‹ Saint-SaturninChapitre 12 sur 16 · LETTRE DU LIEUTENANT DE SINNIS · texte numérisé non relu

LETTRE DU LIEUTENANT DE SINNIS

Mere chére,

Je ne doute pas que les journaux ne vous atent servi un gros plat de fausses nouvelles, dou lon avait dailleurs eu soin de retirer les quelques grains de vrai poivre qui méritaient une grimace. Le pire de ce quon n'a pas dit, Cest que mon camarade Levertel a été capturé sans avoir eu le temps, a ce quil semble, de se briler la cervelle. Mais ne vous tourmentez pas pour moi. Nous sommes si bien gardés que nous aurons toujours le temps de prendre nos mesures, de sorte que vous pouvez dormir sur vos deux oreilles.

Mais a vous dire la vérité — quwil est un peu fou de confier a cette lettre, mais je suis trop picoté par Venvie de vous lapprendre — ou plutét pour vous ia faire entrevoir sous un voile que vous n’aurez pas trop de peine a déchirer, je vous avouerai qu'un ami qui mest trés cher et pour lequel vous montrez de la tendresse, a couru, dans ce calme secteur, un bien

autre danger que celui des fusils marocains ; ni plus ni moins que la menace du conseil de guerre !

Vous savez qu'on me refuse toujours un toubib, parce que ces messieurs ne se dérangent par pour moins de quatre cents hommes et que mon deétachement nest que de la moitié. Et sans toubib, pas de médicaments non plus. Mais tant mieux pour ma gloire! Car avec les deux valises pleines d’amipoules, de flacons et de pilules que j'ai razziées, comme vous savez, dans les magasins militaires, j'ai fait de telles merveilles — malgré quelques innocentes confusions de sérums et quelques aiguilles cassées dans le cuir de mes goumiers — que ma réputation s'est répandue par-dela les montagnes. Et voila qwil y a trots jours, deux cavaliers se présentent au camp sur des chevaux, un alezan et un notr... des chevaux !... des chevaux }... tels qu’on ne peut plus étre tout a fait malheureux quand une seule fois dans sa vie on les a entendus hennir, Et en croupe de lun deux, un amour de bambin, soigné, dodu, grave comme un pape. Je donne audience : salamalecs, compliments, thé. On miexhibe une indéchiffrable lettre, dont heureusement on me commente le contenu. C’est mon voisin den face, Mohammed-ben-Aziz-ben-Mohammed, terreur des postes isolés, qui me supplie de venir sauver son fils ainé, atteint, comme je crois le deviner, de la peste : il m’envoie en otage son second fils et en présent un plat damasquiné. Vous pensez bien que je n’allais pas manquer cette chance éblouissante. Aussit6t je refuse olage et présent, déclarant que la parole d’un chef arabe est la seule sécurité dont je me soucie et que, si mon faible savoir peut étre bon a quelque chose, je ne veux d’autre récompense que la joie dun ami. Cette phrase fut dite avec une noble aisance; le ton, le geste, tout vint a point.

Rien, notez-le, ne me certifiait que lVaimable enfant fit autre chose qu'un fils de simple esclave, et fajoute, pour ne pas sembler trop sublime, que le plat m’avait paru bien clinquant.

L’homme dont je vous parlais tout a Vheure et que vous aimez bien et que jaime aussi, donna ses ordres, régla toutes choses, puis sauta sur son bon cheval. Je ne veux pas déflorer, en vous Vabrégeant, le récit qwil me fit de son équipée, de sa réception dans la casbah, de la mise en scéne dont il entoura son role de guérisseur — et le plus étonnani, cest que le jeune homme en effet semble guérir. Ce sera pour une longue lettre, quand jaura le temps. Sachez seulement que tout fut merveilleux, jusquwau petit pincement qu’on resseni tout le long de ses nerfs, lorsqwon s’aventure ainsi tout seul, a la merci de son bon génie.

Mais que votre sang cette fois se glace : il n’était pas rentré ‘depuis vingt minutes que s'améne une tournée d’inspection, général en téte! Figuréz-vous ce qwune demi-heure plus tot, le scandale aurait été. Jen fais des insomnies pendant lesquelles je plaide cette cause désespérée avec des arguments qui ne pourraient que m/accabler. Et cependant, pour la sécurité de ce coin de montagnes, notre ami peut estimer quwil a fait de meilleur ouvrage qué tous nos brevetés d@Ecole de guerre avec leurs théories et leur routine, Et depuis son retour, il faut voir jusqu’ow son prestige est monté. Ses hommes ne s’étonneraient pas de le voir donner des ordres au soleil. Or, vous savez que ce fat ne peut trouver de plaisir a vivre que dans un réle de demi-dieu.

Malheureusement je ne puis répondre des bétises qui seront faites sur ma droite ow ma gauche. Si nous avons de vrais ennuis, Cest de la qwils vien-

dront. En attendant, nous sommes sur les dents. Vous aurez le plus tét possible une autre lettre. Je vous embrasse tendrement.

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