‹ Saint-SaturninChapitre 11 sur 16 · SAIN ED! SAT U RN EW · texte numérisé non relu

SAIN ED! SAT U RN EW

ne peut encore étre obtenu’ et risque d’arriver trop tard. Dans quels détails il faut entrer et qu’on a de peine, devant un campagnard qui raisonne avec bon sens, 4 soutenir ces faux airs de grand seigneur pour qui les extravagances ne comptent pas!

« Et si nous parvenons péniblement, dit Foulque, a gagner deux mois ou deux mois et demi, qu/arrivera-t-il ensuite? »

Qui peut savoir ot l’on en sera dans deux mois?

-Quelque événement peut se produire... Est-ce pour

vendre plus cher son consentement que le compére affecte d’avoir l'imagination si paresseuse? Oui, bien des choses peuvent arriver, que diable! Mettons : un changement de caprice dans un esprit qui a perdu toute boussole. Un changement de caprice, M. Foulque ! ‘

L’entrepreneur hoche la téte sans dire oui ni non. Lui non plus ne peut pas tout expliquer; et sil faut absolument que des folies soient commises, il ne dit pas combien il serait marri que ce fait par un concurrent installé dans son fief de Saint-Saturnin... Pour n’avoir pas a prendre une’ décision séance tenante, il proteste de sa bonne volonté, regarde sa montre et Sapercoit qu'il se fait tard. Trouver un joint ne sera

~pas facile, mais 1] va chercher, réfléchir.

De son cété, dans le soir tombant, Nicolas reste a remuer des réflexions qui tournent sur place. Ces fauteuils sont 4 lui; cette table, achetée on ne sait plus ot ni quand, un cadeau peut-étre, ridicule en tout cas sur ses pieds Henri II, elle est 4 lui; méme ces stupides rideaux dont il n’a seulement jamais bien

regardé l’étoffe, il faudrait une révolution pour menacer les droits sacrés quil a sur eux. Mais le brave parquet, commandé dans ses vieux jours par l’arriéregrand-mére 4 lintention des générations qui viendraient, ce morceau d’une maison qui depuis vingt ans lui est destinée, halte-la4! Les semelles de ses chaussures, oui; mais entre leurs clous et les lames de chéne, il passe une auguste frontiére. Pourtant quoi? Mes chaussures pourraient étre aux pieds de nimporte quel acheteur. Et mon pied, aprés tout, est-il 4 moi? Il n’est méme pas mon ceuvre et je pourrais vivre sans lui. Et cette piéce de deux francs que je tate dans mon gousset, passera dans d’autres poches. Mais les rideaux m’appartiennent (c’est méme le seul point dont on soit sir) et leurs précieuses embrasses, avec leur béte de petite frange.

Soudain, comme si quelqu’un se moquait de lui depuis un quart d’heure, sa propre sophistique le jette dans |’exaspération

« Moi qui nai jamais rien demandé, aucune faveur! Moi qui n’en voulais pas de leur Saint- Saturnin! »

Il va et vient, bougonne :

« Ah! j'ai bien conduit mon affaire! Toléré par grace dans une place d’ot l’on peut me chasser du jour au lendemain. Méme pas besoin de me donner mes huit jours. Non, simplement : « Qu’est-ce que tu fais ici? Va-t’'en! » Tout juste si j’aurais le droit d’emmener mes machines et mes bétes. « Pouvez-vous faire la preuve que cette vache-la.... Douteux, douteux... Une preuve écrite... » Imbécile, et creme de couillon, et téte a claques! »

Tant pis sil pérore 4 haute voix comme un lunatique, Au contraire, plat 4 Dieu qu'il y edt quelqu'un, l’oreille collée 4 la porte!

« Car on ne va tout de méme pas croire que je suis ici par plaisir, ni chair ni poisson, 4 m’échiner comme un manceuvre, et tout de méme condamné a leur décorum de messieurs qui soutiennent lordre établi. Et pourquoi cette saleté de vie, quand a vingt-cing ans jfétais d’attaque pour commencer n’importe ot quelque chose de neuf, avec des lascars a mon gotit, au lieu de ces empaillés que je commande ici, et du travail 4 m’en casser les bras, car jaime étre apre avec la terre, et de la noce, cazzo di Christo! 4 foutre dans les airs tout le vénérable bazar !... Mais ils ont fait donner leur arsenal d’arguments touchants : « Sans toi, mon enfant, que veux-tu « que devienne Saint-Saturnin? Ne nous cause pas « cette grande peine. Ce n’est pas une terre ol nous « soyons campés comme des bohémiens. Les sacrifices « qu’on y fait depuis trois générations n’ont de sens « que si l’ceuvre est continuée... » Et patati et patata. Et moi je céde, je me résigne, jégale Ja docilité du beeuf, je surpasse la patience de l’ane. Et quand j’ai quarante-deux ans : « Non, mon ami, il y a mal- « donne. » Pardon, pardon! ce n’est pas de jeu. Je n'ai plus, moi, ma souplesse, et je suis empétré de deux enfants et je ne peux plus perdre dix ans a défricher un bled... On ne compte pas que je vais me trainer 4 genoux, n’est-ce pas? C’est bien assez humiliant d’étre jeté a hue et a dia par des lubies séniles, de rester sur le qui-vive comme les valets d’un vieux pape : « Qu’est-ce qu'il rumine, notre Saint Pere? « Qu’est-ce qu'il a dit? Est-ce un mot? Est-ce un rot? » Le moins plat, ce serait encore une bonne guerre ouverte. Seulement vous allez voir venir mon Louis avec son calme qui ne lui codte pas grandchose :« Hé la! Hé 1a! Pas de panique! La situation n’est pas si compromise. »Mais quand on ne ferait

ai

que me rendre inhabitable cette maison qui est déja trop vaste, qui frise déja l’insolence! Ses airs avaient du moins l’4ge pour excuse, et les habitudes d’autrefois, et la bonne vieille patine. Mais s'il faut la voir déguisée en chateau de nouveau riche, alors qu'elle aille au diable avec la fameuse ceuvre des trois générations. Et mieux vaudrait y mettre le feu tout de suite, pour qu’on n’en parle plus. Et je planterai des espaliers le long de ce qui restera de murs. »

La porte de la chambre ‘s’entrouvre comme sous la poussée d’un chien. Un petit chuchotement s’éléve puis s’arréte. Dans l’obscurité qui est tombée, Nicolas ne bouge pas. Mais les usages de la maison ne vont pas changer parce qu'il est en veine d’éloquence. La lumiére sallume; et selon le droit qu’ils en ont a cette heure, les enfants se précipitent, Lise et Jacquou suivis du petit ‘Willy, tous trois en pyjamas de grosse laine, lavés et peignés pour le diner.

« Tu te cachais pour nous faire peur, dit Jacquou qui n’aime pas le noir.

— Et pour ne pas nous raconter d’histoire », dit Lise.

Nicolas fait la sourde oreille :

« C’est bien; prenez un livre et tenez-vous tranquilles. »

Mais les enfants aussi ont leur tactique. Ils se sont installés sur le divan :

« Qu’est-ce que tu nous raconteras? »

D/habitude s’engage un conflit de ruse. Nicolas s'efforcant de glisser, dans ce qu'il prétend un conte de fées, quelque €pisode d’histoire de France ou quelque legon de choses, et les petits protestant avec véhémence dés qu’ils flairent une odeur de sall d'études.

206 SAINT-SATU RNIN,

« Une histoire de Saint-Saturnin !

— Mais vous les savez toutes par ‘coeur, et vous devenez trop grands.

— Willy ne les sait pas, dit Lise, et il est encore tellement béte! »

Le calomnié reste impassible ;. il est fait 4 l’injustice et discerne fort bien d’ailleurs ce qu’elle comporte pour cette fois d’avantages.

« Et, puisque tante Reine va venir le reprendre |... Il ne sait méme pas l’histoire de la grenouille Crag. »

Chaque lieu remarquable ou bizarre, arbre creux, trou noir, écluse, garenne, a sa légende, inventée au cours d’une maladie qu’ont faite les enfants, et constamment embellie depuis lors. Nicolas finit par céder :

« — Crag avait sa maison dans le petit bassin qui « est au-dessus du potager, juste au ras de leau, 1a « ol il manque une brique... »

Lise l’interrompt :

« C’était avant ou aprés que l’escargot sest sacrifié pour boucher la conduite ?

— Cétait avant. « Crag était tellement orgueil- « leuse qu’elle ne permettait pas aux autres gre- « nouilles d’ouvrir la bouche en sa présence... »

Et V’histoire se poursuit jusqu’au dénouement prévu, quand la présomptueuse, grimpée au sommet d'un chéne, veut par ses coassements réduire le tonnerre au silence et périt, brilée par la foudre.

« Nous lui avons montré le chéne foudroyé », dit Jacquou.

Mais, par son apathie, Willy décoit l’attente des deux autres. Lise essaie de sauver la face :

« Qu’est-ce que tu veux? Il ne connait pas comme nous tous les endroits. »

Et sans chercher a s’attarder comme elle fait d’habitude, elle entraine les deux garcons.

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— Qui, puisque nous pensons 4 elle. »

Un instant s’écoule, puis la petite se risque a une grande audace :

« Dis-lui de s’asseoir sur cette chaise. »

Son pére ne peut s’empécher de rire, et Jacquou léve les épaules devant la mesquine précision qu’a Tlesprit des filles :

« On parle bien 4 Jésus-Christ », dit-il.

Lise ne sait pas encore si elle est outrée qu’on ait ri ou si elle va rire elle-méme.

« D’abord tu n’en sais rien, s’écrie-t-elle. Tu ne sais pas si Papa lui parle, 4 Jésus-Christ... Dis, est-ce que tu lui parles? »

Nicolas répond un peu trop vite :

« Pas souvent. »

Mais il s’apercoit qu'il est sur un chemin périlleux, qui conduit tout droit 4 des drames théologiques avec Miss Barge. Aussi reprend-il aussitét :

« Je préfére parler 4 Maman. »

Et pour mieux motiver sa dérobade : :

« Il y a beaucoup de personnes pour parler a Jésus-Christ, tandis qu’a Maman il n’y a que moi pour lui raconter ce que vous faites. Toutes les Mamans sont malheureuses quand elles ne savent rien de leurs enfants... Et maintenant vite, embrassez-moi et descendons diner. »

LETTRE DE JOURDAINE Mon gargon bien cher,

De nouveau les journaux mentionnent Veffervescence de quelques tribus. Aussitét jai déplié la carte. Les nouvelles, comme toujours, sont d’une exaspérante imprécision, avec des noms de lieux qu’on widentifie qu’avec peine. J'ai pourtant cru comprendre, et ton oncle Nic est dw méme avis, que Vagitation ne sétend pas jusqu’a vos montagnes. Mais elle peut se répandre a la vitesse d’un émissaire au galop; et stirement vous étes alertés.

Dire que je pourrais justifier toutes les pensées qui se sont pressées dans mon caeur, ce serait me donner pour plus romaine que je ne suis. Mais on nest responsable que des sentiments qu’on laisse voir et je ne pense pas m’étre beaucoup trahie, si ce n'est peut-étre aux yeux de la marchande de journaux, qui a pu sétonner de me voir deux jours de suite, a la gare, acheter toutes les feuilles de son étalage, y compris les plus rouges. En lisant les nouvelles a ton grand-péere, jai sauté d’un bond par-dessus toute la colonne ou pouvaient se trouver les dépéches du,

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Maroc : il ne manque jamais de me lancer des pointes sur ta carriére, qwil a toujours blémée; et vraiment, sous le coup de cette nouvelle, je n’aurais pas eu la force de défendre, a la fois contre les autres et contre moi-méme, ma part de responsabilité dans ce choix.

Et pourtant... et pourtant!... Quand je songe aux mauvais jours de Londres, apres ta sortie du lycée, au temps de ma grande peur, a l'époque ot je m’inquiétais (absurdement, je le sais bien, mais mortellement tout de méme) de tes fréquentations, de tes déseuvrements, du vertige qui semblait (aux yeux dune femme que nous dirons pusillanime) te faire tourner la téte... Dans ce temps-la, que mn’aurais-je pas donné pour te savoir loin de cette ville empoisonnée. Et sans doute parce quelle est toujours noyée dans les brouillards de sa Tamise, je ne révais pour tot qualtitude, glaciers, soleil. Bien entendu, ces hauts plateaux étaient mal situés sur la surface du giobe ; mais tu y vivais content et fier, tu y trouvais des tdches rudes, hardies, qui réclament de lénergie et de la souplesse. Et naturellement, tu étais adoré de tous, un peu brusque peut-étre, mais juste, persévérant, maitre de toi, comme doit létre un jeune chef qui devient le maitre des autres... Or, ce réve auquel je n’osais pas croire, Cest pourtant ce que tu as rendu réel en suivant le chemin qu’on me reproche. Hier encore, tout cela semblatt si beau, et peut-étre en cet instant méme cela Vestal toujours; la. fumée continue ad monter paisiblement au-dessus de ton gourbi, comme dans la petite photographie, et le mal n’existe que dans ces journadux qui confondent les noms arabes.

J'ai malheureusement a Vavouer un ennut, précis celui-la. La petite somme destinée aux malades de

SAINT-SATURNIN 211 ton détachement, aux secours et aux récompenses, il ne me sera pas possible de te Venvoyer ce mois-ci, ni peut-étre le prochain non plus. Sil te reste quelque chose, réserve-le pour les cas tout a fait urgents, car au train dont la situation s’aggrave, on ne sait a quoi nous pouvons étre obligés de faire face.

Ce nommé Cibar que ton grand-pére était d’abord allé voir en grand secret, il le regoit maintenant ouvertement. Hier on est venu me dire que l'homme était la. J'ai voulu traverser la piéce pour apercevoir au moins sa figure, mais ils avaient tourné la clef. Qwest-ce quils complotent 2? On dit que de tous cotés Cibar loue les locaux les mieux situés. Les commergants sinquiétent, craignant on ne sait quelle concurrence déloyale, et les gens bien pensants Saffolent encore davantage, car ils refusent de croire que ce branle-bas ne cache pas de noirs desseins politiques. Les voila contraints de se cotiser, d’extraire leurs bons écus de leurs bas de laine, pour mener une campagne de presse et prouver au pays quils ne se laisseront pas intimider. Tu comprends quwils ne nous le pardonneront pas de sitét. Ton oncle Nic tient bravement téte a ces grondements. Pour afficher une conscience qui ne craint pas le grand jour, il sest montré dans quelques assemblées ; mais en général il reste terré, si taciturne qu’on ne reconnait plus sa facile humeur d’autrefois.

Les hommes de loi ne savent que faire. Les baux pris par Cibar le sont au nom d’une société légalement constituée. Nul moyen de démontrer que les fonds viennent dici, et certainement les précautions sont prises pour que Jes versements n’aient pas laissé de trace. Maitre Ramelle recueille avec zéle les preuves de petites extravagances qui valent a peine un sourire et sur lesquelles on est presque honteux de

le voir se jeter ; mais son , dossier est encore mince EE, se méfie, sachant bien que Vadversaire ne ui ie grdce d’aucune chicane.

Et cependant Vagitation de ton grand- -pere va croissant : ordres, contrordres, changements continuels de : menus, d’heures\de sortie. Les médecins prescrivent

des calmants, mais ils ne cachent pas que ceite fébrilité ne fera quempirer. De sorte que nous nous — enfongons un peu plus chaque jour. —

Hier Nic avait dit 4 sa sceur :

« Je n’aurais jamais cru que je pourrais~tant me réjouir de l’arrivée de Reine. Tu vas voir qu'il ne restera rien du petit peu de maturité qu’elle.a pris quand elle était inquiéte pour son garcon. On se croira pour vingt-quatre heures dans l’innocence du paradis terrestre. “Quel rafraichissement! »

Aujourd’hui c’est Jourdaine qui traverse la laiterie, pour le seul plaisir de dire 4 Nicolas qui vérifie son écrémeuse :

« Demain c’est jour de vacances. D’un matin jusqu’au suivant, il faudra tacher d’oublier Saint-Saturnin. Et comme ce ne sera pas facile, entraine-toi dés maintenant. Que ¢a sent bon dans ta laiterie!

— On tachera, dit-il, de ne mentionner que des choses agréables. Par bonheur elle ne songera qu’aux enfants, a leur linge, 4 leurs rhumes, de sorte que nous ne serons par forcés de parler beaucoup... Hein, que mes machines sont bien astiquées!... Dire qu’elle n’a pas un cheveu blanc, cette folle! »

Jourdaine circule parmi les brocs d’étain et les seaux brillants

« Pas si folle que tu dis. La part de Louis, la part

des enfants, tout est réglé dans son cceur, tout y a ;

été réglé une fois pour toutes. Et tu as ta petite niche, et moi la mienne. Jamais on ne gagne beaucoup de terrain, mais jamais on n’en perd non plus. C'est merveilleusement reposant. J’espére que le fromage a la créme sera juste comme elle a décidé qu'elle l’aimait. ||

— Et pourvu quil fasse une vraie journée de printemps! Car nous oublions de nous en apercevoir que c'est le printemps. »

Ni le soleil n’a manqué, ni dans les haies le ruissellement des anémones blanches, ni les cris joyeux des enfants, leurs bouquets et leur bavardage. Mais dés que, sortant de la maison, Reine voit les grandes perches, liées en échafaudage autour d’un angle de Vaile, et les monceaux de terre que des ouvriers rejettent d’une tranchée, elle en est tellement outrée qu'il faut entrer dans des explications, qui en entrainent d’autres. Et c’en est aussitét fait des résolutions heureuses. De quel ceil distrait lisait-elle donc les lettres, cette petite Reine, pour étre ainsi bouleversée de ce qu’elle découvre? Il est vrai que, n’ouvrant jamais un livre, elle a peu de familiarité avec -les mots écrits; elle ne comprend que ce quelle voit.

Justement William Colombe débouche. par la porte d’entrée. Reine, encore toute 4 son indignation, force Jourdaine a battre en retraite :

« Je t’en supplie... Je ne saurais pas que lui dire... Qu’il est changé! Mon Dieu, qu'il est changé! »

Un buisson les dissimule tant bien que mal. —

« Comme il s’est voité! Mais si, Jourdaine, ou bien c'est que tu ne veux pas voir. Comme il traine ses jambes ! »

Le vieillard n’avance que lentement, posant avec crainte ses pas maladroits, cherchant appui sur sa

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canne. Devant une petite levée de gravier, un de ses pieds se souléve, hésite, se repose. Va-t-il renoncer ?

« Bon, murmure Jourdaine, voila qu'il passe quand méme! »

Reine dit avec humeur :

« Sil pouvait avoir une bonne attaque de goutte, au moins il se tiendrait tranquille.

— Mais il n’a jamais eu la goutte...

— Ou n’importe quoi d’autre. Mieux vaut, n’est-ce

pas, dire simplement les choses comme on les pense. »

Jourdaine ne répond pas, puis n’y tenant plus :

« I] va sen prendre une fois de plus aux terrassiers, parce yu'ils ne sont que trois, quand il en a réclamé dix. Je ne peux pas laisser ces malheureux se débrouiller tout seuls. »

Reine souhaiterait n’avoir pas quitté Paris. Mais quelque chose de l’amazone s’éveille en elle quand la lutte est engagée. Une certaine violence ne l’épouvante pas. Lors d’une corrida sanglante, elle ne s’est pas évanouie, comme l’avait annoncé Louis; elle a méme voulu voir celle du lendemain. Elle se sait capable de plus de riposte que cette pauvre Jourdaine perclue de respect. Aussi s’avance-t-elle la premiére

« Mon Pére, dit-elle hardiment, vous mettez Saint- Saturnin dans un bel état! Faites vite rejeter cette terre au fond de ces trous. »

Contrairement a son attente, le vieillard sourit avec galanterie :

« Je mets la maison, ma fille, en état de vous recevoir enfin comme il vous est dd.

— Mais elle contient déja trop de chambres! »

Un regard narquois la toise de la téte aux pieds :

« Trop peut-étre pour la vie qu’on y menait autrefois... Mais pourquoi toujours regarder vers le passé ?... Laissez-moi faire.

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— Enfin vous n’allez pas toucher aux murs!

— Laissez donc, laissez! Donnez moi votre charmant bras. »

Elle obéit. Puisqu’il fallait faire diversion, c’est bien : le vieillard s’éloigne du chantier. Mais cette insistante courtoisie le met mal a J’aise. I] poursuit :

« Vous inviterez toutes vos amies.

— Je n’en ai pas, murmure-t-elle en activant la marche vers le perron.

— Dommage, dommage! »

Elle voudrait surtout retirer son bras, mais il s’y appuie comme s/il allait perdre l’équilibre :

« Ce n’est qu’un commencement. Je veux qu’avant un mois... Mais mon architecte est une limace rouge quil faudrait écraser d’un coup de talon. On croit toujours que ces rouquins.. Parce que Francois I* était roux... la belle affaire!... Des chiffes... « Souvent femme varie »... A son égard! »

Il marmonne quelque chose qu'elle ne comprend pas, puis confidentiellement

« Je veux qu’il y ait chez moi de la place pour vingt jeunes femmes. »

Cette fois elle se dégage. Elle garde, devant toute ambiguité, des effarouchements de petite vierge et perd tout son aplomb. S’il pouvait tomber sur le perron, le vieux galantin !

« Aidez-moi 4& monter les marches, dit son beau-

pere.

— Il faut encore que j’aille m’occuper des petits »,

balbutie-t-elle.

Et sit6t que Jourdaine a pris sa place, elle part en courant.

Pourvu que le vieillard ne s’avise pas de retourner auprés des ouvriers, sans doute déja retombés dans un de ces nombreux casse-croite auxquels Nicolas les

encourage par des libéralités de cidre! Avec empressement Jourdaine l’aide 4 monter les quelques marches... Mais l’esprit de William Colombe régne sur plus d’un royaume. Il contemple d’autres horizons que ces murs et Ges arbres ot s’arréte la courte vue des oiselles! Il y a d'autres printemps que celui qu’on lui sophistique sous ses fenétres avec quatre azalées et quelques douzaines. de tulipes!

Sur la derniére marche il reste arrété, tout a fait indifférent aux efforts que fait sa fille pour aller plus loin :

« Tu m’enverras cet aprés-midi le jardinier, dit-il. Mais qu’il vienne sans faute! C’est trés important. »

On avait décidé que Nicolas profiterait de l'occasion et que, pour ne pas sembler accepter le réle d’un fils en disgrace, il déjeunerait avec les deux femmes chez son pére. I] hésite au dernier moment. La journée, mal commencée, s’annonce encore plus maussade que les autres. Devant la porte du salon, il ferait demitour sil ne voyait Reine, de son cété, ne chercher qu’un prétexte pour en faire autant.

A la vue de son fils qui s’approche, William léve des yeux surpris. Il tend le bout de ses doigts et marmonne :

« Bonjour, bonjour. »

Mais quand Nicolas prend un siége 4 la fagon d’un homme qui n’a pas l’intention de s’en aller, que méme il affecte de s’entretenir gaiement avec Reine, le vieillard ne maitrise plus son inquiétude et sa voix devient soudain suppliante :

« Je ten prie! »

Comme tous les yeux se tournent dans sa direction, il répéte :

« Je ten prie!... Non, mon garcon, non! »

gus SAINT-SATURNIN

Son accent est celui d’un malade qui craint de souffrir et qui tache, par ses plaintes, d’obtenir quon ne le touche pas. Mais personne n’a l’air de comprendre. Alors il ajoute presque timidement :

« Va-t’en, je t'en prie! Va-t’en diici. »

Ne saisissant encore qu’a demi, son fils demande :

« Tu veux que je m’en aille?

— Mais oui, laisse-moi. »

Le sang monte au visage de Nicolas qui riposte

« Autrement dit, tu préferes que je ne paraisse plus dans ta maison? »

Le vieillard gémit :

« Ne discute pas. Va-t'en! »

Les femmes n’ont pas le temps d’intervenir que déja, debout, leur frére a répondu

« Trés bien, trés bien. Tu n’auras pas besoin de le redire. »

Et il sort de la piéce, encore assez maitre de lui pour ne pas lancer la porte du salon avec trop d’insolence; mais on entend celle du vestibule claquer a toute volée.

Reine indignée proteste :

« Vous n’avez pas le droit! Rappelez-le! »

Mais devant le visage buté du vieillard et sur un signe découragé de Jourdaine, elle se tait. Puisque ceux qui devraient résister fléchissent sous la volonté d'un méchant fou, que cette famille se défasse et s’en aille en charpie! Et qu’ailleurs on recommence autre chose. Aprés tout leur Saint-Saturnin |...

Les deux vieux’ griffons, crottés et trempés par la poursuite d’un lapin dans V’herbe mouillée, se sont réfugiés sous la table de la salle 4 manger. Leur odeur est si forte que Reine est sur le point de poser Sa serviette. Quelle horreur que ces vieilles bétes! Pourquoi ne leur fait-on pas la charité d’un coup de

ay

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fusil? Par bonheur William Colombe ne tarde pas a se lever et, repoussant d’un mot sans grace l’offre qu’on fait de l’accompagner, il se dirige vers le jardin. Reine aussit6t ne songe qu’a fuir :

«-Il peut revenir. Je ten prie, sauvons-nous dans ta chambre! »

Et quand elles sont au second étage, derri¢re la porte fermée, c6te 4 céte sur-un.divan :

« Comment trouves-tu la force de supporter chaque jour une vie pareille?

— La force, la force! murmure Jourdaine. Quand on se borne a supporter, par bonheur il n’y a pas besoin de force. »

Reine, agacée, lui secoue le bras :

« Je ten conjure, pour un moment, renonce aux phrases sublimes! »

Elle craint de s’étre attiré des foudres, mais on dirait que cette simple chiquenaude a suffi pour faire tomber les derniers chiffons d’orgueil ot Jourdaine croyait encore se draper, car la voila qui ne proteste pas, qui ne sourit méme pas et qui poursuit docilement, comme on le lui ordonne :

« Chaque jour mon rdéle devient plus difficile. C’est moi qui le leve, qui l’habille, qui le couche. II n’ose pas m/’infliger les mémes brimades qu’a Babet ou a Jenny. Si j’essayais de me faire aider par elles, toutes les deux s’en iraient. Je tremble tout le temps qu’elles ne partent. Mais mon autorité suse. I espeére que je me lasserai. Tu vois qu'il a congédié Nicolas. Avant quelques semaines, c’est moi qui serai pri¢e de quitter Saint-Saturnin.

— Il a pour toi beaucoup plus de tendresse que pour notre pauvre Nic. |

— Oui, mais’ tous ses vieux griefs contre Nic pésent peut-étre moins lourd que ceux qu'il a main-—

tenant contre moi : je suis celle qui a chassé Ninette, celle qui, depuis lors. ne laisse entrer dans la maison que des bégueules..

— Et si tu le prenais“au mot? Si tu t’en allais?... Enfin, oui, Jourdaine, n’aie pas l’air si terrifié... Si tu le laissais quelque temps se dépétrer tout seul, pour qu'il constate 4 quel point tu lui es nécessaire ?

— Mais, malheureuse, avant que je sois revenue, une autre Ninette ou un Cibar auraient mis la main sur lui. Hs le feraient garder par des gens 4 eux. Tu te rappelles histoire du vieux M. de Saint-Euloge que son neveu tenait séquestré dans une cave, On le battait pour le forcer de dire qu'il ne voulait pas voir ses enfants; on lui faisait boire de l’eau salée, sil ne déclarait-pas aux magistrats qu’il était parfaitement heureux! »

Reine ne lache pas prise :

« Cette vie est intolérable. Je t’emméne avec moi demain matin.

— En huit jours, il tomberait dans un état sordide.

— Tu feras la navette entre Londres. et Saint- Saturnin.

— Je ne peux pas.

— Ton mari, lui aussi, a besoin de ta présence.

— Mais, s’écrie Jourdaine, je ne peux pas! Je ne peux pas! »

Et soudain sa détresse éclate :

« A la fin, tais-toi, pour amour de Dieu! Faire la navette, avec quel argent? Nic m’a prété 500 francs l’autre semaine, mais quand pourrai-je les lui rendre? “Lui aussi, du jour au lendemain, peut se trouver dans une situation difficile. Je ne fais que parler de mon pére, j'ai l’air de ne penser qu’a lui. Mais, en réalité, pourquoi est-ce que je me cramponne ici?

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SAINT-SATURNIN a3

Pourquoi est-ce que j’espionne, et que je mens, et que jaccepte les rebuffades? »

Reine est si stupéfaite qu’elle demande :

« Mais comment se peut-il?

— Oh! je vois ce que tu penses! Ses dettes. ses maitresses. Eh bien, non! [1 n’aime pas l'économie, je V'accorde. Mais qui est-ce qui nous poussait 4 mener toujours trop grand train? Qui ne cessait de nous répéter : « Vous avez, ot vous étes, a défendre le « prestige de notre pays et par conséquent a’ faire « bien les choses. » Et brusquement tout change. C’est cette brusquerie qui nous perd. Pour moi-méme, je m’en moque; tout m’est égal. Mais a l’égard de mon mari, je suis un associé qui manque de parole, qui l’entraine dans une situation aventureuse et tout a coup le laisse en plan. Alors je dois faire mon possible pour l’aider 4 sortir de 1a. Et le seul service que je puisse lui rendre, c'est de rester ici, perchée comme une harpie, 4 défendre un petit tas d’argent qu’on veut nous prendre. »

Elle s’essuie les yeux, dépitée d’étre tombée dans de tels aveux.

« Tu ne défends pas l’argent, mais autre chose, riposte Reine qui n’aime pas les amertumes inutiles.

— Presque tout le monde défend son argent pour « autre chose ». Ce n’est pas une excuse. Et cela ne change rien au fait qu’on a cru tenir un réle, qu’on s'est fait quelques petites idées sur ses qualités, sur son importance; et soudain l’on constate que tout cela se ramenait 4 un compte en banque. Voila quelle était ma seule raison d’étre! Et voila ce qu'il He est dur de découvrir, dur, dur! » S

Mais 4 la fin, c’en est trop pour Reine. Elle s’écrie :

« Tu parles comme une petite fille qui mérite d’étre fouettée! » ef

222 S AINE DE = SAU RAN a

Elle est en colére et ses yeux brillent :

« Fouettée, fouettée! Toi qu'ils admirent, toi qu/ils respectent ! Mais alors qu’est-ce qu'il faudra dire de moi? A quoi est-ce que je suis bonne? A rien! a rien! Tout juste a faire encore un peu l’importante avec Willy. Marianne me pousse des colles auxquelles je me sais que répondre. Laurette a la téte pleine de choses qu'elle ne dit pas. J’ignore si j’étais aveugle ou si tout s’est démoli pendant que j’étais au loin. Louis s‘irrite pour des vétilles. La vérité, c'est qu'il était plus heureux sans moi... Je sais ce que tu vas dire. I] se peut bien qu'il m’aime encore comme avant, mais il aime davantage ses nuits en chemin de fer! »

Jourdaine lui prend les mains, proteste, tache de la faire taire. Si, la aussi, le découragement commence, alors c’est que tout chancelle et qu’on va vers la catastrophe... Reine poursuit

« Les pauvres moments de loisir qu'il s’accordait de temps en temps, maintenant je vois bien quiils lui sont a charge. Je n’ose méme plus souhaiter que le tourbillon le lache. Pour nous autres, une telle agitation serait l’enfer, mais c’est encore 1a qu'il trouve le plus de paix. Pendant que j’étais partie, il faisait venir, durant toutes ses heures libres, un vieux bonhomme de secrétaire avec lequel il travaillait. Il a cessé depuis que je suis rentrée. Un sacrifice de plus qu'il fait pour moi, mais qui lui cofite, oui, qui lui coute... Dés que le mouvement s/arréte, il se met a remuer des idées noires. I] dit tout a coup : « La « moitié des affaires dont je m’occupe, c’est Pére qui « me les a passées. Il le regrette. Il voudrait les « ravoir. Je suis couvert de ses dépouilles, comme « si je l’avais assassiné au fond d’un bois. » Ou bien il dit : « Tu vois comme la plus belle intelligence

ay ae ne? ( oe od es f SAINT-SATURNIN

« peut s’en aller vite. I] faut que.je me hate. Je n’ai « plus tant d’années. » Les plus mauvais moments, C'est toujours quand il-revient de Saint-Saturnin. Ah! quand sortirons-nous de ces miséres! »

Jourdaine fait un dernier effort pour arréter la menace qui point déja sur les lévres de sa bellesoeur : :

« Si, nous restons, dit-elle; unis comme par le passé, si personne ne se décourage... »

Mais Reine détourne la téte. Elle regarde le tapis. Elle murmure :

« Ma chérie... c'est difficile 4 dire... J’ai l’air lache... Il voudrait vous aider davantage... Tout l’argent nécessaire il l’enverra, et sil avait pu deviner ta situation... Mais il ne peut pas venir lui-méme beaucoup plus souvent... Pour son bien, je devrais tacher quil ne vienne pas du tout... Je suis honteuse de parler ainsi, mais parler autrement serait mentir... Je me sais comment te demander pardon... Mais enfin, tu comprends, n’est-ce pas? Tu comprends? »

Jourdaine ne répond pas. Que répondre? Quel espoir d’empécher une fuite dont l’aveu est fait, dont la honte est bue? Mais il ne faudrait tout de méme pas que Reine crit partir dans un concert de cris joyeux et de mouchoirs agités. Jourdaine cherche quelle fléche lui décocher et finit par dire : ~« Nicolas, qui a toujours des théories, prétend que faire monter et grandir une famille c’est le réle des hommes, mais que ce sont les femmes qui la maintiennent... Les femmes, oui; mais une femme. toute seule... quand tout s’écroule... »

Reine bat des cils. Elle enléve humblement des brins de plume qui s’échappent a travers la tapisserie d’un coussin. Elle balbutie des justifications qu’on accepte sans les discuter.-

« Sans doute, ma petite Reine... C’est toi qui es juge... »

Reine voudrait au moins consacrer au vieillard toutes les minutes de cet aprés-midi perdu. Est-ce que vraiment le pauvre homme est si redoutable? Est-ce qu'il n’y,,a pas d’autres soucis que ceux dont ici l'on veut faire un drame ?

Quand elles descendent, le silence de la maison les étonne. Personne au salon et l’office est vide. Elles sortent : personne non plus dans le chantier. Mais de l'autre cété de la terrasse, la ot commence Jallée de Blanches-Portes, elles apercoivent les trois ouvriers, que la cuisiniére a rejoints, et qui semblent observer

quelque chose dans l’allée. Un peu plus loin, un autre —

groupe : le jardinier, Mlle Cheu, Babet, qui regardent dans la méme direction. C’est vers eux que Jourdaine presse le pas. On chuchote 4 son approche, mais personne ne vient a sa rencontre.

« Qu’est-ce qu’il se passe? »

On ne se hate pas de répondre. Pourtant, sur un geste que fait Jenny vers l’avenue, Jourdaine remarque un bruit régulier :

« Qu’est-ce qu’on scie? »

Le jardinier finit par bougonner

« On scie les arbres de l’avenue et M. Nicolas nous a dit de laisser faire !

— On scie les arbres |...

— Mais, moi, je ne touche pas le manche d’un outil, quoi qu'il arrive !

— Vous avez dit... couper... Mais pourquoi? pour- . quoi?

— Couper, madame, a soixante centimétres du sol, pour qu'il puisse s’asseoir juste A cet endroit.

— On a proposé de lui porter un banc, dit Jenny,

mais c'est la souche qu'il lui faut, pas autre chose. »

Reine et Jourdaine restent sur place, comme on hésite 4 courir vers le lieu ou vient de se produire un accident. Et tout le monde écoute le bruit de la scie, un peu rauque et mou dans le bois vert.

« Mais M. Nicolas n’a rien essayé?

= Jai prétendu, reprend. le jardinier, que je n’avais pas de scie assez forte et je me-Suis précipité pour lavertir. Il a répondu : « Je ne puis rien empécher. « Allez-y. » Alors on n’a plus le droit non plus d’empécher les crimes et les incendies !

— Ov est M. Nicolas? >

— Je nen sais rien. M’est avis quil est parti le plus loin possible, sur le plateau. Il n’est sans doute pas gourmand du spectacle. »

Un craquement lui coupe la parole. On attend sans respirer. Puis un fracas de branches cassées indique que la couronne s’est écrasée sur ‘le sol.

« Le second », dit Jenny.

A travers les branches des bosquets encore peu chargés de feuilles, Jourdaine a vu souvrir soudain de nouvelles taches de ciel. Elle ne marche pas, elle court. Toutes deux débouchent dans l’avenue. Quelle trouée! Un homme de la ferme et le garcon jardinier tiennent encore la longue scie. Dans l’herbage qui borde lJ’allée, les deux grands corps se sont abattus Tun sur |’autre, enchevétrant leurs bras; et, dernier ébranlement de la chute ot le second vient de s’effondrer, un rameau cassé se balance encore au bout d’une laniére d’écorce. Deux ormes plus que centenaires, tout phosphorescents d’étincelles vertes, de jeunes feuilles 4 peine dépliées. Pas une encore n’est flétric. La mortelle saignée n’a pas encore tiré le suc qui montait jusqu’a elles. Les deux lentes créatures semblent ne pas encore avoir compris; et parmi leurs membres:

x6 SAINT-SATURNIN

rompus, elles soulévent toujours des restes de branchages ot continuent a frémir cent mille petites flammes.

Sur l'une des souches, William Colombe est assis, immobile, comme,s’il respirait les deux siécles de vie qu’on vient de sacrifier 4 ses pieds. Lui faut-il un troisieme cadavre pour son caprice de ce jour d’avril ?

Sans bruit, reculant d’un pas, puis de deux, les scieurs tachent d'atteindre l’autre cété de lavenue, d’ot. ils pourront s’esquiver avant qu’une nouvelle exécution leur soit commandée. Et quand enfin le vieillard tourne la téte, c'est sur les deux femmes que tombe son regard.

De l’homme assis ou des belles-sceurs serrées l'une contre l’autre, on ne sait qui finira par ouvrir la bouche et qui s’enfermera le plus longtemps dans un silence plein de défi. C’est tout de méme le pére qui parvient a forcer les yeux de ses filles 4 se baisser. Alors, de la méme voix galante qu'il avait eue le matin,-il dit A Reine :

« Vous voyez que je vous ai fait préparer un siége a lendroit le plus agréable qu’on pouvait choisir. Essayez-le. C’est le seul point d’ou lon apergoive le clocher de Blanches-Portes, la-bas, dans Vintervalle de deux pommiers. »

Elle regarde avec horreur la souche déja toute mouillée par la séve que l’aubier dégorge et qui pleure le long de J’écorce.

« Vous ne voulez pas? reprend-il. Une bergére au petit point vous semblerait plus noble que cet arbre

abattu tout exprés, et Comme on n’en coupe pas,

méme pour les impératrices! »

Et se tournant vers un des troncs couchés, il dit : « Je regrette, mon ami. Mesdames ne posent leurs tendres avantages que sur la plume. »

Puis revenant 4 Reine :

« Faut-il qu’on vous apporte un coussin? Peutétre que cet arbre vous déplait. Préféreriez-vous celui d’a cété? » ,

Il appelle les deux hommes :

« Madame préfére l’arbre suivant !

— Quand vous abattriez toute l’avenue, s’écriet-elle...

— A cinquante centimétres au lieu de soixante, puisque c’est pour une dame... Madame veut le voir tomber et nous voulons ce que veulent les dames... Qu’est-ce que vous attendez? »

Reine ne sait plus que faire. La voila dans l’embarras ridicule d’une héroine de tragédie qui va voir un prince innocent mourir sous ses yeux, si elle ne cede au caprice d’un sanglant vieillard, Mais céder, non! Et pourtant, l’arbre!... Les héroines s’en tirent au dernier moment, parce que leur robe a toujours une poche, dans laquelle il y a toujours un poignard. Mais ici qu’inventer?... Et soudain elle va vers les ouvriers

« Donnez la scie!... Viens, Jourdaine, prends Yautre bout... Il pourra faire couper l’arbre avec un couteau, mais il me reverra pas la scie... Vite, vite! »

Elle n’a pas le temps d’apercevoir les sourires des deux hommes, ni d’entendre ce que le vieillard en colére grommelle dans son dos. Elle entraine sa belle-sceur au bout du ruban d’acier, crénelé de dents formidables :

« Sil t'appelle, ne réponds pas! Ne regarde pas en arriére.. Mon Dieu, tout Saint-Saturnin qui est attroupé la-bas et devant lequel il va falloir défiler avec ce trophée!... Dignement, dignement... Tachons de ne pas courir. »

Elle ne peut, sans insolence, s’exposer a se retrouver en présence de son beau-pére. Les affaires de Willy sont empaquetées en dix minutes. Elle n’ose pourtant partir sans avoir dit adieu 4 Nicolas. Ol. donc traine-t-il ? S’il tarde encore une demi-heure, le train sera manqué. Quand elle désespérait déja, elle entend sous la fenétre un air qu'il siffle quelquefois (c'est pourtant rare qu'il siffle.) En hate elle le rejoint dans l’antichambre

« Il vaut mieux que je parte... Jourdaine vous expliquera... La journée s'est continuée aussi mal que possible. »

Il a un mauvais sourire, un sourire narquois :

‘« Au contraire, ma petite Reine : mieux qu’on n’aurait osé l’espérer !

— Quand vous verrez ces malheureux arbres...

— Ils paient les frais de la journée. La premiére qui soit favorable pour nous! »

Alors elle croit s’apercevoir qu'il sent l’eau-de-vie, et elle s'explique ses yeux qui luisent bizarrement :

« Nic, o& est-ce que vous étiez?

— Si vous croyez que je n’en ai pas assez d‘étre enfermé ici, 4 faire ce métier innommable! Je ne suis pas encore un saint, ni méme un pauvre nigaud de moine. »

Elle riposte

« Taisez-vous! En ce moment vous ressemblez 4 votre pére. »

Alors elle voit son visage se décomposer.

« A lui! Moi je ressemblerais 4 lui! Reine, si vous avez le malheur de redire une chose pareille, je crois... je crois que je vous giflerai. »

Il ne plaisante évidemment pas et ses mains tremblent de colére. Elle répond pourtant sans se troubler :

irai plus” et je ne le Spenserai plus, e votre cété... Comment pouvez-vous boire ces ho a ribles choses a Vanis?

— Je ne suis pas si sol que vous croyez aN -mure-t-il.

Il ajoute :

« Pardonnez-moi, ma petite Reine, 1 mais fen ai assez, assez!... Si pendant quelques | jours je pouvais oublier qu'il existe Ieee »

Journée favorable, a dit Nicolas...

Oui, la jeune herbe, aprés une semaine de pluie, s'est mise en travail sous le beau soleil et chaque brin a diligemment haussé sa pointe. Et l’on a pu mettre les bétes a pdaturer; leurs sabots se sont réjouis a s’enfoncer dans l’épaisseur nourrissante; la fraiche verdure a gonflé leur pis. Et un certain maitre Ramelle s'est épanoui d’aise en accroissant son dossier d’une nouvelle fiche : « Cette avenue, orgueil d'un domaine qui est lui-méme une des parures de notre canton... » :

Et les commentaires qui circulent de porte en porte n’omettent aucune circonstance aggravante a la charge du vieil Hérode et de ses fantaisies scandaleuses « Des arbres en pleine séve; du bois qui vaut on ne sait combien le métre cube et qu’ils ont jeté par terre nimporte comment! Et tout cela pourquoi? Pour apercevoir notre église de Blanches-Portes. On ne savait pas qu'elle était si belle, notre église. Et méme Garin, qui est allé sur les lieux, n’arrivait pas 4 la voir du tout. Juste le coq du clocher, au-dessus des pommiers, parait-il, comme un moineau perché sur une branche. Maintenant qu'il y est, Ie vieux fou, vous verrez qu’il va couper les pommiers! »

So

Mais ce que Nicolas n’a pas prévu, c'est qu’on ajoute : « N’étes-vous point surpris que ces dames aient di venir enlever la scie, tandis que lui se défilait du cété des labours, comme s'il y avait péril qu’on lui volat ses pousses d’avoine? » Et ce chuchotement comporte une réponse sur laquelle la curiosité des gens dispute depuis des années : « Pour qu'il nait point empéché la chose, c'est qu’apparémment il n’a point voix au chapitre et qu'il n'y a rien de signé entre eux. Possible qu’un jour il soit le maitre 4 Saint-Saturnin, mais présentement je vous donne ma parole qui ne l’est pas plus que moi ou que son paien de Russe, avec lequel il trinquait hier soir comme avec un frére. I] ne faut pas qu'il nous prenne pour des gobe-mouches, M. notre magistrat! »

Et Nicolas fait-il entrer en compte ces deux ou trois tournées offertes 4 un homme qui avait donné sa parole de ne plus boire? Il pense : « C’est le seul étre humain avec lequel, ici, je puisse parler sans cagoterie. » Et Ivanoff, lui aussi, classerait ce jour parmi les plus heureux de son exil. En rentrant vers la ferme, il s'est arrété au haut d’un herbage bordé de haies. Etait-ce la douceur ambrée du soleil couchant ? Son visage sest éclairé d’un sourire d’enfant qui croit voir le paradis, et il a murmuré dans Yattendrissement : « C’est comme aux environs de Kiev !... » Mais la régle établie 4 grand effort de courage est violée. L’homme a retrouvé le dangereux chemin qui conduit aux visions de la patrie... C’est peut-étre un homme perdu pour Nicolas.

Il est vrai que l'avenir et ses réserves... D’abord il s'agit de tenir jusqu’a demain... puis jusqu’au jour suivant.

LETTRE DE Louis Mon cher Nic,

Tu as le sentiment de t’enfoncer dans le cauchemar : il me semble au contraire que nous commengons a respirer. On est sauvé quand le probleme se réduit enfin a@ un conflit entre raison et déraison et quail peut étre posé en termes impersonnels. La on retrouve un terrain solide, de la netteté, une sorte de propreté mathématique. Il ne s’'agit plus de nous trois, de nos gotts, de notre bien-étre; il sagit d’empécher des absurdités et le scandaleux trioomphe dune bande @aigrefins. Le drame consiste pour nous dans ces parties de raison que Pere conserve encore et qui donnent une certaine grandeur a ses folies. Nous ne déboucherons vraiment dans la clarté que lorsque ses derniéres lucidités a lui seront éteintes. Mais ceci, qu est cruel a constater, nous éntrainerait dans dés considérations ot je n’entends pas que Dieu nous mette sur les épaules ses propres responsabilités. J'ai de la discipline métaphysique comme jen ai dans ma conduite et je ne me méle pas de décider pourquoi al faut qwune génération en pousse une autre vers la

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tombe. Mais pour me borner a ce qui me regarde, je dis que jaime mieux lutter contre Pére que de le juger. C’est plus loyal, plus viril. Cela rend a Vesprit sa liberté, et aux sentiments la leur. Il s’agit de maintenir debout l'ensemble de forces auxquelles Pere a consacré sa vie. Demain, tout cela pourra paraitre suranné. Notre systéme passera comme tous ceux qut Vont précédé ; mais je m’y-tiens provisotrement, ainsi que Pere s’y est tenu.

Jai donc fait la démarche dont je tavais parle. C’était la semaine derniére. Le chef de cabinet m’a certifié quen cas d’urgence on tdcherait de nous abréger les formalités. Mais je lai revu hier; il avait pris officieusement quelques informations et m’a paru beaucoup plus timide. Ce Cibar n’est pas inconnu ; il @ navigué dans le bas journalisme et tient, penset-on, certains personnages par quelques cadavres. Pour ma part, javoue que je laime mieux franche crapule que faux honnéte homme.

Je voudrais pouvoir me débarrasser aussi facilement d'autres préoccupations soulevées par ce qui se passe ad Saint-Saturnin. Bien des sujets de réflexion auxquels on ne s’attardait pas, mais quil faudra se résoudre a considérer : le vwieillissement qui nous gueite, la fragilité des sentiments qu’on croyait éternels, le risque que nous courons de nous dédire tout a coup et d’anéantir nous-mémes ce que nous avons construit. Tu sais que lVétalage de confidences n’est pas mon fort. A passer en revue le grand nombre hommes avec qui jai des relations amicales, je n’en ai pas trouvé un qui ne serait bien étonné, si je me mettais ad lui ouvrir mon ceur. Je rédige quelques notes, et sans doute est-ce a tot, mon petit, qu'un jour je les ferai lire. Ensuite je serai plus tranquille.

Ci-joint de quoi parer aux dépenses urgentes.

« Enfin, dit Jourdaine en rendant la lettre a Nico- Jas, il est réconfortant de penser qu’au moins Tun de nous reste solidement sur ses jambes. »

Son frére retire, avec effort de son annulaire et y replace l’alliance qui ne franchit plus qu’avec peine Varticulation durcie

« Tu trouves, toi, que cette lettre respire la okt dité ?

— Du moins un esprit de défense qui est de bon augure. »

Nicolas semble tout occupé de son anneau :

« Quand on a besoin de tant de raisonnements, dit-il... Et ce désir de confidences... de la part de Louis, tu entends bien? de Louis...

— Enfin, Nic, heureusement pour nous tous, il a tout de méme ce merveilleux soutien qu’est sa carriére. I] s'est construit un cadre solide, qui ne risque pas de céder... Laisse donc ta bague tranquille, je ten supplie! » :

Mais Nicolas, distrait, ne daigne pas, méme par complaisance, quitter son pessimisme :

« C’est un animal qui sécréte une coquille, dit-il. Crois-tu qu’une écrevisse soit nécessairement moins vulnérable qu’une anguille? »

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