à presque tout ce qu'il peut rencontrer, jamais il n'accentue cette supériorité, il l'oublie, peut-être ingénument n'en a-
t-il pas encore conscience. Et cela est tout charmant, ineffaçable pour tous ceux qui en furent les confidents, les spectateurs ou les complices. Le même Saint-Saëns, quelquefois de caprices bizarres, de boutades soudaines, mais le plus souvent d'accueil joyeusement tapageur, de bonhomie gentille, de franche gaieté, le même très bel artiste, aussi le même compagnon de rayonnante humeur, — cet homme éclaire autant qu'il charme, — se retrouve aux salons de la princesse Mathilde éprise, on le sait, de l'art non moins que des artistes, et dans un atelier de peintre, voire dans l'arrièreboutique d'un pharmacien mélomane et qui, le soir, déserte ses bocaux pour des canettes de bière libéralement offerte aux fervents de Mozart ou de Beethoven. Un jour Saint-Saëns aura cheminé jusqu'à la villa princière et quasi impériale de Saint-Gratien ; il aura pris place au piano devant un public de peintres fameux, de poètes bien disants, de romanciers en faveur, une élite dont la France tire quelque vanité; il va dîner entre une duchesse authentique et un ambassadeur constellé des ordres
les plus étranges et les plus étrangers. L'encens des titres pompeux parfume jusqu'à l'antichambre ; on se donne du monseigneur et de l'altesse à épuiser le Gotha; et le lendemain, dépouillant le frac, les grands mots et le protocole, le même Saint-Saëns, délicieusement émancipé, recevra, prodiguera les poignées de mains. Plus de princesse, plus de monseigneur; on va se tutoyer. On se dit « mon vieux ! )) plus gaiement que l'on ne se dirait monsieur le duc. Le bon camarade — ce n'est pas encore le cher maître — se hisse sur une chaise de paille. On l'écoute, on l'entoure, on le dévore. L'éclairage est d'une lampe asthmatique et fumeuse, de bougies éplorées et qui larmoient dans leurs bobèches ; mais si l'homme n'est plus le même dans sa mise, dans son langage, il est le même, exquis, ravissant, dans ses doigts inlassés, dans les éclats de son rire, dans sa voix chaude, expressive, tonnante, dans son âme toute de lumière, dans cette âme où se rencontrent, s'associent, se pénètrent, admirable fraternité, et les maîtres morts, les gloires désormais accomplies, et le
maître nouveau, en son premier essor, le maître battant de l'aile, si bien, si haut, que l'espace semble déjà grandir pour le comprendre et dignement le recevoir.
11 serait impossible de suivre l'élu d'un art entre tous séduisant, en ses visites quelquefois longuement fidèles, ou dans ces apparitions inoubliées, mais sans lendemain. Il est cependant deux logis de régulière, d'intime hospitalité, et qui sont en eux-mêmes, aux familiers qu'ils réunissent, un enseignement non pas négligeable. Là, Saint-Saëns donnait beaucoup, peut-être il recevait quelque chose.
Rue des Beaux-Arts, un nom prédestiné, et que justifie la colonie humaine qui hante ces parages, il est un appartement modeste, mais de quelque renommée, du moins parmi ceux-là que sollicite la curiosité des œuvres musicales dignes d'un appétit délicat et raffiné. M. Dien et sa femme font profession d'artistes musiciens, et bien qu'une magnifique pendule de Boule ou de son temps, trône sur la cheminée et scande de ses aiguilles d'or les heures changeantes, le mobilier est surtout de chaises, de
pupitres et d'un piano rarement silencieux. Là, on donne des leçons tout le jour; là, le soir venu, une fois par semaine, il me semble, quelques auditeurs sont jalousement conviés, quelques familiers se retrouvent. On communie en un régal qui n'est jamais de vulgarité complaisante. C'est un salon et c'est un sanctuaire. On cause peu, on écoute beaucoup. Les idées échangées ne sont que d'une attention profonde, de résonnances qui flottent, se contredisent quelquefois, le plus souvent se confirment et frémissent d'une même joie; les paroles ne sont que de ce frémissement tout à coup épandu et qui révèle les dernières profondeurs de la pensée. On est sérieux sans jamais être de lourde gravité ; et d'ailleurs on est très peu nombreux. Ceux-là qui seulement écoutent, ne dépassent guère le nombre de ceuxlà qui exécutent, tout entiers à leur charmante mission de donner la parole aux feuilles dont s'encombrent les pupitres. Au cours des années qui se succèdent et se poursuivent, l'assistance se devait renouveler. Il me souvient d'avoir vu là Emile Augier, les peintres
Amaury Duval, Dardoize, plus tard Bourgault- Ducoudray attentif, volontiers concentré, Pierné, imberbe, de figure pouponne, presque un enfant. Les œuvres classiques sont d'un culte obligatoire et d'un consentement sans une infidélité. On témoigne pourtant de quelque audace, au moins relative et méritoire en ce temps désormais lointain. Les œuvres dernières de Beethoven rencontrent des résistances; d'aucuns les méconnaissent et les répudient. Elles ont droit d'entrée et d'admiration déclarée en cette hospitalité de la rue des Beaux-Arts. Mais il est un favori de la maison, non pas un maître de haut vol, mais un disciple habile, très estimable de Mozart, d'Haydn surtout esprit délicat et fin, de distinction singulière. Réber trouve bon accueil chez ses fidèles amis Dien, lui et sa musique claire comme une source gentiment gazouillante. Il fait bon s'y mirer, et aussi s'en désaltérer, à la condition que la soif ne soit pas trop dévorante, et qu'un peu d'eau limpide et claire suffise à l'étancher. Quelques pièces de Réber sont toujours du régal promis et délicieusement sa-
vouré. C'est à Reber que Saint-Saëns doit succéder un jour, lorsqu'il franchira victorieusement le seuil de l'Institut. Ils s'étaient maintes fois rencontrés au salon du ménage Dien. L'idéal que l'on se faisait une loi de servir, était donc élevé, mais un peu étroit. C'est la fatalité des sommets d'achever une montagne, mais aussi de la rétrécir. Certes, Saint-Saëns devait de toutes parts singulièrement dépasser Reber. Mais parmi les compositeurs nouveaux, dès lors vivants et dans l'activité d'une tâche qui se poursuit, Réber et Saint-Saëns furent les seuls, ou à peu près les seuls, qu'ait acceptés l'hospitalité peu hospitalière qu'exerçait le ménage Dien. En effet, Saint-Saëns fut là, l'exécutant de merveilleuse habileté, mais aussi l'initiateur, le révélateur que l'on attend, que l'on pressent peut-être, que l'on découvre et que l'on applaudit. Que des doutes, des inquiétudes mômes l'aient accueilli quelquefois, ce n'est pas pour nous surprendre. Un public, même très intelligent et de compétence certaine, a ses routines; et c'est presque une gloire de n'avoir pas toujours été
compris des mêmes auditeurs qui ne comprenaient pas toujours Beethoven. A son aurore si jolie, Saint-Saëns rejoignait Beethoven à son crépuscule de si magnifique achèvement.
L'honneur n'est pas médiocre à ce logis sans
j)age, mais non pas certes silencieux, d'avoir adopté Saint-Saëns, et fait si volontiers écho à cette parole qui devait nous dire tant de choses et de si belles choses.
II fut un autre groupement de plus vaste retentissement, de mission plus hardie, maintenant consacré et qui se hausse jusqu'à devenir une institution mieux que française. La Trompette, il y a deux ans à peine, fêtait ses noces d'or. La Trompette entre et prospère dans le second demi-siècle de sa gloire et de ses labeurs. La Trompette remplit tout un livre de son histoire ; et c'est aussi l'histoire de la musique de chambre à Paris au cours d'un ûge qui embrassera bientôt l'espace de deux générations. La Trompette, ce fut, c'est encore, bien que parlant d'elle je me heurte désormais le pied et le cœur à la porte d'un tombeau, La Trompette, c'est Lemoine. Elle naît de cette
pensée vaillante ; et c'est du front d'un mathématicien qu'elle devait jaillir, joyeusement sonnante et résonnante. Son berceau est une salle de classe à l'école Polytechnique. Ses premiers servants, ses plus enthousiastes croyants, ses premiers prosélytes, eux-mêmes bientôt enragés d'un admirable apostolat, sont des élèves désertant la table des logarithmes pour le violoncelle, l'alto ou le violon. Lemoine respire la musique et l'inspire. Il en est possédé, et nul exorcisme ne le devait délivrer de cette possession furieuse. La maladie même, ses épreuves cruelles jusqu'au martyre, une surdité commençante, rien ne devait lasser cette tendresse profonde et cette impérieuse fidélité. En vérité, Lemoine aurait cessé de percevoir toute voix humaine, tout murmure des choses de ce monde, la foudre même et le tonnerre, qu'il aurait encore entendu sa chère Trompette] car il l'écoutait, non pas de son oreille fatiguée, mais de son âme paternelle et toujours extasiée.
A la Trompette Saint-Saëns n'est pas des ouvriers de la première heure, l'école Poly-
technique ne lui ayant jamais été hospitalière. Mais souvenons-nous de la parabole évangélique : l'ouvrier venu après les autres, que cependant le maître du champ gratifie d'un salaire égal aux salaires distribués entre les travailleurs de l'heure première. Ainsi devaitil en être pour Saint-Saëns; et celui-ci, pour n'être venu que le second sur le champ qu'il faut semer et moissonner, devait fournir un si beau labeur, qu'en vérité le salaire de reconnaissance et de gloire ne saurait être équitable qu'en ne pouvant plus se compter. La Trompette c'est Lemoine ; mais c'est beaucoup Saint-Saëns. Ils s'associent, quelquefois ils se confondent. Ils ne sauraient s'ignorer. Celui-ci se prodigue à celle-là; celle-là est toujours en l'attente énamourée de celui-ci. C'est une fidélité d'amis longtemps inséparables; c'est une tendresse d'amants toujours en quête des voluptés communément apprises et des délices longuement échangés. Que Saint- Saëns soit présent de ses œuvres — son nom se répète sur les programmes à l'égal des noms d'un Mozart ou d'un Beethowen — qu'il soit
présent de sa personne, il est le lévite suprême qui garde, accompagne, qui suit, quand il ne la précède pas, l'arche d'alliance ; et c'est dans une étroite fraternité qu'elle et lui livrent le bon combat de la grandeur suprême et de la suprême beauté.
J'aurai du reste l'occasion de revenir sur cette intimité heureusement féconde qui met en ménage La Trompette et Saint-Saêns. Il n'est que juste de les associer. Les jours restent inoubliables où ils se complétaient à merveille.
En ses origines La Trompette ne connaissait de pénates que ceux dont la gratifiaient complaisamment des artistes, ouvriers du pinceau ou du ciseau. Le soir venu, la musique, sans déranger le décor, succédait à la peinture et à la statuaire. Les chevalets se mêlaient aux pupitres, quand ils n'en faisaient pas euxmêmes l'office tout obligeant. Très humbles sont les débuts de La Trompette ; il appartenait à Saint-Saëns, mieux qu'à nul autre, de les magnifier.
Au reste Lemoine vouait à ce collaborateur presque des premiers jours, mieux que la
plus solide amitié, un culte, une vénération que rien jamais, ni l'absence, ni les séparations ne devaient distendre et décourager. Moribond, il parlait encore de cet élu. Il s'était attaché à cet édifice de gloire superbe ainsi qu'un lierre condamné à ramper et dépérir s'il ne trouve le soutien de toute son espérance et de toute sa vie. (( Que fait Camille? Où. est Camille? » Lemoine disait cela, de la plume, de la parole, que la plume échappait de sa main, que s'embarrassait la parole sur ses lèvres. 11 en faisait des calembours, écrivait en chiffres Camille Saint-Saëns « qu'a 1300 » ; et cela aurait semblé bizarre et d'un goût douteux, si le croyant n'eût pas ainsi confessé sa foi et proclamé son Dieu. Au temps où La Trompette jetait sa fanfare première, il fut un autre groupement, celui-ci de recrutement varié, sans attache bien précise que de sympathies soudaines et de mystérieuse attirance. Ce n'est pas un cénacle, moins encore une société fermée de règlements et d'obligations statutaires; c'est plutôt un rendez-vous errant, changeant, capricieux, où cependant on s'appelle, on s'attend, on se re-
trouve. Une passion commune, l'art, rien de plus, rapproche ces fantaisies, ces talents qui ne font que de naître ; et cela suffit à faire des amis de ces travailleurs dont le travail coutumier singulièrement diffère. Il est un poète, Cazalis, qui sera aussi Jean Lahor un philosophe, dès lors familier des hôpitaux où il médite la science incertaine de guérir. Il jongle avec les rimes quand ce n'est pas avec le bistouri. Près de lui il est un rêveur, un aventurier de haut vol et qui médite l'aventure follement téméraire d'affronter les glaces méchantes et de découvrir le pôle Nord. Octave Pavy mourra là-bas dans ces déserts d'effroyable désolation; et son cadavre, dit-on, sera la pâture suprême de ses derniers compagnons. En attendant qu'il soit un martyr, il est délicieusement un jeune homme à la mode. Il mènera des équipages de chiens faméliques; pour l'instant il ne mène que le cotillon aux bals dont il fait les délices. Les peintres l'emportent, du moins par le nombre; c'est Philippoteaux, c'est Butin qui se révélera l'historiographe ému et curieux des marins de Viller-
[tI
ville; c'est Clairin, encore survivant, et dont la tâche n'est pas terminée; c'est enfin le plus aimé de tous, le favori suprême, Henri Régnault. La musique est représentée; elle a sa muse parée de jeunesse, de grâce, de beauté ; c'est Augusta Holmes. Alentour de son berceau, comme alentour du berceau où vagissait Henri Régnault, toutes les fées se sont empressées; et les dons les plus charmants tombaient de leurs baguettes complaisantes. Que de largesses et dont l'abondance même devait épouvanter! L'homme s'égalerait aux dieux s'il était jamais de sa destinée d'être si magnifiquement doté et de remplir tant de folles espérances.
Mais qui donc mieux que Saint-Saëns luimême a parlé de cette belle disparue?
« L'Irlande t'a donnée à nous. Ta gloire est telle Qu'un double rayon brille à ton front; Astarté, Aussi belle que toi, ne savait qu'être belle ; Sapho qui t'égalait n'avait pas ta beauté.
Tu chantes, comme vibre une forêt superbe, Qu'agite la fureur des grands vents déchaînés; Comme aux feux de midi la cigale dans l'herbe; Comme sur un récif les flots désordonnés.
Ton talent réunit la force et la souplesse,
Et d'une défaillance il n'a pas à rougir;
Si tu peux gazouiller comme en son allégresse
L'oiseau des champs, tu sais comme un fauve rugir.
La République, l'Art et l'Amour ont ensemble Mêlé leurs voix, guidés par ta puissante main, Cette main qui jamais n'hésite ni ne tremble, Que la lyre soit d'or ou qu'elle soit d'airain.
Tout un peuple a chanté l'Hymne de délivrance : Vignerons, matelots, artisans, laboureurs. Artistes et savants, parure de la France, Les guerriers, les enfants qui leur jettent des fleurs.
A ta flamme allumée en brillante spirale, La flamme des trépieds sur tous les fronts a lui. Et nous avons trouvé dans l'Ode Triomphale Pour le grand Centenaire un chant digne de lui.
La Patrie adorée au tout-puissant génie Te presse avec amour sur son cœur glorieux. Sois par nous acclamée et par elle bénie, Et puisse ton étoile illuminer les cieux ! »
Augusta Holmes est femme; et son étoile scintille comme pas une autre en la constellation féminine dont la musique aime à s'environner. Elle aurait pu suffire à dignement
représenter ce qui lui fut si cher. Mais auprès d'elle, au-dessus d'elle, la musique a son représentant déjà mieux accrédité et qui domine, de l'unanime consentement de tous, cette libre et si jolie assemblée. Plus âgé de quelques années, il pourrait revendiquer le droit d'aînesse; mais déjà lui revient la suprématie d'un maître. On aime Saint-Saëns, on l'applaudit, mieux encore, on le comprend. Les admirations qui seront envahissantes, fleurissent, comme au souffle d'un printemps exquis, en ce bouquet charmant d'intelligences bien vibrantes, de talents prochainement épanouis. Ce n'est pas encore le fracas de la renommée ; c'est le murmure qui l'annonce. C'est le prélude souriant oii la gloire vient d'essayer son premier accord. Henri Régnault qui sait toutes choses, ou du moins devine tout ce qu'il ignore, Henri Régnault, enragé de musique, nature furieusement ouverte à toutes les sensations de beauté, de grandeur et de joie, humaine créature qui peut-être pressent confusément sa fragilité et la menace d'une fin prochaine, Régnault qui se hâte à vivre de tout
o8 SAINT-SAENS
son être, car les jours lui sont jalousement mesurés, a voulu proclamer, sans attendre le suffrage de nul autre, son cher Saint-Saëns le plus grand musicien qu'il connaisse. Il l'écoute, mais aussi il s'en éprend, il l'épouse; n'est-ce pas une sorte d'hyménée, de radieuses épousailles, que de prêter sa voix, le meilleur de son âme, au maître qui sait écrire mais qui ne sait pas chanter? Ainsi le ténor complète le compositeur; et, du moins en quelques mélodies à peine échappées du nid paternel, le premier interprète de Saint-Saëns fut Henri Régnault.
Tous jeunes, tous oscillant entre vingt-cinq ou trente ans, tous se promettant déjà les uns aux autres plus encore qu'à soi-même, de splendides lendemains, tous épris de la gloire des camarades plus encore que d'une gloire égoïste et personnelle, tous aimant la vie, tous croyant aux choses qui sont de la vérité et de la beauté, quelle jolie famille c'était là! sans autre parenté que la parenté des âmes, mais dès lors sans conflit, sans jalousie, sans concurrence que gentille, confiante, toute char-
PRÉLUDE o9
mante, oui, quelle jolie famille c'était là! Une jeune fille est avec eux, d'origine irlandaise, elle affecte les libertés d'allures qu'autorise la vie britannique. Elle est tout à son aise, en l'aimable familiarité de la bande joyeuse. On fait des parties de campagne. On court les futaies, les halliers de la forêt de Fontainebleau. Marlotte est le rendez-vous de ralliement préféré. On cause, on travaille, on rit, on aime. Et comment ne pas aimer, quand on a vingt ans, l'espérance au cœur, les plus beaux rêves écrits sur le front, les rêves qui sont des clartés en attendant qu'ils soient des rides remplies d'ombre et de ténèbres soucieuses ! Ces garçons, tous bien de leur âge, sont de mœurs légères, d'habitudes folâtres, de langage badin, mais ils respectent celle-là qui les fréquente et qui se fait leur compagne coutumière. On l'adore; elle le sait; on ne le lui dit que d'un ensemble tout charmant, et sans qu'elle puisse rougir et s'inquiéter. C'est une femme, ou plutôt c'est la muse devenue femme. Elle est présente, toute prochaine, et cependant distante. Régnault en fera une
déesse quand il voudra évoquer Thétys apportant les armes qui feront Achille à jamais victorieux. Mais aux déesses on baise les pieds plutôt que les mains ; et les lèvres demeurent inaccessibles. Pauvre Augusta Holmes! Ces heures, ce temps lui devaient rester un exquis souvenir. Depuis lors... elle ne fut pas qu'une déesse ; mais les bons camarades n'étaient plus là.
1870, la guerre éclate. Tous font leur devoir de ceux-là qui ne songeaient la veille encore qu'à leurs rimes, leurs chansons, les batailles de l'art et d'une gloire innocente. Tous sont soldats ; Butin manque de peu à mourir de misère et de faim. Augusta Holmes chantera les espérances obstinément reconquises. Lutèce, Ludus pro patria, sont de beaux cris de revanche et de colère. Régnault, en résidence à Tanger, dès lors d'un admirable décor tout oriental, Régnault s'arrache à cette griserie. H quitte la lumière conseillère de beaux labeurs mais aussi de lâcheté, pour cette ombre de la défaite où se débat le noble Paris enragé de haine superbe. H vient, il paraît, il combat, il
meurt. La mort le frappe d'un coup, au front, respectant jusqu'en sa cruauté inexorable cette jeunesse, cette gloire et cette beauté.
Oh ! la mort de Henri Régnault par une sombre journée de janvier, aux heures de l'agonie suprême où Paris et la France allaient succomber ! Oh ! les funérailles de ce héros que la Grèce aurait pleuré, qui donc pourrait les oublier de ceux-là qui vivaient la vie angoissée, les heures expirantes de la ville affamée et de la patrie vaincue ?
C'est à Saint-Augustin que la funèbre cérémonie est célébrée. L'assistance est énorme ; ce simple soldat sans un galon sur la manche traîne à sa suite toute une armée. Saint-Saëns est Là-haut, à la tribune des orgues, invisible mais présent. Il concentre dans son âme, il rassemble sous ses doigts, ces âmes que l'on ne saurait compter, ce deuil d'une nation entière. Lui seul pouvait de si haut, de si loin, parler aux fragilités dolentes de la terre. Il fut ce jourlà le messager d'une immortalité sainte. Sur les tristesses éparses, sur les larmes répandues il sut répandre comme une tristesse
exhalée de l'infini, verser des larmes surhumaines dont la source première se perd par delà nos yeux débiles, nos pauvres yeux dont la rosée suffit aux misères des humains.
Certes le jour triomphal oii Saint-Saëns recevra le mandat d'écrire une marche solennelle qui doit rythmer le cortège de la vieille Angleterre sacrant son roi sous les voûtes de Westminster, certes il se pourra enorgueillir d'une confiance que rien ne dépasse; et sans doute ce sera très beau. Mais que l'on excuse cette vanité toute française, j'aime mieux encore, d'une tendresse endolorie et profonde, ces funérailles d'Henri Régnault. Un roi d'Angleterre, un empereur des Indes, c'est grand, non pas plus grand qu'un soldat de France mort au champ d'honneur.
En souvenir de ce même Régnault, l'ami de jeunesse, Saint-Saëns écrira une marche héroïque. Les cimes lui furent toujours attirantes et familières.
Saint-Saëns habite en la rue Monsieur-le- Prince, n° 14. On vit dans une étroite intimité de famille. La maison est quelconque, assez moderne, d'une banalité, d'une laideur qui toutefois ne sont pas agressives. L'appartement est au troisième étage. La vue d'un côté n'est que d'une cour étroite; de l'autre, d'une rue maussade ; et l'horizon, singulièrement borné, est de la lourde bâtisse où l'Ecole pratique de Médecine enferme et, par bonheur, dissimule l'attirail macabre de ses laboratoires.
La maison ne semblait pas en elle-même réservée à la gloire d'une retentissante hospitalité. La voilà cependant qui fait du bruit comme pas une autre. Le vieil hôtel devenu.
aux grands boulevards, l'hôtellerie Ronceray, devait abriter simultanément Caraffa, Boiëldieu, Rossini, quel joli tapage! La maison de la rue Monsieur-le-Prince accueille, en l'espace de quelques années, Saint-Saëns et Pierné. Rien qu'à balayer les escaliers, le concierge devait ramasser des notes. Il en voltigeait par toute la maison. J'anticipe sur le temps. La maison n'est encore, en gloires présentes, que de Saint-Saëns. Il vit là très simplement avec sa mère, dont l'âge n'a pas courbé le corps vigoureux et de santé longtemps inébranlable. Hélas ! la mémoire faiblit. Ce n'est point la nuit ni le désordre de la pensée; c'est un peu d'ombre, au reste inconsciente et que toujours devait traverser, consoler, la tendresse maternelle, feu sacré que le cœur attise et ne laisse jamais s'éteindre. La mère ne manque jamais au fils ; le fils devait moins encore manquer à la mère. Je ne dirai pas que dans la sollicitude pieuse et touchante, ce fils est admirable : ce serait lui faire injure. Saint-Saëns mérite, exige bien d'autres admirations qu'en ce geste fidèle, cet enveloppement très tendre où je le voyais
s'abandonner. Ce fils allait à sa mère comme la source très limpide et très pure va d'elle-même à la prairie qu'elle désaltère et qu'elle réjouit. Les chambres sont toutes voisines. Le mobilier hérite et rassemble des choses de famille qui ne sont pas sans valeur artistique. Il est une pendule Louis XVI, agrémentée de bronzes finement ciselés ; et les murs revêtent des gravures anciennes. Ce n'est pas le luxe, c'est l'aisance large, solide, où s'encadre harmonieusement une famille de bonne bourgeoisie parisienne. Le cœur maternel, le cœur filial battent si près l'un de l'autre qu'ils ne cessent de s'entendre battre, et que sans peine ils battent à l'unisson. La mère regarde, écoute travailler sans conseiller autrement que d'une approbation discrète, ou d'un plissement des sourcils, d'une moue un peu morose, seule critique, ce qui du reste ne survient qu'en des rencontres bien rares. Ce n'est pas que cette mère soit d'humeur indulgente, ce serait plutôt le contraire ; mais chez le fils l'expérience bien vite acquise, la maîtrise rapidement affirmée conjurent le plus souvent la défaillance
et l'erreur. Il ne tut peut-être jamais de compositeur mieux assuré de sa pensée et de son œuvre que SainL-Saëns.
Je suis maitrc de moi comme Ce l'univers,
proclame l'Auguste du grand Corneille. Ainsi Saint-Saëns est-il maître de lai-même comme il est le maître et le dominateur de tout ce qu'il embrasse.
Si la mère ne saurait suivre le fils au vagabondage mondain où son métier, sa notoriété l'entraînent, volontiers, et dès qu'il est possible, ils vont de compagnie, tel un couple de gentils amoureux, se distraire, s'amuser, se délasser. En bons Parisiens ils aiment le théâtre, le spectacle, comme nous disons plus simplement, montrant, par cette appellation même, que le plaisir des yeux et d'une âme naïve est désiré plutôt que ne sont rêvées des joies sublimes, mais d'une ascension un peu fatigante. Un jour que l'on était allé à rOpéra-Gomique, dès lors justifiant ce titre, désormais d'une ironie singulière, on avait ri,
comme dès lors on riait là-bas, aux bouffonneries énormes de Le Sourd ou l'Auberge pleine. La ronde du Pont d'Avignon tourbillonnait dans les oreilles ; et l'on était si gai qu'on l'aurait chantée et dansée sur le pont des Arts. C'est ainsi trottinant, chantonnant, que de la place Favart on regagnait la rue Monsieur-le-Prince. Mais c'était surtout :
Si vous connaissiez Joséphine, Vous vous laisseriez charmer.
Son doux regard vous assassine.
Il faut l'aimer, il faut l'aimer.
qui rythmait le pas et ne pouvait plus se taire. On arrive au logis. On monte l'escalier; et le concierge apprend à connaître Joséphine. C'est l'heure de dormir, mais Joséphine n'a pas sommeil ; il faut la connaître et la célébrer encore. Son admirateur est au piano. 11 chante, il s'accompagne; et Joséphine s'enguirlande d'innombrables variations. Adam et Saint-Saëns se disputent, ou plutôt se partagent Joséphine. Il y en a pour deux; il y en a même pour toute la maison. Cette nuit-là elle apprenait à con-
naître Joséphine, sinon à s'en laisser charmer. Enfin son regard qui assassine s'est éteint, et les bougies ont fait comme le regard de Joséphine. On dort. Le jour vient. C'est le matin. Le quartier s'éveille, la rue s'anime. A peine les amoureux de Joséphine ont-ils entrepris de se lever et de se reconnaître. Ils ne font plus que fredonner abouche fermée : « Si vous connaissiez Joséphine. »
On sonne. La bonne est occupée aux premiers soins du ménage. Saint-Saëns ouvre la porte, et devant lui apparaît, solidement campée, un lourd panier au bras, en robe toute simple, en coiffe toute champêtre, une femme. Que veut-elle? On ne sait. Quelle est-elle? Elle va le dire : « Je suis Joséphine. » C'est tout; elle s'est présentée. « C'est Joséphine », s'écrie Saint-Saëns, et de rire si bruyamment, que madame Saint-Saëns accourt. « Joséphine, c'est Joséphine! » Quelle explosion, quel tapage! .Joséphine épouvantée, balançant sa coiffe, toujours son panier au bras, dégringole l'escalier. Elle fuit, elle disparaît, elle n'est plus ; et le refrain : « Si vous con-
naissiez Joséphine » la poursuit jusque dans la rue.
Elle ne devait jamais revenir. Elle remportait son panier, peut-être du beurre savoureux, un bon fromage, des œufs frais. On ne sait. Et voilà pourquoi Saint-Saëns et sa mère, pour avoir trop chanté : « Si vous connaissiez Joséphine. » ne devaient la connaître jamais.
Saint-Saëns fréquente les théâtres de musique. C'est pour lui un plaisir et un enseignement. On l'accueille, on le fête, au reste on se garde bien de l'employer. Il est de la maison, mais pour être écouté seulement, s'il effeuille aux pieds d'une cantatrice vaniteuse quelques-uns de ses compliments, d'autant plus précieux qu'ils sont plus rares et que la sincérité n'en est pas douteuse. Il est lui-même d'autant plus désiré, et bruyamment accueilli d'un éclat de joie, au foyer des artistes, au cabinet du directeur, que sa complaisance facile, trop facile, est aussitôt mise à contribution. Le piano s'ouvre tout seul ; un cercle aussitôt se forme, attentif, curieux, extasié. Quelquefois c'est après la représentation, lorsque le théâtre,
lassé de bruit, retombe enfin dans le silence, que le directeur appelle, retient le cher Saint- Saëns. Ce directeur a près de lui sa femme. Tout à l'heure en scène, la voilà effondrée de fatigue et d'applaudissements. Maintenant elle se délasse et se réjouit à ne plus faire qu'entendre, écouter, applaudir. Il ne viendra pas un instant à la pensée du directeur, ni de la chanteuse, que le pianiste complaisant est une force inemployée, une source qui ne demande qu'à jaillir.
Un virtuose admirable ! Gomment donc ! Il n'y a que lui, en effet, du moins dans une prodigalité de soi-même et de son temps dont maintes fois on abuse. Il faut reconnaître que c'était cruel, enrageant, d'être à la fois si bien connu, et si bien méconnu. Au sortir de quelque ouvrage peut-être médiocre — il en est peu que l'amuseur si bien choyé n'aurait pas égalés — quelle tristesse, quelle exaspération d'être reçu à piano ouvert mais à théâtre fermé !
Les interprètes qui toujours interprétaient autre chose que du Saint-Saëns, l'estimaient
hautement, d'un instinct obscur et d'une attirance mystérieuse. Ce n'est pas qu'il se fît leur bénisseur et leur servile caudataire. Dès lors le théâtre lyrique s'émerveillait d'une conquête nouvelle; dès lors rayonnait délicieusement, de ses yeux aux profondeurs étranges, de son sourire assez rare mais de captivante fascination, de sa voix suraiguë à donner le vertige, de ses grâces juvéniles et de ses grands airs de princesse lointaine, Christine Nilsson, la Suédoise de charme inoubliable, une fervente évocatrice d'horizons inconnus.
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.
Ce vers que Voltaire décochait à Catherine la Grande, ou plutôt le Grand, comme tout un siècle se plaisait à le proclamer, ce vers semblait chanter alentour de Nilsson. Et Saint- Saëns l'admirait d'une admiration qui dépasse peut-être celle des yeux ravis et des oreilles extasiées. Mais voilà qu'un soir où l'on donne La flûte enchantée, Nilsson, ou plutôt la reine de la nuit, étoilée d'une beauté triomphale, voilà que Nilsson affecte la mauvaise humeur.
« La y^M^e/ (lu Mozart! c'est bien ennuyeux! » ou plutôt « c'est pien ennuyeux », car elle prononçait ainsi, la charmeuse de nos vingt ans. Mozart ennuyeux! Ce blasphème est tombé des lèvres où les cœurs rêvent de se suspendre et de s'enivrer! L'adorateur s'est ressaisi; un mot a suffi, la divine Nilsson s'est effondrée. Plus d'apothéose où Mozart est profané. La statue s'est d'elle-même précipitée de son piédestal. Où Mozart est outragé, il n'est pas de beauté en un visage humain ; et dès lors sont perdues les vocalises égrenées comme des perles sonores.
N'est-ce pas d'une ironie cruelle que la précocité même de Saint-Saëns et la stupéfiante vélocité de ses doigts l'aient peut-être plus encore desservi que servi? Wagner, en ses mémoires, se confond d'admiration pour ce jeune musicien si bien doué dans ses yeux et dans ses mains, ce pianiste qui dès la première apparition, explore même Tristan et Yseult. « Il « exécutait par cœur toutes mes partitions y « compris celle de Tristan, sans oublier aucun « détail et avec une telle exactitude qu'on
« eut juré qu'il avait le texte sous les yeux. » Wagner du reste prophétise que cet explorateur prodigieux du clavier ne semble pas réservé au lendemain d'un créateur. Saint-Saëns compositeur lui laisse des doutes presque méprisants. Wagner se hâte à passer outre. Wagner ne devait jamais s'intéresser qu'à la seule musique de Wagner.
Saint-Saëns n'est plus l'enfant, le jeune homme toujours menacé de quelque défaillance dans une santé mal assurée. Les forces lui sont venues avec les années. Mais quelques précautions s'imposent.
Un hiver parisien lui serait funeste, redoutable, et même, on peut le craindre, meurtrier. Désormais Saint-Saëns accepte l'exemple des hirondelles. Que viennent les jours oii elles se concertent et préparent leur fuite anxieuse, il prépare ses malles. Ont-elles disparu, jetant leurs cris d'adieu? il ne tarde pas à disparaître, lui aussi ; et nous le chercherions en vain sur les rivages qui ne sont pas de toute lumière et de toute clémence. Ces départs annuels que règle le soleil, sont de cette existence bien
avant que l'âge et ses froidures en fassent une obligation et une loi. Mais la mère est casanière. Sa pauvre tète, où l'ombre lentement descend, se ferait une angoisse d'un voyage, une épouvante d'un déplacement lointain. L'inquiète vieillesse se cramponne à ce qui l'entoure. Les racines où la sève commence de tarir, doivent achever de vivre où la terre coutumière consent à les nourrir encore. La mère ne peut partir, le fils ne peut rester. Comment faire? C'est la nuit que l'absence devient cruelle. On sait bien que le Parisien, surtout l'artiste que le monde sollicite et dévore, n'apparaît chez lui, au cours de la journée, que pour entrer et aussitôt repartir; mais vienne le soir, le déserteur revient; la nuit il est là, sommeillant, mais présent. Et la mère, sentant son fils dans la chambre prochaine, croit le sentir encore sur ses genoux et dans ses bras. Autant qu'il se peut faire, cette illusion sera ménagée et assurée à cette femme ne vivant plus désormais que de la vie de son enfant. Le fils trouve son remplaçant exact et iidèle. Le lit est occupé, la chambre est vivante. La mère
entend ouvrir la porte, souffler la lumière. Un ami fait le rôle déserté. Il repose où l'autre reposait; et dès lors la mère, en toute confiance elle aussi s'endort, croyant que son fils est là, qu'elle l'embrassera demain.
Cette mère va mourir; le fils est présent, non pas en l'apparence d'un pieux mensonge. Il est là de sa personne, de sa sollicitude, de ses vains efforts à retenir ce qui lui doit enfin échapper. Le lien se brise. C'est la première fois depuis près d'un demi-siècle que l'enfant, appelant sa mère, n'aura pas été entendu.
La mort connaissait déjà le chemin de cette maison de la rue Monsieur-le-Prince, le domicile de Saint-Saëns au cours de nombreuses années. Elle avait déjà franchi la porte de ce même appartement, une première fois emportant un petit garçon, à peine la veille encore trottinant alentour de son berceau. Cette fois c'est l'aïeule comblée de jours que l'on vient appeler. L'aurore ou le crépuscule, à la même place, subissent la même fatalité. Il fait beau ; le ciel est tout de joie et de clarté. Mais un cœur est dans le deuil et dans les ténèbres.
Saint-Saëns, en habit noir, tient salon ; il accueille tout venant. Il est calme, silencieux, du moins en apparence. Mais la souffrance le pénètre, l'enveloppe; elle épand autour de lui un nuage profond. Evoquer cette heure, hélas! de rencontre coutumière, ce n'est pas revoir une tristesse comme il en est si souvent au chemin de la vie; c'est plus, c'est une cassure brutale, c'est un effondrement. Au cimetière Montparnasse, le ciel rayonne plus joyeux encore s'il est possible. La saison nouvelle met en fête, sinon les marbres funéraires et la cité dolente, du moins la verdure, les fleurs qui s'empressent à les revêtir, même à les consoler. Celui-là qui préside et mène ces funérailles, se tient immobile et debout. Je le vois, je le verrai toujours comme je l'ai vu. Il fait peur.
La mère a disparu, le fils disparaît. Plus de nouvelles aucunes, même chez les amis les plus fidèles, les confidents les plus sûrs. Pendant l'espace de plusieurs mois le monde devait ignorer absolument ce qu'était devenu Saint- Saëns.
Vagabond de la douleur, il s'en était allé, seul, donnant un faux nom, s'il fallait se nommer, courant de-ci de-là, en Espagne, en Afrique, jusqu'à Ceylan. Ce n'est pas un voyage; c'est une fuite tout affolée et comme dans la recherche d'un asile qu'on ne trouvera jamais.
Gounod, Saint-Saëns, singulièrement dissemblables, se prêtent pourtant à quelques rapprochements curieux. Tous deux, à leurs dons de musicien, ajoutent le don charmant des curiosités intelligentes. Ils ne s'enferment pas en l'adoration exclusive, la jalouse compréhension de l'art qui leur est cher. Ils ont des clartés de tout, si leur destinée est de s'élever sans peine au respendissement d'une chose préférée. Tous deux parisiens naissent et vivent les années de leur enfance au même quartier. La rue du Jardinet voisine avec la rue de l'Eperon, Tous deux enfin sont élevés par des femmes. La mère doit suffire à tout, et auprès de l'un comme de l'autre, la mère en effet doit merveilleusement suffire à toutes choses. Au reste celle-ci comme celle-là, récom-
pense qui leur était bien due, vivent assez pour voir les victoires premières, sinon le triomphe suprême. L'une et l'autre s'endormant ont pu se dire : « Ma tâche est faite et mon rêve est comblé. »
Saint-Saëns n'a point voulu disparaître que de Paris, de la France, du milieu qui lui était coutumier. Cet appartement de la rue Monsieurle-Prince, théâtre de si multiples labeurs, est déserté, vidé de toutes choses. iMais de longtemps il ne sera pas remplacé. En voilà pour des années ; Saint-Saëns vivra, dans Paris même, en l'hospitalité changeante et précaire des auberges ou des appartements meublés. Un philosophe grec, se croyant conseiller de prudence et d'une haute sagesse, disait : « Je porte tout avec moi ; » et il ne portait en effet que sa chlamyde et son orgueil. Saint-Saëns n'en vient pas à simplifier ainsi toutes choses. Du moins n'est-il plus embarrassé dans la vie que d'une malle et de quelques valises. Il lui plaît vivre ainsi en un constant vagabondage. N'ayant plus de logis où l'attende sa mère, il ne veut plus de logis où il soit toujours attendu.
Cependant cette proscription loin de sa vie, loin de ses yeux, des choses longtemps familières, n'est pas de l'oubli, moins encore de l'ingratitude. Un choix est fait. Les réprouvés sont des meul)les d'usage trop vulgaire, et que rien ne recommande; les élus sont d'objets en eux-mêmes intéressants, pittoresques, jolis, et qui racontent des choses plaisantes et curieuses. Ces témoins, ces confidents se laissent euxmêmes regarder et admirer. Ce sont des dessins, des estampes, quelques meubles. Et voilà les éléments d'un petit musée. Dieppe, où Saint- Saëns garde des attaches de famille, reçoit ce dépôt précieux. Là se groupe et s'immobilise une page où la vie de Saint-Saëns est écrite, et lui-même a voulu l'écrire. Il se plaît aussi à la relire. Volontiers il se retrouve à Dieppe. Il s'attarde au contact, en l'assemblée de ces choses qui lui furent d'étroite intimité. C'est un bain de jeunesse qu'il reprend. Il le quitte tout renouvelé. D'aucuns entre nos souvenirs sont une eau de Jouvence qui fait oublier le présent, ses amertumes, ses tristesses et refleurir les fleurs qui furent la joie des printemps évanouis.
SaIXT-SaENS a son l'REMIEl! CONCKBIT ( 1 S ',
(ISiC).
En 184G, il a onze ans. Voici déjà bien des années que sa grand'tante, en éveil et attentive, lui a fait poser ses petites mains sur le clavier, sans doute d'un piano carré tout petit, forme démodée, mais dès lors en usage.
C'était aussitôt livrer à l'enfant ses premières armes ; il ne désarmera plus. Le tabouret a fait tournoyer sa vis autant qu'il est possible. Ainsi perché, l'enfant, on pourrait dire l'oiselet, sent bien vite qu'il est à la place qui lui convient. Une charmante historiette nous montre le tout jeune Achille, complaisamment efféminé, mais qui tout à coup dédaigne les joyaux, le miroir même de complaisante flatterie. Le héros ne voit que le glaive offert par le
subtil Ulysse. 11 le prend, le brandit; et le véritable Achille s'est aussitôt révélé, l'or scintille moins bien pour lai que le fer. Ainsi le petit Saint-Saëns déserte toutes choses pour une boîte d'acajou qui l'écoute et qui lui parle. L'heure de quelques autres études vient-elle de sonner, il se cramponne au piano; il se refuse à descendre de son perchoir. Mais bientôt l'auditoire n'est plus seulement de la famille et du logis. On vient, on passe, on écoute, on s'étonne. Les uns complimentent, intéressés, mais aussi de banale complaisance; et ceux-là ne sont pas les préférés. Le virtuose se méfie; il discerne l'écouteur qui sait écouter et comprendre. 11 ne se livre pas à tout venant. 11 est des adulations qui sonnent faux, et Saint-Saëns a l'oreille fine; il démêle aussitôt la note fausse ou seulement douteuse. Une auditrice lui agrée comme pas une autre; pour celle-là il se prodigue, attentif à suivre les impulsions qu'il répand, interrogeant la lumière des yeux qui le regardent, écoutant la pensée avant même qu'elle prenne la parole. Quelquefois c'est une observation, un léger
blâme ; et le virtuose en sera reconnaissant beaucoup plus que d'une exclamation sottement extasiée. Il ne craint pas la critique; luimême il la peut exercer, et d'une sûreté déjà redoutable. Un jour il est invité à se mettre au piano; il doit accompagner deux dames, qui veulent faire parade de leurs talents de société. Il joue, elles chantent; mais les voilà qui courent l'une après l'autre. Au reste, elles ne s'en aperçoivent pas ; on se retrouvera peut-être à la mesure dernière. Mais lui s'aperçoit de tout. Il s'arrête; et du reste, enfant docile, il se tourne vers sa mère : « Laquelle de ces deux dames, dit-il, faut-il accompagner? » Nulle malice en ce propos; c'est l'innocence même.
Quelquefois il interrompt son jeu de virtuose ou ses jeux d'enfant. La pendule sonne, il écoute. Il ne compte pas les heures qu'elle énumère ; il nomme les notes dont les aiguilles changeantes vont jalonner le temps. Après ces petits succès, le jour est bien vite venu d'en appeler à une assistance plus nombreuse. Il faut prendre contact avec le public. 1846 est
la date de cette rencontre première. La salle Pleyel en est le théâtre. La salle, maintenant vieille de près d'un siècle, ne se recommande pas en des splendeurs d'architecture. C'est petit, ce n'est pas beau. Les pianos, en l'espérance des clients attendus, encombrent les abords. Silencieux, ils écoutent, et pour un peu, semble-t-il, ils éclateraient en un tutti furieux, si leur étaient envoyées des choses qui leur seraient déplaisantes. Mais qui donc, en la musique contemporaine, n'est pas venu là, demandant une heure d'audience? Et quel joli épisode, quel honneur, en ces longues annales, d'avoir mis à l'essor, mieux que la virtuosité de Saint-Saëns, sa gloire déjà battant de l'aile? II vient; et c'est Mozart qui le conduit par la main. Le concerto en mi bémol consomme cette alliance. Le si vieux Mozart en transmet l'héritage au si jeune Saint-Saëns; et celui-là, présentant celuici, semble reconnaître sa légitime lignée. Dès ses premiers pas, le nouveau venu affirme sa foi. C'est mieux qu'un interprète, c'est un croyant. Il sera un bon serviteur des
traditions les plus hautes. Avant de rêver nulle maîtrise, il se met à l'école. Il veut être guidé, enseigné avant le jour d'enseigner luimême. Il aura l'audace, mais avant tout il a le respect. Le respect est une grande force ; à la force qui est nôtre, il ajoute les forces accumulées qui sont derrière nous, qui nous pénètrent; et dès lors nous voyons où nous reprendre et nous appuyer.
Au lendemain de ce concert qui ouvre une inépuisable série, les éloges aussitôt abondent ; mais un éloge tout particulier revient; et ce motif conducteur se répète au souvenir de tous, sous les plumes les plus diverses. On a remarqué surtout, on complimente la netteté du jeu. En effet c'est là une qualité toute classique. Les élégances viendront plus tard. Il faut d'abord savoir nettement ce que l'on veut dire et ce que l'on veut faire. Consigne et devoir, Saint-Saëns ne devait jamais y manquer.
Parmi les salles de concert abolies jusque dans leurs débris suprêmes et notre infidèle mémoire, la salle Ilerz se pouvait enorgueillir
des services rendus. Elle ouvrait sa porte et la cour qui la précédait, entre la rue de la Victoire et la rue dès lors dite du Cardinal Fesch, aujourd'hui de Ghàteaudun. Ce n'était que de grandeur médiocre ; et l'hospitalité consentie accueillait des choses bien diverses et des passants d'inégale considération. Les escamoteurs succédaient aux pianistes; et le jeu des gobelets, les boniments tapageurs alternaient, du jour au lendemain, avec le bel canto et les aériennes vocalises. Un soir orageux ce fut l'apparition des frères Davenport, lesquels conversaient avec le diable, et, dans une armoire mystérieusement close, « bruit de chêne dans du sapin ce qui manque de charme », disait la raillerie parisienne, menaient tout un démoniaque concert. La supercherie fut découverte ; et dans la colère de l'assistance, la pauvre salle d'innocente complicité manqua bien peu de s'effondrer. Le lendemain c'était encore de la musique, mais une autre musique. Rubinstein en était l'évocateur, et Saint-Saëns le complice plus heureux. Ces deux hommes, le Français si bien Français, le Russe, Mosco-
vite vagabond de l'Europe entière, s'étaient rencontrés, s'étaient aimés. A travers le clavier tonnant, ces mains s'étaient rejointes, effleurées, comprises; et de l'une à l'autre, s'était échangée la flamme d'une belle amitié. Compositeur et créateur de sensations nouvelles, Saint-Saëns devait singulièrement dépasser Rubinstein. Celui-ci ne laissait pas de se croire autre chose qu'un virtuose inouï. Cela du moins fut longuement sa gloire écrasante et souveraine. Chargé de jours, au seuil de la vieillesse menaçante, il ne voyait plus la musique que du reste on négligeait de mettre devant lui; et c'est presque à tâtons qu'il retrouvait le piano fraternel. Cet aveugle n'était plus que bruit magnifique et tempête soudaine. Les applaudissements d'extase et de délire le faisaient lever; et dès lors il saluait tout d'une pièce, ainsi qu'un automate qui se déclanche; et ses cheveux épars lui tombaient dans les yeux, hélas! désormais inutiles. Des cheveux, ai-je dit, il vaudrait mieux écrire une crinière. Il y avait du lion dans Rubinstein. Autour de lui passait comme une bise d'épou-
vante. Sous ses griffes on avait peine à reconnaître une humble machine d'ivoire, de corde et de bois. Il ne jouait pas, il rugissait du piano.
Dans les premiers jours d'un commerce confraternel et fraternel, Rubinstein, comme tant d'autres et Wagner, s'était lui-même émerveillé de la facilité de Saint-Saëns à dévorer toutes choses qui soient de la musique, dans une lecture première. Gela lui plaisait d'appeler, à ce déchiffrement laborieux d'un indéchiffrable manuscrit, cet investigateur subtil de tous les désordres et de tous les mystères que peut être Saint-Saëns ; et Rubinstein se comprenait mieux lui-même à se voir ainsi joué et éclairé. L'un était une force ; l'autre, une force et une pensée. Mais quel singulier aspect ils présentaient l'un et l'autre, lorsque, dans une étroite solidarité, ils arrivaient l'un près de l'autre; l'un petit, chétif, débile, l'autre de taille haute et de solide construction, l'un dépassant l'autre de la tête, mais tous deux, en cette dissemblance, retrouvant l'égalité ou du moins, une admirable alliance, au labeur qui leur
devenait commun! Au fantôme de la salle Herz disparue, résonne, pour ceux-là qui n'écoutent pas que de l'oreille, cet illustre souvenir.
Cinquante ans ont passé sur le concert premier et sur la salle qui en accueillait la primeur. Le 7 juin 1896, la salle Pleyel s'ouvre au même virtuose, sinon à la même assistance. Quelqu'un des auditeurs premiers devait-il se réjouir en ce bis d'une rencontre bien rare? je ne saurais le dire; mais il était du moins un revenant qui revenait, se continuant, se coniirmant lui-même ; et l'homme se pouvait enorgueillir et se confondre en l'enfant désormais si lointain. Le programme répétait le programme d'antan, et une fois encore, au même concerto en si bémol, on était chez Mozart en étant chez Saint-Saëns.
Mais, pour une fois, héraut de sa renommée, il se chante lui-même :
Cinquante ans ont passé, depuis qu'un garçonnet De dix ans, délicat, frêle, le teint jaunet. Mais confiant, naïf, plein d'ardeur et de joie. Pour la première fois, sur celte estrade en proie
Au démon séduisant et dangereux de l'art, Se mesurait avec Beethoven et Mozart.
Il ne savait ce qu'il faisait, mais une fée Que plus d'un parmi nous aura bientôt nommée Savait, voulait pour lui, le menait par la main Vers le but désiré, dans l'austère chemin Du travail, du devoir. L'incomparable femme Avait depuis longtemps décidé dans son âme Que son premier enfant serait musicien, Ignorant si c'était un mal plutôt qu'un bien.
Toujours elle y pensait fidèle à sa chimère.
Mais qui pourrait combler tous les vœux d'une mère?
Seul un pâle reflet de ce monde enchanté.
Qu'en un songe de gloire elle avait enfanté
Vint m'éclairer. Pourtant elle a, dans sa vieillesse
Me voyant, grâce à la maternelle faiblesse,
Tout autre que j'étais, pu croire que le songe
N'appelait pas toujours pour rime le mensonge.
Que ceux qui l'ont connu aux autres viennent dire
De quels rayons divins était fait son sourire!
Un demi-siècle! Eh quoi? c'est donc si peudechose? C'était hier! Je vois ici la foule rose, Maleden, Stamaty, mes professeurs, Tilmant, Le chef d'orchestre aimé ; de l'applaudissement J'entends encor le bruit qui, chose assez étrange, Pour ma pudeur d'enfant était comme une fange
Dont le flot me venait toucher ; je redoutais Son contact, et parfois, malin, je l'évitais, Afl'ectant la raideur, la froideur simulée, Innocence première à jamais envolée!
Depuis, j'ai par malheur écrit des symphonies,
Des œuvres tour à tour triomphantes, honnies,
Comme il convient. La mer n'est pas toujours clémente;
Aujourd'hui c'est l'azur, demain, c'est la tourmente.
L'art est comme la mer, changeant, capricieux.
Il nous mène aux enfers, il nous montre les cieux ;
On y voudrait grimper, on tente l'escalade ;
Quand, après des cfl"orts à se rendre malade.
On croit franchir la porte, à nos yeux étonnés
La porte se referme, on s'y casse le nez.
On en prend son parti, la muse enchanteresse
Nous console de tout avec une caresse.
Que vous dirais-je encor? Je n'étais qu'un enfant A mes débuts ; trop jeune alors, et maintenant Trop... Non! n'insistons pas. La neige des années Est venue, et les fleurs sont à jamais fanées. Naguère si légers, mes pauvres doigts sont lourds! Mais qui sait? Au foyer, le feu couve toujours; Si vous m'encouragez, peut-être une éliucelle, En remuant un peu la cendre, luira-t-ellc...
Il n'est pas d'homme, en sa nature même.
96 SAJNT-SAENS
plus noblement désintéressé que Saint-Saëns. L'idolâtrie du veau d'or lui est ignorée, et de cela je ne veux pas même lui faire un mérite. L'or se ramasse dans le sable, la fange et les ruisseaux. Sur les cimes on ne trouve que le roc ou la neige blanche et de toute pureté.
Celui-là qui voit Dieu ne voit plus les idoles.
Ce que tant d'autres convoitent, Saint-Saëns le recueille, rien de plus. Il semble parfois s'ingénier à choisir, à écrire ce qui, précisément, ne sera pas de vente, du moins vulgaire et facile. Le pactole lui a-t-il rendu visite, cet étrange bénéficiaire en est comme importuné. Il puise à pleines mains, mais surtout pour les autres. Ce concert d'un cinquantenaire artistique aurait pu s'abriter en quelque salle de large hospitalité. Saint-Saëns ne l'a pas voulu; il réduit à dessein les chances d'une recette copieuse ; c'est qu'il veut retrouver les mêmes murailles qui ont écouté ses menottes printanières; il veut se rajeunir plutôt que s'enrichir. Les places sont d'un prix assez élevé et du reste épuisées bien vite. Le bénélice est
abondant, A peine Saint-Saëns le laisse-t-il tomber entre ses doigts. 11 n'a pas voulu fermer la main ; et l'aubaine glisse aussitôt en la caisse toujours affamée de l'Association des musiciens de France. C'est un geste royal, avec cette différence que les rois ne donnent guère que ce qu'ils ont pris.
Enfm :
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne
nous dit le vieux Corneille. Saint-Saëns a la manière et la façon. De même qu'il sait présenter une idée musicale, l'enjoliver, la grandir, il sait envelopper, d'une caresse heureuse, le cadeau qu'il veut faire. Ce n'est pas une aumône, ni même une charité; c'est un gentil bonjour. A ce qu'il donne et que l'on voit, il ajoute une miette d'amabilité, comme un sourire ingénieux. Cet homme qui peut être âpre, amer, aura, s'il lui plaît, des douceurs exquises, des attentions comme d'une femme adorable et adorée. Ceci, que je cueille au hasard, n'est-il pas joli comme il ne se rencontre guère ? Madame Montigny-Remaury, une amie, une
interprète fidèle, est en proie à des douleurs obstinées et qui élisent domicile dans l'une de ses mains. La pianiste est manchotte. Depuis quelque temps déjà, à l'écart des auditions publiques, elle se donnait du moins à elle-même des concerts d'ineffables délices : « Mon pauvre ami, a-t-elle dit à Saint-Saëns, je ne puis plus jouer votre musique. C'est un grand chagrin. » Et Saint-Saëns aussitôt d'écrire quelques pièces de piano pour une main seule. C'est ainsi que l'artiste dolente retrouvait encore quelque chose de ses joies et devait achever ses derniers jours, à demi consolée.
Les concerts donnés par Saint-Saëns, ou ceux-là seulement qu'il glorifie de sa présence, ne sauraient être énumérés. Ils sont de bien des jours, des villes les plus variées, des contrées les plus lointaines. Il n'est guère de clavier fameux, ou même assez obscur, qu'il n ait effleuré de ses doigts complaisants. A l'écouter, on le reconnaît sans le voir. La parfaite intelligence de toute musique qu'il interprète, l'annonce et le révèle. De tous les maîtres, il est le frère jumeau. Et rien de plus simple ja-
mais que sa personne, son geste. Il est parfaitement à son aise. Il traite en ami, en camarade tout ce qui est de l'assistance. Il n'a rien du pianiste échevelé, non moins que chevelu. Ses doigts et sa pensée suffisent. Nul besoin de nous étourdir et de nous stupéfier. Nous le verrons se glisser à travers les musiciens de l'orchestre, prendre place au piano, et, sans jeter quelques arpèges vertigineux, commencer tout uniment de dire et de faire ce que l'on attend. Les applaudissements viennent-ils d'éclater? il salue; mais ce ne seront pas des révérences, des prosternations. Il ne mettra pas la main sur son cœur. Il est content, nous sommes enchantés, et le voilà qui disparaît comme il est venu, bientôt invisible, derrière les pupitres. Gela seul va révéler et laisse deviner son passage, l'orchestre soulevé, les mains des exécutants qui s'agitent et qui lui font cortège. On ne verrait plus rien de l'étoile filante, s'il n'était de la lumière et un joli bruit de fête en son sillage.
Il est assez curieux d'observer que les humains, en leurs travaux premiers, débutent
presque toujours par la pâtisserie. Saint-Saëns ne devait pas échapper à la loi commune ; et lui aussi, aux allées de l'aimable jardin du Luxembourg, devait assembler le sable et modeler de petits pâtés fangeux. Il avait des complices en cette besogne printanière; et l'un d'eux, compagnon de ces joies faciles, survit le dernier, toujours aimé et fidèlement visité. Naguère le fils, René Thorel, recevait ce mot rapide et précieux : « Pour la belle œuvre philanthropique de René Thorel, œuvre nationale du cercle du soldat de Paris. » Et Saint-Saëns promettait de consacrer ce concert, ou plutôt cette solennité, à l'œuvre toute récente, mais déjà bien méritante, qui met comme sous la main de nos soldats, un abri facile, honnête, charmant, une sollicitude paternelle, je ne dis pas maternelle, car toutes les mères de chez nous ne sont pas de Lacédémone ; et René Thorel entend que nos soldats, si chéris qu'ils soient, soient moins caressés que noblement compris et grandis. Il rêve, il réchauffe pour eux une affection virile et solide. Il ne leur fera pas visiter le musée du Louvre sous la direction
d'un jeune lieutenant promu répétiteur primaire et dissertant sur les écoles Florentine ou Bolonaise, grotesque promenade, excusable seulement si elle préparait une campagne contre les voleurs de la Joconde. Il entend que les soldats soient avant tout de bons soldats, leur tâche étant des devoirs un peu rudes et quelquefois de la guerre terrible et farouche.
De cette collaboration fameuse, Thorel et Saint-Saëns, l'honneur est d'autant plus grand et l'attrait plus entraînant qu'en ces années dernières, Saint-Saëns ne s'est point prodigué aux assemblées toutes musicales de Paris. Il laissait en quelque sorte son œuvre poursuivre hors de lui le beau tapage d'une renommée toujours grandissante. Saint-Saëns promet son concours au cercle du soldat de Paris. Etant parisien comme pas un autre, très patriote et même à l'occasion hautement cocardier, ce n'est pas pour nous surprendre. Ne s'est-il pas fait remettre la médaille de 1870, et parmi tant d'étoiles d'or, d'émail ou de diamant qui essaiment sur sa poitrine, n'a-t-il pas voulu étaler ce petit morceau de bronze qui nous dit :
Je fus soldat de France en des jours malheureux.
Enfin, donnant plus de prix à cette complaisance, il affirme que ce sera le dernier dont il veut consentir à gratifier Paris. C'est donc un adieu aussi bien qu'un retour. Cet engagement, cette promesse de disparition et de silence, seront-ils tenus en toute fermeté à travers de longs lendemains? On ne saurait absolument le dire. xMais, sans aucun doute, le maître luimême se révèle d'une rigide bonne foi en celte abdication souveraine. Cette nature si riche et si bien envahissante en viendrait-elle à déborder par-dessus la digue d'une volonté qui se brise et s'oublie? il n'en demeure pas moins que la soirée du 6 novembre 1913 est attendue, acclamée comme une suprême victoire. Ainsi le comprend Paris, sollicité de tant de joies et de nouveautés, Paris courtisé si longuement, si obstinément, si ingénieusement qu'il finit par prêter l'oreille et les yeux à des choses que sans regret il pourrait ignorer. Entre toutes les habiletés où Saint-Saëns volontiers se multiplie et se joue, il en est une, bien utile, qui lui
demeure à peu près étrangère. Saint-Saëns a le doigté du piano, de l'orgue, de tout ce qui résonne et chante, il n'a pas le doigté subtil de la presse et de monsieur tout le monde. Il connaît, il apprécie, il estime certains critiques. Il ne s'en fait jamais le solliciteur. Il ne sait pas s'asservir lui-même pour se faire servir. L'art de la réclame lui est fermé. Il n'a pas de héraut qui l'annonce. Il ne prend aucun souci de préparer son entrée, à lui ou bien aux œuvres émanées de sa pensée. Cet homme, si souple la plume à la main et dans les labeurs qui sont de sa destinée première, ne témoigne d'aucune souplesse au maniement des humains. Meyerbeer et quelques autres, à cet égard, auraient pu lui donner des leçons, mais peut-être qu'il jugeait ce talent au-dessous de lui, ou plutôt, en sa nature même, il est réfractaire à cette diplomatie un peu rampante. Il est l'homme qui se critique, qui même se blâme et se réforme; il n'est pas l'homme ondoyant sous les caprices de la mode, l'homme qui guette sur le toit la changeante girouette. L'idéal l'agite et le pousse ; les petites haleines du succès le
laissent immobile et indifférent. II ne sait pas d'où lui souffle le vent, mais il sait d'où lui vient la lumière. Ceux-là qui écrivent pour le public, s'abaissent aisément à des concessions un peu lâches. Au théâtre surtout ces capitulations, ces vulgaires complicités sont d'une impérieuse fatalité. Saint-Saëns se raidit dans une intransigeance de complaisance difficile. Il estime qu'il n'a pas à courir au devant des autres : on peut, on doit venir à lui. S'il le faut, il attendra. Et en effet, s'il devait quelquefois attendre, de toutes parts on est venu à lui. En la salle Gaveau, au concert du 6 novembre, il n'est donc que deux personnes essentielles, le soldat de France, le bénéficiaire en l'aubaine sonnante, puis Saint-Saëns en la lourde besogne d'inspirateur et d'exécutant.
Tout enfant, je l'ai dit, il osait se risquer en l'intimité des plus grands maîtres, et un jour que l'on disait à sa mère : « A dix ans vous le laissez jouer du Beethoven; à vingt ans quelle musique jouera-il? — La sienne, répondait la mère! » Saint-Saëns a plusieurs fois vingt ans; et la prédiction s'est accomplie bien des fois; et
Saint-Saëns va jouer du Saint-Saëns, non pas exclusivement, mais en la place première.
J'ai longu ement parlé du concert lointain qui, en 184G, fut la présentation du petit Camille au grand public. N'est-ce pas d'un rapprochement bien gentil que de trouver à ce concert enfantin, un pendant, comme un écho d'interminable résonnance, en ce concert qui s'annonce le dernier? Le chant du cygne, dirait-on, mais personne n'a entendu chanter un cygne, sinon sous l'archet d'un violoncelle divin. Laissons donc le cygne cheminer aux placidités d'une onde doucement rêveuse !
A peine ce concert de révision et de concentration triomphale a-t-il été annoncé. Les affiches, les journaux Font à peu près ignoré. Il s'estannoncé tout seul. La veille, morne silence, ou du moins discret murmare, le lendemain tapage, étonnement, regret, repentir des absents. 11 est ainsi de mystérieuses influences. « Habent sua fata libelli », disait un poète romain ; et en effet les œuvres de la pensée humaine semblent quelquefois vivre par ellesmêmes et cheminer alors que toute main pro-
tectrice s'en est déjà retirée. La salle est comble par-delà les corridors obstrués et les escaliers inabordables. En arrière des loges ruisselantes de mondaines élégances, c'est un entassement d'oreilles attentives, d'yeux extasiés, d'âmes grandes ouvertes. On attend, on écoute; et déjà cette attente anxieuse est un énorme applaudissement. Il paraît, on ne voit que lui. (( Lui! Toujours lui! » comme disait le grand Victor Hugo du grand Napoléon.
11 s'est montré, mais à peine l'espace d'un instant, car le voilà disparu derrière les colonnades de l'orgue, ou plutôt des orgues, car la multiplicité du nom exprime mieux la multiplicité de ce temple sonore. Le grand silence s'est animé et c'est une marche religieuse qui s'étale. Nous entrons dans le maître comme nous entrerions sous la splendeur des portiques longuement consacrés et festonnés comme jamais en l'attente d'un fête glorieuse.
Puis un quintette fait converser le quatuor et le piano. Lui-même, dès lors, descend au piano, en est l'entraîneur docilement obéi ; et c'est d'une grâce fine, d'un dessin varié, d'un
style impeccable. Pierre Monteux recueille la pensée directrice et la transmet, la déverse autour de lui.
Il n'est pas de chant; et tacet la voix humaine en cette apothéose de la musique qui vient toute seule se révéler en sa pure beauté. Il ne faut pas que le sourire des lèvres épanouies retienne au passage quelque profane admiration.
Au xvi" siècle on écrivait pour le luth désormais silencieux. A ces prédécesseurs ignorés Saint-Saëns a rendu la parole; il les dépouille de deux fantaisies :
Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur.
Aussi, à travers cet heureux larcin, on n'entend plus, on ne connaît plus que lui ; et lui seul est applaudi, lorsque mademoiselle Nicole Anckier, au luth désappris, substitue la harpe bien sonnante.
Il me souvient d'avoir un jour surpris Saint- Saëns en tête-à-téte avec un violoniste, de proportion minuscule, mais de complaisance
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inlassable. Le violoniste était debout, sur le plancher de la chambre. Il tenait son violon en main, le menton un peu penché ainsi qu'il est d'harmonieuse convenance. Un tour de clef dans le dos, et le virtuose s'escrimait, tel et presque aussi bien que Sarasate et Jules Boucherit. Et le maître s'exclamait, ravi. Un second tour de clef, et le bis voltigeait en immédiate obéissance. Ce violoniste ne se faisait pas prier; il est vrai qu'il oubliait de saluer. Il ne témoignait d'aucune vanité. Il ne jouait que pour lui et pour les muses. A ce virtuose digne de Vaucanson, Jules Boucherit a succédé, je ne doute pas que la préférence ne lui soit résolument assurée. Il y a tout de même un peu de différence et d'écart. Quelle merveille que ce morceau dit introduction et rondo capricioso pour violon et piano ! quel pétillement de gaieté ! quel ruissellement de notes caressantes et jolies! Et quel bonheur ce doit être à un artiste digne de sa tâche, que de sentir frémir sous l'archet ce nid de joie éveillé et gazouillant!
Entre les admirations qu'il professe et les
Capijri^kl btj A. Harlingue.
Saint-Smc.n.s a la salle (îaveau (Novembre 1913).
gratitudes profondes qu'il entretient, tels des foyers sacrés dans le sanctuaire de son cœur, Saint-Saëns garde deux divinités et comme deux trépieds d'or où sa main pieuse ne cesse de jeter et la myrrhe et l'encens. Les heures qui semblaient, dans l'invention première, à lui seul consacrées, ne seraient pas de lui tout entier, si Mozart n'y venait point au passage dire son petit mot, égarer son sourire, si Liszt enfin n'était pas un instant de la fête. Les mains pleines de palmes conquises et d'hommages rendus, Saint-Saëns obstinément se tourne et vers celui-ci et vers celui-là. Si solitaire qu'il soit, il ne veut pas être tout à fait solitaire. Le concerto en si bémol pour piano et orchestre, convie Mozart à la fête annoncée toute de Saint-Saëns. Mais en vérité à le comprendre, et le jouer ainsi, Mozart semble partager sa radieuse souveraineté. 11 n'est pas interprété, il est aimé, et l'amour est une conquête admirable entre toutes, car à cela même qu'elle dépouille, elle laisse comme une grâce ou une splendeur de plus. Il semble que l'on ne puisse rien ajouter
à Mozart; et Saint-Saëns trouve le secret de l'enrichir encore. C'est que celui-là, que l'on a dit le Raphaël de la musique, a la ligne, la netteté de la conception, la persistance facile et prolongée de la phrase mise à l'essor. Il ne faut pas se faire une science bien certaine de la graphologie, de cette amusette qui veut, dans une page d'écriture, dans la forme des lettres confidentes de la pensée, retrouver le reflet d'une âme et dans les traits de plume, les traits d'un caractère inconsciemment trahi et révélé. Toutefois les manuscrits de Mozart semblent ainsi délicieusement révélateurs. Les notes se groupent et sautillent sur les portées, ainsi que sur une branche flexible et berçante, de petits oiseaux amoureux et bavards. Nul repentir, pas une correction ; et dans les gosiers dociles le printemps chante tout seul. Ainsi quelque peu de Saint-Saëns. Sa plume sait à l'avance tout ce qu'elle veut faire. Il ne cherche la phrase, non plus que le chemin. C'est un vrai délice que de retrouver Mozart sous la main de Saint-Saëns.
Cet art qui peut être très fort, est toujours
ALLEGRO lit
délicat, et le vacarme lui est interdit. Saint- Saëns raconte que tout enfant il fut emmené au passage du Saumon, un petit coin de Paris de savoureuse mémoire, au reste bien oublié et même, il me semble, effacé et détruit. Là sévissait un orchestre de pauvre renommée, et l'enfant se régalait alors que seulement s'élevait la voix des violons, des violoncelles, des instruments discrets ; mais les cuivres venaient-ils à éclater, déchaînant leur grosse voix, l'enfant épouvanté protestait et se cachait dans les jupes de sa mère... « Non! Non! Assez! Pas ça! Qu'ils se taisent! Ils m'empêchent d'entendre la musique. » Sans doute depuis lors il n'a pas ainsi réprouvé le piston, la trompette, le trombonne, ni même, nous l'avons vu, l'ophicléide : mais l'indication est précieuse. Saint-Saëns dispensateur des sons expressifs et pensants, n'aime pas le bruit et n'en fait pas pour la seule attirance du bruit. Son œuvre religieuse est considérable et dans un programme magnifié de son nom, quelque pièce venue de ces hauteurs est toujours attendue et imposée. Ainsi l'orgue épand
un 0 Salutaris! de curieuse originalité. C'est lent, pénétrant, d'intime et profonde émotion. Mais voilà que reviennent, cette fois de fraternelle compagnie, la harpe, le violon, mademoiselle Nicole Anckier, M. Jules Boucherit. Enfin, pour conclure et manifester un élogieux souvenir, voilà que Liszt va surgir. C'est dès lors une sorte de trinité grandiose qui monte par delà l'orgue ému jusque dans ses entrailles profondes; car le virtuose est Saint-Saëns, le compositeur est Liszt, mais aussi Meyerbeer, et le Prophète qui chante sa gloire. On connaît ce thème effrayant, obsédant, qui dès les scènes premières déchaîne si magnifiquement le drame des haines populaires et d'une vengeresse jacquerie : « Iterum ad salutares imdas, ad nos, venite, populi! Ad nos! » C'est superbe en soi et Liszt en a fait une colossale fantaisie. L'impression est quelquefois étrange de cet appel tout à la fois de clémence, d'espérance et de sanglante menace. A travers les accords des basses le grondement roule, répété ; l'orage est bien comme d'un élément qui se déchaîne et s'approche. Cette fois l'orgue n'est
pas d'extase sereine ; il est d'angoisses enveloppantes, de sauvages terreurs. Ainsi l'annonçait la conception géniale de Meyerbeer ; ainsi Liszt et Saint-Saëns le pouvaient surprendre et nous l'ont rendu.
Ad nos venite, populi !
Oui ! allons, courons aux ondes du salut ! mais surtout courons à celui qui fut l'âme de cette soirée toute d enthousiasme respectueux, débordant, joyeux! L'admiration pros-<' ternée de tous, quel plus beau piédestal et qui grandit encore la statue décernée : « Venite, populi! »
Après trois heures et plus de ce formidable labeur, il semble que le héros du jour aurait pu se dérober et recueillir un repos bien gagné ; mais quelquefois il est infatigable. Il a respiré l'électricité de la victoire; il s'est refait une âme de jeunesse et de joie. Il a joué, tout inspiré, tout conduit. Un souper l'attend, il va souper. Et certes ce n'est pas là un repos. Les aimables amphitryons sont M. et madame Gaveau ; les convives sont Ghevillard, Théodore
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Dubois, Gazella, Duminil, René Thorel, M. et madame Delaunay; j'en passe et d'excellents. Beaucoup de Champagne à la clef ; on boit, on mange de bon appétit ; mais aussi on se reprend au bonheur des oreilles. Le clavier voudrait chômer, car il s'est escrimé à perdre haleine; mais non, il n'a pas encore épuisé toutes les gammes. Le concert recommence, encore de lui, de lui tout seul. On s'amuse de sa mémoire ; et chacun de lui signaler, ainsi que dans un examen de difficulté rare, tel passage peu connu, presque irréalisable, du Chopin, du Liszt; et aussitôt relevant le défi, il se remet au piano. Il fait en se jouant ce que nul n'ose faire. Il frapperait, avec son nez, la note impossible à rejoindre, les deux mains étant occupées aux deux extrémités du piano, comme, dit-on, le fit un jour Mozart ; et c'est encore un rapprochement avec lui. Le gavroche espiègle s'est une fois encore retrouvé. Et que vient-on nous dire que cet homme a soixante-dix-huit ans? Il a de la lumière plein les yeux, l'oreille subtile et toujours interrogeante; il a de la flamme jusqu'au bout des doigts. C'est déjà le
matin quand s'achève cette nuit lumineuse. Et le lendemain, il va disparaître. Le midi, le soleil, l'Afrique à leur tour lui ont crié : Viens à nous! « Ad nos! ad salutares undas! » Qu'il se repose là-bas! que les pyramides le contemplent comme elles contemplaient Bonaparte et la victoire ! Que les émirs et les Pharaons nous rendent plus juvénile que jamais cette si jolie immortalité !
Virtuose exécutant, Saint-Saëns débute avec Mozart; compositeur, il débute avec le grand Corneille, et c'est grandement faire les choses. Cette rencontre est de 1860. Saint-Saëns a donc vingt-cinq ans. Ce n'est plus un enfant, c'est déjà un maître. Mais presque tout ce qu'il a écrit — la cueillette est déjà importante — est d'inspiration religieuse. La plupart des musiciens d'autrefois, du moins en France, poursuivaient leur apprentissage en la maîtrise des vieilles cathédrales. Les hautes nefs les couvaient, les abritaient sous les ogives sonores. Us naissaient, ils grandissaient tout à la fois d'église et de l'Eglise. Entre deux leçons d'harmonie et de contre-point, ils gazouillaient des
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cantiques et des alléluias. Le berceau dont Saint-Saëns vient de s'échapper est moins édifiant.
Cependant l'Église est présente autour de lui, du jour où sa pensée se fait hymne ou chanson. A l'ombre des parvis sacrés, volontiers il s'attarde ; c'est que l'ombre est émouvante et douce que l'on y vient respirer. Il est des hauteurs dont l'attirance n'est jamais épuisée. Saint-Saëns, à l'exemple de bien d'autres, retournera maintes fois à cette fontaine pure et féconde, réserve de force et de fière beauté, si noblement, si simplement dite l'Ecriture. S'il fallait, en l'œuvre abondante de Saint- Saëns, réserver quelques œuvres solides comme nulle autre, quelques sommets magnifiquement dominateurs, Samson et Dalila, Le Déluge, revendiqueraient peut-être la suprême souveraineté. A l'heure même où ce livre s'achèvera, n'est-ce pas la Bible qui surgit une fois encore avec Moïse et la terre qu'il se promet? Le scepticisme et l'incroyance ne montent pas aussi haut que montent la foi et les aigles.
Une symphonie, première en date, remonte à 1833; mais presque aussitôt, en la même année 1836, c'est une messe dédiée à l'abbé Gabriel, curé de Saint-Merry, serviteur de la même église où Saint-Saëns anime les grandes orgues; c'est un Tantum er^o; et sans doute dans ces œuvres, le texte traditionnel des paroles consacrées impose un cadre, plutôt qu'une collaboration. Mais voici que le librettiste est Corneille, c'est un peu différent; et le livret n'est rien moins que la tragédie des Horaces.
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ? — Qu'il
mourût!]
Et le grand Corneille peut bien compter pour trois. Certes, en ce duel, Sainl-Saëns n'est pas vaincu et il n'a garde heureusement de mourir. Qu'il me soit permis pourtant de m'inquiéter en de telles audaces ! Il est des choses si absolument belles, si définitives, qu'elles ne sauraient être complaisamment hospitalières. En intime collaboration, Lully préférait Quinault à La Fontaine; et Lully avait raison, Quinault lui laissait quelque chose à dire. Depuis laten-
lative de vSaint-Saëns, lui-même en éveil sur le danger couru, et du reste lui-même très réfléchi, d'autres, Gounod, Massenet, ont renouvelé et poussé plus loin cette audace. De tragédies qu'ils étaient, Polyeucte, le Cid, sont devenus des opéras; et tout le talent prodigué n'a rien ajouté à l'œuvre primitive. Passe pour un Tancrède, une Sémiramis , tragédies héritées de Voltaire, cela peut s'enjoliver; non pas ce qui est signé Racine ou signé le grand Corneille. Il n'en reste pas moins qu'aux fastes longuement évoqués et que domine le nom de Saint-Saëns, cela est beau, le nom de Corneille, le nom de Saint-Saëns resplendissant dans une étroite fraternité.
En 1858, l'abbé de Guerry, celui-là même dont la hideuse Commune fera un martyr, préside aux destinées de la Madeleine. Entre toutes les paroisses de Paris c'est dès lors la plus fameuse. L'assistance aux offices est nombreuse, brillante, quelque peu mondaine. Il y a comme un Tout-Paris delà Madeleine. On va beaucoup à la grand'messedes dimanches; ou du moins on en guette la sortie; c'est un rite
parisien, aussi un régal. Lorsque viennent de s'ouvrir toutes grandes les portes de bronze, et que le flot des lidèles s'épanche, éblouissante et radieuse cascade, sur les nobles marches du perron, au seuil de l'église même et de ses profondeurs, avant qu'elles se referment, un autre déchaînement, mais celui-ci de flots que l'on peut dire surhumains, se déverse magnifiquement. Cela gronde et s'épand comme à la conquête de la cité tout entière. Les grandes orgues en fureur ont rythmé la retraite et font rouler, comme un tonnerre, la suprême bénédiction. Saint-Saëns, en cet orage, est le Jupiter tonnant. Les orgues de la Madeleine sont illustres et mieux que nulles autres ; aussi dès qu'elles viennent à chômer, elles sont convoitées. Sollicité de candidatures nombreuses et très actives, l'abbé de Guerry a fait signe à Saint-Saëns : beaucoup d'appelés, un seul élu. En voilà pour près de dix ans; si bien qu'en ce long espace, la Madeleine, son curé, Saint- Saëns, apparaissent si étroitement associés que l'on en vient à les confondre. Je pourrais citer telle paroissienne qui fut dévote à Saint-Saëns
autant qu'à son église très aimée. A l'abbé de Guerry nous devons l'oratorio de Noël aujourd'hui vieux, ou plutôt jeune, d'un demi-siècla et davantage. Le curé, son organiste, décident, méditent, réalisent cette charmante et magnifique explosion fêtant la naissance d'un Dieu.
On sait que dans la musique désormais improuvée de Rome mais obstinément approuvée d'une assistance parisienne, il n'est guère de mariage magnifiquement mondain qui ne s'achève sur l'explosion du Tollite hosiias! C'est tapageur, joyeux, triomphal, et rien n'est mieux choisi pour bannir et exorciser le méchant diablotin du divorce, hélas! que l'on sent toujours rôdant aux alentours d'un mariage à grand orchestre. « Tollite hostias ! Apportez des victimes ! » mais aussi des compliments aux créateurs premiers. Pauvre abbé! Maître aimé! Il n'est que juste de les rapprocher une fois encore au souvenir du jour très heureux où ils s'étaient si bien compris.
A l'occasion de l'exposition universelle de 1867, apogée de l'Empire second, Rossini a rompu son obstiné silence. Il écrit une can-
tate exécutée au jour solennel de la distribution des récompenses : « hymne avec accompagnement d'orchestre et de musique militaire, solo de baryton, chœur de grands-prêtres, chœur de vivandières, de soldats, du peuple. A la fin, danses, cloches, tambours et canon. Excusez du peu! » Tel est le programme étourdissant plutôt qu'alléchant que Figaro Rossini vient de jeter au monde. Rossini étant hors concours, un concours est cependant ouvert. Romain Cornut a écrit les Noces de Prométhée, et sur ce texte tous les musiciens du monde sont invités à répandre leurs inspirations. Le prix n'est pas décerné. Bourgault-Ducoudray comptait entre les concurrents, et l'œuvre de Saint-Saëns garde le souvenir d'un tournoi maintenant bien oublié.
Naguère, en un public qui se prétendait d'intransigeante élévation, le principe même, le genre, longtemps en très grande faveur, du concerto fut tout à coup violemment censuré, déprécié. Il semblait que ce fut une concession un peu lâche à la vanité de tel ou tel virtuose en mal d'applaudissements tout personnels,
rien de plus. Les maîtres les plus fameux avaient, il est vrai, écrit des concertos ; et leur science, leur talent s'étaient associés à l'impeccable maîtrise d'un pianiste, d'un violoniste, voire d'un contrebassiste; mais c'était là, disait-on, une très peu honorable complaisance. Un Mozart, un Beethowen asservis aux caprices d'une chanterelle, quelle honte ! On allait répétant cela ; et plusieurs fois, en l'assemblée houleuse des concerts populaires, il arriva qu'un virtuose habile et de réputation consacrée, récolta des chuts ! injurieux, avant même d'avoir risqué une note de cette musique décidément au-dessous des lévites du grand art. Saint-Saëns proteste et hautement il prend la défense d'une forme musicale parfaitement justifiée. C'est plaider pro domo sua, car lui-même, complaisant au piano, au violon, au violoncelle, est coupable de nombreux concertos. Le premier en date est de 1838, c'est dire que ce gros péché est presque un péché originel ; et le pécheur ne songe pas au repentir. Sarasate venu d'Espagne, disparu depuis peu et dont le violon chantait si bien
que la résonnance n'en est pas encore oubliée; Diémer, vivant et vibrant comme jamais, témoignent hautement de leur gratitude; mais de telles œuvres réhabiliteraient un genre s'il était besoin d'en appeler d'une condamnation singulièrement étourdie.
Saint-Saëns devait s'entendre aisément avec bien des choses. « Saint-Saëns! me disait Armand Sylvestre, il mettrait le Bottin en musique ! » Soit! mais il devait mieux choisir. Entre les plus heureuses rencontres, admirables conjonctions de deux lumières, l'Orient et lui étaient prédestinés à d'exquises fiançailles. L'Orient, à qui sait le comprendre, est un charme, une attirance, aussi une pénétration. Tout ù la fois mirage et réalité, il appelle, mais aussi il retient. Ses ruines sont des magnificences, ses guenilles sont des splendeurs; il laisse comme un poison délicieux; celui qui s'en est enivré ne veut pas en guérir ; et le retour à la terre maternelle laisse au passant qui là-bas ne passera plus, des angoisses de banni, des tristesses d'exilé. C'est en 1870 que Saint-Saëns entrevoit ce monde magique et
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captivant. Il ne l'a pas encore caressé de ses pas ni goûté de ses yeux. Il le devine, tel Victor Hugo qui écrit Les Orie?itales, ne connaissant guère de palmiers et de minarets que les marronniers du Luxembourg et les tours Saint- Sulpice. Les Mélodies persanes sont de 1870, et la. Nuit persane (im en dérive, date de 1891. D'autres, non sans bonheur, s'étaient déjà essayés, avant Saint-Saëns, à peindre avec des sons l'exquise fantasmagorie de l'Orient. Le désert de Félicien David est désertique en toute vérité. Il étale un Orient tout oriental, non pas d'une plus scrupuleuse et pénétrante fidélité que celte Nuit persane, si vraie, si bien vertigineuse. Quel poème! Quels tableaux! Le cimetière attire comme un abîme tout à la fois effrayant et délicieux ! Et dans une autre page, quel tourbillon! Le sable soulevé monte, s'évapore, emporte les âmes et les rêves jusqu'à se perdre en l'azur assombri, en la poussière d'or que sèment les étoiles!