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MA NON TROPPO

La soirée du 12 juin 1872 voit les débuts au théâtre. Le complice, bientôt un ami, est Gallet.

En notre pays de France, et surtout dans cette ville de Paris affamée de joies et d'amusements, le théâtre devient un élément essentiel de la vie. C'est de notre humeur sociable, de notre aimable légèreté, de notre intelligence rapide et toujours éveillée. Le théâtre est un plaisir collectif et qui ne s'épanouit que dans la complicité d'une assistance nombreuse. Il faut pour le goûter, même pour le susciter et le produire, la collaboration immédiate et complaisante de la foule. On veut s'amuser, mais aussi on veut s'envelopper, se griser de l'amu-

sèment des autres. Qu'un spectateur se dérobe, qu'une admiration se refuse, ce sera l'épreuve fâcheuse, douloureuse même, de ce dissident et de ce rebelle, et l'avenir lui donnera peut-être raison ; mais à l'heure présente, il n'aura qu'à s'effacer dans son fauteuil et son morose dissentiment ; le plaisir des autres balancera ses vagues joyeuses, et les applaudissements brilleront comme les perles scintillantes de l'écume jetée sur le rivage.

Le Français, en la moyenne des humains qui sont bien de la France, n'aime pleinement la musique qu'en l'alliance des paroles. On cherche, on réclame, alentour de cette musique, un drame, ou bien une comédie qui l'accompagne, enfin des décors qui l'encadrent. Ce n'est pas rêver d'un idéal suprême, mais c'est ainsi. Dès lors la hantise du théâtre obsède chez nous quiconque pense et vit en la chanson des notes et des sons. Le profit matériel, la gloire retentissante, la popularité ne récompensent chez nous le labeur du musicien-compositeur que dans la connivence du théâtre. C'est un peu humiliant, mais il faut passer au

ALLEGRO VIVACE, MA NON TROPPO 133 contrôle pour recevoir un bon de talent reconnu, sinon d'immortalité. La contremarque confirme le génie, si elle ne va pas jusqu'à le proclamer.

D'ambition très haute, certes bien vite conscient de sa valeur et de sa destinée, Saint- Saëns, en sa prodigieuse et durable précocité, ne devait pas subir tout d'abord cette fascination. Il écrit lorsque ses doigts d'enfant sont plus habiles à caresser un clavier qu'à tenir une plume ; mais les essais premiers sont de petites pièces pour le piano ; le théâtre dévorant n'a pas encore réclamé sa proie.

11 ne tarde pas à la réclamer. Quelles sont dès lors les formes généralement acceptées? Comment se subdivise ce royaume du théâtre associé à la musique? Nous voyons Saint-Saëns ne méconnaître, ne négliger aucune de ces principautés particulières. Au lendemain de Tannée terrible, l'opéra comique, délices de notre enfance, décline quelque peu, et Auber mourant l'appelle à ses tristes funérailles. Tous deux se comprenaient, se complétaient si bien qu'à l'homme disparu la chose hésite à

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survivre. L'opéra comique ne veut pas cependant qu'on l'enterre si vite. Il aura quelques heureux lendemains. La Princesse Jaune est donc de 1872. Les formes, le ton, le style, le sujet sont de la mode longuement consacrée. L'ouverture se développe, alerte, étendue, très jolie. Auber l'aurait approuvée d'un sourire. Mais une écriture plus serrée, quelques recherches d'orchestration révèlent une main experte, savante jusqu'en sa légèreté. Et voilà qui différencie le débutant, d'un Massé, d'un Clapisson ou quelque autre suivant de cet Auber que l'on pourrait dire le patriarche de l'opéra comique.

Le Timbre d'argent, bien que les librettistes, J. Barbier et M. Carré, l'aient qualifié drame lyrique, rentre quelque peu en la lignée dite de l'opéra comique. En 1837, il est à Paris, au théâtre devenu de la gaieté lyrique, un théâtre qui n'a rien de gai. Là règne Vizentini, et là, le 23 février. Le Ti?nbre d'argent sonne sa première heure. La direction de Vizentini végète, plus glorieuse que fructueuse; et pourtant un succès accomplit son centenaire et sauve la

caisse vide comme un tonneau des Danaïdes : Paul et Virginie, que Victor Massé a fleuri d'agréables et fraîches mélodies. Mais ainsi qu'il est bien gentiment fredonné dans ce même Timbre d'argent, « le bonheur est chose légère ». Quel retour décevant ! Paul et Virginie vieillissent; ils ont des cheveux blancs. Leurs sourires s'achèvent en rides importunes ; et voilà que Le Timbre d'argent rajeunit. Il va reconquérir la scène. Cela s'enfonce dans l'oubli; ceci remonte dans la lumière.

Il est une forme musicale que Saint-Saëns fait sienne comme d'une conquête merveilleusement réalisée, le poème symphonique. Le Rouet dOmphale en commence la série. Elle se continue dans La danse macabre, inspirée de quelques vers signés Henri Gazalis, plus tard Jean Lahor. Là le divin Hercule tremble de casser le fil léger où son cœur vient de se prendre, ses lourdes mains étant moins habiles à manier une bobine qu'une lourde massue. La scène est piquante, bien contée, d'une exquise réussite. Ici, dans la danse que si bien Cazalis qualifiait égalité, fraternité, la perfec-

lion est absolue. Quel admirable sabbat! qui donne envie de se faire sorcière et d'enfourcher un manche à balai. En ces tableaux, peints à la mesure du sujet choisi et du cadre accepté, grands de parla science prodiguée, le chef-d'œuvre entre les chefs-d'œuvre me paraît Phaéton à peu près du même âge, 187.3-1874, que La danse macabre. C'est de l'Ovide en musique. On reconnaît ses jolis vers, et la folle témérité où s'abandonne Phaéton, et les conseils angoissés de son père, enfin les larmes doucement répandues sur la fleur de cette jeunesse terrassée et flétrie. Hélas! trop souvent aujourd'hui le public oublie aussi bien Phaétoji que Peau d'Ane; il ne sait plus la mythologie, c'est grand dommage. Dans ces poèmes déjà cités, dans La Jeunesse d'Hercule, qui leur fait suite, si plaisante que soit la musique, il faut, pour la bien comprendre, savoir au moins à peu près ce que les dieux païens se racontaient entre deux coupes de nectar.

II est difficile d'imaginer un homme plus hermétiquement fermé à toute sensation musicale que le poète magnifiquement sonore

Victor Ilugo. Une amie très fidèle, urte collaboratrice mieux informée que personne, l'auteur de La Esmeralda, mademoiselle Louise Bertin, me l'affirmait autrefois ; et par une revanche singulière et piquante de cette musique incomprise et même quelque peu méprisée, ce même Victor Ilugo semait, dans ses chemins, alentour de ces chants en euxmêmes si bien retentissants, comme les germes d'un art méconnu et pourtant fraternel. Victor Hugo creusait le lit où la musique allait s'épancher, Hernani, Lucrèce Borgia, le Roi s' amuse (K\^(Ae\Xo) , qui déjà si bien chantaient en la seule splendeur des rimes, ne sonnent plus seulement sur la lyre, ils déchaînent tous les beaux tapages de l'Opéra. Bizarre contradiction. Inconsciemment Victor Hugo recelait en lui un musicien, mais que seul un musicien professionnel pouvait jeter dans la vie et dans la lumière. La collaboration de Victor Hugo et de Saint-Saëns est de rencontres assez nombreuses, et Victor Hugo l'estimait désirable; car au lendemain du jour oi!i mourait mademoiselle Louise Bertin, le poète

— cet abandon n'est pas à son honneur — songeait à confier le poème de la Esmeralda, ainsi renouvelé, à Saint-Saëns. Ceci toutefois ne fut qu'une velléité passagère. L'ode : laLyre et la Harpe, empruntée au recueil premier que signe le grand nom de Victor Hugo, au contraire, devait réaliser une admirable et féconde alliance. Le poète a trouvé son égal en ces pages si diverses et de si belle envolée. « L'aigle est l'oiseau de Dieu ! » cela est dit, mais aussi cela est prouvé ; et le dialogue superbe des voix païennes, des voix joyeuses presque sacrilèges, des hymnes saintes, des paroles d'extase et de haute vertu, le conflit superbe des dieux et de Dieu, s'élève si haut qu'en vérité il semble se confondre dans une sublime sérénité. A de telles hauteurs toutes les clartés ne sont plus que de la lumière. L'œuvre, datée de 1877, est dédiée à Réber, hommage touchant mais qui se hausse au-dessus de son destinataire.

Il est bien évident que je ne saurais entreprendre ici l'énumération des œuvres successives et si abondantes échappées de cette source multiple, la pensée de Saint-Saëns. Ce livre

dès lors ne serait rien qa'un catalogue; et ce n'est pas linlention première. Les oublis seront de grandes injustices; du moins les choses retenues au passage, fantaisie ou caprice, justifient toutes cette hasardeuse préférence.

Blidah est une petite ville toute parfumée d'orangers; et la Suite algétnenne s'y promène, s'achevant en l'explosion des jolis clairons de France : burnous et pantalons rouges.

J'ai déjà parlé de La Trompette, de ses gloires et de ses labeurs. Un septuor la résume, l'épouse, l'exalte et l'acclame. C'est une merveille d'ingénieuse dextérité, mais surtout de joie saine et brillante, que ce badinage tout à la fois très haut et très charmant. La Trompette jette sa fanfare; elle semble un beau parleur qui tiendra le dé de la conversation ; on l'écoute, mais aussi on écoute ses interlocuteurs, et rien n'est dit qui ne soit plaisant. C'est un salon où l'on cause que ce septuor, et c'est vraiment délicieux. J'ai vu Lemoine pleurer de joie rien qu'aux premiers accords d'une œuvre consacrant ce qui fut son œuvre et sa vie.

Il arrive qu'une œuvre n'émerge pas toute

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seule dans le souvenir. Elle revient dans le cadre qui l'a le plus heureusement révélée. Elle est d'elle-même et de ses interprètes, de la rencontre des choses qui lui furent aimées et hospitalières. C'est ainsi que le Scherzo à quatre mains éclate à mes oreilles et retentit dans ma pensée au tourbillon fraternel seulement de deux pianos, l'un réservé à Saint- Saëns, l'autre obéissant à Diémer. Quelle magnifique bousculade où rien ne se confond! Quelle maîtrise de deux virtuoses dignes de s'associer, mais aussi quelle inlassable abondance d'idées entre-croisées, ramenées, partout fleurissantes, remontantes, éblouissantes !

Liszt, Saint-Saëns devaient se rencontrer, l'un et l'autre, chacun de leur côté, menant si beau tapage, que le retentissement de l'espace suffisait à les rapprocher. Le Hongrois, le Français, si bien caractérisée et aimée que soit à l'un et à l'autre leur patrie personnelle, sont de ces hommes qui dépassent les frontières et fraternisent dans une semblable et suprême humanité. Celui-là, au compte des seules années, aurait pu être le père de celui-ci, du

ALLEGRO VIVACE, MA NON TROPPO 141 moins il fut un ami, un protecteur, puisque le cours des choses a voulu que Saint-Saëns eût quelquefois besoin de protection. Nature généreuse et de splendide hospitalité, cœur royal, Liszt aurait pu limiter son empire à sa gloire de virtuose, s'abandonner aux joies de triomphes inouïs. Il voyait à ses pieds le monde des artistes et cela que l'on appelle plus bruyamment encore le monde. Les femmes menaient autour de lui le chœur des plus folles admiralions, des enthousiasmes extasiés ; et sans doute il lui plaisait respirer cet encens capiteux ; mais il voyait aussi, il respirait les talents naissants, trahis, martyrisés, qui péniblement se traînent à la découverte d'un horizon plus clément. C'était un justicier, un consolateur, un réparateur. Il aide, il comprend, il accueille Berlioz; il devine, il comprend, il exalte Wagner; il aide bien des fois de sa bourse, c'est méritoire; il secourt les détresses de l'àme, c'est beaucoup mieux encore. Il appelle à lui Saint- Saëns. Saint-Saëns a écrit Samson etDalila; Liszt le fait jouer; et c'est à peu près d'une égale importance.

L'histoire est vraiment tragique de cette œuvre désormais fameuse. Ferdinand Lemaire en écrit le livret en 1867; et dès 1868 Saint- Saëns entreprend son travail. Observons en passant un rapprochement curieux du sujet choisi et des musiciens au travail. Rameau, dès lors allié à Voltaire, lui aussi avait entrepris d'écrire pour l'Opéra unSamson; et la censure, en des scrupules étranges, et n'acceptant pas que Samson soit joué à l'académie royale de musique alors que les comédiens du roi jouent Esther et Athalie, la censure, si respectueuse de la Bible, devait seule ainsi laisser le droit et l'honneur de premier occupant, du moins sur la scène de l'Opéra, à Saint-Saëns, confident suprême de Samson et de Dalila. Nos directeurs de théâtre n'ont pas coutume de professer tant de respect pour les personnages de l'Ecriture; mais reconnaissons leur constance parfaite à repousser l'œuvre de Saint- Saëns. Que la direction de l'Opéra s'appelle Halanzier, Vaucorbeil, l'obstination à ne pas comprendre est la même. A Samson et Dalila on préfère la Jeanne d'Arc de Mermet ou telle

ALLEGRO VIVACE, MA NON TROPPO 143 autre pauvreté ; c'est à ne pas croire. La partition commencée en 1868 n'est achevée qu'en 1877; et c'est merveille qu'au milieu de tant de résistances et de difficultés, l'auteur n'ait pas déserté sans retour sa tâche et ses vaines espérances. A l'œuvre qui sera enfin proclamée chef-d'œuvre, deux noms sont étroitement associés, les noms de madame Viardot et de Liszt. Quel parrain! Quelle marraine! A l'une l'œuvre est dédiée. L'autre, je l'ai dit, brise enfin le sceau de silencieuse proscription, et Samson trouve une scène qui lui est hospitalière. Le théâtre de Weimar obéit à Liszt, et Liszt lui a dit : « Ouvre-toi ! » C'est ainsi qu'au pays de Gœthe et de Schiller, le nom de Saint-Saëns trouve sa place et ce rayonnement nouveau. Du moins l'entourage des souvenirs est-il magnifique et digne de ce banni si longuement en poursuite d'un abri toujours fuyant.

Nul n'est prophète en son pays, et cet ostracisme ne s'est jamais plus durement affirmé qu'en cette mésaventure de Samson et ûalila. Il faut que cette œuvre si française parle aile-

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mand pour être entendue. Un traducteur, Richard Pohl, a dû intervenir et maquiller le texte premier. Du moins ceux-là doivent être nommés qui sont associés à cette heureuse révélation. Le chef d'orchestre est Lassen. Dalila s'appelle mademoiselle Muller ; Samson, Ferenczy; le grand-prêtre, Milde. Et sur tout cela, comme dans les vieux opéras de Lully et de Rameau, suprême recours, sauveur et vengeur, deus in machina, plane Liszt, heureux de donner au monde une œuvre maîtresse, une joie très haute et très saine, s'efîaçant pour faire place à un autre, lui qui cependant est aussi un créateur. Il se tait pour écouter et pour déchaîner les belles vagues des applaudissements enfin obtenus.

L'Allemagne a donc applaudi. La France s'étonne, encore hésitante et méfiante ; Paris se bouche les oreilles et laisse crier là-bas la victoire lointaine. Enfin Rouen a son théâtre, dit des Arts, et qui justifie son nom. Le 3 mars 1890 Samson et Dalila est représenté. Deux initiatives successives et de grande importance honorent, à peu d'intervalle, le

Théâtre des Arts : Lohengrin et Samson et Dalila alternent et enfin s'imposent.

Paris veut bien écouter Rouen et lui faire écho, mais dans une salle naguère d'un cirque et de spectacles à peu près forains. L'Eden niche rue Boudreau. Le 31 octobre de cette même année 1890, Rosine Bloch, Talazac, Bouhy, le chef d'orchestre Gabriel Mary acclimatent Samson et Dalila. La rue Boudreau est voisine des grands boulevards. Décidément l'Opéra, si hautes que soient ses murailles, si longues et si dures que soient ses oreilles, a daigné entendre; et sous le double consulat de Bertrand et Campo-Gasso, sous la main directrice de Golonne, sur les lèvres de madame Deschamps, du ténor Vergnet, de la basse Lasalle, Samson reçoit ses lettres de naturalisation, cette fois bien parisienne. Le 23 novembre 1892 est un avènement. Le règne est commencé, qui s'affirme chaque jour plus solide et mieux accompli. Vingt-cinq ans d'attente ! Ernest Legouvé avait bien raison de dire : « Le théâtre nous enseigne la patience. »

Samson et Dalila est dit opéra, et c'est bien un opéra, mais différent des opéras dès lors à la mode et selon la formule consacrée. Samson et Dalila est biblique en son inspiration première et emprunte un sujet que déjà l'oratorio, non sans gloire, avait traduit et imposé. L'œuvre de Saint-Saëns réunit l'austérité superbe, religieuse, un peu hiératique même, de l'oratorio, à l'émotion violente, au déchaînement des passions exaspérées, à l'ambiance pittoresque, enfin au spectacle décoratif et amusant qu'exige l'opéra. L'œuvre est donc spéciale; et cette nouveauté atténue peut-être la faute des directeurs proscripteurs, leurs tendances originelles étant le plus souvent routinières. Le duo d'amour chante dans toutes les mémoires, et je n'aurai garde d'y contredire. Qu'il me soit permis cependant d'affirmer une préférence jusque dans mon entière admiration. Samson tournant la meule, Samson aveugle, vaincu, déchu, mais lentement reprenant les forces qui seront justicières et vengeresses, Samson monte plus haut, il me semble, peut être parce que, au-dessus de la volupté et

de l'amour lui-même, monte la douleur et rayonne la justice.

Saint-Saëns a très bonne mémoire. Sa pensée est un registre où toute chose, dès qu'elle est écrite, ne s'efface plus. Cette mémoire est de l'esprit ; elle est aussi du cœur. L'adoption de Samson et Dalila par Liszt est de 1877 ; la dédicace de la symphonie en ut mineur est de 1886. Dès lors Liszt est mort, au cours de nos fragilités humaines; mais Saint-Saëns, en cet hommage posthume, l'évoque et le proclame plus vivant que jamais. Cette symphonie est la troisième en date. La première, œuvre de jeunesse, avoue quelque influence de Mendelssohn ; et c'est avouer de la grâce aisément captivante. La seconde, que recommande le nom dès lors populaire de Pasdeloup, a bientôt fait de passer la frontière. Il ne faudra que vingt ans d'attente pour qu'elle soit publiée; mais les applaudissements avaient mis plus de hùte à se déchaîner. En la seconde partie, la campagne et ses capiteuses fraîcheurs verdoient et gazouillent. Il passe comme une haleine très douce ; c'est de la musique de plein air; et les cuivres

scandent des allégresses toutes villageoises. Toutefois, en cette forme suprême de la symphonie, la dernière œuvre, la troisième renchérit sur les devancières. Le destinataire étant Liszt, et Liszt trônant désormais sur un piédestal malaisément accessible, il fallait que l'hommage, lui aussi, fût d'une envolée superbe pour atteindre jusque-là. Cette symphonie est une ascension dans la suprême splendeur. Elle rassemble tout ce que l'arsenal des timbres, des sonorités obéissant à l'homme renferme, réserve et prodigue. Certes, à manier ces masses, manœuvrer cette armée, il faut une main experte. L'immensité des ressources peut aisément devenir un embarras. Avec quelle aisance la pensée directrice se pose, s'affirme, évolue, triomphe! C'est un badinage et c'est un poème; c'est un murmure et c'est un fracas, enfin une explosion saisissante où l'orgue se déchaîne par delà l'orchestre, non pas dépossédé, mais enveloppé, sorte de pavois où s'échafaude et se dresse la phrase souveraine. « Faites donner la garde ! » s'écriait Napoléon sur son dernier champ de bataille; et la garde, nous dit Victor

Hugo, « entra clans la fournaise. » Saint-Saêns fait donner l'orgue, force dernière qui ellemême est tout un monde de bruit et de pensées ; et l'orgue résume, conclut, achève l'édifice superbe oii Saint-Saëns appelle auprès de lui Liszt dignement magnifié, car, plus heureux que Napoléon, Saint-Saëns a gagné la bataille. Et voilà comment Saint-Saëns a dit à Liszt : (( Merci! »

Exécutée pour la première fois en la salle si bien méritante du vieux Conservatoire, cette salle proscrite et condamnée, mais que l'intervention éloquente de Saint-Saëns et sa gratitude filiale sauvent, il le faut espérer, de la destruction, la symphonie avec orgue émeut l'admiration, aussi la surprise, car une œuvre vient de surgir qui s'égale aux monuments de la musique d'orchestre les plus splendidement consacrés. Et pourtant telle est l'indifférence coutumière du public français pour la musique toute pure, la musique en soi, sans alliance et sans mésalliance, que cette symphonie où voisinent les noms de Liszt et de Saint-Saëns, ne reprend la parole qu'en des concerts longue-

ment espacés. Il semble que chez nous une œuvre symphonique soit ce que pouvaient être chez les anciens les mystères d'Eleusis. Il faut longuement rôder autour des portes closes du temple, avant d'être admis à la sublime et jalouse communion des vérités enfin découvertes et des grandeurs enfin révélées. Plus l'œuvre est immense plus l'horizon se rétrécit. Aussi ne faut-il pas s'étonner que vers les œuvres de théâtre ces pages inclinent volontiers quelquefois, l'attirance en est plus tapageuse.

ANDANTINO SOSTENUTO

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Paris boude Saint-Saëns, du moins dans ses théâtres, et après le Timbre d'argent le verrou est tiré. Mais Lyon est mieux hospitalier; et la métropole des Gaules primant, une fois par hasard, la capitale de la France, ouvre son grand Théâtre, le 9 février 1879, à Etienne Marcel. C'est l'opéra historique. Le poète Gallet en connaît bien la formule. Les interprètes créateurs sont Debrat dans le personnage d'Etienne Marcel; de Loris, dans la vie réelle se nomme Stéphane; Eustache se nomme Plançon; celui qui sera Charles le Sage et qui n'est que le dauphin dépossédé et tremblant sous le chaperon rouge en attendant une cou-

ronne aux fleurons d'or, c'est Amélie Luigini.

Béatrix s'appelle Mézeray, et sa mère Génistel.

On ne saurait bien juger une œuvre de théâtre qu'au théâtre. « On verra cela aux chandelles », disaient très sagement nos pères. Aussi pourrons-nous dire que Paris ne connaît pas Etienne Marcel. Un théâtre d'existence éphémère devait l'accueillir, mais là-bas, là-bas, rue de Malte, au Ghâteau-d'Eau. Mise en scène un peu chétive, on avait fait les frais d'un cheval pour Etienne Marcel ; mais le ballet si remarquable n'était que d'un quarteron de danseuses au rabais. Une représentation de province voilà tout ce Qu'Etienne Marcel a obtenu à Paris, ou du moins aux alentours de Paris; la banlieue commence plus près que ne disent les autobus.

Etienne Marcel est un révolutionnaire de Paris, espèce rare; c'est presque toujours la province qui se charge de révolutionner Paris, d'humeur volontiers sceptique et placide ; et Etienne Marcel, du moins sous le patronage de Saint-Saëns, n'a pas même à Paris une chambre garnie. Henri VIII est roi d'Angleterre, Anglais

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jusqu'au bout de ses ongles méchants, et Henry VIII naît à Paris ; Paris est son berceau, son théâtre prentiier. Vaucorbeil, cette fois bien inspiré, Vaucorbeil, dont le règne sera brusquement écourté d'une disparition presque soudaine, le 5 mars 1883 ajoute ce nom fameux au palmarès des œuvres dont l'opéra se doit hautement honorer. Rappelons les noms des bons ouvriers de l'heure première, presque tous descendus dans le silence dernier. Le chef d'orchestre est Altès. Krauss, si longtemps régnante et dont le règne à l'Opéra laisse un sillage lumineux, est Catherine d'Aragon, celle, hélas ! qui a cessé de plaire, du moins à son mari. Celle qui plaît désormais et qui n'est guère moins à plaindre, Henri VIII étant redoutable dans ses amours non moins que dans ses haines, Anne de Boleyn, c'est Richard. Lasalle incarne ce Barbe Bleue réel et historique, le roi Henri VIII. L'ambassadeur d'Espagne peu écouté, c'est Derens ; et le légat du pape, éconduit dans un tutti, un ensemble qui nous réjouit, nous autres spectateurs et auditeurs, plus qu'il ne réjouit cet importun messager.

porteur d'un anathème qui lui est aussitôt

retourné avec usure, c'est Boudouresque.

Quels que soient les incertitudes, les doutes qui aient pu accueillir Henri VIIl, repris plusieurs fois, quelquefois trop vite déserté, paraissant, disparaissant sur les scènes les plus diverses, mais toujours comme d'une force primordiale ressaisissant la place qui lui semble un jour réservée et méritée, j'estime que Henri VI H doit compter et se maintiendra entre les œuvres les plus heureusement conçues et réalisées dans ce genre de l'opéra historique. En soi le sujet est dramatique ; le personnage principal impose l'intérêt, l'angoisse, l'épouvante. Il se hausse même jusqu'à la grandeur nationale, lorsqu'auservice de ses passions il met l'orgueil d'un peuple tout entier. Il fait peur. Le sang rougit la boue ; et dès lors ce n'est plus de la boue. A cet Henri VIII oh les librettistes sont deux, Détroyat et Armand Silvestre, même trois, Shakespeare consulté n'étant pas tout à fait négligeable, Gounod, bon juge, a consacré quelques pages d'analyse attentive et d'éloges singulièrement flatteurs. Saint-Saëns,

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comme en une réplique charmante, a consacré quelques pages à Gounod ; et toute une brochure évoque Gounod surpris en son adoration de Mozart. Mais l'œuvre de Henri VIII est connue ; et chacun a tout le loisir d'y détailler ses préférences, de la marche du synode, des airs de ballet si pittoresques, d'invention si abondante, aux airs si expressifs, au duo troublant d'Anne et du roi Henri. L'embarras n'est que des beautés d'inlassable sollicitation. Toutefois en ces opéras dont la forme et la tradition sont aujourd'hui, du moins en un milieu tapageur et grognon, sinon auprès du grand public, dédaignés et réprouvés, il est parfois un passage plus bruyamment applaudi des auditeurs premiers que pas un autre, un passage attendu, guetté des générations successivement conquises et asservies, une sorte de rendez-vous où la salle entière se retrouve attentive, anxieuse et déjà toute frémissante. Dès lors il semble que la muse va déployer son aile, que les oreilles, les âmes, s'ouvrent à des joies certaines et longuement espérées. Dès lors le drame s'arrête, s'exalte, s'exaspère. Il a

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rassemblé toutes ses forces. Quelque chose se déchire qui brusquement découvre des splendeurs inexplorées. Il en est ainsi dans Robert le Diable, lorsque le ciel et l'enfer, la mère absente mais inoubliée, le père épouvanté de sa tendresse même, se disputent l'àme cruellement angoissée d'un enfant adoré ; il en est ainsi dans Guillaume Tell lorsqu'une âme plus haute encore, l'àme de la patrie roule avec les torrents déchaînés, navigue sur les lacs mystérieux, descend des sommets vertigineux pour crier bataille et vengeance. 11 en est ainsi dans les Huguenots, lorsque les haines féroces et fratricides sonnent la Saint-Barthélémy et bénissent les poignards affamés de massacre, altérés de sang. Il en est ainsi dans une scène dernière, lorsque le roi Henri VIII, les deux reines, l'une désertée et qui va mourir, l'autre triomphante et qui mourra bientôt, lorsqu'un roi qui sera un bourreau, lorsqu'un ami d'inutile fidélité heurtent leurs souffrances, leurs cœurs sombres, leurs passions saignantes dans une rencontre terrible et de sublime horreur. De telles scènes dépassent les beautés coutu-

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mières ; ce sont là des instants où l'homme vit comme une vie surhumaine. La scène Française en a enfanté quelques-unes ; et c'est un honneur royal à Saint-Saëns d'avoir ainsi incarné le verbe et réalisé ce beau songe où notre joie, à travers les jours, est si profonde de nous attendre et de nous replonger.

Proserpine fut un drame de Vacquerie avant d'être un poème de Gallet et un opéra de Saint- Saëns, transformation que l'Opéra-Comique consacre en mars 1887. C'est une évocation de l'Italie, délicieuse mais aussi atroce, telle que l'ont connue les premiers Médicis et les Borgia. Le décaméron en musique, le premier acte pourrait ainsi être caractérisé, c'est joli comme du Boccace et galant comme un chant de l'Arioste. Le second acte enveloppe, d'une grâce exquise, et le personnage de la jeune vierge en l'attente des amours printanières, et la maison même de douce piété où le beau fiancé la vient surprendre et conquérir. Proserpine est une de ces œuvres de floraison remontante où la sève conductrice du succès se ralentit peut-être quelquefois, mais ne s'épuise jamais. Simonet

gentiment dolente, Salla farouche et meurtrière, luttent jusqu'à la mort en leurs passions égales dans les larmes et dans le sang. Lubert, Tasquin, Cobalet sont de cette belle fête.

Ascanio, lui aussi, fut un drame avant d'être, à partir du 21 mars 1890, un opéra; mais dans cette forme première, ce n'était pas l'élève, c'était le maître qui prêtait son nom à l'ouvrage. Benvenuto Cellini tenaiii, ainsi qu'il fut toujours, en la réalité de la vie, de son humeur ombrageuse, la première place. Ce drame, en sa nouveauté, acquit aussitôt une heureuse fortune. On y voyait Mélingue, comédien et sculpteur, comme à peu près le héros représenté, jouer la comédie et, d'une main alerte, modeler une figure d'Hébé. Une scène émouvante et que mes souvenirs d'enfance n'ont pas oubliée, évoquait la fonte du Jupiter et les vicissitudes angoissantes d'une incertaine réussite. L'Opéra devait reculer devant la réalisation de cet épisode pittoresque et saisissant. Ascanio reste au seuil de l'atelier où Benvenuto Cellini triomphait dans le brasier et dans les flammes. Enfm, tout en regrettant ce rêve,

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Saint-Saëns devenu cyclope, Saint-Saëns attisant le feu et répandant le bronze en fusion, contentons-nous, l'aubaine est déjà bien belle, de ce qui nous est prodigué. Au reste Ascanio va bientôt rompre le silence ; et Lasalle, Gossira, Plançon, Adiny, Eames, Bosman, les interprètes créateurs, trouveront qui leur succède dignement en cette prochaine résurrection. jPaul Meurice signait Benvenuto Cellini ; Gallet signe Ascanio; mais Benvenuto luimême, en ses mémoires si amusants, avait tracé et le drame et l'opéra; et l'on sait que sa main était singulièrement habile. Il a donc fait un joyau; il appartenait à Saint-Saëns de l'incruster comme de pierreries nouvelles.

L'œuvre de théâtre qui fait suite à Ascanio en l'ordre chronologique, est Phryné. On me permettra de m'y attarder avec une complaisance toute paternelle. Le centenaire est prochain et sera sans doute dépassé, des représentations sur l'unique scène de l'Opéra-Gomique. Phryné vagabonde sur les théâtres de France ; elle passe la frontière, et le Nouveau Monde n'estime pas qu'elle soit indésirable. C'est

déjà pour excuser l'abondance de ce que je vais dire ; mais il me semble que le personnage de Saint-Saëns lui-même va dominer son œuvre. Rien qui soit plus captivant que lui. Il déconcerte parfois, mais aussi il attire. Il est multiple à l'infmi ; et le connaître beaucoup ce n'est jamais complètement le connaître.

C'est au logis longuement le sien de la rue Monsieur-le-Prince, que pour la première fois Saint-Saëns accueille Phrynè et lui donne audience. La forme primitive était d'une comédie en vers. Un acte assez court, apparenté modestement et de loin à ces petites pièces, cartes de visite et de sollicitation discrète adressées à la Comédie-Française ou bien au complaisant Odéon, tels Horace et Lydie, la Ciguë, qui dès lors suffisaient à ébaucher la réputation et commencer l'apprentissage d'un Ponsard ou d'un Emile Augier ; voilà, dans un premier rêve et les plus folles ambitions, ce que l'auteur de Phryné voyait dans sa Phryné.

Toutefois l'œuvre juvénile, presque d'un collégien à peine en rupture de son collège, les lèvres encore parfumées du miel de l'Hy-

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mette et du génie d'Athènes, l'œuvre faisait à peine sonner ses rimes dernières, qu'elle apparaissait aussitôt, à son auteur lui-même, insuffisante et incomplète. Elle débordait le cadre originel. L'anecdote badine grandissait, dans un rêve nouveau, par delà ce qui venait d'être réalisé. Une autre Phryné apparaissait, plus haute, plus belle, dès lors digne fille de l'Hellade et d'Athènes. Mais dès lors le rimeur se devait avouer inférieur à sa tâche. Il fallait bien autre chose que le jeu des rimes, le jongleur en aurait-il jonglé d'une suprême habileté. La musique frémissait alentour de toutes choses ; et l'auteur, dépouillé de sa suprématie vainement orgueilleuse, sentait cette conquérante, impatiente de venir, de le proscrire et de se faire une place rayonnante. C'est ainsi que Phryné rêvait de justes noces, et qu'un beau jour elle sonnait à la porte de Saint-Saëns. L'entrevue est aussitôt d'une attirance facile. On s'attendait. C'est mieux qu'une rencontre : ce sont des fiançailles. Il y a dans Saint-Saëns un besoin de franche et lumineuse gaieté, aussi de raillerie qui peut être

mordante. En son enfance, au Guignol parisien, il a vu rosser le commissaire, sur le seul accompagnement d'un crincrin aigrelet; il ne peut que lui plaire de bafouer l'Aréopage et de bâtonner la justice. Le génie antique lui est familier ; il a des humanités, comme l'on disait si magnifiquement autrefois ; évoquer Athènes, inviter la muse à s'asseoir un instant au seuil du Parthénon, c'est pour le séduire et l'amuser. Enfin entrevoir cette merveilleuse alliance de la grâce, de la beauté, cette confusion radieuse des dieux de joie et de la cité ellemême divinisée, qui se réalise, qui s'affirme dans un mot, entre tous resplendissant, la Grèce, Saint-Saêns portait en quelque sorte en lui cette vision ; il n'était que de lui donner l'essor et la liberté. L'oiseau, de chasse élégante et jolie, a pris son vol; il découvre aussitôt, de ses yeux d'or, la proie qui lui est destinée. Il la saisit, non pas cette fois pour la cruellement déchirer, mais pour la faire sienne et nous l'apporter toute frémissante, domptée, asservie et délicieusement heureuse de son servage. Mais Sainl-Saëns, très exact et laborieu-

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sèment obstiné, dès que le labeur est enfin adopté et poursuivi, Saint-Saëns peut avoir des sautes de vent, des bourrasques soudaines. Certaines iniquités qu'il semble parfois subir en un stoïcisme superbe, des vilenies, qui sont aussi des méconnaissances énormes, ont pu lui laisser des blessures mal fermées. Si courageux soitil, Saint-Saëns a connu les découragements. A peine en l'espérance d'une suprême adoption, Phryné est congédiée. Voilà qu'un jour, chez l'auteur premier, un inconnu hâtivement se présente ; il néglige de se nommer, aussitôt il disparaît, tel un messager de mystère, un affilié d'un tribunal secret et sans appel. Le messager a son message, un rouleau offert, remis, laissé, rien de plus. Hélas ! Phryné revient à son premier bercail ; et le rouleau, ouvert, non sans une secrète appréhension, livre à son auteur le manuscrit dolent et en deuil des espérances trompées. Pauvre Phryné, si avide du beau soleil et des amours faciles, la voici retombée dans l'ombre et le silence d'un tiroir à peu près sépulcral ! Des années se passent, et Phryné n'est pas

femme à ne point redouter les outrages des ans. Toujours elle pense à son infidèle ; comment savoir si lui, l'infidèle et l'ingrat ! il pense encore à elle? On ne sait même plus, en toute certitude, où le fiancé perdu égare ses caprices et son vagabondage. Mais le monde n'est pas aussi grand que l'on pense. Voilà que les collaborateurs, divorcés avant d'être unis, par hasard se rencontrent. Le décor, très joli et de haute célébrité, est de la terrasse de Saint-Germain. L'un passe, et l'autre aperçoit. On s'aborde, on cause. De Phryné, pas un mot. Celui-ci y pense beaucoup, mais tacet, comme l'on dit en musique. Pauvre fille ! à la nommer seulement, le nom pourrait bien être cinglé d'une rebuffade désastreuse. Celui-là, l'autre promeneur, non tacet : mais c'est de Gluck qu'il parle: « Je le relis, dit-il, c'est admirable! Pourquoi faire autre chose quand on ne pourrait pas faire mieux? » Et sur cette belle déclaration qui ne va pas sans amertume, le revenant disparaît sous les marronniers des vieux quinconces, telle aux mystérieux Champs-Elysées, une ombre moins heureuse que douce-

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ment résignée, une ombre, fille de ce délicieux berceur du sommeil et de la mort que fut le chevalier Gluck. Et pourtant le hasard de cette rencontre a peut-être rappelé des limbes l'exilée inconsolable et, elle du moins, mal résignée. Où l'on est le plus sûr de rencontrer Saint-Saëns, c'est là précisément oii l'on ne le cherche pas, à l'heure même oii l'on ne pense plus à lui. Je traverse le pont des Arts; c'est, il est vrai, voisiner avec une maison qui est la sienne, mais je songe à toute autre chose qu'aux grandeurs et misères des courtisanes. Et voilà que Saint-Saëns revient comme de l'autre monde. On se croise, on s'aborde, on se parle. « Et Phryné? — Saint-Saëns en parle le premier. — Elle vous attend. — Eh bien, apportez-la-moi demain matin ! » Et dès lors, pour la seconde fois, rapide et légère, émue à sentir battre le cœur de son parrain, Phryné remontait l'escalier du n° 14 en la rue Monsieur-le-Prince. Bien lui en a pris de sa fidélité peu coutumière. Ainsi les folles amourettes d'autrefois devenaient de solides amours. Phryné avait trouvé un maître, et son maître.

Saint-Saëns travaille à Paris ; il travaille partout. Mais alors que la tache acceptée est d'une ingénieuse et jalouse attirance, il faut qu'alentour de sa pensée et de sa personne, il se ménage une retraite à peu près inviolable. Le tête-à-tête est longtemps ombrageux de l'œuvre et de son créateur. Frileux comme un lézard, mais aussi passionnément épris de lumière, Saint-Saëns court au soleil comme les hirondelles; et comme dans la pensée, il lui faut des clartés dans les yeux. Rien de ce qui est trouble, incertain, nuageux ne saurait lui agréer. Il réside aux portes d'Alger, et se fait invisible aux fâcheux, du moins autant qu'il est possible. L'aventure en effet peut être redoutable de violer cet incognito ; et toute autre chose que des compliments risque beaucoup d'en être la récompense. C'est ainsi que sur le pont d'un navire, le visage reconnu, et qui dénonce l'homme de mondiale célébrité, ayant révélé le vrai nom vainement dissimulé sous un nom d'emprunt, celui-là qui se croyait très malin et facilement pardonné en sa clairvoyance et son indiscrétion, était si bien accueilli que, certes.

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il ne devait jamais depuis lors se hasarder à de telles découvertes. Oh! oui, c'était bien Saint-Saëns qui était nommé et salué; il n'y avait pas à s'y tromper. Courte audience, mais inoubliable.

Le travail avance vite, et dans une joie facile. La pensée voltige ; c'est un papillon qui butine; et rien qu'à voir écrire ces jolies choses, il semble que l'on surprenne des ailes qui chatoient et qui passent.

Alger, 12 janvier 1893.

« Je viens à Phryné.

Que ça vous épate !

De mettre le nez et même la patte! ! I

« Et tout de suite, je vous demande de réfléchir s'il ne serait pas avantageux de mettre au premier acte le merveilleux récit que cette belle personne dégoise au second (celui du bain de mer, cinquante centimes, peignoir compris).

« Ne vous croyez pas obligé d'obtempérer. Je ne sais même si la chose est possible; ce n'est

qu'une impression. Réfléchissez et agissez suivant votre sentiment, en toute liberté d'esprit... « Je travaille à ce petit ouvrage avec un plaisir infini. Je vois tout le temps évoluer Phryné devant mes yeux ; et cette évocation n'a rien que de très agréable. Mais quelle femme pourra jamais réaliser un tel idéal ? »

Autre letti^e :

Janvier 1893.

« Mon cher ami, « J'ai reçu ce matin vos jolis vers,

Et comme je n'ai pas la lenteur des tortues, En deux tours de cadran leurs nudités vêtues, De dièzes amoureux ont pris l'aspect décent; Et d'autant plus appétissant!

« La musique parle entre les lignes, c'est charmant. Vous recevrez le premier acte à la fin de la semaine prochaine.

« Ce travail m'amuse au delà de tout ce qu'on peut imaginer... »

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ANDANTINO SOSTENUTO ilo

Une scène cependant, la scène à faire, comme disait le bon pédagogue que fut Sarcey, arrête la plume quelque peu inquiète. Je reçois une véritable malédiction. Un obstacle s'est dressé qu'il faut affronter et d'un bond défier et franchir. En la pièce désormais connue, Phryné raconte qu'un soir, livrant aux baisers frémissants de la mer son insolente et suprême beauté, la splendeur du spectacle avait à ce point émerveillé quelques pêcheurs attardés, que, prosternés, tremblants, ils avaient cru apercevoir Aphrodite elle-même, ruisselante d'écume, telle qu'au jour lointain la mer l'avait enfantée et révélée à la dévotion extasiée des hommes et des dieux. Saint-Saëns voulait, lui aussi, se hausser à cette sublime révélation. Il cherchait, et tout d'abord il ne trouvait pas, la perfection seule étant pour le satisfaire. Ci-contre, une lettre antographe où ce sont presque des invectives qu'il m'adresse. « Je lui ai taillé une besogne impossible. » Impossible? Allons donc!... Pas pour lui! Et voilà qu'en effet, il va s'écrier bientôt comme Archimède : Eurêka! ] ai trouvé!

Laissons-le parler !

(( J'ai trouvé l'apparition : Il y a un mélange de terreur sacrée et de volupté qui n'est pas sans charme, du moins je l'espère. Il faudra, pour aller avec ce que j'ai fait, qu'à l'ouverture du rideau on ne voie que la flamme bleuâtre de l'autel sur un fond obscur et que la statue s'éclaire petit à petit. Ce serait peut-être le cas d'employer le truc de l'apparition par les glaces, si facile à faire et d'un effet si fantastique. On le fait à merveille dans les baraques de la foire... »

On ne le verra pas courir les rues d'Alger et jeter cette joyeuse acclamation, comme l'autre courait les rues de Syracuse ; mais la lettre nouvelle que je reçois sonne une superbe fanfare. Aphrodite elle-même se seraitelle penchée à l'oreille et au cœur de son confident? Peut-être ; du moins un petit miracle se réalise, qui fait songer à l'antique légende. Saint-Saëns s'est éloigné d'Alger. La ville a disparu. Plus rien qui soit importun et de murmure indiscret. Le rêveur promène librement son rêve. Il chemine sur la plage,

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. puis il s'arrête, il s'étend ; et la vague gentiment menace de l'effleurer. La mer s'est émue, très molle, soupirante; ce n'est plus l'immobilité sereine dont ces rivages bénis gardent volontiers l'accoutumance paresseuse; la mer a des frémissements, comme si confusément elle sentait frémir en elle la joie prochaine d'enfanter. Un rythme régulier recueille, amène, épand la caresse; un peu d'écume blanche en a marqué la trace, et chaque baiser laisse le sable plus humide et plus doux. Puis cela recommence longuement; et cette monotonie même se fait délicieuse. La mer pensive vient à l'aide du penseur. Elle chante, il écoute, il se souvient. Il n'est plus dès lors que de confier à la harpe, à l'alto, à la trinité des voix étroitement fraternelles ce que la mer a soupiré. Aux pieds blancs de Phryné, ou plutôt aux pieds divins d'Aphrodite elle-même, l'apothéose a surgi ; elle quitte la terre pour s'achever dans la splendeur d'une suprême immortalité.

Alger, 1893.

« Enfin, mon cher ami, me voici quitte avec

ce terrible morceau de Vénus sortant de Vonde, qui me faisait une peur affreuse. Voilà quinze jours que je tourne autour. Je suis allé d'abord écouter le murmure de la mer déferlant doucement sur la plage; j'ai cherché à le rendre musicalement, et j'ai commencé la scène, puis je n'ai pas osé la continuer. J'ai fait les couplets de la vieille caricature (Dicéphile); j'ai fait le premier duo; puis je n'ai plus rien fait du tout; j'étais découragé. Puis enfin j'ai piqué une tête, et me voilà sain et sauf, avec un crime de plus sur la conscience. J'ai dû sacrifier deux vers et deux vers ravissants, ce qui m'a percé le cœur; mais je n'en sortais pas, c'était trop long. J'ai raccourci le vers : « 0 reine de Paphos, de Cnide et de Gythère. » J'ai ôté Gnide et Paphos; j'ai ajouté « 0 Vénus! » à « fille de l'onde », parce qu'il m'a semblé que le mot « Vénus » était indispensable pour la partie peu érudite de l'auditoire, plus ferré sur le Panama que sur la mythologie. Ce sont les seules entorses données à votre poésie...

(( Je crains que mon écriture ne soit pas lisible, mais ce dont je suis sûr c'est que la vôtre ne

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l'est guère ; le déchiffrage de vos lettres est un ouvrage pénible. Heureusement que le jeu en vaut la chandelle.

« Tenez-moi toujours au courant de ce qui se passe. Tâchez de voir les choses telles qu'elles sont, et non avec le désir qu'elles soient bonnes quand même, il serait dommage que notre œuvre délicate fût brutalisée et gâchée.

« Tout à vous,

(( G. Saint-Saens. ))

Il est une admirable peinture de Baudry qui, lors de son apparition, vieille pour le moins de cinquante ans, mérita un applaudissement encore inoublié, cela était dit la perle; et c'était une nudité féminine, que le flot abandonnait, telle une épave d'un divin naufrage, aux adorations des hommes. Ainsi en est-il de cette page où Saint-Saëns a versé toutes les grâces de son génie. Là, de même, c'est une perle qui s'échappe de l'onde ; et là-bas dans la peinture comme ici dans les notes palpitantes, c'est l'éternelle jeunesse qui se révèle et s'épanouit.

L'opéra-comique de Phryné était primitive-

ment réservé à la scène dite de la Renaissance. Là, Détroyat, ancien officier de marine, puis journaliste, librettiste, l'un des signataires de Henri VIII, là, Détroyat, de changeante apparition, méditait l'établissement d'un théâtre nouveau ; et ce devait être un théâtre de musique, voyage aventureux entre tous. La mer n'est pas seule féconde en amertumes. Toutefois Phryné a consenti aux risques de l'expédition première. Elle a pris passage en la nacelle qui porte la fortune de Détroyat ; ce n'est pas tout à fait la fortune de César. Le théâtre s'est fermé, à peine a-t-il essayé de s'entr'ouvrir. Mais Carvalho est aux écoutes. Il recueille, il appelle à lui cette Phryné heureusement laissée à terre. Il la prend et s'en éprend. Il ne va pas, comme tel autre directeur, scrupuleux ordonnateur et classificateur — c'est du moins sa prétention — des œuvres qu'il accueille, il ne va pas imposer à Phryné des retards, un stage méfiant. Elle n'attendra point, aussitôt elle passe.

Cl. Heuilu,-er.

Sybil Samjerson dans le hùle de l'Inijin- (Avril 1893).

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Dlidah, 1893.

« J'ai reçu à Blidah la lettre historique où vous me narrez, avec votre merveilleux talent de peintre en mots, l'entrevue avec Carvalho et Durand. Inutile de dire avec quel appétit je l'ai dévorée. Je rentre demain à Alger après quelques jours de ballade bien gagnés ; et je vais immédiatement me mettre à écrire l'orchestre de notre second acte ; et ce ne sera pas long... »

Il est dès lors à l'opéra- comique une exquise merveille. Massenet en avait fait la découverte. Elle s'est montrée et aussitôt sa bienvenue au jour lui a souri dans tous les yeux. Esclarmonde n'a rien fait tout d'abord que cheminer lentement sur la scène. Enveloppée d'un voile d'or, elle est venue ; et ce voile jaloux, lourdement retombé, laisse cet étrange fantôme invisible, comme il est silencieux. Et pourtant cette chrysalide d'or annonçait, semble-t-il, un trésor de précieuse rareté. On attendait, on cherchait, on pressentait même

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la découverte promise. Voilà que le voile, un instant soulevé, révèle un tel éblouissement que les plus beaux rêves aussitôt s'enfuient effacés et reniés. Dès lors on avait va Sibyl Sanderson ; on ne l'avait pas encore écoutée; et déjà sa beauté la laissait glorieuse entre toutes. La silencieuse ne tardait point d'un jour à faire parler d'elle. Et pourtant ce n'était pas qu'une forme vivante et passante ; c'était aussi une voix, une àme sonore et charmante, que cette femme, la splendeur même de la femme. En un jour, l'opéra d'Esclarmonde avait consacré Sanderson, et Paris comptait une reine de plus. Princesse de Byzance, c'est bien ; favorite d'Athènes, c'est mieux. La seconde incarnation de Sanderson au théâtre et dans ce monde qu'elle devait si rapidement déserter, fut en cette résurrection de la courtisane fameuse, le scandale et les délices d'Athènes. Les gloires du théâtre sont bien fragiles et d'éphémère épanouissement. Puisse cette gloire qui avait nom Sibyl Sanderson, triompher de cette ombre si rapidement menaçante! Le jour fut si beau qu'il a

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droit aux splendeurs d'un lointain crépuscule. La Phryné des anciens jours n'était que belle. Il a suffi pour qu'elle ne soit pas oubliée. Mais cette Phryné dernière, belle autant sans doute que l'autre pouvait l'être, avait trouvé en son berceau tous les dons qui nous peuvent solliciter. Quelle suprême réalisation des formes humaines ! Quel chef-d'œuvre d'eurythmie en ce corps, dans ses attitudes, en l'éloquence des gestes les plus simples et les plus familiers 1 C'est de la statuaire et c'est de la vie ; c'est tellement beau que c'est chaste. « On peut déshabiller cette femme, me disait le photographe Reutlinger ; elle est toujours vêtue. » Et dès lors la courtisane devenait une sorte de prêtresse, une suivante, l'émanation de la divinité ellemême. Et quelle voix s'en exhalait! La déesse se chantait à elle-même un hymne de gloire et de sereine admiration. Ce n'était pas seulement que cette voix escaladait, comme en se jouant, les degrés d'une gamme vertigineuse et faisait sonner le contre-fa, comme Mozart l'exigeait de la reine de la nuit; cette voix nous était enveloppante comme une caresse ; elle

s'égrenait comme un collier de rares pierre, ries ; et c'était tout à la fois rayonnant, léger, très doux, triomphal et charmant.

Sanderson, d'origine anglaise, gardait un petit accent de terroir. Gela aurait pu faire sourire; mais elle-même ne souriait pas ou très peu, tel on s'imagine un joli marbre échappé aux mains frémissantes de Pygmalion. La beauté sans peine impose toutes choses ; et dans le dialogue parlé, cette Phryné, de Britannique naissance, semblait Athénienne jusqu'au bout des lèvres. On aurait juré que dans Athènes on ne prononçait pas autrement.

Enfin la plus rare perfection de toutes ces perfections était la mesure discrète. Jamais de vulgarité, de sous-entendu trop bien entendu. On nous dit que les Grecs, libertins subtils et de délicat raffinement, élevaient, avec un soin jaloux, celles-là qui devaient être la parure d'une existence joyeuse. On leur enseignait, non pas l'art d'aimer — cela s'apprend tout seul — mais l'art de plaire; et le métier, assez vilain en soi, devenait un art de tradition savante. Ainsi Sanderson évoquait l'hétaïre réalisée

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chef-d'œuvre. Mais à ce joli prodige elle ajoutait une auréole de grandeur, de noblesse; et l'attirance était d'abord de se jeter à ses pieds plutôt que de se précipiter dans ses bras.

Pauvre Sanderson ! Esclarmonde, Phryné, Thaïs, éblouissante trinité ! En une seule femme trois créatures de rêve, de légende, d'évocation lointaine, quelle radieuse destinée I Combien peu de jours lui étaient comptés qu'elle devait délicieusement respirer ! A trenteneuf ans Sibyl Sanderson était morte.

L'heureuse fortune d'une admirable interprétation se fait aisément contagieuse. C'est une brise légère que l'on respire et qui s'épand sur toutes choses. Ainsi en devait-il être par une soirée d'avril 1893 à l'Opéra Comique, dès lors en résidence à la place du Châtelet. Le ténor, de son nom grec, Nicias, presque un éphèbe de juvénile beauté, déjà une sorte d'Alcibiade maître des élégances, spirituel, léger, la gaieté même, c'est Clément. Le magistrat réservé à la honte glorieuse des moqueries de Phryné, bafoué, dupé, burlesque per-

sonnification du sacro-saint aéropage, c'est Fugère, adroit, bien disant, de voix ctiaude et expressive, de forte et plantureuse gaieté. Les petits rôles, les deux démarques incarnés dans Perier et l'ineffable Barnold, l'esclave Lampito, le gavroche Athénien, de son vrai nom Bulh, tous les trois font leur partie, jettent une note personnelle en l'harmonieux accord d'une complète réussite.

Mais à propos de Lampito, je recevais cette lettre :

Alger, 7 février 1893.

« Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de trouver une ariette, un rien pour ce pauvre Lampito (comme il doit bien faire les lampes dans la maison !) qui n'a rien à chanter au premier acte? Je lui ai donné une partie très difficile dans le finale du premier acte ; il faudra quelqu'un qui ait du talent, et quelqu'un qui aura du talent ne voudra pas d'une panne. Un bon mouvement s'il vous plaît. »

L'impression est excellente. Un vent favo-

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rable de fête, de jolie victoire, s'est levé, remplissant la scène, le théâtre tout entier. Une entrée de danse est si follement applaudie qu'il faut faire revenir danseurs, danseuses et le char même des histrions en goguette. A Carvalho revient quelque honneur en ces tapageuses acclamations. Quelle verve, quelle ingéniosité dans cet homme! Quelle vie trépidante il retrouve aussitôt, rien qu'à effleurer du pied les planches d'un théâtre ! Je le vois encore au travail des répétitions, courant, sautant, bondissant. Il empoigne une danseuse, une autre; il les fait pivoter, tourner; il a le diable au corps. Il ne les lâche que haletantes, à demi pâmées. Lui-même enfin rentre dans son cabinet directorial; il tombe sur un divan, il est en eau, et le voilà derrière une porte, qui change, même de chemise. Tout à l'heure, il se tordra de douleur ; et puis, avec ses grands favoris tout blancs de maître d'hôtel, il reparaîtra, riant, bruyant. Lui-même il s'amuse follement. C'est le plus sûr moyen d'amuser les autres.

Absent au cours des répétitions et des

études premières, Saint-Saëns est revenu de son Afrique très aimée, et de sa personne il assiste à sa très joyeuse victoire.

Quelques jours plus tard, à Saint-Cloud, s'éteignait Gounod; mais l'écho des applaudissements était venu jusqu'à lui. Il écrivait, en ses pages dernières, quelques phrases d'un requiem, ses adieux à ce monde qu'il avait tant séduit et charmé ; mais entre deux lamentations pieuses, il trouvait le loisir de saluer la très profane Phryné. La dernière ou à peu près, des lettres écrites par lui, félicite Saint- Saëns et sa victoire toute païenne. Ainsi Gounod, jusqu'à son heure suprême, devait osciller entre les choses très saintes et les choses qui le sont moins.

En mourant, Guiraud, compositeur de science profonde mais de flottante et incertaine personnalité, laissait une Frédégonde inachevée. Cette Frédégonde, échappée des Récits mérovingiens d'Augustin Thierry et de l'héritage de Guiraud, devait se hisser sur le pavois que sont les planches de l'Opéra, Le dernier acte tout entier est l'œuvre de Saint-Saëns.

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Faisant cela, il obéissait au souvenir d'une amitié lointaine, aux instances d'un librettiste inquiet de perdre un livret désormais inutile. C'était accepter un labeur ingrat que de reprendre l'œuvre de Guiraud, là même où la mort lui avait arraché la plume de la main.

Guiraud ne pouvait d'aucune façon aider Saint-Saëns ; mais il le pouvait gêner. Aussi les disparates se devaient trahir et compromettre ce qui est indispensable à toute œuvre d'art, l'harmonie d'ensemble et l'unité.

Quelques pages rayonnent qui dépassent tout le reste et qui sont comme d'elles-mêmes signées plus hautement que toutes les autres.

On nous dit qu'il est des étoiles tout à la fois avides des lumières qu'elles recueillent au passage, dans l'immensité des mondes, puis elles-mêmes, dispensatrices de ce qu'elles ont reçu, prodigues au jeu magnifique de les répandre à leur tour. Ainsi de l'intelligence grande ouverte de Saint-Saëns. Toutefois, dans cette cueillette merveilleuse et toujours inassouvie, se devine une secrète préférence. L'an-

liquité classique admirablement connue n'est jamais bien longtemps désertée. Il semble qu'à travers les brumes tragiques du moyen âge, les élégances perfides de la renaissance, là-bas, à l'horizon, se profile ce triangle suprême, force, harmonie, beauté, le fronton d'un temple grec. La Fiancée du timbalier pourra dérouler son joli cortège de batailleurs joyeusement empanachés, et tomber mourante au vide de l'amant attendu et qui ne doit pas revenir ; le roi Jean aura si bien rythmé le pas qu'il nous aura longuement emportés à sa suite ; il n'en reste pas moins qu'après tant de détours, d'excursions charmantes, on ne tarde pas à retrouver Saint-Saëns assis sur quelque marbre de sublime sérénité, ou flânant alentour de l'Acropole. Aisément il lui remonte au cœur et aux lèvres un peu de ce parfum que laisse le miel de l'Hymette ou l'âme de la vieille Hellade. Il se remet à la chanter, ou du moins à chanter pour elle. Quelquefois ce n'est rien qu'une intervention passagère, une œuvre complémentaire, une ouverture, des chants, quelques pages de mélodrame. Saint-Saëns va collabo-

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rer, dans Andromaque, avec Racine et Athènes ; dans Antigone, avec Vacquerie, Paul Meurice, mais d'abord avec Sophocle. Dans Parysatis, où gazouille le rossignol, il aura voyagé avec le grand voyageur qui a nom madame Dieulafoy, et c'est dans l'immensité des arènes de Béziers que le fastueux Mécènes, Castelbon de Beauxhostes, se sera donné la gloire d'un spectacle royal. Parysatis c'est la Perse, mais on sait que la Perse a sa place dans l'antiquité classique. A s'exterminer on se rapproche. S'entre-tuer c'est se connaître ; dès lors, on peut dire que la Perse voisine avec la Grèce.

Les Barbares, inaugurés devant la formidable muraille d'Orange, décor lui-même conseiller de toutes les grandeurs, — conseil dès lors fidèlement écouté, — Les Barbares, oh Gheusi, dans la tâche de librettiste, s'associe au très habile Sardou, Les Barbares — Gluck en aurait volontiers signé les pages premières — alors même qu'ils évoquent les ruines d'un monde condamné et fini, s'enveloppent de cette gloire finissante. Le sanglant crépuscule de

Rome reflète l'aurore de ses anciens jours. Mais deux œuvres sont toutes de la Grèce héroïque et radieuse : Hélène et Déjanire. Hélène, de la côte d'azur, sa terre natale, émigrée place Favart, ne connaît de père et ne porte de signature qu'un nom^ Saint-Saëns. Cette fresque à l'antique, et que peut-être le seul Apelle aurait entrevue et conseillée, résume ces hauteurs dans une vision sonore où s'étalent, animés, pressants, proclamés, l'effondrement d'un peuple et l'œuvre dévastatrice de

Vénus elle-même à sa proie attachée.

J'emprunte ce langage de Racine, si fidèlement pénétré de la pensée antique. C'est bien ainsi en effet que la Grèce, du moins en ses aspirations quelquefois surhumaines, devait comprendre l'amour, non pas une fantaisie galante, un enivrement éphémère, un appétit trop vulgairement naturel, mais une fatalité redoutable et terrible. L'amour dès lors est moins une source de plaisir, ou d'aimable inquiétude, de sourires, de larmes jolies, qu'un brasier de dévorante dévastation. II répand

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peut-être la vie ; mais plus sûrement encore il déchaîne la mort. II exalte, il grandit bien des choses ; mais aussi il fait peur. Saint-Saëns, qui comprend tout, ainsi l'a compris dans Hélène, de même que dans Déjanire.

Déjanire, avant d'être un opéra, gloire de notre scène fameuse, fut une tragédie de Gallet. Ecrite en vers blancs, c'est-à-dire en vers qui me semblent dès lors sans couleur et qui voisinent gauchement avec la prose confusément rythmée, en vers divorcés de la rime, Déjanire fut, en cette forme première, jouée à rOdéon. Il me souvient d'avoir vu Félix Faure dans l'assistance. Le poète parlait plus longuement que le musicien. Depuis lors le musicien a pris sa revanche; il a tout embrassé du domaine qui ne lui était tout d'abord que partiellement abandonné. La conquête est donc de l'œuvre tout entière; et c'est une conquête souveraine. La tragédie s'éclipse, l'opéra rayonne. Je ne dirai pas que désormais l'œuvre est belle ; elle est mieux encore, elle est haute. Elle règne comme de plain-pied avec l'Olympe; elle chemine avec les dieux, avec ceux-là que

dans la Lyre et la Harpe, nous voyons jalonner l'espace en quelques triomphales enjambées. Dès la scène première un souffle nous a pris, qui nous soulève et nous laisse haletants comme sous les portiques d'un temple gigantesque. C'est humain et c'est plus qu'humain, ainsi que nous apparaissent ces dieux de la Grèce, si près de nous par les passions qui nous sont communes, les épreuves mêmes que fraternellement ils partagent avec nous, ce qui les place dans notre immédiat voisinage, et pourtant si loin déjà, que parfois le vertige nous prend à les contempler, admirable conception, exaltation de l'homme, alliance exquise de sa fragilité et des forces suprêmes que déverse l'infini. De quelle allure se pose et chemine le chœur d'entrée ! Quel noble frontispice! « Hercule, fils d'Alcmène et du plus grand des dieux, n'a plus de monstres à combattre. » Quelle victoire! Gela semble martelé à coups de massue. Quelle fierté satisfaite et tranquille! Les lions, les fauves de toute malfaisance ont donné leurs dépouilles, la couche est prête, et le héros se peut aban-

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donner à son formidable délassement. Mais l'amour griffe, déchire mieux que les lions. Voilà que ce même travailleur de travaux inouïs e-t travaillé de désirs furieux. Il rugit de douleur. Ce n'est plus, au naufrage de sa vie jusqu'alors si belle, qu'une épave hurlante. Il ne se connaît plus et de même on ne le connaît plus. La terre, délivrée des monstres qui la ravageaient la veille encore, se lamente et s'étonne. Le chœur, comme dans la tragédie grecque, conlident des âmes environnantes, écho d'une commune pensée, le chœur s'épouvante. 11 redemande aux dieux le sauveur que ses adorations avaient déjà presque déifié. Quel éclat de stupéfaction! Quels beaux cris, presque de honte et d'horreur ! Voilà donc l'amour en sa terrible fatalité! Que nous voilà loin, comme je le disais tout à l'heure, des capiteuses galanteries de l'amour comme le théâtre et le roman l'ont si complaisamment vulgarisé au milieu de nous! Certes nous en comprenons les violences, mais ces violences sont laides, sont basses ; c'est le revolver, le bol de vitriol, le dolent boisseau de charbon de bois. Quelle

misère! Quelle grandeur au contraire et quelle beauté 'en cet amour antique, aussi celui que retrouve Saint-Saëns dès lors inspiré des immortels! A cela il n'est qu'un défaut peutêtre. Gela nous dépasse. Nous avons déserté les sentiers humains; nous côtoyons des abîmes; et les bras qui nous appellent, où nous allons tomber, sont les bras dévorants du sphinx mystérieux et méchant, du sphinx repu du sang des pauvres humains aussi bien que du sang des dieux. Homère, Eschyle auraient reconnu cet amour; nous ne le connaissons guère. Saint-Saëns ose l'évoquer. Aussi Déjanire, parmi les œuvres, peu nombreuses mais d'autant plus vénérables, qui sont comme la colonnade fameuse où s'enferme l'histoire de notre Académie royale et nationale de musique, Déjanire s'impose. C'est bâti de marbre et cimenté de ciment romain; c'est solide.

Un jour s'est levé en 1894 où, s'alliant aux vers heureux de Croze, la pensée de Saint- Saëns ne fut jalousement que païenne. Dans ce cadre prestigieux d'Orange et de ses ruines attentives, Pallas Athènè en personne fut di-

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gnement chantée. Ce jour-là Saint-Saëns, lui aussi, faisait sa prière à l'Acropole ; et bien que l'Acropole d'Athènes rayonne de plus loin et plus haut que le théâtre antique de notre jolie Provence, l'hymne de Saint-Saëns égalait en éloquence l'évocation sereine oii Renan a voulu pieusement se prosterner.

L'Opéra de V Ancêtre est écrit sur commande. Le théâtre où règne Gunsbourg et que hautement protège le prince de Monaco, Mécène des sciences océanographiques, mais aussi promoteur complaisant des œuvres nouvelles qui le mieux caractérisent l'évolution de la musique contemporaine, le fastueux théâtre de Monte- Carlo ne veut pas glorifier Saint-Saëns qu'en des oeuvres consacrées, il veut de l'inédit; et certes Monte-Carlo rayonne d'une telle illustration que des plaisirs de roi lui sont permis.

La résolution est prise entre les auteurs d'opposer à cette Phryné qui pour la première fois les devait associer, œuvre de joie, une œuvre toute de tristesse et de larmes. Les jours

évoqués cheminent entre des siècles longuement dissemblables. Entre Athènes, ses plaisantes lumières, et la Corse farouche et sanglante, il n'est rien de commun; mais cet abime à franchir ne saurait être qu'une séduction de plus. Les auteurs ne risquent pas de se redire. Le librettiste a voyagé en Corse, réclamant l'hospitalité des plus misérables villages, vivant de leur existence familière, partageant des repas qui commencent avec des perdrix savoureuses, des truites pêchées dans les torrents voisins, et qui finissent sur des fromages multicolores et d'inquiétante mobilité, fraternisant enfin avec des hommes rudes, sympathiques, qui tuent quelquefois mais qui jamais ne volent. L'auteur, dès lors seulement un voyageur, a recueilli, chemin faisant, de terribles histoires de guet-à-pens, de meurtres, d'assassinats, lia même surpris au passage des canons de fusil braqués dans le maquis. Par bonheur ces gens-là ont de bons yeux et ils n'auraient garde de confondre, avec un ennemi traditionnel et maudit, un pauvre hère de poète qui passe.

L'impression rapportée de ce magnifique pays est telle, qu'aussitôt elle s'incarne dans un drame d'angoisse toute haletante; et bien que la Corse et ses vendettas aient déjà ensanglanté les pages du roman ou les planches du théâtre, c'est là un cercle infernal, une source de larmes encore inépuisées. Saint-Saëns luimême en a bien vite jugé ainsi. Mais à son tour il veut connaître la Corse. Avant qu'une note soit écrite de l'œuvre nouvelle, il se hâte vers l'île fameuse ; il la parcourt, ou, pour mieux dire, il l'écoute, lui aussi, il la respire; et ainsi dans la musique passera quelque chose des âpres senteurs dont s'enveloppent ces rivages tout à la fois si tragiques et si charmants.

Il ne s'appelle plus Saint-Saëns: c'est trop bruyant. Il s'appelle Sanois, un nom tout en sourdine. Il s'est réfugié à Thoun, en Suisse. L'hôtel qui lui est hospitalier, est de repos discret, non pas de tapageuse promiscuité. Gardons-nous d'assurer que le mensonge d'un nom emprunté ne soit pas découvert! Il est certains visages que dévisage aisément le monde entier. Mais personne, en la maison, ne doit essayer un

démenti, et l'incognito est respecté ainsi que le désirececlient enveloppé de quelque mystère, et qui s'efforce à décourager les importuns. Il est venu, on le devine, en cette pittoresque bourgade, désireux de calme, de loisir, aussi de cette liberté pacifiante qui seule permet les méditations fécondes, le travail tranquille où se concentre la force créatrice, où s'épanouit la pensée. Certes le décor environnant mérite la curiosité et demande qu'on l'admire. Il n'est pas toutefois de si magnifiques splendeurs, qu'il s'impose, et qu'il bannisse tout ce qui n'est pas de Thoun, de ses verdures et de son paysage. Les eaux abondantes et rapides chantent, mais c'est un accompagnement plutôt qu'un tumulte; elles laissent chanter la libre inspiration des voix intérieures.

Là Saint-Saëns n'a plus à écouter que Saint- Saëns. Là l'Ancêtre, naguère une ébauche, l'esquisse d'un drame plutôt qu'un drame bien vivant et de farouche violence, là V Ancêtre se revêt en quelque sorte de chair humaine et s'anime du sang qui sera tout à l'heure cruellement répandu.

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D'après une terre cuite de Denis l'iiech.

Une dépêche nous appelle. Le rendez-vous est pris. Le jour et l'heure en sont décidés. Saint-Saëns s'est empressé à notre rencontre. 11 est venu à la station. Le voici, un bon regard dans les yeux, un joyeux sourire sur les lèvres, gai, épanoui, jeune, on pourrait dire tel qu'un enfant, du moins un collégien en vacances, qui piaffe, enivré de sa liberté reconquise. Ses mains sont pleines d'étreintes bien vite prodiguées, aussi de jouets naïfs, délicieusement puérils, petit ours de Berne, bonbons, pain d'épice. Le trait est bien caraciéristique de cette nature abondante, changeante, parfois déconcertante, jamais indifférente ni banale, Saint-Saëns volontiers se fait ingénieux et inlassable aux générosités soudaines, qu'elles soient de première magnificence, ou de cadeaux gentils, d'un bijou précieux, d'une médaille antique où quelque cité grecque a laissé l'ineffaçable empreinte de l'immuable et souveraine beauté, qu'elles soient d'un éventail joli et qui semble l'aile battante d'un oiseau de rêve et de féerie, que la générosité soit seulement d'un bouquet de joie éphémère, d'un rien, d'un

joujou acheté à quelque bazar bien vulgaire, un camelot de la rue, et dont l'acheteur riait tout le premier avant d'en apporter la touchante pauvreté, mais aussi la surprise et le rire tout charmant.

L'Aar traverse la ville de Thoun ; c'est une rivière, si l'on en croit la magnifique abondance de ses eaux ; c'est un torrent si l'on écoute ses grondements superbes, si vainement on s'efforce à mesurer et suivre la fuite éperdue de ses vagues toutes vertes et de son écume toute blanche. Baigneurs et baigneuses n'ont pas voulu se partager l'Aar; mais ils se sont du moins partagé les heures du jour qui leur sont jalousement réservées. Voici l'heure du bain exclusivement masculin ; et Saint-Saëns ne veut pas la manquer. L'eau est claire mais glacée. Ce n'est pas pour l'effrayer. Au reste, il nage comme un triton ; et c'est ainsi, mieux réconforté que jamais, qu'il rentre à l'hôtel, qu'il prend place au piano, peu digne de cet honneur, car ce piano a des résonances endolories de casserole fêlée, ustensile de cuisine plutôt qu'instrument de musique. C'est là que

se révèle pour la première fois celte Ancêtre, de charme si joli, lorsque les abeilles l'enveloppent de leur murmure, puis de si véhémente terreur, cette œuvre très belle et hautement éloquente, car elle est toute de ce qui résume l'humanité, elle est toute de sourire, de larmes et de sang.

Je ne saurais affirmer que dès lors on n'ait pas écouté aux portes et que l'incognito du maître ne se soit pas ainsi dénoncé et trahi. Le masque est toujours mal attaché qu'un souffle dérange et qu'un battement de la pensée suffit à faire envoler.

Au cours de sa longue et laborieuse existence, Saint-Saëns devait être le plus vagabond des hommes. Il semble que la fuite lui soit aussi familière que la fugue, et ce n'est pas peu dire. Ses œuvres datent leur floraison des rivages les plus divers. Tout le vieux monde en émiette et s'en dispute les premiers souvenirs. Thoun se peut réclamer de l'Ancêtre, et c'est une gloire véritable.

Toutefois les mesures dernières, l'accord suprême, le sanglot de mort où s'achève le

drame, ne devaient être écrits que dans la gare de Pontarlier, en l'attente d'une correspondance de train, au voyage de retour.

La première représentation de l'Ancêtre date du 24 février 1906. Dès lors règne sur la principauté de Monaco le prince Albert P^ Entre les Etats souverains de l'Europe, ce rocher de Monaco semble, du moins sur la carte, de beaucoup le plus petit de tous ; mais l'art, la science en élargissent les frontières ; et dans le rayonnement qui l'environne, c'est un empire débordant que cette terre large à peine de quelques emjambées. L'océan ne fait pas que l'assaillir ou la caresser ; il est son tributaire ; il lui prodigue les merveilles de ses abîmes. Il n'a pas de secrets pour elle. Enfin la musique est coutumière de ne pas connaître de bornes jalouses, car le libre espace emporte ses chansons, la musique volontiers s'attarde et se retrouve en ces rivages azurés où nous rêvons, l'assemblée des sirènes. Monaco, royal et dominateur, ceint magnifiquement son diadème de beaux remparts ensoleillés ; Monte-Carlo, blotti

sur la grève, conseille les joies faciles et tapageuses , mais aussi quelquefois les nobles enchantements. Il en est ainsi lorsque, sous la pensée directrice et la main habile de Gunsbourg, l'impeccable Renaud, le ténor de délicieux gazouillement Rousselière, Lequien, la très jolie Farrar, Gharbonnel, expressive et touchante, enfin la magnifique tragédienne, l'égale et la superbe confidente de tous les maîtres, cette fois l'Ancêtre farouche dont la haine et les cruautés dominent le drame tout entier, associent leurs talents fameux.

Une œuvre de Saint-Saëns se révèle et monte à l'horizon.

Tout cela est bien corse, dans la rencontre farouche de deux familles ennemies, dans la musique expressive et quelquefois violemment prenante, dans la peinture même où le très habile décorateur Visconti a fait jaillir des planches d'un théâtre, et les rochers splendidement ensoleillés, et les maquis d'embuscade meurtrière.

Mais entre les applaudissements obtenus, Litvinne apparaît la glaneuse la mieux jus-

tifiée. Le maître ainsi le pressentait, car il écrivait, au cours de son travail :

(( Mon cher ami,

(( Je rumine Vendetta-Z'^lwc^^/'e, et je suis arrivé à me convaincre que je ne pourrais jamais faire la grande scène finale du premier acte avec un contralto. C'est un grand soprano qu'il me faut, et je ne vois que madame Litvinne qui ait la taille surhumaine nécessaire. Aussi vais-je faire tout au monde pour l'avoir. Avec elle je saurai où je vais, je marcherai à coup sûr. »

Les œuvres de Saint-Saëns sont à bien des égards des impressions de voyage ; il lui plaît se montrer ; un instant après, et non sans malice^, il lui plaît se dissimuler, tout à la fois paraître, disparaître et reparaître. Voilà ce qui devait un jour se passer dans une petite ville de province. Le décor est d'une salle de café attenante à l'hôtel du Commerce, à moins que ce soit à l'hôtel des Voyageurs. Cette appellation, un peu banale, volontiers se répète d'un modeste chef-lieu d'arrondissement jusqu'au chef-lieu de département qui n'a de splendeur et d'importance que son autorité administrative. L'hôtel est de ceux, très nombreux autrefois, d'hospitalité

amicale, de retour coutumier, où le commisvoyageur complaisamment s'arrête et se retrouve. Les garçons de service, les filles connaissent les clients accoutumés ; et les clients les connaissent. On échange des bonjours qui sont presque de famille et de joyeuse parenté. La clientèle fait partie du fonds de commerce ; les propriétaires se la repassent comme la vaisselle et la lingerie. Le patron, ventripotent et rougeaud, fait honneur à sa cuisine et, dès le seuil de la maison, recommande lui-même, en sa personne, le chef qni régente les fourneaux. Le temps n'est pas loin, et la maison se le rappelle, où le patron présidait la table d'hôte, saluait d'une longue poignée de main le convive connu et attendu, riait le premier aux grosses plaisanteries, aux ineptes calembours, enfin donnait l'exemple d'un copieux appétit. Là, par grand hasard, un soir, a échoué Saint-Saëns. Tout enfant il fallait l'arracher au piano béant; et encore n'acceplait-il jamais de s'en éloigner que sur la promesse qu'on le laisserait ouvert et dans l'attente d'un ami fidèle. Il n'est pas de piano,

même brèche-dents, qui ne lui soit une attirance ; et voilà qu'à cet Ehrard de pacotille, le mystérieux voyageur est venu prendre place. Il joue, ou plutôt il tape, ne serait-ce que pour se dégourdir un peu les doigts. Au dehors il fait un peu froid, et le meilleur remède contre l'onglée n'est-il pas une douzaine de gammes chromatiques ? On s'étonne, on écoute. Les ambassadeurs de commerce interrompent le congrès delà passementerie ou de la quincaillerie. Ils ne feuillettent plus l'indicateur dernier ni leurs carnets de commandes. Le bock mousseux demeure inachevé. « Vous jouez du piano? » L'un des assistants, se levant à demi, a risqué cette interrogation. — « Un peu ! » Et dès lors le piano étonné, gémissant, tressaute sous un accord brutal. Mais ce ne sont plus les mains toutes seules qui s'animent et font tapage. La voix se déchaîne, non pas caressante, mais railleuse ; c'est le rire qui éclate et qui s'égrène. Désormais le café du Commerce ou l'hôtel des Voyageurs est un café-concert, et le répertoire de Paulus, même de la lointaine Thérésa, défile bruyamment. On oublie de re-

nouveler les consommations ; autour du billard, plus de carambolages ; les billes sont immobiles, et les garçons béats sont venus du fond de la cuisine. Il n'est plus que des yeux extasiés, des oreilles attentives. Ce diable d'homme qui est au piano, et qui rit et qui follement s'amuse, doit venir de quelque Alhambra ou d'un Alcazar de renom ; ce diable d'homme fait le diable, et voilà que les refrains burlesques, les scies stupides mais contagieuses affolent toute l'assistance. On les répète, on se les renvoie. Au dehors, sur le trottoir, on s'arrête, on s'émerveille. La sous-préfecture n'est pas souvent conviée à de semblables fêtes. Cela dure des heures. Enfin iacet, le chanteur ne chante plus. Il a fui, il s'est évaporé. En toute courtoisie, — cela est bien dû à cet artiste admirable et d'inlassable complaisance — le patron a présenté le registre des voyageurs ; et le voyageur hâtivement a griffonné quelque chose. Puis, un bougeoir larmoyant à la main, aussi une clef numérotée, il s'est hâté dans l'escalier à demi ténébreux. Quelques mercis, quelques cris l'ont poursuivi : « A demain ! à demain ! »

Le lendemain on se réveille un peu plus lard que de coutume, car la veillée s'est prolongée bien au delà de l'heure coutumière, et l'hôtel a risqué une contravention pour tapage nocturne. Quelques-uns cependant se rappellent le pianiste, le chanteur de la veille ; et la curiosité se manifeste de connaître son nom. Le patron ouvre le registre des voyageurs : un nom seul est écrit sans aucune autre désignation : (( Saint-Saëns î » Mais où est-il passé ? « Le voyageur qui chantait, le monsieur du 46 ? » Parti par l'express de cinq heures ! »

Une autre fois la scène se passe au Montd'Or, en un hôtel de famille. Il pleut, et les hôtes tristement s'amassent dans le salon. Les intempéries battent les vitres, et c'est un emprisonnement lamentable. Les fillettes se pressent au piano, chacune s'efforçant d'égayer c ette détresse et cette tristesse. On tapote, et les notes s'égrènent désespérément, fausses, au moins douteuses, et maladroitement accrochées au passage. Un pensionnaire est là, confondu entre les naufragés; il écoute, il souffre. « Et vous, monsieur, jouez-vous un peu du

piano? — Un peu, mais j'ai bien oublié. Enfin je vais essayer. » Iljoue, ou plutôt il écorche, mais comme pas un autre. Cet écorcheur de l'ivoire peut se révéler un maître en toutes choses, même dans l'art de martyriser les oreilles. Aux fillettes il rendrait des bémols intempestifs et des bécarres injustifiés. Cela devient terrible ; le tortionnaire lui-même s'arrête, disant : « Décidément je ne sais plus. Pardonnez-moi! » Il a quitté le piano, s'excusant d'une telle ignorance.

Le lendemain encore, il pleut, et la même assemblée dolente se regarde piteusement dans le même salon. Le pianiste d'occasion fâcheuse entre à son tour; on le signale discrètement des yeux. Il s'approche du piano, on frémit; il s'asseoit, on s'épouvante. L'horreur s'est épandue. Quelques-uns s'évadent, préférant la pluie. Les autres se taisent, navrés. Ils savent trop bien ce qui les attend. Mais non, ils ne le savent pas. L'homme est bien un revenant, mais non pas en toutes choses le même revenant. Ce ne sont plus les mêmes mains ni la même pensée. Le tourmenteur de la veille devient un

enchanteur. Il joue, il vit, le piano s'émerveille, et bientôt on ne songe plus à maudire les méchantes inclémences de la nature et du temps. Le soleil revenu et conseillant les belles promenades ne serait plus écouté. Mais brusquement le clavier se tait, son évocateur a disparu du salon d'abord, puis de l'hôtel. Il était, il n'est plus; il jette son nom comme le Parthe son javelot dernier ; et les touches frémissent encore, que Saint-Saëns n'est plus là. Le silence s'est fait, et le salon déserté n'est pas encore revenu de sa muette et soudaine stupéfaction.

Une autre fois encore il va tout surprendre et déconcerter. Il est venu en un village sans gloire, dans une vieille maison de famille. On l'attend, on l'accueille, et tout, alentour de cette apparition, est de joie, d'orgueil, d'amabilité, d'empressement joli. Le pays est de pittoresque et multiple beauté. Une promenade est préparée, la voiture est prête. Il la rejoint; il monte; on va partir, on part. A peine quelques tours de roues ont-ils marqué sur le chemin, il saute, il s'échappe ; « Non ! dit-il,

rentrons! » Et l'on rentre et l'on se retrouve en la salle, comme l'on dit à la campagne, au logis de lointaine adoption. Certes on ne lui a pas demandé quelque complaisance de virtuose, ce pourrait être redoutable. Cependant il a vu le piano où les menottes des enfants de la maison, successivement de la mère à la fille et de la fille à la petite-fille, se sont escrimées doucement. Voilà le piano ouvert. Il reçoit une visite certes imprévue et qui n'aura jamais de lendemain. Le visiteur joue ceci, cela. Tout se hâte, se précipite, tout s'anime et tourbillonne au gré de cette impeccable mémoire. Quelquefois le pianiste lui-même sursaute, il court ; c'est une sorte de démence et de tapageur déchaînement, Auber, Gounod, Wagner, Beethoven, Offenbach, Mozart, surtout Mozart, Saint-Saëns lui-même, moins que tous les autres, sont de la fête. Des heures se passent et la soupe est servie que le pauvre piano, peu coutumier d'un semblable labeur, s'épouvante lui-même de tout ce qu'il fait et de tout ce qu'il dit. Vieil ami de la maison ! L'honneur est écrasant qui tombe sur les touches jaunies.

Puisse dans l'avenir, sous les doigts innocents des petits tapoteurs en jupe courte, en petit pantalon, se réveiller quelque chose de cette joie si délicieusement cueillie au songe d'une nuit d'été!

11 est l'homme de la mer, de la campagne ou de la montagne ; ses curiosités ou ses caprices échappent à toute prévision. Selon l'heure ou la fantaisie du moment, il n'est rien qu'il ne préfère.

On a joué Phr y né h Aix-les-Bains, et voilà que loin d'Athènes tout à l'heure évoquée, à défaut de l'Hymette parfumé et tout bourdonnant des abeilles laborieuses, il escalade le Revard. Les vaches placides et ruminantes se prélassent, un peu somnolente compagnie, mais qui repose des fébriles agitations du théâtre et de la ville. Des chèvres qui vivent une cloche au cou, et qui incessamment carillonnent, ne sont pas d'une humeur agitée. Quelquefois elles se couchent en la douce caresse de l'herbe savoureuse, et Saint-Saëns fait comme elles. Ainsi est enfin trouvé et savouré le bonheur qui maintes fois, dit-il, fut poursuivi et rêvé.

Il ne pense pas; il vit une vie tout animale. L'horizon prochain est de sapins en deuil ; et c'est comme une courtine où s'enveloppe toute une chambre immense de bon sommeil et d'apaisement hospitalier.

Etant l'homme de la nature, non pas comme l'entendait le dangereux rêveur qui a nom J.-J. Rousseau, mais l'homme qui se tient prêt à écouter, surprendre, redire tout ce qui est de la nature, il ne faut pas s'étonner que Saint- Saëns ait si bien compris l'harmonie des choses, le langage des bêtes, de nos frères inférieurs. II se confond volontiers en la grande famille des êtres créés et qui de toutes parts nous environnent. Il n'est que La Fontaine pour cette immense et intime compréhension. Au reste Saint-Saëns aime les animaux, excepté les araignées qui lui font horreur. Un jour il portait mes compliments et mes friandises, à mes amies, de fines gazelles pensionnaires de Biskra. Ceuxlà qui fréquentaient chez lui en ces années dernières, se souviennent aussi d'un griffon femelle, Dalila, au nez noir, aux yeux très doux, et qu'un automobile a cruellement

assassinée. Elle était plus fidèle et plus sûre qu'une autre Dalila; mais celle-ci n'a pas à craindre les automobiles intempérants.

J'ai laissé derrière moi, non par oubli, mais bien au contraire dans l'appréhension de m'y attarder trop complaisamment et un peu hors de propos, un sommet. Le Déluge. Dès lors l'œuvre de Saint-Saëns est ainsi que le mont Ararat. Elle domine l'immensité des mondes submergés. L'arche de la suprême alliance peut y aborder et s'y arrêter. Elle nous invite à faire comme elle. Nous sommes très haut, nous sommes très loin ; et l'arc-en-ciel consolateur va réjouir l'espace.

L'oratorio que l'on a dit l'opéra des protestants, bien qu'il se réclame d'une origine toute catholique avec Philippe de Néri, l'oratorio ne compte point parmi nous autant de bons serviteurs et d'œuvres éminentes, qu'aux pays allemands, ou dans la grave et biblique Angleterre. Mais l'oratorio s'enorgueillit d'œuvres sublimes, et Saint-Saëns ne pouvait négliger cette conquête. Aussitôt il excelle dans ce genre dont le grand Bach et Haëndel semblaient se

réserver la haute souveraineté. Il accepte, il courtise l'oratorio : mais aussi il le modifie, il va l'aménager à sa convenance.

Le collaborateur dès lors n'est pas que le fidèle et habile Gallet ; Jéhovah lui-même préside. Il apparaît dans ces pages comme aux voûtes de la Sixtine où l'appelle et le retient le formidable évocateur que fut Michel-Ange. Dans cette musique comme dans ces fresques, passe le souffle créateur, terrible ou caressant, qui débrouille le chaos, engendre les mondes, répand la vie ou la mort, enfin jette, à travers l'espace et les siècles, la semence de nos destinées. Relire, aborder les pages premières de ce livre surhumain, la Bible, les traduire dans le langage humain et que l'art balbutie, beaucoup l'ont essayé, quelques-uns l'ont accompli autant qu'il est donné à des mains, à des voix humaines de l'accomplir, mais dès lors les mains et les voix humaines étaient de Michel-Ange, d'Haydn ou de Saint-Saëns. Le Déluge, signé de ce nom dernier, est un oratorio et c'est un drame. Les récitatifs affectent la force, retrouvent la concision du texte si

longuement consacré. C'est lapidaire et c'est superbe. Un au delà, à peine accessible à nos rêves, répand, déverse les paroles suprêmes. Il semble que l'on entende le verbe de Jéhovah lui-même. Il parle, il gronde, il foudroie, il apaise, il pardonne : « J'exterminerai cette race...! » dit-il; et la voix se multiplie, tels les roulements du tonnerre; et ce sont tous les bruits du ciel et de la terre qui s'amassent pour écraser la race ingrate et sacrilège des humains. Dieu s'est repenti de son œuvre; et le repentir du créateur ne peut être assouvi que dans l'anéantissement de la créature.

Très grand, Haëndel, lui aussi, est un familier de toutes les grandeurs ; mais c'est pittoresque, et voilà qu'intervient un élément nouveau et jusqu'alors à peu près ignoré. Un peintre délicat, ingénieux, subtil, s'associe au maître évocateur des figures d'épopée et qui fait jaillir une fresque immense au spectacle de sa pensée. C'est vivant, c'est terrible et c'est coloré. L'épisode amusant, gentil, s'encadre dans les strophes orageuses du poème environnant. Que l'on se rappelle, au voisinage des

cataractes où s'engloutit la terre, déversement prodigieux et dont l'imitation est tout à la fois si effrayante et si vraie, que l'on se rappelle ensuite le doux apaisement de la terre heureuse et confiante, suprême sérénité. Le violon solo épand comme une aurore de tendresse et d'amour; que l'on se rappelle aussi l'inquiète envolée de la colombe, son retour, la gentille conquête du rameau vert, délicieux témoignage de clémence et de pardon! N'estce pas mieux que de la musique, une aile qui voltige et qui passe?

Dans l'oratorio massif et superbe, j'allais dire titanesque, de ses fiers prédécesseurs, le disciple laisse filtrer une lumière inattendue. Il semble que dans l'arche jalousement close -et qui chemine loin des fortunés rivages de la vie journalière, une main légère, presque badine, ait ménagé de petites ouvertures ; et c'est un peu de joie, de discrète fantaisie, qui scintille dans le ciel de presque immuable sublimité.

Le coloris pittoresque, la recherche, la science des paysages et du décor dont s'en-

veloppent les choses, Sainl-Saëns maintes fois en a revendiqué et voulu l'amusement, la surprise, la coquetterie. J'ai déjà signalé la Nuit persane; et je pourrais rappeler, dans une œuvre toute récente, le drame dit la Foi, de Brieux, un paysage de solitude au bord du Nil, grandiose, exquis, sincère et qui se hausse à la sérénité d'une terre, pétrie comme pas une autre, de gloire et de souvenirs maintes fois séculaires. C'est à l'occasion de cet ouvrage, qu'il écrivait : « Soignez-vous bien d'ici au mois d'avril où nous nous retrouverons au milieu des fleurs; vous y entendrez une des choses les plus curieuses que j'aie faites, ayant utilisé des documents précieux qui dormaient dans les profondeurs des bibliothèques. Les momies en tressailleront dans leurs boîtes peinturlurées. J'ai fait faire exprès de petites timbales qui sont des bijoux. »

La gloire ; voici qu'une fois encore ce mot lumineux revient dans ces pages, et c'est fatal, ces pages étant toutes éclairées d'un nom lumineux entre tous. La gloire, Saint-Saëns en a jeté l'encens, attisé la flamme aux pieds des

plus hautes ou des plus charmantes divinités. L'hymne à Eros, qui fleurit en la tragédie d'Antigone, glorifie l'amour; Victor Hugo à son tour sonne dans un hymne qui se devait encadrer aux colonnades de ce Panthéon, la veille encore église d'une sainte qui, dit-on, fut aussi une bergère, église retombée temple païen, et que seul habite désormais l'orgueil fragile et passager de l'homme. De ces funérailles que menait un peuple immense, alentour de Victor Hugo, vision formidable mais fuyante et dans l'espace d'un jour effacée et perdue, ceci reste du moins un chant d'écho facilement retrouvé, un chant où le sublime poète, le Parnasse fait homme, fraternise avec un très grand musicien et lui donne l'accolade.

A la France, dont Combarieu écrit les paroles, l'âme de la France se fait sonore et emprunte pour s'exhaler les lèvres juvéniles des petits collégiens de France.

Vwe Paris, vive la France! si ce n'est la même inspiration, c'est la même pensée première; et Saint-Saëns comme Tirtée, se fait

le chantre de la patrie. Toutefois, en ces pages tapageuses où notre Tirtée rassemble comme les joies profondes des âmes qui lui sont environnantes et soumises, il est un autel de précise particularité. Un sanctuaire s'improvise et se limite, qui jalousement se réserve cette ombrageuse consécration. h'Hy?nne à la gloire, plus vaste, plus hospitalier, glorifie la gloire elle-même. Ce n'est qu'une explosion de joie grandiose. Une phrase est proposée par une voix seule; mais le chœur la saisit dans son vol, l'exalte, la jette, la prolonge dans l'infini, tel un aigle qui passe et qui, fuyant à l'horizon, la découvre, l'illumine d'un regard dévorant et splendide.

Quelquefois auprès de l'artiste créateur, celui-là doit être nommé, qui le premier suscite cette pensée. N'est-il pas comme le fauconnier qui a donné libre essor au bel oiseau de conquête, tout à l'heure invisible et sommeillant? Cette fois le joli valet de fête et de chasse princière a nom René Thorel; et c'est pour sonner une fanfare de naissance heureuse et de belle arrivée qu'au seuil du cercle

du soldat, fondé par lui et si bien accueillant aux jeunes soldats de France, René Thorel a voulu ce coup de clairon évocateur et cet appel familial autant que familier. « La gloire » sans phrase, sans un mot de plus qui l'accompagne, « la gloire » tout à la fois promesse, espérance, aurore, n'est-ce pas tout ce qu'il faut dire aux jeunes cœurs, où bat le meilleur sang de France?

La consécration du marbre, du bronze ou du granit fut en Egypte, à Rome et dans les cités grecques, une glorification coutumière, si bien que l'honneur, pour avoir été prodigué, devait être un honneur médiocre. Athlète que les jeux publics avaient brillamment acclamé, Pharaon de colossale sérénité, César surgi du massacre de la veille et promis au massacre du lendemain, tout cela était fait pour magnifiquement peupler et même encombrer les parvis des temples, les forums, les villes tout entières. Nous sommes plus discrets, nous monnayons plus jalousement la gloire et les apothéoses. Le bronze, le marbre, si complaisants qu'ils soient, veulent presque toujours une dalle

funéraire pour assise première. Du moins cette réserve était d'hier encore. Trois exceptions, même quatre, avant les apparitions toutes récentes, Voltaire, Buffon, Saint-Saëns, telle est, ou du moins, telle fut, cette trinité radieuse. Voltaire apparaît le premier ainsi vêtu d'immortalité, et c'est même son vêtement unique; Pigalle ayant dévêtu son héros de tout autre ornement. Ce fut comme une explosion d'extase que ce monument tout d'un visage émacié, d'un corps parcheminé et d'une plume brandie ■et menaçante. Ainsi les lettres, dans leur plus brillant ouvrier, étaient consacrées. Buffon, c'est la science, et Pajou en est le confident et l'admirable serviteur. Dès lors le héros garde quelques draperies, et son apothéose ne fait pas souffrir la pudeur. Enfin voici Saint-Saëns, la musique faite homme, ou plutôt faite bronze. Une femme a voulu cet hommage, madame Henry Garruette; un bon imagier est son complice, Marqueste. L'élu toutefois n'a d'héroïque que sa renommée. Il consent à se vêtir d'un costume vulgaire et coutumier. S'il nous dépasse dans son œuvre, il est de plain-pied

et tout familièrement avec nous. J'ai déjà dit de quelles complaisantes amours Saint-Saëns gratifie la ville de Dieppe. C'est là que, le 27 octobre 1907, au théâtre municipal, la statue est inaugurée. L'homme est lui-même présent. L'Egypte, entre les terres si nombreuses qui lui sont hospitalières et très aimées, attire, retient et pénètre Saint-Saëns. Il aime à la respirer, à la raconter. C'est une telle grandeur et une telle profondeur que ce pays de vertigineuse antiquité, que Saint-Saëns doit s'y complaire aussi bien ou mieux qu'en nulle autre contrée oii soient marquées les traces des humains. Chacun là-bas avait son double, protecteur de sa fragile humanité. Saint-Saëns a vu le sien ou chaque jour il le peut revoir. C'est un plaisir de Pharaon.

Je disais tout à l'heure que le nombre montait peut-être à quatre de ces statues, immobiles effigies de quelques humains mobiles et bien vivants. Il me souvient en effet, en la salle de l'Opéra de la rue Lepelletier, d'un Rossini assis, mais de plâtre, bibelot fragile et qui vaguement apparaissait dans le vestibule. Les

contrôleurs groupés dans leur comptoir, tels les juges des enfers, le dissimulaient derrière leurs cravates blanches. L'hommage était timide, médiocre. Nous avons été plus audacieux, mieux résolus pour notre divinité nouvelle. Horace se vante d'avoir laissé après lui un monument plus durable que l'airain, œre perennius. Il dit bien, il dit vrai pour lui, aussi pour quelques autres. Le bronze de Marqueste ne sera peut-être plus que poussière et débris informes, que chantera encore, sur des lèvres humaines et dans les âmes de nos enfants, quelque vibration de cette pensée, si bien sonore que fut notre chantre aimé et triomphant.

Un livre tout rempli de Saint-Saëns est un monument, sinon en lui-même et dans la tâche qu'un fidèle tâcheron s'efforce d'accomplir, du moins dans le sujet choisi, dans l'homme qui concentre, résume, agrandit, en la seule évocation de son nom, les pages de ce livre, dans cet homme qui semble les ériger lui-même plus encore qu'il ne les inspirait tout à l'heure. Mais qu'il soit de pierre, de marbre ou seulement de quelques feuillets éphémères et fragiles, n'est-ce pas, au moment de les déserter, un devoir et une irrésistible attraction d'embrasser, d'un regard d'adieu et d'une consécration suprême, ce livre, et ce monument d'intime et très haute piété? Seul moyen de

connaître un ensemble, de mesurer un sommet, que le sommet soit un homme ou qu'il soit une montagne, reculons de quelques pas, ou plutôt de quelques jours, voire de quelques années, — Saint-Saëns s'affirme longuement durable ; — dès lors quelles sont les grandes lignes de cette figure fièrement surgie et qui s'impose à nous? Quels traits essentiels la caractérisent? Le recul efface toujours quelques particularités en cela dont le spectacle nous attire. Mais aussi les éléments premiers ressortent en des saillies mieux accentuées. On voit moins ce qui est petit; on voit mieux ce qui est grand. Les masses se révèlent, se précisent. Le spectacle s'est élargi. Cheminant déjà à travers tant de jours, tant de labeurs, tant d'œuvres accomplies, Saint-Saëns nous apparaît près de nous, mais aussi derrière nous, devant nous, au-dessus de nous. L'avenir l'accueille, l'horizon lui fait cortège. L'ayant étudié de près, efforçons-nous à le voir de loin ! Pour être contemplé à distance, il ne sera que mieux ressemblant, du moins dans cette ressemblance qui n'est pas de soudaine fragilité.

Aussitôt nous étonne et nous obsède une prodigieuse diversité d'aptitudes, source première des œuvres si diverses qui constituent l'œuvre si considérable rassemblé sous cet unique vocable, le nom de Saint-Saëns. Cela fait songer à ces merveilleux élus de l'art dont l'Italie de la Renaissance nous transmet le souvenir, natures ouvertes à toutes les clartés, bientôt foyer où se réchauffent les cœurs, où s'illuminent les yeux extasiés et ravis, natures, où la nature, comme en une coquetterie délicieuse et suprême, rassemble, exalte tout ce qu'elle peut réaliser en elle de grâce, de magnificence et de beauté. Dès lors les contes dont s'amusait notre enfance et qui nous montraient les fées bienfaisantes et gentilles réunies auprès d'un berceau, les contes de rêve insensé nous apparaissent véridiques ; et nous chercherions vainement en effet quelle fée morose aurait déserté le berceau d'un Léonard de Vinci ou d'un Michel-Ange. Ces humains surhumains n'ont-ils pas été poètes, musiciens, peintres, statuaires, ingénieurs, que sais-je encore? Ils sont des artistes créateurs,

aussi des artisans, car leurs mains jamais ne se récusent aux labeurs quels qu'ils soient, même de métier vulgaire ; ils sont autre chose encore, des instruments que joue, et dont se joue, le temps béni qui les a vus naître, une lyre aux cordes nombreuses, frémissantes, vibrantes à la caresse de tous les souffles qui passent. Oh! sans doute les temps ont bien changé ; nous ne vivons plus à la cour de quelque pape enragé de faste, de splendeurs monumentales, et qui remue les marbres de ses palais plus complaisamment qu'il ne tourne les pages de son bréviaire. Notre République énorme ne ressemble guère à quelque petite cité italienne, démocratie très peu démocratique, soucieuse beaucoup moins d'être libre que d'être belle, joyeuse et surtout plus jolie que la cité voisine. Et pourtant, à bien des égards et à travers des siècles, un Saint-Saëns hérite, semble-t-il, de ces destinées éblouissantes et dont le miracle nous laisserait incrédules, s'il ne nous était pas demeuré vivant et présent.

Poète, j'entends le mot dans le sens un peu vulgaire d'habile jongleur au jeu des rimes,

en la chanson des mots sonores et harmonieux, Saint-Saëns le sera s'il lui plaît. Il a composé des sonnets, signé, publié des pièces légères. et qui battent très agréablement de l'aile et de la pensée. Et voilà comment il prélude :

Te souviens-tu de la tonnelle Où nous déjeunâmes si bien?

De l'étincelante prunelle De la servante, et de son chien?

De l'omelette savoureuse?

De notre langage indiscret?

De la route au soleil poudreuse Et des chênes de la forêt?

En déjeunant, la Poésie Fut le thème de nos discours, Et le goût de cette ambroisie A ma lèvre est resté toujours.

Pourquoi? je ne saurais le dire, Mais c'est un fait; pour mon malheur, Je souffre à présent le martyre Qui s'attache au flanc du rimeur.

Je suis prisonnier de la lyre ; Apollon s'est fait mon geôlier.

Si rien ne calme ce délire Je deviendrai fou à lier!

C'est toi, méchant petit gavroche, Qui m'as fait ce cadeau fatal.

Ah! que n'es-tu sur une roche Resté dans ton pays natal,

Où l'huile vierge mais épaisse, L'ayoli, prompt à revenir, La brandade et la bouillabaisse Auraient bien dû te retenir !

Mais non! c'est trop d'ingratitude l Pardonne à mon esprit pervers.

Entre nous, c'est la solitude Qui m'a mis la tête à l'envers.

Tu ne seras pas responsable Si mes vers me sont reprochés ; C'est moi seul qui suis le coupable Et je t'absous de mes péchés.

Ou plutôt je te remercie :

Tu mas ouvert un coin des cieux,

Sache-le bien : la Poésie

Est ce qui console le mieux.

Dans son Hélène, dans sa Déjanire, du moins sous sa forme dernière, il devait assumer la tâche d'être son unique librettiste. Il a dialogué en des saynètes et même de petites comédies. Il a écrit la Crampe de l'écrivain. Rien de ce qui est de l'art ne lui est étranger. Ses souvenirs si abondants, si pittoresques, il les raconte, il les anime. Ils sont amusants; c'est une joie de les parcourir et de les dévorer ; car ils sont des choses racontées, toujours curieuses, quelquefois précieuses, mais ils sont mieux encore, du conteur lui-même que l'on entend parler, rire, vivre enfin à travers les mots immobiles et silencieux. Ne serait-ce qu'une lettre échappée de la plume rapide ou distraite, cette lettre sera pimpante, mordante peut-être, banale presque jamais. Qu'elle s'adresse à un ami, elle sera d'une négligence exquise, spirituelle, fantaisiste; elle aura de subtiles chatteries, de fines caresses, si du moins la griffe est rentrée; car la patte de velours, s'il lui convient ainsi, s'entend à griffer d'une cruauté soudaine, ou d'un caprice inattendu. La lettre veut-elle se hausser jusqu'à la profession de foi, jusqu'au manifeste,

le destinataire en est-il monsieur tout le monde, rien n'est ménagé, la franchise éclate, inexorable; c'est de la raison qui s'indigne. La flèche part, acérée, d'admirable sûreté; et la blessure restera béante, qu'elle a faite comme en se jouant. Il plaît quelquefois à cet homme d'être un vengeur et un justicier. Au reste, très bien informé de tout, nourri des traditions les plus solides, mais aussi curieux de toutes les nouveautés, nullement l'esclave des formules ni même des chefs-d'œuvre qui lui sont familiers et très aimés, lui-même assez hautement consacré pour se croire et se dire un guide entre les guides les plus certains, il a des haines plutôt que des malveillances ; et s'il réprouve quelquefois, ce n'est jamais qu'il n'ait pas compris et pénétré. Dès lors, ses lettres ouvertes, j'allais écrire ses lettres patentes, comme s'exprimaient les rois de jadis, et comme il serait juste de le redire, ces lettres deviennent des décrets et des lois par cela même qu'elles sont de la justice et de la lumière.

Il sait écouter, il sait voir. Encore une fois tout l'intéresse. Il improvisera un voyage en

Espagne pour surprendre une éclipse dont s'émeuvent et s'inquiètent les astronomes. Ce n'estjamais lui qui dirait comme le rat égoïste et bien pourvu de La Fontaine : « Les choses de ce monde ne me regardent plus. » Les choses le regardent et il les regarde. Sa pensée vagabonde jusque parmi les étoiles. Voyageur inapaisé, il butine en tous lieux; et c'est ainsi que le miel qu'il distille en des inspirations inlassablement changeantes, s'embaume de changeantes saveurs, et que l'on pourrait suivre cette abeille errante, deviner ses caprices, retrouver ses courses folles, rien qu'à respirer les parfums qui l'ont enivrée et dont ses jolis labeurs nous réservent la grâce et le tribut. Une tarentelle tourbillonne ; nous voici à Naples et à Santa-Lucia. Une rapsodie nous ramène en Bretagne ; une nuit à Lisbonne nous fera rêver du Tage et de sa placide immensité. Une jota fait bondir tout l'Aragon, et par delà les frontières aragonaises.

A la campagne, les noces changeantes et renouvelées ne sont pas toujours d'une fête sans trouble-fête ni d'une joie sans amertume ;

et le plus souvent, la remariée se passerait volontiers de la musique dont la gratifie le village. Mais Saint-Saëns est un citadin, et jamais noces renaissantes et retour de belles espérances conjugales ne furent plus brillamment salués qu'en la fantaisie entraînante, caprice-valse, dite Wedding-Cake. Ce n'est pas la valse des adieux, c'est la valse du revoir.

Telle est sa rapidité d'oreille et de pensée que, pour se renouveler sans cesse, Saint- Saëns n'a besoin que de changer d'horizon. Mais sans attendre que la musique lui soit une confidente et un écho, il se hâte quelquefois à prendre en sa main, non pas une feuille réglée, mais une feuille volante et toute blanche. Un crayon, quelques couleurs dont s'anime un peu d'eau dans un verre sur une table d'auberge, vont pleinement suffire. Est-ce un dessin, une aquarelle? on ne saurait le préciser ni le dire. C'est jeté là sur le papier, sans étude, non pas au hasard. Le métier n'est pas su, mais il est deviné. Nul besoin que nous ayons nous-mêmes connu le site représenté ; le contrôle est inutile. La ressemblance est évidente. Un coin de

vérité s'est fixé sur la page immaculée, qu'une tache suffit à vivifier. L'essentiel a été vu, compris, conquis. C'est le don nécessaire de tout grand artiste de dégager, de préciser, de transmettre, l'essentiel d'une pensée, d'une situation comme d'un paysage. Rien ne vit d'une vie profonde que la source même de la vie. Un jour il va s'éprendre d'archéologie; et les décorations d'agréable fantaisie qui font si bien vivants les murs délabrés de Pompéi, vont le guider dans le problème délicat et subtil de la mise en scène sur les théâtres antiques. Ce n'est pas une thèse de Sorbonne, mais ce sont quelques pages de curieuse évocation, d'interprétation ingénieuse.

Saint-Saëns est un maître ; c'est aussi un serviteur. Les éditeurs Durand entreprennent d'ériger à Rameau le plus magnifique monument qui le puisse consacrer, ses œuvres complètes pour la première fois, et probablement la dernière, magnifiquement éditées ; et Saint-Saëns se fait pieusement le correcteur de Rameau.

Mais ces très heureuses infidélités aux amours

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premières et noblement dominatrices ne sont qu'un délassement. A ceux-là que l'oisiveté importune et désespère, le changement de labeur est un repos et le seul qu'ils puissent accepter. Si nous évoquions Saint-Saëns en un décor oriental, sous le turban d'un pacha magnifiquement polygame, nous dirions que la musique lui fut toujours la sultane Tavorite, celle-là que l'on courtise, que l'on adore; et tout ce qui l'environne, esclaves dociles, houris légères et tourbillonnantes, ne sont là dans le harem que pour semer un peu de joie et pour effeuiller des sourires. La maîtresse suprême leur peut abandonner un instant les babouches brodées d'or et le divan hospitalier ; elle y reprendra bien vite sa place. Les autres ne sont qu'une amusette, elle est la muse; qu'un cortège, le maître les peut caresser de son mouchoir, il ne leur en fera jamais le présent irré- Tocable et jaloux.

Mais dans cette œuvre seulement et absolument musicale, que de diversité encore ! Le domaine tout entier est exploré, exploité, familier. Sans doute un Beethoven pouvait tout

aborder qui acceptait les épousailles de la musique, et qu'est-il donc en ce monde qui ne puisse dégager l'harmonie et la splendeur du verbe chantant? Un Beethoven marquait toutes choses que sa pensée avait effleurées, comme d'une superbe signature. Rien ne s'efface où la griffe du lion est marquée. Toutefois, si variée que soit l'œuvre de Beethoven, le théâtre chez lui n'occupe qu'une étroite région. Il est visible qu'un plancher de bois, quelques vulgaires cartonnages n'étaient dès lors qu'une gêne, un cadre importun. Il fallait à ce Titan mal foudroyé un plancher fait de cœurs humains, non pas des portants, non pas des frises, non pas des ciels de toile peinte, mais le ciel qui n'a de frontière que la divine éternité. Il semble que d'un coup d'aile un tel génie pourrait craindre d'emporter les combles d'un théâtre. Gela soit dit non pour diminuer ni rabaisser jamais ce que peut devenir la musique, môme dans l'hospitalité misérable d'une scène étroite et de décors menteurs ; Gluck, Saint-Saëns, quelques autres, après Sophocle et ses suivants, ont montré que par delà ces

laideurs et ces vulgarités, l'essor peut être si beau de la pensée humaine, de la poésie déchaînée, du verbe sonore, que les espaces les plus lointains, un vertigineux infini en seront pénétrés et ravis. Il n'en demeure pas moins que Beethoven ne fut que passagèrement, et du reste en toute perfection, un musicien de théâtre. Il n'est donc derrière nous que Mozart qui, dans son œuvre multiple, ait abordé, aimé, vivifié toutes les formes que la musique puisse accepter et conquérir. En cet empire, il n'est pas une province, voire un petit village, qui échappe à sa domination. Ainsi de Saint- Saëns.

Un Bach et sa lignée ignorent l'œuvre diabolique du théâtre. Haëndel écrit des opéras, mais ils sombrent dans l'oubli; et ce ne sont guère que des oratorios mis à la scène. Au eontraire un Lully, un Rameau, même suivi des badinages gentils qu'égrène le clavecin, ne viennent guère jusqu'à nous qu'environnés des dieux, des déesses, des magiciens, qu'ils nous montrent chantants et dansants. Mendelssohn, Schumann, Schubert négligent la muse du

théâtre, ne l'aiment guère, ou du moins n'en sont pas aimés. Nous ignorons les opéras d'Haydn. Meyerbeer, Rossini, Verdi, Wagner, à leur manière, qui de l'un à l'autre singulièrement diffère, ne sont pour la postérité que des musiciens de théâtre. Nos contemporains, nos déserteurs de la veille, Gounod, Massenet, veulent sentir la voix humaine et ses exquises résonnances sous leur plume, comme ils l'ont sentie au bout des lèvres et dans les profondeurs de leur àme. La musique purement instrumentale ne les séduit qu'en passant et dans une intervention secondaire. Ainsi tous deux seuls, ou à peu près seuls, Mozart dans le passé, Saint-Saëns dans le présent, se font les serviteurs de la musique en toutes ses manifestations; ou plutôt ils la possèdent, ils la maîtrisent si bien qu'elle sera obéissante à tous leurs rêves, à tous leurs caprices, car leur destinée est de commander plutôt que d'obéir, et la muse leur devient une amante de tendresse inlassée, plutôt qu'une déesse de tyrannie jalouse et souveraine.

Phryné est un opéra-comique. Le texte est

beaucoup de dialogue parlé ; Saint-Saëns luimême, estimait, il s'en est expliqué sans détour, que les choses nécessaires à dire dans une intrigue théâtrale, sont ainsi plus nettement, plus clairement et plus rapidement dites et comprises.

Les airs, les duos, les morceaux d'ensemble se succèdent sans innovation inquiétante. Tout cela poudré d'un esprit charmant ; tout cela fin, subtil, ailé, d'une grâce exquise et comme traversé du rire d'Aristophane et du sourire d'Anacréon. Mais alors même qu'il badine, il faut toujours que Saint-Saëns se hausse par delà les choses qui nous sont vulgairement coutumières, dès que se présente à lui une échappée vers la grandeur et de plus vastes horizons. L'évocation à Vénus monte sur la mer et sur les âmes comme les splendeurs dernières d'un crépuscule athénien.

L'opéra historique et romantique inauguré avec La Muette de Portici, confirmé, agrandi par Guillaume Tell, La Juive et Les Huguenots, maintient, l'espace d'un demi-siècle à peu près, une faveur pas encore tout à fait épuisée.

Saint-Saëns accepte cet exemple et cette forme. Etienne Marcel, Ascamo, Henri VIII, nous l'avons vu, sont des opéras historiques ; et certainement Henri VIII peut compter entre les œuvres les plus fortes, les plus puissamment dramatiques révélées sur la scène française en cette période qui s'étend de 1827 à 1880. Au reste l'opéra historique exigeant la connaissance et l'intelligence de l'histoire autant que les dons du musicien et l'expérience du théâtre, Saint-Saëns apparaît comme pas un autre prédisposé à cette tâche complexe et très difficile.

Proserpine adopterait l'appellation de tragicomédie, si l'usage n'en était pas désappris et si la musique ne semblait pas, de par les exemples lointains, toujours exclue de cette forme dans les œuvres de théâtre. Proserpine est en effet de comédie aimable et de féroce tragédie.

Avant que l'opéra historique ait surgi de l'heureuse complicité de Scribe etd'Auber avec la fameuse Muette, la tragédie lyrique, dérivée des chefs-d'œuvre de Gluck, avait trouvé, dans La Vestale, sa consécration la plus complète,

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nous pouvons dire son jour de triomphe, puisque La Vestale s'encadre aux héroïques férocités de Rome et nous apparaît environnée de licteurs et de légionnaires. Des licteurs, ai-je dit, j'aurais pu dire des sapeurs; les uns et les autres n'ont-ils pas la hache sur l'épaule? et pour les confondre il suffit de substituer au casque le bonnet à poil. Cette forme désertée, la tragédie lyrique, Saint-Saëns la recueille, entreprend de nous la rendre et de nous l'imposer. Les Barbares, Déjanme procèdent de Gluck et de Spontini. C'est d'un style un peu tendu, mais solide, mais puissant. Ainsi la tragédie lyrique, vieille d'un siècle et plus, devait retrouver, dans Saint-Saëns, un croyant et un évocateur.

Jusque dans le genre secondaire, très limité, mais qui peut être charmant, du ballet, j'entends non pas les intermèdes de danse, accompagnement obligé du grand opéra, mais le ballet qui tout exprime en pirouettes et entrechats, jusque dans le ballet, Saint-Saëns a voulu s'exercer; et Javotte est une œuvre de délicieuse gaieté.

Ainsi les œuvres de théâtre sont nombreuses dans l'œuvre de Saint-Saëns. La fortune n'en a pas toujours été aussitôt ce que l'auteur pouvait espérer et mériter. Mais il est bien des rayons en la roue tournante de la fortune; et d'un public indifférent, distrait, injuste même, un auteur peut en appeler à quelque autre public mieux préparé, plus attentif et plus équitable, si l'auteur est de ceux-là, élite assez rare, il faut le reconnaître, qui attendent, sûrs de leurs droits et confiants dans les repentirs du lendemain.

La virtuosité des doigts s'égale, chez Saint- Saëns, à la virtuosité de la pensée musicale. Il aime à jouer la difficulté, car les difficultés n'existent pas pour lui. Il se meut tout à son aise en l'acrobatie des rythmes et des inépuisables variations. Il suffit de rappeler Phaéton et la Danse macabre.

En ce Protée toujours changeant que fut, que ne cesse d'être Saint-Saëns, on n'est jamais certain de n'avoir pas consommé quelque oubli désastreux et coupable. Cette pensée est une eau fuyante ; de toutes parts elle surgit,

elle se glisse, elle murmure, elle chante, elle abonde, disparaît peut-être un instant, mais pour revenir bientôt, alerte, triomphante, moqueuse ; car volontiers Saint-Saëns se moque et plaisante. Il fait songer à un enfant espiègle qui s'échappe, se dérobe. On le croit absent, perdu, évaporé ; il est là près de nous : « Tu ne m'attraperas pas », ose-t-il nous dire; et en effet nous ne l'attraperons jamais dans tout son être. Les métamorphoses lui sont un jeu. Il semble avoir tout épuisé ; et tout à coup, frayant des sentiers inexplorés, découvrant des pistes incertaines, il sera encore lui-même et il sera tout autre. Il brouille et débrouille tous les genres. Il saute par-dessus toutes les frontières. Il est là, ici, il est partout. D'aucunes de ses œuvres échappent à toutes les classifications. On n'est pas plus capricieux ; il vagabonde souvent, il ne se perd jamais. Le carnaval des animaux est bien un carnaval, car toutes les formes s'y coudoient ; toutes les grimaces se défient et se dévisagent. C'est un album et c'est un pandémonium. La tortue se hâte lentement, boiteuse, maladroite ; ï éléphant.

grotesque rencontre, lui emboîte le pas. Le kangourou sursaute, effaré; les fossiles secouent leur carcasse décharnée; le pianiste, bête entre toutes malfaisante, emporte le tourbillon de ses gammes échevelées. Et dans ce dévergondage délirant et qui fait dire à quiconque s'y est égaré : « Est-ce que je deviens fou? » il est des accalmies, des répits délicieux. On respire, que dis-je? on s'extasie, on s'arrête, on savoure d'adorables jouissances. L'aquariwn ondule, vision transparente et mobile oh passent des êtres qui n'appartiennent plus à la terre, rapides apparitions, taches de lumière qui sollicitent et déconcertent nos yeux. La volière gazouille d'un multiple et tapageur gazouillement. C'est un caquetage où l'on ne s'entend pas; où l'on se dit pourtant les plus jolies choses du monde. Le ci/giie navigue, les ailes entr'ouvertes, vaisseau de tranquille et noble majesté, et l'àme placide du violoncelle gonfle ses voiles toutes blanches. Gela passe, repasse, très lent, très doux ; et l'onde mystérieusement émue prolonge, dans le sillage du bel oiseau, la caresse d'un subtil frémissement.

Il est un oiseau bizarre, d'origine confuse, de secrète naissance. On ne sait d'où il vient; on ne sait quels cieux ignorés vont le rappeler tout à l'heure. Le surprendre est impossible, le voir, d'une rencontre bien rare. Le coucou n'existe, et seulement l'espace de quelques jours, que dans son cri monotone et lointain. C'est de deux notes, mais d'un appel unique; c'est toujours la même chose, sans doute parce que cet étrange passant de l'air n'a rien à nous dire que toujours la même chose. Avant Saint-Saëns un écouteur avait écouté le coucou; c'était au temps d'un roi galant et d'une favorite railleuse. Dès lors régnaient Louis XV et Pompadour. Le coucou faisait rire, et déjà, en un règne précédent, le joyeux roi Henri IV, contemplant Paris des hauteurs de Montmartre, avait dit : « Que de nids de coucou ! )> A quoi un courtisan badin avait répondu : « Sire, je vois le Louvre. » Ainsi un musicien contemporain de Pompadour et de Voltaire, Daquin, a compris le coucou; et sous ses doigts subtils, le clavecin s'amuse le plus gentiment du monde à nous dire :

« Coucou! coucou! » Encore et toujours « coucou? » A son gré Saint-Saëns pourrait badiner comme Daquin. Mais ce n'est pas ainsi qu'il a écouté et qu'il nous dit ù son tour : coucou! coucou ! Dès lors le cri burlesque se fait plus lent, profond, de résonance très douce, mystérieuse et attirante. Ce n'est plus l'oiseau seul qui se lamente et gémit. Il ne nous invite pas à tâter notre bourse, car, nous dit-on, le coucou annonce et promet quelque jolie aubaine d'argent inespéré ci quiconque fait ce geste en écoutant la dolente mélodie. Ce coucou inattendu et inenlendu s'enveloppe d'étrangeté en sa monotonie même. Dès lors, l'âme des forêts ombreuses flotte alentour de ce bruit inlassablement répété et lointain. Le coucou de Daquin se raille et Diémer excelle à nous égrener la menaçante raillerie ; le coucou de Saint- Saëns pleure d'une inlassable tristesse, et c'est d'un prolongement merveilleux.

La mélodie qui ne veut d'interprète que la voix humaine, la mélodie uniquement d'une ligne de chant, simple, expressive, tombe en quelque discrédit auprès d'une jeunesse éprise

des choses compliquées et peu naïves. De cette fleur qui fit les délices d'une génération encore voisine de la nôtre, Saint-Saëns maintes fois fut le bon jardinier. Entre Pjien d'autres pages si agréablement inoubliables, écoutons la Cloche, Sérénité, de si beau style, de si profonde éloquence ; cueillons au vol la Feuille de Peuplier, où se joue un zéphyr d'adorable frémissement !

Toutefois en cela qui est du théâtre, de l'oratorio, de la mélodie chantée, des chœurs sacrés ou profanes, voire de l'opérette et de la parodie énorme, — Saint-Saëns ne craint pas toujours d'en commettre l'irrévérence, bien que Gabriella di Vergy soit inédite et quelque peu secrète, — en ces œuvres très connues, quelquefois très populaires, la musique réclame et exige le support de la parole.

S'il est une forme musicale à peu près désertée et quelesinstructions émanées du Vatican ne suffisent pas ù remettre en présente faveur, c'est la musique dite à capella, toute d'idéal religieux, toute jalousement enfermée en la combinaison savante des voix humaines.

Palestrina en demeure le protagoniste le plus fameux. Saint-Saëns n'a pas craint de se mesurer avec Palestrina. Un Ave verum à quatre voix, sans accompagnement, réalise une admirable page, toute d'émotion profonde et d'austère piété. Au temps où l'évocateur de ces choses passées et peu connues, Bourgault du Coudray, entreprenait son apostolat — un demi-siècle s'est écoulé depuis lors, — il faisait exception unique à son intransigeance de musicien et d'archéologue, en accueillant cet Ave verum dans ses programmes jalousement interdits à tout ce qui n'était pas vieux de deux ou trois siècles au moins. Aux petites pièces symphoniques tout à l'heure signalées, et jusque dans ce poëme charmant mais de si libre fantaisie, parfois admirable, du Carnaval des afitmaux, il est une idée première de conception littéraire. Ces œuvres de musique sont l'illustration d'un texte tout d'abord accepté et choisi; c'est de la musique à programme, un genre périlleux et qui, promettant quelque chose de précis, trop souvent ne donne que de confuses élucubrations, si bien que l'on re-

grette le vain tapage où tout se mêle et s'obscurcit. Lettré, et voyant clair en toutes choses et en lui-même, Saint-Saëns effleure le danger, mais, d'une manœuvre adroite, il expose lui-même et sa fortune sans jamais se perdre et naufrager.

Quoi qu'il en soit, programmes ou paroles sont toujours l'ossature première. La musique — celte audace et cette conquête sont d'un âge assez moderne — la musique a brisé cette alliance et ce servage. Se suffisant à elle-même, elle apprend à suffire à tout. Et sans doute cet affranchissement remonte loin par delà les jours qui sont du temps où nous vivons. La voie était magnifiquement ouverte et glorifiée où Saint-Saëns si volontiers chemine. Sa musique de chambre est en possession, non pas seulement d'une estime dont les initiés de cet art délicat ne sont jamais prodigues ; elle est populaire. Elle se glisse, ou plutôt elle s'impose aux programmes des concerts sans fin multipliés. Saint-Saëns fraternise avec Schumann, Beethoven, Mozart. Vivant, il est consacré comme un défunt. Se voir, d'une acclama-

tion sans réserve, reconnu un classique, il n'est guère pour voir cela que des yeux sans lumière et sans vie. Saint-Saëns n'est pas mort; avec lui, et mieux que jamais, il y a toujours de la jeunesse à la clef, et Saint-Saëns est classique; cela tient du prodige.

Ces œuvres d'exécutants peu nombreux et qui sont des juges autant que des interprètes, ces œuvres réservées à quelque auditoire restreint, difficile, ne plaisent qu'en une perfection intime et d'ombrageuse conscience. Par cela même que la musique n'accepte aucune promiscuité environnante, elle se doit et nous doit de tout dire et de tout bien dire aux rêves qui l'inspirent et qu'elle va susciter en nous. Là Saint-Saëns tout particulièrement fait merveille, car la sûreté de son écriture ne saurait être dépassée. Il suffit de mentionner le septuor consacré à la gloire de La Trompette et qui sonne la bonne renommée de cette Trompette fameuse et si bien méritante.

Mais quatuor, quintette, septuor, concerto, qui réservent le premier rôle à quelque instrument favori, ou du moins ce jour-là splendide-

ment favorisé, sont comme les degrés menant au seuil suprême de ce temple radieux entre tous, la symphonie. Un jour vint où les portes toutes grandes du sanctuaire se sont ouvertes devant le maître ; et dès lors plus rien ne manquait à son apothéose.

Ainsi, dans l'art qui domine son existence féconde, le maître ne s'ingénie point à des innovations peut-être inquiétantes ; il accepte, il confirme le tracé des grandes voies où la musique depuis deux siècles s'est épandue. Il chemine sur les routes coutumières ; il ne déserte nulles traces que ses prédécesseurs aient laissées. On dirait plutôt qu'il concentre et définitivement exalte et le genre et tous les genres où sa verve facile, son éclectisme très large, se sont exercés. Il recueille, il enrichit tous les héritages. Serait-ce pour les transmettre après lui? Les héritiers prochains seront-ils dociles à cet exemple? La tradition devient de plus en plus importune en ce temps d'irrespectueuse témérité. Au reste la tâche est vaine de s'ériger en censeur du lendemain. Le lendemain nous échappe ; et c'est la destinée fatale des

Cassandre de n'être jamais écoutées. Alentour d'un homme aussi considérable que Saint-Saëns, alentour d'une œuvre comme la sienne, résignons-nous — c'est facile — au simple rôle de spectateur et d'admirateur. Saint-Saëns ne doit pas emporter avec lui l'art dont il fut le bon serviteur. Mais les exemples qu'il prodigue, les modèles qu'il laissera, les conseils qui rayonnent dans leur sillage, seraient-ils inécoutés, ces conseils, ces exemples n'en demeurent pas moins debout, telles ces hautes bornes milliaires que Rome dressait en bordure de ces fortes et solides chaussées dont se jalonne son empire. Les voyageurs passant, les peuvent laisser derrière eux, les bornes souveraines sont toujours là au poste qui leur fut confié, colonnade interrompue, non pas effacée, et qui maintient la vision de tout un empire, serait-il écroulé. Enfin ces blocs, ces pierres inébranlées, n'achèvent pas leur mission le jour même où elles sont oubhées et méconnues. Un jour peut venir, après les invasions triomphantes et les guerres dévastatrices, un jour peut se lever où les égarés, les vagabonds perdus ne seront que

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trop heureux de retrouver, au pied de ces débris invaincus, le but suprême, le réconfort, la main amie qui montre la bonne route et sauve ceux-là qui pouvaient se croire abandonnés et perdus.

Mais s'il n'est pas un genre qui soit absolument la création particulière de Saint-Saëns, en tous les genres il imprime sa personnalité. Il fait jalousement sien ce quil accepte et pénètre d'une vie nouvelle. C'est un père adoptif; mais il marque de son nom et de sa lumière l'enfant que choisit son adoption. C'est ainsi que là-bas, en Camargue, s'en vont, pâturent des troupeaux errants. Un jour apparaît le berger, ou plutôt le dompteur. Il poursuit, il saisit, il terrasse quelque jeune taureau, et d'un fer rouge, aux initiales du maître, il marque le vaincu. Et dès lors la conquête est bien conquise. Le vaincu peut retourner à son libre vagabondage. Il a son maître et son vainqueur. Cela ne doit plus s'effacer, ni s'oublier jamais.

L'ordre dans les développements, une pensée première quelquefois très simple, mais qui chemine d'une logique admirable, d'une étonnante

sûreté, qui s'accroît, se complète, s'épanouit, telle apparaît la conception musicale de Saint- Saëns. Il tire du grain jeté toute la végétation, toute la floraison, la moisson tout entière que sous un beau soleil le grain puisse donner. La récolte abondante et saine jamais ne trahit le semeur habile et savant. C'est parti de rien, du moins de peu de chose, et voilà que nous réjouit une gerbe magnifique. Aussi l'auditeur est-il en toute confiance. On est séduit par les oreilles ; on est conduit par la main ; et seraiton emporté en quelque labyrinthe de mystère imprévu, de terreur secrète, la main conductrice pèsera toujours ferme sur la nôtre; dans ses caprices, ses étreintes soudaines, se seraitelle jouée de nous, elle nous rendra toujours à la joie du rivage retrouvé et de la lumière resplendissante.

Jamais d'excès. Le maître s'impose à luimême la mesure, en même temps qu'il se prodigue dans une merveilleuse abondance. C'est encore pour apparenter son œuvre avec les chefs-d'œuvre d'harmonie, de mesure, d'étroite perfection que l'antiquité classique nous révèle

et nous transmet. Saint-Saëns sait mettre : un point c'est tout, là précisément où quelques notes de plus seraient une superfétation et une redite inutile. Ne rien dire, ne rien faire d'inutile, c'est chez lui une loi jalousement obéie. Il pourrait s'abandonner à sa dextérité. Mais non, il se limite et se restreint lui-même. Il concentre ses forces, précieuse stratégie, et qui si bien confirme la force. Au maniement de l'orchestre il est discret en même temps que solide et ingénieux. Qu'il connaisse, en toutes ses nuances indéfiniment graduées, la palette de l'orchestre, c'est là son métier; mais en l'alliance, je ne dis pas la confusion des timbres, il a maintes fois des trouvailles surprenantes. Son orchestration ne fait jamais que le bruit qui convient; aussi les violences et les colères n'en sont-elles que mieux expressives et conquérantes, alors que le moment est venu de l'épouvante et de la colère. Enfin Saint-Saëns excelle à se faire une collaboratrice de la nature elle-même. Il n'est pas de bruit, de cri, de chanson, de murmure dont il ne puisse faire de la musique. La musique imi-

tative n'est pas l'idéal suprême de la musique, non plus que la peinture imitative et qui va jusqu'au trompe-l'œil n'est le dernier perfectionnement de la peinture. Il ne s'agit pas en art de tromper nos yeux, non plus que nos oreilles. Mais cette transposition n'est pas négligeable, et la saveur en peut être captivante et très goûtée. Aphrodite se lève sur la mer caressante et ravie, c'est le crépuscule adorable d'un beau soir ; la vague caresse les rivages mais aussi elle soupire, elle déferle dans l'orchestre, et c'est délicieux. Le cygne navigue lentement ; et tout alentour de son glissement silencieux, à peine si le lac tranquille ose le suivre d'un doux frémissement. Le violoncelle le dira ; et c'est d'une vérité qui redit, pour l'embellir encore, la vérité prochaine et coutumière.

L'œuvre de Saint-Saëns est donc faite de raison, d'équilibre, de force n'excluant pas la grâce, de grandeur associée aux plus subtiles délicatesses. La répétition de ce mot très noble s'impose, elle est classique comme pas une autre. Au dessin des lignes principales on

peut aisément la reconnaître, et dans l'école française elle se dresse, non pas isolée, mais très haute, quelle que soit la place où l'on s'arrête pour le mesurer et pour l'interroger.

A travers à peu près trois siècles d'histoire que la musique moderne remplit de ses labeurs et de sa renommée, la France s'affirme souvent une bonne ouvrière. Et pourtant elle ne saurait jamais revendiquer une triomphale suprématie. Elle fait beaucoup, elle fait bien ; d'autres, par delà ses frontières, font mieux encore. Et que de fois elle appelle à l'aide le renfort, la connivence des étrangers ! De Lully à Verdi, même Wagner, nous avons souhaité, accepté l'invasion de l'Italie ou de l'Allemagne. Un maître bien français se révèle dans Rameau ; est-ce dans une main française que le sceptre de la musique va passer? Non! pas encore! Bach, Haëndel, à la même heure, apparaissent debout sur un autre horizon; et l'on ne saurait espérer que Rameau les dépossède de leur formidable souveraineté. Mozart prime de loin notre Monsigny, notre Méhul, à peu près ses contemporains. Nous inventons, avec

Auber et Scribe, l'opéra historique ; mais le Prussien Meyerbeer prime le Parisien Halévy. Berlioz découvre des terres nouvelles, mais Wagner surgit; et il n'est pas homme à partager avec un autre son écrasante tyrannie. Ainsi toujours, ainsi hier encore ; non pas aujourd'hui. Que la mort ait fait place autour de lui, qu'il ne soit pas redevable qu'à luimême de cette suprématie, il est possible ; mais à l'heure que nous vivons, à l'instant où j'écris cette page dernière, enfin, pour la première fois, à travers tant de jours, au royaume de la musique, un Français hérite de la royauté. Il règne, il gouverne, il domine, et tout lui fait cortège, que ce soit dans une libre obéissance ou dans un prestige inconsciemment accepté et subi, Saint-Saëns est roi. Vive la France !

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