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MEDITATION DE NICOLAS

. Et pourtant, moi aussi, j’aurais pu m’efforcer vers quelque chose... qui me mit au rang des premiers, qui me permit de marcher parmi eux comme parmi mes pairs!... Moi aussi j’avais un amour-propre sensible aux caresses et qui aurait pu trembler de plaisir a se sentir distingué parmi la foule. Est-ce par pleutrerie seulement que j'ai choisi cette médiocrité !

Car maintenant il faut regarder les choses comme elles sont. La buée qui les enveloppait s'est évaporée. Le choix est fait; on ne changera plus. Hier tu pouvais peut-étre encore changer. Ce garcgon t’offrait l’échappée. Pourquoi n’as-tu pas voulu, pas osé? Maintenant te voila de nouveau marié avec ta terre. Laboure, moissonne! laboure, moissonne! Et puisque tu t’es si ridiculement laissé duper, tu resteras jusqu’au bout ridicule et dupe.

« Oh! je sais ce qui se passera. Je te connais depuis le temps qu’on est ensemble. Je te débiterai des boniments et tu finiras par les croire. On nous accuse d’étre des malins parce que nous savons nous arranger une philosophic. Comme s’il était déshonnéte de s’arranger! Les saints eux-mémes, quand ils se couchent, est-ce qu’ils ne placent pas leurs jambes commodément l'une a cété de l'autre? Est-ce qu'ils n’emploient pas mille petites ruses pour poser leur téte ailleurs que sur un caillou? On nous jalouse au fond. C’est donc que nous possédons quelque chose qui n’est peut-étre pas si commun ?...

« Qu’est-ce que je te dirai de subtil? On peut tirer parti de tout, méme d’une infirmité. Méme une cicatrice peut, étre belle. Rappelle-toi l’ouvrier parisien qui est venu poser le carrelage, ce magnifique balafré. Un éclat d’obus lui avait coupé la figure, du sourcil gauche a la joue droite. Quel caractére cela lui donnait !

« Qu’est-ce que je te dirai d’autre? Il n’importe pas tant, comme ils croient, de beaucoup produire. Ils nous ont trop longtemps bernés avec leurs statistiques et leurs rendements. C’est quelque chose d’autre qui importe, mais qu’il est difficile de définir. Une force de fidélité... on ne sait pas bien laquelle. Mais tout le reste n’est qu’une marchandise de bazar.

« On peut trés bien renoncer a une moitié des bois, en faisant passer la nouvelle limite le long de la Cour-Marie. Nous en avions plus qu'il n'est nécessaire. On se débarrassera des camélias pour aménager l’orangerie en grenier a fourrage. Cette rusticité qui regagne sur le luxe —n’est—pas, vieux Nic, pour te déplaire.

« Car lorsque ce monde sera fatigué de ses grands coups de ressac, lorsque les puissants auront suffisamment écrasé les faibles, et que les faibles auront assez étouffé les puissants, c’est peut-étre notre ligne qui semblera la seule vraie, et l’on s’étonnera d’avoir si longtemps méconnu notre sagesse de paysans... »

I] faut que Louis reparte encore ce soir. Il pourra rouler vite, la nuit est claire. La grande bulle de la pleine lune montait déja derriére les arbres, alors quil faisait encore jour. Puis 4 travers le rose, le soufre, le lie de vin, elle a pris consistance, diminuant, se rétrécissant, et le disque s'est élevé dans Vobscurité, toujours plus limpide et plus oe Maintenant il est tout au haut du ciel.

Nicolas suit son frére jusqu’au garage. Louis est pressé. Il a demain son premier comité dés huit heures et demie.

« Tu reviendras dimanche prochain?

— Je tacherai... Si ¢a va plus mal, préviens-moi.

— Entendu... Méfie-toi du caniveau, a4 l’arrivée sur la route nationale. On ne le voit pas de nuit. »

L’auto démarre. Nicolas l’entend tourner autour de la maison, se lancer dans l’avenue, ralentir pour s’engager sur la petite route. Le bruit s’assourdit derriére l’épaisseur du bois, remonte vers le nord, se

déplace autour de Saint-Saturnin en un grand quart de cercle, puis il décroit dans la direction définitive. L’oreille de Nicolas le suit toujours... Maintenant il doit venir d’au.dela de Maisonneuve... Puis il s’éteint presque. D’autres diraient qu’on ne lentend plus, que le silence s'est refermé par-dessus lui. Mais Nicolas se connait aux perfections du silence... A travers l’air tout a fait calme, il pergoit encore un infime battement... Dans un instant... Maintenant peutétre... Qui sont donc ces hommes qui prennent peur dans .l’absolu silence, quand tombant des étoiles il emplit tout l’espace, jusque sous les arbres, jusque entre les herbes? Certains, au contraire, y respirent l’élément natal, ou leur Ame se détend et se fortifie, comblée de son plus pur aliment.

Debout dans la grande transparence, Nicolas retient son souffle. Saint-Saturnin, lieu privilégié, qui participe a l’univers et recoit la visitation des astres!... Puis il écoute la respiration vivante reprendre dans ses narines, et le bruit de son propre pas sur le gravier lui fait plaisir.

a Automne.

Hiver.

Printemps. pes

Eté.

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