‹ Saint-SaturninChapitre 15 sur 16 · OSES · texte numérisé non relu

OSES

« Ca va le mieux possible. I] veut méme se lever. »

Puis elle lache le morceau :

« Ga va beaucoup mieux que ne ‘s'y attendaient ceux qui ont fait le coup.

— Vous voulez dire?

— Oh! rien, monsieur.

— Pardon! Expliquez-vous.

— Eh bien, je dis qu’on ne bute pas contre un tuyau qui est 4 plat sur le sol.

— Quand on traine les pieds comme il le fait !

— I affirme qu’on a tendu le tuyau pour le faire tomber. i

— Et vous pouvez croire une absurdité pareille?

— Je ne sais que ce qu'il m’a dit. »

Et, tournant le dos, elle rentre dans la chambre.

Alors il descend pour examiner l’endroit de Il’accident. La terre molle a été piétinée par ceux qui aidaient le vieillard a se relever, de sorte qu'elle ne fournit aucun indice. Quant 4 la pompe, elle a disparu, le travail ayant dt s’achever assez vite.

Un peu plus tard il peut causer avec Jourdaine.

« Je ne comprends rier, dit-elle, a l’attitude de cette femme. On croirait qu’elle a peur de me laisser seule dans la chambre de Pére. Comme il était agité, jai voulu mettre dans son bouillon une cuillerée de bromure et je me suis apercue que le flacon n’avait pas diminué. Alors je lui ai demandé pourquoi elle ne sétait pas tenue a4 l’ordonnance des médecins, mais elle m’a répondu que j‘étais libre d’administrer du poison, qu’elle-méme ne s’en chargerait pas. Une créature hostile, soupconneuse... D’autre part, elle semble n’avoir pas notion des soins qu’on donne a un malade, contrairement 4 tout ce que les certificats nous ont affirmé.

— Et lui? Cette histoire de croc-en-jambe ?

— Il affirme toujours qu’on lui a tiré le pied en arriére.

— Et maintenant il est levé?

— Il est levé. »

Pas moyen de sortir sans risquer de tomber sur Ivanoff. Pas moyen de le rencontrer sans exiger une explication... Il est déja tard quand enfin Nicolas prend sur lui de gagner la ferme. Le Russe est avec un de ses hommes, devant la porcherie, en train de retirer le fumier. Avant tout, ne pas éveiller l’attention du domestique.

« Quand vous aurez fini (rien ne presse), venez donc avec moi jusqu’éa la mare du Pré-Long. Je crois que j/ai trouvé par ot l’eaw fuit. »

Il serait encore temps de se taire, de faire la béte, de n’avoir rien observé. Quel code inique force Nicolas de sen prendre au seul homme qui lui voue de l’attachement ? Il attend qu’on soit dans l’herbage ; il attend qu’on soit 4 bonne distance de toutes les haies. Il a peur que sa voix ne sorte pas.

« Ce matin, quand vous étes venu 4 ma rencontre...

— Pour le moteur?

— Non, pour la clef.

— C'est vrai, pour la clef. Je l’ai rapportée dans votre atelier.

— Et... la votre? Elle était perdue?

— Elle était dans la remise. Pas pensé que j’avais travaillé hier au camion. »

Nicolas sent qu'il devrait interroger face 4 face, et non de cdté, comme on fait en marchant. Mais on est trop en vue dans ce pré.

« Quand vous avez quitté la pompe... comment est-il possible que vous n’ayez rien vu?..,’ M. Wil-

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liam dit qu'il est resté par terre pendant deux heures, sans qu’on vienne a son secours. »

Premiére défaite, car citer cette exagération manifeste, c'est tendre une perche qu’il est vraiment trop facile de saisir.

« Deux heures,,monsieur Nicolas! Mais le travail, en tout, n’a pas duré deux heures. S’il est tombé, cest probablement quand nous étions dans la laiterie. I] dit deux heures! »

Comment supposer qu’Ivanoff pit donner d'autres réponses? Il parle exactement comme il doit parler. Il ne se démonte pas. Il a peut-étre. préparé ses arguments, mais il ne les avance pas avec une précipitation suspecte. C’est pourquoi Nicolas trouve le courage de s’arréter et de dire, cette fois avec ce qu'il peut de raideur :

« I] prétend qu’au moment ow il passait, quelqu’un a tiré sur le tuyau, de maniére 4 lui accrocher le pied. »

Ne pas lacher le regard du Russe. Mais quelle prise a-t-on sur des yeux qui ont la permission de sourire ?

« C’est comme les deux heures, monsieur Nicolas. Tirer sur le tuyau! »

On reprend la marche vers la mare, mais une seconde fois Nicolas s’arréte :

« Si cest une mauvaise plaisanterie qu’on a voulu lui faire, elle n’a pas bien tourné, car le voila persuadé qu’on a cherché sa mort. En tout cas j’ai besoin de savoir ce qu'il en est. »

Le Russe va-t-il prendre un terrible avantage en ripostant : « Et si la plaisanterie avait... bien tourné?... » Non, il reste toujours sur les confins de Vironie, de sorte qu’on ne peut voir si c’est l’absurdité de l’hypothése ou |’émotion qui fait remuer le coin de ses lévres :

« Personne d’autre que moi n’a touché la pompe. Alors comment voulez-vous ?... »

Il est arrivé 4 Nicolas de vouloir obtenir la vérité et d’enfoncer dans les yeux d'un délinquant ce regard qui semble aller jusque dans la gorge. II sent bien qu'il appuie lachément et seulement dans la mesure ot il espére ne pas faire rompre.

« Je ne prétends pas que vous ayez eu beaucoup 4 vous louer de lui... mais enfin... »

Ivanoff ne bronche toujours pas

« A cet age souvent... ils se fachent contre tout le monde. »

La dignité n’est-elle pas encore sauve? Et la seule vérité ne serait-elle pas de dire : « Mon ami, vous avez voulu me rendre service. Je vous en remercie. Mais pour mille raisons vous avez eu grandement tort. » Encore une fois Nicolas tache de serrer, de donner un tour de plus a la vis :

« Il faut que je puisse répondre nettement. Alors... je veux savoir si vous l’avez fait tomber. »

Il y aurait un certain ton de voix qui bien probablement arracherait l’aveu : « Voyons, monsieur Nicolas; vous étes assez fin pour comprendre. » Et peut-étre cette phrase serait-elle suivie d'une autre « D/ailleurs, de nous deux, qui est-ce qui souhaite le plus d’en étre débarrassé de ce vieux? » Mais la question de Nicolas, mal décochée, a glissé comme les précédentes. Ivanoff posséde de l'éducation. Il sait le prix des conventions sans lesquelles on ne peut pas vivre. I] dit :

« Vous pouvez répondre... et méme jurer. Faut espérer qu'il ne s'est pas fait mal.

Fini! Nul point d’honneur n’arrachera désormais a Nicolas une question de plus. L’autre s’en est tiré. Dieu merci! Dieu merci! Pas une réponse n’avouait

rien. Ils sen sont tirés tous les deux. Refuge dans lincertitude et les fictions! C’est sous la protection de ces mémes régles que, ce matin, sa sceur et lui sentretenaient avec des mots décents et des visages qui ne trahissaient ‘rien d’innommable. I] faut marquer que l’odieux entretien est clos :

« Vous voyez, l’eau fuit par 1a. C’est encore les rats qui ont miné la glaise. »

Un peu trop précipitamment, le Russe prend acte de la réconciliation :

« On vous réparera ¢a, commandant! »

Cette derniére appellation n’appartient qu’au vocabulaire de leurs moments les plus familiers. Nicolas en éprouve un pincement pénible, comme si leur complicité venait-d’étre scellée. Aprés une hypocrite comédie, le fils a donné son approbation.

Dans le salon, Jourdaine a suspendu, tout prés de la porte, une ancienne photographie de son pére, prise lorsqu’il pouvait avoir une trentaine d’années, Charmant et intelligent visage, plus charmant que celui d’aucun de ses fils, car il a le limpide regard de Louis, ce regard ot tout est droiture, propreté ; mais les traits ont plus d’enveloppe, de tendresse, et les cheveux sont plantés comme ceux de Nicolas, bien parallélement aux sourcils. I] devait avoir cet air-la, quand malgré ses notes brillantes et l'avenir que lui promettait l’armée, il avait cranement donné sa démission : « Je regrette, mon colonel, mais ailleurs — mes forces peuvent trouver un meilleur emploi. » (Le colonel Verteyches s'est rappelé toute sa vie létrange entétement de ce jeune homme qui prétendait s’évader vers « de plus grands horizons », vers « des responsabilités plus lourdes ».) Jourdaine a, de méme, accroché dans sa chambre un petit portrait et, dans la galerie, un groupe de famille qui peuvent dater de cette lointaine époque. Elle ne manque pas, lorsqu’elle va chez son pére, de jeter un appel vers ces photographies, d’y chercher le regard ami, la flamme spirituelle qu'il faudrait arriver 4 reconnaitre

dans la maussaderie du visage abimé par la vieillesse. Mais c'est peu que l’aide de trois images suspendues a trois clous, pour soulever 4 la hauteur de son passé une destinée qui s’enfonce; et le fantéme dont Jourdaine s’efforce dé) peupler la maison se dérobe a l'office qu’on lui demande. Ce n’est pas le portrait de William Colombe mais celui d’un jeune frére agréable 4 regarder, d’une jeune victime dont l’d4me intacte proteste 4 son tour contre le vieillard Voyez ce que j’étais! Voyez ce que le malheureux a fait de moi!

D’ailleurs l’étrange attitude de la dame de compagnie absorbe depuis une semaine toute Jl’attention. Mme Ménerba ne s'est plus départie de J’hostilité marquée le matin de l’accident. Tout d’abord on a pu se demander si quelque naiveté sincere n’expliquait pas ses ombrages, et si ce que la chute de William Colombe a gardé de suspect n’était pas la cause d’un étonnement plein de malveillance. Mais Jourdaine a retrouvé par hasard une des lettres de renseignements recues avant l’engagement de la dame. Elle est datée de Marseille et particuliérement élogieuse. On a chargé Louis d’obtenir, par un de ses correspondants, quelques confirmations de vive voix. Or, a l’adresse indiquée, personne d’autre qu’un louche concierge, qui fait métier de transmettre leur courrier a des gens sur lesquels il ne peut ou ne veut rien dire de précis.

« Et je crois bien me souvenir, dit Jourdaine a Nicolas, que toutes les autres lettres étaient datées d’endroits éloignés, o& nous n’avions pas chance d’aller nous présenter nous-mémes. Ce qui me stupéfie, c'est la rapidité avec laquelle cette femme a repéré le fort et le faible de la situation. J’ai l’impression qu'elle cherche un éclat. »

Il est de fait qu’un matin ot, comme d’habitude, Jourdaine venait pour aider a4 lever son pére, elle a trouvé la porte fermée au verrou; ce n’est qu’aprés beaucoup d’insistance qu’elle a pu se faire ouvrir. Il arrive qu’elle attende sur le palier ou se détourne de son chemin pour éviter les rencontres inutiles, car une ou deux fois on a fait mine de lui disputer le pas. Comme, un soir, elle se.trouve seule avec son pére, celui-ci lui prend gentiment la main et dit avec embarras :

« Vois-tu, je suis géné... Si tu n’y voyais pas d’inconvénients.. Mme Ménerba est notre invitée... et, mon enfant, si cela ne te fait rien... »

De part et d’autre, par des phrases hésitantes, on a taté le terrain glissant.

« .. Je voudrais bien qu’a table... »

Ce n’est pas la premiére fois que le pére et la fille s’étudient avec une égale inquiétude, n’avancent chaque mot qu’avec crainte et soupésent ce qu’a légard l'un de lautre il leur est permis d’oser. Mais Jourdaine sent l’imprudence qu7l y aurait 4 se montrer faible :

« Est-ce Mme Ménerba, dit-elle, qui te Ila demandé ?

— Que tu es soupconneuse!... Que tu, es peu complaisante! »

Mais pour cette fois ‘William Colombe bat en retraite. Jusqu’a demain en tout cas, Jourdaine est encore la plus forte.

Pourtant, quelques minutes aprés qu'elle s'est retirée dans sa chambre, Babet vient lui dire que son pére la demande. Elle se rend chez lui, le trouve couché, les traits tirés et d’une pdleur inhabituelle. I] dit, sans la regarder et comme s'il était accablé d’extréme faiblesse :

« Mme Ménerba est trés peas tae Pourrais-tu... préparer du thé? »

La grosse femme, en robe de cease et en pantoufles, va et ‘vient par la piéce. Le maintien des deux personnages est si singulier que Jourdaine se méfie d’un piége,: mais faute de distinguer ot il se cache, elle passe dans le cabinet de toilette et met la bouilloire 4 chauffer. Jetant un coup d’ceil par la porte, elle apercoit Mme Ménerba tranquillement assise 4 cOté du lit et qui tient la main de son pére, comme sil était défaillant. Ce serait le moment de prétexter 4 son tour n’importe quelle occupation et de remonter chez elle, pour obliger la. pseudo-infirmiére a reprendre son réle; mais par crainte de marquer des susceptibilités mesquines, elle feint de n’avoir rien vu et ne reparait dans la chambre qu’avec la théiére et la tasse. Son pére, toujours sans la regarder, lui fait signe de déposer le plateau sur une petite table, 4 cété de Mme Meénerba.

« Vous étes bien aimable, madame », dit celle-ci avec un sourire.

Toujours debout, un peu génée, Jourdaine s’adresse a son pére.

« Veux-tu que je te fasse boire? »

Il répond, de la téte, un « non » imperceptible. e

« Il n’en prend pas », dit la dame de compagnie en se servant de thé, puis de sucre.

Jourdaine est sur le point de saisir la tasse et de la répandre; mais dans quoi va-t-elle s’engager, si Yautre riposte avec des mots et des gestes de poissarde? Elle se contient, sourit et décoche avec assez de détachement :

« Prenez garde, madame, vous allez vous briler! »

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Il faut croire que le mot a porté, car, rouge, outrée, la dame perd toute retenue :

« Me briler! Sil n’y avait que cela! Mais vous avez raison de m’avertir. Penser que j’allais peut-étre avaler sa drogue! »

Comme elle a touché des lévres la cuiller pleine, elle crache dans la soucoupe et se frotte la bouche avec son mouchoir a

« Des fois vous n’auriez pas une fiole dans votre manche? Pas celle dont vous lui versiez tous les jours pour l’abrutir. Celle-la, je lui ai montrée, et si vous étiez fine, vous auriez remarqué qu'il ne touche plus d’aucun plat sil ne vous a pas vue d’abord en manger vous-méme. Mais 4 moi, vous réservez sans doute quelque chose de plus énergique, puisqu’il parait que je suis de trop et que je géne vos petites combinaisons. »

Et jetant ses bras autour du vieillard :

« Ne craignez rien, mon mignon, ne craignez rien ! Ce n’est pas avec des menaces de ce genre qu’on me fera partir comme les précédentes. Je suis la, mon petit, je vous protégerai, moi! Elle ne va pas vous dévorer, malgré ses dents en or, quelle s’imagine qu’on ne voit pas. »

Le visage de William Colombe est comme mort ; mais 4 deux mains il serre contre lui le bras de la femme, et la peur avec laquelle il se blottit contre elle prouve assez de quel cdété lui semble étre Vennemi. ;

Aprés s’étre enfuie, aprés s’étre reproché sa fuite, avoir failli redescendre, failli courir éveiller Nicolas, aprés avoir maché et remaché son humiliation, quand elle est enfin plus calme, et puisqu’il faut tuer les heures de cette nuit ot le sommeil ne viendra pas,

elle s'assied 4 sa table et se met a écrire un premier billet : :

Mon gargon chévi,

Toutes les épreuves seraient supportables, si 7 avais de tes nouvelles. Il y a mille raisons plausibles pour expliquer ton silence et je me les répéte. Mais je Ven supplie, si cette lettre te joint, fais limpossible pour m’envoyer, par un moyen quelconqueé, le moindre signe de vie. Il ne m’arrive pas souvent détre si déraisonnable. Par pitié, fais-moi parvenir ici ne fitce que deux lignes et, pour toute éventualité, deux autres a Londres.

Puis, un peu plus maitresse d’elle-méme, elle prend une seconde feuille et commence une autre lettre :

On espére venir a bout de moi. Mais, y compris Nicolas, tous ignorent le secret de ma force, qui est un dernier espoir de vous étre encore utile en poursuivant la lutte. Je ne vous cache pas que cet espoir Seffrite tous les jours un peu plus; et vous risquez de voir revenir une femme réduite a sa personne, qui nest pas précieuse, et au contenu de ses malles. Car étant données les mains dans lesquelles mon pauvre péere est tombé, nous serons sans doute devancés dans toutes nos mesures. Ecrivez-moi que vous désirez me voir rester a mon poste, quwil y a des dettes, des échéances, qui ne nous permettent pas de tout lacher. Puisque Louis vous a dépeint la situation en homme qui a la téte claire, répétez-moi toutes les bonnes raisons qui rendent opportune ma présence a Saint- Saturnin. Tant qwil y- aura, dans cette maison, quelque chose a. garder, je vous le garderai fidélement.

ir -celle-la, tout abjecte qu'elle est : je veux dire, hélas, attaque dont un vwieillard est guetté entre les bras d’une goule. Mais je ne saurais non plus vous cacher, mon ami, que ma lassitude est extréme et mon courage parfois tout pres de sa limite.

Nicoras, dans son indignation, a failli chercher le chien de la ferme et le lacher sur Il’intruse.

« Nous nous-laissons conduire a l’abattoir comme des moutons. Qu’est-ce que nous pouvons perdre a nous défendre ?

— Mais comprends que, si tu la chasses, Pére fera limpossible pour la rejoindre et nous ne le retiendrons que par la force. Sommes-nous décidés 4 le séquestrer dans sa chambre et 4 ne plus jamais l’en laisser sortir? Te représentes-tu ce que cela veut dire? »

Elle a pu convaincre son frére d’aller d’abord consulter maitre Ramelle. Or, celui-ci ne redoute rien tant que des mesures illégales. Cibar ne pourrait manquer d’apprendre J incident. Folie que de lui offrir cette arme-la!... Entre-temps, Jourdaine est allée trouver son pére pour l’avertir que, désirant ne plus rencontrer Mme Ménerba, elle prendrait désormais ses repas dans le Petit Logis. Enfin elle a fait savoir 4 Louis qu’on le réclamait d’urgence. Il a promis de venir le soir méme.

Le prestige de Louis n’est pas usé. Ses ordres sont des ordres et non pas, comme ceux de Nicolas, des

efforts pour convaincre. La dame de compagnie ‘n’essaie d’aucune tergiversation quand il lui enjoint de se retirer dans sa chambre, et son pére, décontemancé par cette arrivée soudaine, reste muet dans son fauteuil. Louis va droit au fait; il a son plan

« Je ne prononcerai pas une parole en mon propre nom, dit-il. Tu pourrais y soupconner des raisons intéressées. C’est toi seul. qui parleras et nous n’aurons qu’A nous incliner devant ce que tu auras dit. »

Le regard étonné du vieillard devient méfiant quand Louis tire de sa poche quelques. feuillets qu’il déplie :

« Le jour de tes soixante-dix ans, tu as établi dune maniére définitive le statut de notre vie a tous. Tu l’as fait en termes admirables, qui expriment avec force les sentiments dans lesquels nous avons été élevés et qui restent les ndétres. Je n’ai donc qu’a lire, et tu contresigneras ce que tu as écrit, de méme que nous l’accepterons sans y changer une lettre. »

Sentant s’ouvrir la trappe dans laquelle il sera pris, le vieillard aussit6ét se débat :

« Je refuse! Je refuse! Tu ne liras pas! Vous vous imaginez que mon esprit... mais il cherche, il s‘éléve... Tu ne liras pas!

— Je lirai, dit Louis, méme si nous devons y passer la soirée.

— Je parlerai tout le temps! Je n’écouterai pas!

— Alors je recommencerai. C’est un texte assez beau pour qu'on puisse le -relire plusieurs fois. »

Par sa-seule endurance physique, il sait qu'il finira par vaincre cette résistance-la, que ses nerfs tiendront plus longtemps que ceux du vieillard. Mais ce n’est pas dans un coup de violence qu'il espérait jouer cette carte, cet atout grace auquel il ‘se croit, depuis six:

mois, en mesure de rétablir la partie. ‘William Colombe a mis ses mains sur ses oreilles, son fils lit :

« —... C'est en effet une date décisive que celle « ou, quittant les occupations de toute sa vie, un « homme qui fut longtemps actif se confine dans la « retraite, sans doute pour n’en plus sortir... »

— Je n’entends rien! Tu perds ton temps! »

Louis hausse la voix, puis est forcé de la hausser encore :

« —.. Jai toujours pensé que, pour céder la « place 4 de plus jeunes, on ne devait pas attendre « la décrépitude et que, si l’on ne voulait jeter « aucune ombre sur la tendresse de ses enfants, il ne « fallait pas les mettre en trop dure tentation de « nous souhaiter hors de leur route. Si l’un de vous « pouvait.. » —

— Je n’écoute pas! je n’écoute pas! » répéte le vieillard.

« — ... Si un de vous pouvait, je ne dis méme pas « attendre impatiemment que je m/’en aille, mais « réver simplement aux facilités que lui donnerait « mon départ, c’en serait assez pour gater tout le « fruit de mon travail et pour que ma vie s’achevat « sur un échec... »

De ses mains maladroites et raides, William ne peut certainement pas empécher le son de lui parvenir. Mais a travers le tamis qui ne les laisse passer que brisées, que peut-il rester de ces phrases sereines, ou jadis il a taché de dresser le témoignage de sa tendresse et de son désintéressement? Louis tourne le second feuillet.

« — .. Enfin Nicolas, le plus mal partagé, dispose « a Saint-Saturnin d’un champ d'action, modeste il « est vrai, mais qu'il déclare préférer 4 tout autre. « Notre vieille maison ne pouvait tomber en meilleure

« garde. Quil la conserve, symbole de quelques” « robustes verius... »

Au nom de Nicolas, le vieillard s'est mis 4 remuer les lévres, 4 marmonner un bruit continu. Et maintenant il ne s‘interrompt plus, comme un ermite qui tacherait, par des pater et des ave, de couvrir la voix du démon. Louis, le cceur serré, poursuit toujours, paragraphe aprés paragraphe :

« —.,.. C’est maintenant l’heure de le reconnaitre « et je le fais sans amertume; je le fais méme avec « une joie inattendue : Il faut que je diminue et « que vous croissiez. J’ai désiré n’étre plus nécessaire ; « me voici hors du jeu, sans aucune de ces ambi- « tions vaniteuses auxquelles s’amusent d’habitude les « vieillards... »

Mais, hélas! ces belles chaines dont jadis une ame forte s’était liée et dont elle n’aurait pu, le deésiratelle, rompre les puissants anneaux, ces chaines autour dune ame amoindrie ne sont plus que des suites de vaines paroles. Elles ont eu leur temps; leur temps est passé. I] fallait plus t6t faire appel a leur pouvoir. Méme lhistoire du petit garcon qui porte des pierres au sommet de la colline semble ne plus parler que d'un inconnu. Et Louis parvient au passage final :

« — ... Je ne veux prendre aucune disposition pos- « thume, non que je répugne 4 considérer ma mort, « mais j'ai plus de confiance dans votre affection « réciproque et votre droiture que dans des mesures « aujourd’hui fixées et qui pourraient demain ne plus « répondre aux circonstances. Sans doute mes déci- « sions vous sembleraient-elles équitables, mais ce que « vous déciderez sera mieux. »

Ces phrases ont été presque couvertes par le balbutiement obstiné, par des « Je n’écoute pas! je n’écoute pas! » répétés éperdument. Louis s’écrie

« Ce ne sont pas mes paroles, ce sont les tiennes. Tu vois ton écriture. C’est toi, notre pére, qui as écrit ces pages, avec ta réflexion et ta bonté. Elles résument l’inspiration de ta vie entiére... »

Le vieillard essaie de saisir les feuillets :

« Donne-les-moi !

— Non. D’ailleurs tu ne peux pas les détruire. Nous les savons par coeur. Et parce qu’elles représentent la loi que tu nous as dictée toi-méme, je ne quitterai pas cette chambre avant que nous ne les ayons relues, mais cette fois tranquillement, comme elles méritent de l’étre. »

Ses trois enfants ouvrant sans bruit les portes, s'approchant sur la pointe des pieds, avec des desseins homicides, et quand ce serait ]|’Ange de la Mort lui-méme venant le prendre par la main, aucun fantome ne jetterait le vieillard dans plus d’effroi que le revenant qu’on dresse devant lui : son propre visage encore dans sa force, avec sa propre voix qui prétend l’astreindre 4 une servitude misérable. I] gémit

« Je ten prie, laisse! Je ten supplie! »

Mais comme le fils impitoyable recommence 4 lire, il se recroqueville dans son fauteuil et se met a trembler de tous ses membres.

Louis, cette fois, lit d’une voix calme, conciliante, sans rien souligner. Mais il sent bien qu'il s’obstine en pure perte. Il est trop tard. On se pique, a Saint- Saturnin, de n’accorder de prix qu’a ce qui vaut en soi, qu’a ce qui possede existence hors du temps, hors de l’occasion éphémére, 4 ce qui ne dépend d’aucun vent qui souffle. Les chances qui passent et ne se retrouvent pas, c’est qu’elles ne valaient pas la peine détre saisies. Mais que léternelle raison elleméme ait ses hasards, ses opportunités, ses nouvelles

lunes, voila le scandale auquel J’esprit de Louis s'achoppe. Il faut renoncer au viril langage; il faudrait prier, attendrir. 11 dit doucement :

« Y a-t-il quelque chose dans ces pages qui ne te paraisse plus vrai, que tu voudrais modifier? »

Pas de réponse, mais aucun relachement dans la crispation du corps replié.

« Méme s'il y a des choses~difficiles 4 dire, mieux vaut nous expliquer 4 coeur ouvert. »

Louis peut croire, une seconde, a cest la résistance qui fléchit.

« Alors qui nous empéche de trouver dans ce texte les grandes lignes d’un arrangement équitable? Aprés quoi nous nous engageons a ne plus intervenir dans tes volontés. »

De biais, son pére jette un coup d’ceil vers le guéridon qui est 4 cété de lui :

« La table... La fameuse table avec le coup de canif... Que je signe mon abdication, n’est-ce pas? Fontainebleau... Tu fais exprés de me laisser chercher les noms. Il a signé. Il a eu cette lacheté. Mais moi... »

Et soudain il se souvient de la consigne qu'il s‘était donnée. D’un doigt il désigne ses lévres; il fait les gestes par lesquels un homme ‘donne 4 comprendre qu'il est muet. En vain Louis tache détre persuasif, explique point par point ce qu'il voudrait obtenir. Plus rien que cette mimique tétue. Alors il se dit que peut-étre il gagnera quelque chose en s’attaquant aux racines mémes de ce mauvais vouloir. Il parle de malentendus absurdes. Il tire au plein jour l’épouvantail de I’empoisonnement :

« Veux-tu que iavale devant toi le quart du flacon ? »

Puis il s’attaque 4 l'autre nid de soupcons, aux

circonstances de la chute. Toujours les mémes mouvements de mains, de plus en plus fébriles 4 mesure que le vieillard a plus de peine 4 se dominer; mais Yabri dans lequel il s’est retranché demeure imprenable. Un dernier moyen d’émouvoir s’offre 4 Louis. Mais il n’en use qu’avec répugnance, tant les appels au coeur lui semblent toujours grossiers :

« Comment peux-tu ne pas te souvenir que cette maison n’était pas seulement la tienne, mais aussi celle de Maman? Ne vois-tu pas que, par respect pour sa mémoire... »

A son étonnement, il a touché quelque chose de sensible, car le vieillard s’écrie

« Ta mére! Pendant cinquante ans, je dis bien cinquante, j’ai vécu prés d’elle, et je ne J'ai pas trompée une seule fois. Nomme-moi ceux qui pourraient en dire autant! »

Son fils, ému, réplique :

« Je sais, je sais. Tu as eu une vie austére. Mais il est trop tard pour changer. S‘il fallait tomber dans des faiblesses, mon pauvre pére, cest autrefois, ce n’est plus maintenant. »

Décidément, dans l’Aame desséchée, il a découvert un repli ot végéte encore un peu du passé. Le vieillard dit :

« Plus jeune, -j’aurais déchiré le coeur de ta mére. Maintenant je ne fais pas de mal. »

Dans son regard passe une meélancolie qui ne s’y est pas éveillée depuis bien des mois :

« Et pourtant, murmure-t-il, entre mon esprit et celui de la femme que j’avais épousée... »

Il n’achéve pas. Que sert d’expliquer de telles choses 4 des jeunes gens si satisfaits de leur destin? Et pourtant, s’il allait jusqu’au bout de sa phrase, sil ajoutait rien qu’un ou deux mots, qui sait s'il ne

verrait pas chanceler l’assurance de ce fils qui Vattaque avec tant d’orgueil? « Entre mon esprit et celui de la femme que j’ai épousée... de cette Reine, blonde et puérile, prés de qui je vis dans l’élégance et dans l’ennui... » Mais c'est, chez Louis, une blessure si secréte et reconnue seulement de si fraiche date, que sa pensée s’en écarte ombrageusement. Que servi- ‘rait de lancer dans cette discussion pénible, de livrer a un vieillard qui ne s’en soucie pas, d’étaler dans Vingrate lumiére un aveu qu'il ne se fait 4 luiméme qu’avec les mille ménagements de la pudeur et du chagrin? Et les deux ou trois mots, la demiconfidence qui, de son oceur 4 celui de son pére, jetterait'peut-étre un dernier pont, il les refoule dans Yombre ot dort tout ce qu'il ne dira jamais. Au lieu de cela, ce qu'il hasarde, c’est un de ces arguments par lesquels il tache de s’endoctriner lui-méme :

« Quand on a eu le courage de s'imposer une discipline, eh bien, ne fdt-ce que par amour-propre, pour ne pas se dédire... »

C'est fini. Le fil est rompu. Le vieillard reprend sa gesticulation muette. En vain Louis parle de la Ménerba, de la sotte avanie faite 4 Jourdaine : il est impuissant contre cette défensive qui ne donne aucune prise. Il s’irrite; il voudrait ne pas grossir la voix, Ramassé sur lui-méme, son pére se recule toujours davantage. Le mouvement de la main ne signifie plus : « Je suis sourd », mais « Tais-toi! Laisse-moi ! Va-t'en diici! » Louis s’écrie 4 bout de patience :

« Nous ne voudrions rien faire qui te soit pénible, mais si tu nous y forces... »

Il voit la main s/arréter. Tous les deux sont immobiles l’un en face de l’autre. Louis conclut :

« Tu ne t’étonneras pas... si nous prenons quelques mesures de sécurité. »

Aucune réponse; aucun mouvement. I] comptait formuler les conditions de son ultimatum, mais preéfere une derniére fois essayer de la conciliation :

« Est-ce que, vraiment, dans une famille unie comme la notre..,, »

Méme silence. Il se leve avec humeur :

« Eh bien, bonne nuit. »

On ne parait pas l’entendre. Alors, avec l’habitude de se faire obéir, le fils crie :

« Je te parle! »

Et soudain il se rappelle un mouvement de brutalité furieuse qui l’a saisi, un jour que Laurette, agée de deux ans, faisait ume scene de rage. Il a eu peur de lui-méme cette fois-la. Jamais il n’est plus intervenu. Il ne sait parler qu’aux étres de raison. Mieux vaut quil séloigne; il n’a plus rien 4 faire

Quanp souffle un petit vent du sud-ouest, humide et mou, annonciateur de pluie, le vallon, surtout vers le soir, semplit d’une odeur un peu Acre et triste, celle des charbonniéres allumées par les biacherons de la forét domaniale, une odeur de cendre chaude et de braise mouillée, qui-rabattue par la tiédeur de Yair se couche dans les plis du terrain. Aucune senteur, méme pas celle des feuilles tombées a l’automne, ne remue dans certains coeurs quelque chose de si déchirant ‘et de si doux. Et l'un, cest a cause des feux dherbe qui fumaient le soir dans les plaines de son pays; et l'autre, 4 cause d’une odeur qui montait des toits de branchages, dans les bois abimés par la guerre, quand, soldat perdu loin de tout ce qu'il aimait, il a cru traverser les jours les plus misérables de sa vie... « Le temps se gate » pense Proult en humant lair moite. «, Il va pleuvoir demain », se dit Nicolas.

L’herbage d’ot il léve les yeux vers le ciel couvert, est le plus éloigné de tous ceux qui dépendent de la ferme. De trois cétés la forét l’enclot, et des semaines peuvent s’écouler sans que personne y passe.

La du moins Nicolas est sir qu’aucun bruit de Saint- Saturnin ne pourra l’atteindre, ni meuglement des bétes, ni cris des gens, ni méme le strident coup de sifflet par lequel on l’avise qu’on a besoin de lui. A cause de son maigre terrain et de son isolement, ce paturage est assez négligé. Beaucoup de chardons y poussent qu'il faudrait couper avant qu’ils ne grénent. Nicolas s’y est mis au début de l’aprés-midi, et la besogne monotone a tant soit peu calmé son. irritation de ce matin. Car pour ne plus dépendre de Richard, qui est aux gages de son fils, William Colombe a pris 4 son service un nouveau chauffeur qui est arrivé avec une voiture de louage. Plus de controle sur les sorties du vieillard. Un inconnu au coeur de la maison. Le désarroi parmi les gens dont on était sir, et qui vont parler imprudemment ou se révolter contre la contrainte d’un espionnage insupportable... Les premiéres mesures prises, Nicolas s’en est allé le plus loin qu'il a pu. Il a déja nettoyé les trois quarts du pré. Se fatiguer les bras; fatiguer sa mauvaise humeur. Sa faux n’en peut plus, tant en y passant la pierre il en a usé le tranchant. I! s'est assis sur une butte gazonnée, content de sentir, sous sa chemise mouillée, ses épaules, ses reins, ses jarrets qui ont travaillé. Jusqu’en ce lieu protégé par les arbres, le vent tiede apporte l’odeur des monceaux de bois qui charbonnent, l’odeur triste et douceatre. Il pense

« En dix ans, si homme ne leur tenait pas téte, les chardons gagneraient, foisonneraient. Et. la sotte herbe serait refoulée en quelques flaques de plus en plus petites. Et finalement tout le sol retomberait au pouvoir de ces beaux brigands que je persécute. » ~

Mais une fois évadée de l’orniére quotidienne, sa

réverie ne s'arréte pas 4 |’étroit horizon de dix années. Il pense :

« Dans. mon pays, il n’y a que deux rois : le chéne et le sapin blanc. Eux seuls pourraient, avec les siécles, étouffer toutes les races qui ne subsistent que grace a notre aide. Par endroits, quelques ilots de hétres pourraient se maintenir; quelques chataigniers

‘dans les sols pauvres et quelques ormes sur les

lisiéres. Mais seuls le sapin et le chéne n’auraient a craindre aucune menace, et leurs dynasties. domineraient éternellement, du moins jusqu’a ce que les glaciers reviennent sur cette partie du monde... Quand c'est pour régner pendant une période géologique, il vaut la peine de prendre un peu de mal et de bousculer les autres pour se faire de la place. »

Il sait bien qu’a son retour dans la maison, il

“n’apercevra que des faces chagrines. Fini le temps des

« Bonsoir! » qui signifiaient « Soyez bienvenu, patron sans ‘méchanceté! » On lui dit que Jourdaine Vattend dans son bureau. Il monte avec appréhension.

« Enfin, s’écrie-t-elle, te voila! »

Quel nouveau malheur va-t-elle annoncer? Elle lui tend une lettre. C’est l’écriture d’Amédée de Sinnis :

Votre billet a décidé de tout. Le poste de Belgrade était vacant. Il parait qv’on y vit avec peu d'argent et méme qu'on y fait des économies. Ne pensez pas que jaie longtemps balancé. C’est étrange, ce quon

peut, en une heure, briser de liens et comme on fait

ainsi des cassures franches. Ma nomination vient de me parvenir. On me prie de rejoindre au plus tét. Je nattends que vous pour fermer cette maison el

décider quels meubles valent la peine d’étre expédiés. Je ne pense pas que votre ceur soit attaché a grand-chose de ce que nous avons acheté dans cette ville.

Vous aviez beau ne rien dire, vos lignes avouent plus que vous né vouliez. Je refuse de vous latsser poursuivre une lutte dont votre dignité fait tous les frais. Le pis qui puisse arriver ne sera pas pire que les humiliations dont on vous abreuve. J’écrivai ad vos freres pour prendre sur moi le blame de votre départ — sils ont le courage de blimer; et s'ils cherchent a vous retenir, alléguez la fragilité de mes bonnes intentions ; c'est un article sur lequel, hélas, on vous croira. Ne réfléchissez pas plus que je nai réfléchi moi-méme et gagnez Londres le plus vite possible.

Nicolas pense avoir beaucoup fait en ne laissant paraitre aucune grimace.

« Alors quand pars-tu ?

— Ce soir, il est trop tard. Demain, par le-premier train. »

Evidemment elle attend une phrase qui rende justice a la galante tenue d’un homme qu’on a trop souvent jugé déplorablement frivole; mais dans ce moment Nicolas ne se soucie guére d’équité

« Comme tu tiens 4 lui, ma pauvre petite !

— Et jai raison, puisque tu vois qu'il tient 4 moi. »

Le frére poursuit avec méchanceté

« On ne s’étonne pas qu'il ait des succts mondains, car avec l'aide des tailleurs il est assez bel homme. Mais quand on le déshabille... Je lai vu sur la plage... Il faut qu'il ait bien des qualités ou que les femmes soient bien aveugles, pour qu’elles lui pardonnent ses rotules et son sternum. Sérieusement,

Pa i:

SrA dened = Seat U RUN-IN. 291

Jourdaine on n’a jamais vu de cOtes attachées de cette facon-la! »

Elle est trop joyeuse pour se facher :

« Nic, que tu peux étre dégotitant! »

Il répond d’un air sombre :

« Que veux-tu? Ce n’est pas ma faute. Je vis parmi les animaux. »

I] ajoute :

« Je pense que je ferai comme toi, dans un oudeux jours. J’enverrai provisoirement les enfants chez Reine. Ah! qu’on puisse respirer en paix |...

— Je voulais d’abord ten parler 4a toi.

— Alors, tout de méme... si tu disais que tu ne pars que pour huit jours... par égard pour ces pauvres gens qui ne nous ont pas lachés. Ils ont eu déja, ce matin, leur compte de mauvaises nouvelles. »

Elle aurait eu honte de couvrir sa fuite par un si pleutre mensonge; mais puisqu’elle peut y recourir par charité, de quel fardeau on la délivre! Enfin elle peut songer 4 autre chose qu’a l’appréhension de ces adieux.

« Je ne sais pas, dit-elle, ot j’ai ‘la téte. J oubliars de t'annoncer le principal. Cibar est venu cet aprésmidi. Babet affirme que c’était lui. Pére l’a recu dans sa chambre, en compagnie de sa Ménerba, et c’est elle qui a reconduit homme jusqu’a sa voiture. Ils n’en finissaient pas, tous les deux, de bavarder sur le perron, de se serrer les mains. Une paire de vieux amis. Tout est maintenant limpide : c’est lui qui la placée chez nous. »

Elle a pris congé de tout le monde, au jardin, 4 la ferme, a la cuisine. Personne n’a suspecté ses bonnes paroles. On l’a plainte d’avoir encore d'autres

soucis que ceux de Saint-Saturnin. Avouer la simple vérité l’aurait accablée de moins de confusion que d’abuser une aussi naive confiance. Sentant venir les larmes, elle a failli tout dire 4 Jenny Cheu. Elle n’a menti posément qu’a son pére, pour ne pas sembler lacher pied devant les bravades de la favorite. La voiture a été commandée pour demain 4 la premiére heure. Les malles sont bouclées.

A la campagne, les lumiéres s’éteignent tot. Quand tout semble endormi dans la maison, Nicolas déverrouille la porte, d’habitude condamnée, qui sépare les deux logis. Armé d’une lanterne qui rabat vers le sol la faible clarté d’une bougie, il accompagne Jourdaine dans le salon, la salle 4 manger. On ignore si demain on y aura toujours accés : mieux vaut donc mettre en sireté les quelques objets auxquels s’attache une certaine piété familiale. Avec mille précautions pour ne heurter aucun meuble et ne faire grincer aucune clef, ils décrochent quelques miniatures, prennent dans un tiroir les carnets de campagne du général Colombe, les étuis de maroquin ot son fils conservait pieusement sa correspondance avec sa femme, quelques liasses de papiers, un album d’anciennes aquarelles. Au cours d’une seconde rafle, ils explorent le buffet ot Jl’on serre l’argenterie. Dans quel coin Jenny range-t-elle le petit service a thé dont se servait l’arriére-grand-mére Alexandrine? Ils finissent par le trouver, ramassent au hasard de ce quiéclaire Ja bougie, quelques cuillers en vermeil, un rond de serviette, des ciseaux a raisin, bibelots sans valeur, qu’ornent des initiales de grands-parents, d’arriére-grands-parents. Attachent-ils vraiment quelque prix a ces objets, ou cédent-ils 4 la vanité de conserver la preuve qu'il y a cent ans l’on ne mangeait déja plus dans de l’étain? Le choix devient

bievtot plus difficile. Que prendre, que laisser? Il y a les six charmants fauteuils dont les tapisseries furent exécutées par la grand-mére Clara et sa sceur Miss Hoove. Nicolas refuse de les enlever, mais Jourdaine obtient qu’on en sauvera du moins un. Elle voudrait maintenant, tout sauver. Elle demande également grace pour une table 4 ouvrage dont sa mére se servait habituellement. Quand~elle marche derriére son frere, les bras chargés de boites ou de quelques porcelaines, elle est toute 4 l’émotion de cette équipée clandestine, 4 la crainte de se faire surprendre, a la satisfaction de préserver ce qui peut l’étre encore, de lutter jusqu’au dernier instant. Elle a enfin le droit de faire taire l'insupportable voix qui l’a poursuime tout l’aprés-midi

« Je trahis ceux qui ont fondé cette maison, qui ont mis tout leur coeur 4 la conserver, 4 I’embellir pour nous.

« Je trahis le vieux soldat qui ne s'est jamais reposé ; je trahis sa courageuse femme.

« Je trahis leur fils qui fut une 4me sans duplicité. Je livre aux étrangers le lieu qu'il tenait pour le plus sacré de la terre, l’endroit ot une créature pleine de grace est morte dans les flammes.

« Je trahis ma pauvre maman qui aurait supporté les humiliations sans se plaindre. Je trahis mon pére que j’abandonne en d’indignes mains... »

Les objets rapportés chez Nicolas font un tas pitoyable, qui ne garnirait qu’un coin bien modeste dans la boutique d’un antiquaire. Quel sens garde ce bric-a-brac, arraché de son cadre? Jourdaine se souvient tout 4 coup d’une nappe 4 jours sur laquelle on a vu sa mére s'abimer les yeux pendant plusieurs mois; mais Nicolas boude a lVidée d'un nouveau | voyage. Il priera demain Jenny de chercher cette

nappe. Puisqu’on abandonne tout au pillage; qu’est-ce qu'une relique de plus ou de moins?

« Allons, va-t’en dormir. Il est presque une heure. Si tu peux caser dans ta malle quelques-unes de ces choses, emporte-les. Ce qu'il nous faut maintenant, c'est secouer la poussiére de nos pieds et ne plus regarder en arriére. »

Elle sait qu’elle ne dormira pas;.mais ce pauvre garcon qui tombe de sommeil, comment le forcer a veiller davantage ? I] l’accompagne jusqu’a sa chambre en portant quelques objets. Comme il veut s’en aller, elle le retient :

« Nic, je te jure que je n’ai rien fait pour provoquer cette lettre. Je ne demandais que des encouragements pour rester encore. Songe que je lui ai pris son seul enfant, son fils pour lequel il avait une tendresse extraordinaire. Je Jai arraché a son influence. Est-ce que cela peut s’oublier? Et pourtant il m’appelle... Pardonne-moi. »

Nicolas répond avec une fausse gaieté :

« Pardonner quoi? Tu donnes le bon exemple.

Demain commence une vie nouvelle. »

Ah! quel sens ravissant ces mots pourront prendre quand le wagon roulera, mais quiils sont encore tristes et sans vie! Elle écoute s’éloigner son frére, puis reste sans défense contre la litanie de ses remords

« Je trahis mon frére Nicolas, coeur simple et compliqué, vie sage et manquée, que je laisse se débattre seul dans de répugnants soucis.

« Je trahis Proult, le brave homme, et la bonne Jenny Cheu qui n’a trahi qu’en intention, et qui est restée.

« Je trahis Babet la bossue... »

Elle refait sa malle pour y placer les quelques

Bice, bon voyage... Car il faut bien avoir le courage de T'avouer : la trahison serait-elle si difficile sans les penoins ¢ nore ae

SECOUER la poussiére de ses pieds... Mais ceux dont le métier est avec la terre, avec les troupeaux et les arbres, ne se dépétrent pas si facilement de la boue qui colle 4 leurs souliers. On les tient par des gages. Depuis quinze jours sa sceur sest évadée et Nicolas patauge toujours dans la méme humiliation. En vain il philosophe selon sa manie : « Tout ce qui nous arrive cessera d’étre compréhensible dans quelques années. Nous obéissons aux régles d’une époque qui tire sur sa fin et qui bientdt rejoindra te Moyen- Age. Heureux ceux qui vivent 4 l’hétel, dit I’Evangile des temps nouveaux, car ils échappent au fisc ! Heureux ceux qui ont vendu leurs biens pour les convertir en papiers, car toutes les routes de la terre sont 4 eux! Et pourtant mon coeur, plus que celui de ces dégourdis, s’est exercé 4 étre libre... » Nicolas veut bien de la pauvreté, mais non pas renoncer a faire ses foins. Sur le plateau l’on a coutume de commencer la coupe avant la Saint-Jean et c'est toujours lui qui conduit la faucheuse. L’herbe coupée, on ne va pas la laisser pourrir a terre, et l’on ne va pas laisser les faneurs se croiser les bras faute de leur abattre un autre herbage.

Pourtant tout craque, tout grince. La situation

SAIN ESAT URN LN. 297

devient chaque jour plus pénible. On voit arriver des lettres cachetées, qui ne peuvent contenir que de largent, et cependant le boulanger ou le boucher ne parviennent plus 4 se faire payer. Tout le pays jase et ricane. Ce n’est pas un exode vers sa petite ferme de la Cour-Marie qui empécherait Nicolas d’étre atteint par les plaintes. Au Grand Logis, toutes les femmes de service vivent réfugiées dans la lingerie. Elles non plus ne toucheraient aucuns gages, si Louis n’envoyait ce qu'il faut. Refusant de frayer avec le chauffeur étranger, elles se contentent de lui porter ses repas, et l’on trouve l‘homme inoccupé rddant dans les coins. Avec scrupule et honte, c’est sur le vieux Richard que compte Nicolas pour surveiller et faire parler l’inconnu. Or il n’existe pas plusieurs moyens de faire parler. Dans l’équipe des faneurs il commence 4 y avoir des hommes soils, et Nicolas n’ose rien dire, parce qu’on lui répondrait « Votre fidéle cocher, vous n’avez donc pas vu sa gueule? »

Encore si les nouvelles qu’envoie Louis laissaient espérer un secours immédiat. Mais il se trouve qu'une rivalité de groupe l’a mis en mauvais termes avec la banque de son pére. Sous des prétextes polis, on lui refuse tous renseignements. De leur cété les médecins ont vainement tendu leurs pi¢ges : la fausse infirmiére les a déjoués. Apostés sur le passage du vieillard, ils se donnaient pour les métreurs de l’architecte et tachaient de lier conversation; mais elle avait dt flairer quelque chose, car elle ne lachait pas le bras de William Colombe, et l’avertissait par une pression des doigts chaque fois que l’entretien glissait vers une pente dangereuse.

On sait par Jenny qu'elle est venue demander ot Yon rangeait les valises et les malles. Quelle fuite

298 SALNE --SALU RNIN

prépare-t-on et dans quel dessein? Chaque jour Jenny va voir au grenier si les valises sont toujours en place. Contrairement 4a ce qu’on pouvait craindre, la dame de compagnie n’essaie pas de pousser les gens a bout; elle est correcte, elle se tient coite; mais que présage ce calme? Cibar n’a plus guére paru. Grace a la police de maitre Ramelle, on sait qu'il est plus souvent 4 Paris que dans la contrée. Est-ce la-bas qu'il manigance quelque chose? car les locaux loués dans le département restent vides et le bruit court qu'il en aurait méme rétrocédé quelquesuns.

Faisant des difficultés inattendues pour se laisser entrainer au cabaret, le chauffeur a fini par avouer a Richard qu’on lui avait recommandé de ne pas s'absenter le soir. Est-ce de nuit qu’on projette de fuir? L’idée vient-elle de ‘William Colombe ou tachera-t-on de lui forcer Ja main? Si le vieillard sen va, tout porte 4 prévoir que son entourage ne le lachera plus que mort ou tombé dans une complete enfance. Or, les obstacles que l’on peut opposer a cette fuite sont fragiles. En provoquant une avarie, on peut rendre le véhicule inutilisable pour un jour ou deux. Richard et Nicolas ont examiné la machine et décidé comment l’on tacherait d’intervenir.

Cependant les gens s’énervent. Jenny dit et répéte que, la nuit, l’on entend des pas autour de Ja maison. Pour calmer ces imaginations absurdes, Nicolas tous les soirs améne le chien de Ja ferme, Julot, un matin noir, assez redoutable. Lui-méme, vers deux ou trois heures, se reléve parfois pour faire une ronde. Fut-ce dans les ténébres les plus épaisses, il se dirige avec sireté en touchant le tronc des arbres, et quand ses doigts quittent la mousse de l'un d’eux, ils savent

sans errer ou est le tronc suivant. Lorsque jadis il surveillait les braconniers, il s'est habitué a ces tournées tellement silencieuses que l’on ne sentend pas marcher soi-méme et qu’enveloppé dans 1l’immense nuit, on n’est plus qu’a peine présent dans un corps qui prend la consistance des fantémes. Pour peu qu’on reste immobile, on cesse bient6t de sentir sous ses pieds l’invisible sol. Sans forme, sans poids, sans age, on entre dans une torpeur étrange, ot rien n’existe plus, si ce n’est l’odeur de l’air humide et les bruissements de la nature qui retient sa respiration : une branche morte qui craque, une goutte de rosée qui tombe d'une feuille sur une autre, et trés loin, dans quelque ferme, le jappement d’un chien qui réve.

Il arrive, dans ces moments-la, que Nicolas songe a lui-méme comme 4a un tiers, 4 un voisin, a l’un de ces étres innombrables qui sommeillent dans Yobscurité : « Il a fini par niveler le Pré-Long en terrassant un hectare chaque année. Il a drainé la cour Linet avec des drains qu'il a cherchés a vingt kilométres, parce qu’ils sont mieux cuits que ceux de Variville. Il a greffé quatre ans de suite le poirier qui est pres de la barriére et sur lequel le mauvais sort s'est acharné... Ce n’est pas qu'il tienne désespérément a ce poirier, le pauvre garcon. Mais'il n’a pas voulu faire le paysan pour rire; et maintenant il tire sur ses propres racines et ne les ameéne pas facilement. Il y a quelque chose en lui qui regimbe et crie, »

Il pense encore :

« Pas méme un petit souffle de vent. Rien ne bouge, rien ne proteste, et nous mettons notre dignité a rester silencieux comme des morts. Et pourtant ceux qui protestent avec véhémence finissent presque toujours par conjurer le destin. Que n’avons-nous la foi

des hommes primitifs, de ceux qui, dans les temps de calamités, séparent les agneaux des brebis, les cabris des chévres. Les méres sur un versant de la vallée, les petits sur l'autre, Alors les bétes remplissent la nuit de cris si Apres, il monte vers le ciel une clameur tellement rauque et désespérée que les dieux finiront peut-étre par s’apitoyer... »

Quand il rentre, transi, de ces tournées et qu'il se dévét pour regagner son lit encore chaud, son regard tombe presque toujours sur le calendrier suspendu au mur :

« Jusqu’a quelle date tiendrai-je encore? Jusqu’auquel de ces chiffres? Tournerai-je la feuille pour entamer le mois suivant? »

Mais d’autres fois Vidée le traverse que peut-étre, en secret, Saint-Saturnin est déja vendu. Alors il ne peut se rendormir. I] parle tout haut. Il dit :

« Je resterai jusqu’a ce que les huissiers me mettent dehors. »

Une plainte est parvenue au contréleur des postes, écrite par la dame de compagnie et signée de William Colombe, alléguant que des lettres auraient été interceptées. Sur une démarche faite ce matin par Nicolas, l’incident semble clos. Mais un autre a surgi. Le vieux voisin Lamoriniére, sollicité par maitre Ramelle, avait promis de témoigner éventuellement sur l’affaiblissement de son ancien ami, M. Colombe. S’en est-il vanté publiquement comme d'un service qu'il était prét 4 rendre au pays? Comment la-t-on su dans le camp adverse? Toujours est-il qu’une lettre a renseigné sa femme sur une assez basse liaison qu'il tenait fort bien cachée. Un entrefilet du journal a mis tout le monde dans la confidence de ce drame domestique, d’ot le vieux monsieur ne sortira pas

SAINT-SATURNIN es

sans dommage ni discrédit. Sa défense consiste a rejeter tout J’odieux sur Saint-Saturnin. Il vient dinfliger 4 Nicolas une scéne des plus pénibles, ot celui-ci l’a laissé parler presque sans répondre, tant sa stupeur était grande devant tout ce qu'un tel — homme lachait dans son affolement : insinuations, ragots, calomnies saugrenues, qui ont dd cuire et recuire dans l'imcompréhension de voisins jaloux, dans leur hostilité d’autant plus aigre qu'elle restait impuissante et secréte. Et contre lui-méme que n’a-t-il pas senti remonter de perfide, d’insultant ?

Cette fois, la faucheuse a été confi¢e a4 l'un des hommes pour la coupe du soir. Nicolas va et vient dans\son bureau. L’avanie de cette altercation, il sait bien quil l’oubliera; mais dans l’atmosphére de ce pays malveillant et moisi, quel espoir de plus jamais pouvoir respirer 4 pleins poumons? Vingt et un juin? C’est le moment ot l'année tourne, ot le soleil montant va commencer a redescendre. Bonne date pour prendre une résolution. En deux jours il peut conduire a la Cour-Marie et laisser sous la garde du Russe ses machines et ses vingt meilleures bétes; il peut convoquer des marchands de bestiaux et leur vendre tout le reste du cheptel. Pour ce que contient sa maison, il y a des déménagements et des gardemeubles. Et cen sera fini des cuvettes qu'il faut disposer dans les chambres pour recueillir l’eau qui coule 4 travers les plafonds!... Enfantillage, évidemment; mais hormis la faim, le froid ou la mort, qu’'est-ce qui n'est pas enfantillages ? D’obstacles, il n’en sent plus. Il n’y en a plus; ou plutét il n’en reste qu'un tout petit, un importun billet qui est dans sa poche, qu’il a regu ce matin et qui est de Laurette :

Les parents ne veulent rien nous dire de Saint-

Saturnin. Nous savons seulement que tante Jourdaine a été forcée de partir et qwil se passe des choses qwil ne test plus possible de supporter. Mais nous ne voulons pas croire qu’on puisse laisser d’horribles gens prendre la maison, le jardin, nos chambres, nos chéres choses, le vieux filet de tennis, le cher Trou-aux-Rats. Je Ven supplie, ne te décowrage pas, sil reste le moindre espoir, et nous taimerons tous encore plus que par le passé.

Génante petite lettre! Génant grain de sable! Ce n’était donc pas assez que d’avoir a faire capituler ce Nicolas, maintenant il y a encore cette petite fille! Mais Laurette se consolera vite, se mariera. L’adresse du marchand de bceufs est écrite sur une enveloppe. Une feuille blanche est sur la table. Il n’y a plus qu’a convenir d’un jour. « Mon cher Monsieur Lefrancois... »

Bient6t la cloche du diner va sonner. Nicolas se promet de ne pas se lever de sa table que la lettre ne soit écrite. On l’a déja dérangé deux fois, et maintenant que se passe-t-il encore?... Le bruit d'un moteur ?... Non, il n’ira pas voir. Et si cest le vieux qui s’évade, tant pis! Le Ciel l’aura voulu. Apres tout, cest un moyen comme un autre d’en finir. Il reprend: sa plume : « Je vous serais bien obligé... »

Peut-étre vient-on le chercher ? Ou bien ce sont déja les enfants? On ouvre la porte et il ne se retourne méme pas. Mais une voix d’homme retentit dans son dos :

« Bonjour, oncle Nic! »

D'un bond il est sur pieds.

« Ga, par exemple !... »

Hale, riant, drapé dans le manteau qui couvre son bras en écharpe, Gilbert de Sinnis reste sur le seuil, ravi d’avoir si bien réussi son effet de théatre :

oo n’est rien du tout : une balle qui n’a méme pas touché Vos. Et grace 4 cette égratignure, deux mois de congé! Alors voila. »

L’abasourdissement de son oncle Venchante ent

« Et tu sais, pour une fois, j’en” ‘suis ébloui, de ton paradis. Que c'est vert chez vous ! Que c'est vert!

Nicolas en est encore 4 mettre deux idées bout bout : \'

« Qa, par exemple... mon petit Gilles... »

LA vigne n’atteint sa maturité qu’avec la vieillesse de Vannée. Le blé lui-méme ne triomphe qu’a la facon des hommes déja durcis par la quarantaine. Seule la fenaison concorde avec le solstice, avec la nuit la plus bréve, avec l’instant parfait ot l’année, lancée de tout son élan, semble ignorer encore qu'il faudra redescendre. Journées de travail qui commencent avec la lumiére et ne s’achévent qu’avec elle. Tout ce qui peut manier une fourche ou un rateau est requis pour aider au travail des machines. Doubles rations ; fortes paies ; chaque heure est précieuse. Car le foin n’est vraiment sauvé que lorsque, mis en meules, il n’offre plus a la pluie que des dos glissants. Tout le plateau prend l’air d’une étrange ville -saharienne dont les coupoles luisent dans la buée du soir. Debout sur les nouveaux mamelons qui s’élévent, des hommes tassent et foulent le foin qu’on leur lance au bout des fourches. Demain le temps peut tourner. Hier on a trouvé moyen de monter douze meules ; Ivanoff voudrait qu’avant le coucher du soleil on en dressat quatorze de plus. On va lui faire voir, au jeune officier, qu'il n’est pas seul 4 savoir mener rondement une entreprise! Il n'y a pas eu besoin

de se donner le mot : chacun y met du sien, et les esprits sont aussi échauffés par l’attente d’on ne sait quel événement que par le) soleil qui tape dur et par les vapeurs du cidre aussit6t ressué que bu.

Est-ce parce que Gilbert a dit : « Pourquoi vous cachez-vous la-haut comme une chouette, vieille Babet ? » et 4 Proult : « Nous n’allons tout de méme pas leur laisser manger vos péches »? Est-ce parce que Richard s'est trouvé présent quand le petit-fils paraissant pour la premiére fois devant le vieillard, lui a dit : « Eh bien, Grand-pére, les bombes font moins de dégats que tes ouvriers », 4 quoi William, surpris par cette attaque inattendue, n’a rien su répondre?... Toujours. est-il qu’au bout de quelques heures chacun pensait : « Il va mettre la femelle dehors. »

Dés le premier soir, comme Nicolas sortait pour faire une ronde, Gilbert a demandé :

« Pourquoi ne prends-tu pas ton fusil ?

— Parce que la chasse n’est pas ouverte », a répondu son oncle.

Sur quoi le jeune homme lI’a considéré, plein d’étonnement; puis, jugeant qu’on pouvait rire, il a ri de tout son coeur. ©

« Et puisque j’en suis 4 poser des questions, comment se fait-il que Cibar vienne ici librement, alors qu'il suffirait d’une perche pour barrer l’avenue et d'un homme pour garder le passage? »

Encore une fois, Nicolas s’est mis a donner ses raisons, mais devant le dréle de visage que son neveu continuait a faire, il a pris le parti de rire tout de suite.

Aprés ume matinée passée prés des travailleurs, quand Nicolas est venu reprendre le jeune homme sur la lisiére du pré :

« C’est ton Russe qui me plait, a dit Gilbert. Si

tu avais deux ou trois gaillards comme celui-la... De combien d’hommes est-ce que tu disposes? »

« Ce diable de garcon, a pensé Nicolas, va vouloir percer des meurtriéres dans les murs et tendre partout du fil barbelé; et dans deux jours, quand la gendarmerie viendra faire une enquéte, il l’accueillera par des coups de fusil. » Mais on n’en est plus aux petites prudences, et rien n’est impossible, aprés tout, hormis de faire le rabat-joie. Méme ce bougon de Richard, qui méprise tant les coquetteries. inutiles, n'a pas oublié, malgré le surmenage, de graisser les sabots du cheval qui traine la faucheuse. Nicolas pense encore : « Que serait-ce si Gilles avait gardé son uniforme? I] ne nous manque que les clairons. Ils voient déja, comme aux grandes manceuvres, les basses-cours mises a sac et les chaises de cuisine’ cassées pour faire des feux. Ils ont raison. Loué soit Dieu qui a créé les chaises, avec de la paille, du bois sec, du vernis. Quelles omelettes on se cuit sur ces flambées!... » Il oublie que lui-méme, sans savoir pourquoi, il a tantét fait semblant de ne rien apercevoir quand, passant prés du rateau mécanique, il a constaté qu’un maladroit en avait faussé la commande. Ce n’est pas dans ses habitudes de patron soigneux. Alors quoi d’étonnant si tout son monde se laisse gagner par une allégresse messianique et par la foi aux prophéties : « C'est les journaux qui |’ont dit, monsieur Nicolas; on aura un été sec. Alors il y a tout avantage 4 ne pas pousser les foins trop vite. »

A vrai dire on n’a déja plus le choix des tactiques. On a franchi un aiguillage lorsque Gilbert, dés le lendemain de son arrivée, a tranquillement dit au vieillard : « J’écris 4 Maman de revenir et que, s'il y a des excuses 4 lui faire, on les lui fera. » Qu’est-

ce qu’a répondu William Colombe? Rien, affirme Gilbert. Et quant a ce qu'il a pu penser...

« J'ai peur de te paraitre une brute, oncle Nic; mais, que veux:tu? Grand-pere... Le respect de nos ascendants... je sais bien... Mais conviens que mon pére n’a pas fait grand-chose pour m’en donner le pli. Et pourtant par nature... Je commence seulement a m’en rendre compte... Si j’avais eu confiance en quelqu’un, j’aurais commis moins de sottises. Mais oncle Louis est trop autoritaire; et toi, depuis que jai lage de raison, combien de fois est-ce que je tai vue

— C’est vrai, Gilles, on compterait les jours... Pourquoi est-ce que jamais je ne me suis évadé de cette espece de tombeau, pour aller te voir dans un de tes postes? Aprés coup, on a de la peine a comprendre. Je sais les raisons que je me donnais : que la vie est partout la méme et qu’elle ne contient jamais que ce qu’on y met. Ce qu’on ny trouve pas sur place, on ne le trouvera pas en courant le monde... Les raisons ne sont jamais que des raisons ; et pourtant, mon petit Gilles... et pourtant ces raisons n’étaient pas une simple excuse 4 la paresse. Je ne sais comment t’expliquer cela... Si je me compare a Louis... »

Il pense : « Je l’ennuie avec mes discours! je le fais périr d’ennui. Mais je ne puis supporter qu'il ne comprenne pas. » Il sent tout ce quil y a d’humiliant a vouloir justifier une vie stagnante devant un garcon tout nimbé de jeune gloire, qui ne peut regarder qu’avec pitié ce bas-fond. Mais si Nicolas lennuyait vraiment, Gilbert trouverait dans sa blessure toute permission de paresser le matin dans son lit et de s’enfermer avec un livre. Qui le force a se lever assez tdt pour partager avec son oncle la

sy

soupe qui est restée chaude dans le four de la cuisine, et a le suivre dans toutes ses sorties, si bien que la journée, jusqu’au soir, n’est qu’une cCauserie indéfiniment reprise? Nicolas n’a jamais été si bavard. Toutes ses théories y passent peu a peu, soit 4 table, ou le long des chemins , ou le soir en attendant que neuf heures sonnent et que, recru de fatigue, on ose gagner son lit.

« Vois-tu, Gilles, on peut exceller par de grandes actions, on peut pousser des pointes vers ce que notre nature a de plus haut, de plus exceptionnel. Mais je me demande sil n’existe pas une autre. excellence, plus modeste et plus malaisée 4 définir. Oh! je ne te la propose pas! Tu as mieux a faire. Mais moi, Gilles, je ne suis qu'un homme moyen. On a le droit d’étre un homme moyen; ce n’est pas héroique, mais cest tres difficile... Longtemps je m’en suis méprisé. Puis un jour j’ai pensé que, peut-étre, juste au centre du cercle, juste 4 l’entrecroisement de toutes les lignes, on pouvait trouver quelque chose d’admirablement dosé, une sorte de maximum, comme la lumiére parfaitement blanche est le total de toutes les couleurs... Attends... Je sais ce que tu vas dire : « Juste milieu. » Mais ce n’est pas cela. C’est méme tout le contraire : « Le milieu juste. » Je ne joue pas sur les mots. C’est ridicule peut-étre, mais ce point me tient trop a cceur : d’un cété c'est le vide et de Yautre le plein, le plein le plus dense. Je bafouille, mais je t’assure que j'ai raison. L’un est une espéce de neutralité dégotitante, un renoncement 4 tout ce qui est fort; tandis que l’autre... l’autre est comme qui dirait une construction savante, quelque chose qui nécessite de l’habileté, de la maitrise... ot toutes les parties du corps ont leur réle A jouer, du crane , jusqu’aux orteils... »

Il s‘empétre dans ses formules, mais s’obstine :

« Et parce que je suis un homme moyen, mon petit Gilles, je n’ai pas le désir d’occuper plus de place qu'un homme moyen n’en a le droit. De la peut-étre une certaine mollesse 4 défendre mon superflu. » [

Il dit encore :

« On croit que’ je ne sais pas ce que je veux, ou bicn que toute ma conduite est gouvernée par des théories sociales. Mais ce n’est pas vrai. J’ouvre bien, de temps 4 autre, le livre d’un économiste, mais presque tout de suite il me fait bailler, car ce que tu y trouves de plus solide est encore tellement provisoire que tu n’as pas le temps de t’asseoir avant qu’on ne te propose une autre chaise. Ces gens ne sintéressent qu’a ce qui est chiffrable; ils ne jugent que d’aprés les dimensions, comme si un gramme ou une tonne d’or n’étaient pas du méme métal... Je n’ai pas de doctrine sur-la circulation de l’argent, mais je sais ce qu'une journée d’ouvrier représente de peine, et si l'on me demande, au restaurant, pour un plat fin, le salaire d’un journalier, eh bien, non, ce plat me reste dans la gorge. Je veux bien le payer, mais que d’autres le mangent! »

Gilbert écoute avec attention. Jamais aucun ainé ne la pris au sérieux de cette maniére. I] ne sait encore si tout cela est merveilleux ou prodigieusement puéril. Il y étouffe un peu; mais quelque part doit exister un joint entre les idées auxquelles il a coutume de se plaire et celles d'un homme qui lui plait décidément plus qu'il n’aurait jamais cru.

« Et tu peux supporter cette vie monotone? Et tu ne deviens pas enragé d’étre attaché toujours au méme endroit ?

— Oh! fait Nicolas, on s’y plie. Je suis attaché comme Ulysse au mat de son bateau. Tu te rappelles

Vhistoire d’Ulysse et des sirénes? Il avait bouché les oreilles de ses compagnons avec de la cire, mais luiméme, le vieux malin, il voulait écouter le chant... Jaccepte de vivre ici, sous l’espionnage insupportable des paysans, des comméres, du curé; mais je t’assure que j’écoute les voix des sirénes sans en perdre une seule note.

— Et jamais tu n’as envie de défaire les noeuds?

— Mon Dieu, Gilles, ne prends pas les comparaisons a la lettre. Il y a plus de place dans une campagne que sur un navire, et la béte qu’on met au piquet, on lui laisse toujours quelques métres de corde pour qu’elle s’ébroue et se passe ses fantaisies. »

ETRANGE saute de vent. La ot lon était prét a lacher pied sous la bourrasque, brusque embellie, soleil inattendu, retour 4 peine croyable 4 l’insouciance des beaux jours. Et c'est de l’autre c6té que souffle maintenant la panique. C’est le vieillard qui n’ose plus sortir, qui senferme a clef, qui fait le guet derriére ses vitres et tourne éperdument dans le labyrinthe de ses obsessions.

« Ma fille va revenir! Ma fille va revenir! I] a dit qu'il l’avait rappelée. A peine est-elle enfin partie qu'il la rappelle. Ils vont tous se jeter sur moi comme des gens de la police, et quand I’un d’eux m/’aura bien mis a la question, les autres surgiront, tout frais, pour profiter de ma fatigue, pour m’épuiser, me cuisiner, pour tout savoir. Tous ces enfants que jai eus, auxquels j’ai sacrifié ma vie, avec leurs femmes et leurs petits, tous aprés moi! Toute la grappe 4 mes jambes, 4 mes manches! Perdu, pexdu,

Yhomme destiné 4 de grandes choses et qui laisse la

famille le saisir, ne fit-ce. que par le petit doigt! Je me révoltais contre cette pensée ; j’avais mis toute mon 4me 4a faire le bonheur des miens. Et mainte-

SAPNT- SATU RNIN 315

nant ils voudraient que je continue 4a les servir, eux, toujours eux; que je peine, que je rampe; que je tombe dans la lésinerie de Nicolas, dans son humilité sordide 4 ce niais, ce raté; que je m’asseye dans sa crotte a ce cul terreux !...

« Qu’est-ce qu’ils allaient faire tous les deux du cdété de la ferme, ce matin? Et maintenant pourquoi est-ce quils s’arrétent dans l’allée? Pourquoi est-ce qu'ils regardent les branches du tilleul? Pourquoi est-ce quils regardent au fond du trou creusé par les terrassiers ?

« Mon Dieu, ce n’était donc pas assez que cinquante années sacrifiées 4 ma femme Elisabeth, cinquante ans ol. je me suis rapetissé, o je me suis mis au niveau de sa petite sagesse, ot elle m’a tenu dans son lit, la pauvre sainte femme! J’avais le droit de relever enfin la téte. Mais voila ma fille qui revient, ma fille Jourdaine-Marie-Clara, autre sainte femme ! Les saintes femmes autour du tombeau, avec la myrrhe et les aromates, car elles ne sont 4 leur affaire que lorsqu’elles peuvent ensevelir.

« Et le mauvais sujet, la petite gouape, le propre a rien, qu’est-ce qu'il est venu faire ici? Car sa blessure est simulée. Mme Ménerba dit qu'il remue le bras sans aucune peine et qu’en passant elle a heurté son épaule, sans qu’il ait rien paru sentir. C’est eux qui l’ont appelé. On pense que les scrupules ne l’étoufferont pas et qu'il s’est fait la main sur des Arabes. Une vie humaine, est-ce que ¢a compte 1abas ? On descend le prisonnier dans un silo, et comme par hasard, on l’y oublie... J’ai fait voir a Cibar la soupente qui est derriére la salle de bains, mais jaurais dd lui signaler le grand placard de la chambre jaune. I] faut que je lui parle a tout prix. Et toujours cette cuisiniére qui répond qu’on ne sait pas quand

il rentrera! Pourquoi me laisse-t-il sans nouvelles ? Le danger presse, monsieur Cibar! Et votre hardiesse s'est endormie, Rolande Ménerba! Un jour elle a voulu me faire prendre Je train, au milieu d'une promenade, sans méme un foulard ou une brosse a dents, et maintenant elle recule. Elle dit que tout n’est pas encore prét, que nous allons donner léveil imprudemment. Mais je ne peux plus attendre. Ils me tiennent. Un coup est vite fait. Et les jours passent, les précieux jours. Réaliser! Réaliser !...

« Je sais ce que vous pensez, mon bon ami, mais cest faux! Vous n’y étes pas du tout. Vous croyez que ma hate... C’est que vous ne connaissez pas ma constitution. Je n’ai pas encore atteint l’4ge de mon grand-pére et je n’ai aucune de ses infirmités. Laissez leurs statistiques aux imbéciles. J’ai du temps; rassurez-vous ; j’ai tout le temps qu'il faut. Ce n’est pas la crainte de ce que vous croyez qui me pousse, mais l’impatience d’agir. Car ma vocation n’était pas cette vie étriquée o1 ma femme et mes enfants m’ont fait étouffer. Oui, j’ai fondé le fameux Comptoir industriel et les Grandes Aciéries. A ma place vous seriez bouffi d’orgueil, mon cher Cibar, et vous risqueriez un coup de-sang. (Car vous €étes souvent terriblement rouge, soit dit entre nous; et je vous soupconne un peu de... oui, oul...) Mais croyez-vous qu'il y avait 14 de quoi me satisfaire moi? De quoi combler mon coeur? De quoi donner la mesure de ma force? Seriez-vous comme mes collégues, les braves gens, qui n’ont jamais soupconné ce qui se cachait sous ma politesse et ma bienveillance? Et ma sainte femme non plus ne devinait rien, la douce taupe. Mais l’ceil des perfides enfants a pénétré le secret. Ils ont peur. Ils chuchotent. Ils tournent autour de moi. Ah! sils pouvaient tuer le germe de vie, percer

Boat Et vil eS et sils” pouvaient... Bon, c'est maintenant le tour de l’institutrice ! “Quel besoin a-t-elle de passer par la? Pourquoi est-ce — qu'elle se mouche? On n’a pas la goutte au nez en cette saison. Est-ce que c'est un signal, par hasard? Est-ce qu’on pouvait l’apercevoir de chez Nicolas?... » i ar oS

Til

Les prophéties ont menti, car une pluie serrée tombe depuis hier soir; mais les foins sont assez avancés pour que la mauvaise humeur du ciel ne tourne pas en catastrophe.

« Viens jusqu’a la Cour-Marie, a dit Nicolas. J'ai des mesures a y prendre. Je te préterai un imperméable. »

Et sous l’ondée continue, les deux hommes se sont engagés dans un layon du bois. A droite et 4 gauche, dans les endroits les plus garnis de la futaie, le sol couvert de feuilles mortes est encore presque sec. Les couronnes ont intercepté des milliards de gouttes ; chaque feuille est une coupe pleine; et sous la nappe des nuages qui laissent déborder leurs immenses réservoirs, les cimes retiennent dans les bassins de leurs verdures, jusqu’a ce qu’ils débordent 4 leur tour, une nappe d'eau suspendue. Mais ailleurs, ot la végétation est plus claire, les écorces luisent dans le bain qui les lave, les touffes d’herbe ont pris un nouvel éclat, les mousses se sont regonflées; et dans Yair saturé de vapeurs, s’épanouit leur parfum puissant et musqué.

A la dérobée, Nicolas considére son compagnon, sa

joue brune que la pluie rend brillante. Est-ce que Gilles se réjouit dans cette allégresse végétale ? Est-ce qu'il s’émeut de ces arémes qui montent dans l’humidité, ces arémes qui flottent, qui nagent? Sait-on jamais ce que Gilles observe des choses et ce que son regard accroche, quand il le proméne tranquillement autour de lui? Tout en cherchant son- chemin parmi les flaques, Nicolas pense : «Qn s'imagine que le plus beau regard, c’est celui qui scrute les visages, qui sempare des choses, qui est tout brillant de perspicacité. Oui, certes.. Mais il y en a un autre, encore plus beau, qui n’a pas besoin d’épier, qui ne sétonne de rien, qui ne cherche pas autour de lui le mot de l’énigme... Le patron de la barque, 4 Morgate... avec quel calme il posait ses yeux gris sur le monde! On aurait dit que l’univers lui appartenait...' Et Jamain, le tonnelier, avec son air taciturne... il n’attend rien de ceux qui s’approchent de lui, ce prince... Il y a des hommes, méme déguenillés, qui sont nés princes. On les reconnait 4 leurs prunelles qui ne courent pas a droite et 4 gauche. Jamais je n’ai vu celles de Gilles glisser vers la pointe de l’cil. S’il veut regarder de coté, il tourne la téte. » :

Mais déja le layon débouche sur un herbage en pente, obstrué de pommiers. Nicolas pousse une barriére. La Cour-Marie est située dans un étroit pli du terrain, ot, dés qu'il pleut, l’eau des pentes voisines afflue et cuve entre les mottes.

« Appuie 4 gauche, sinon tu en auras par-dessus tes chaussures. Jadis il y avait un chemin empierré, mais -du diable si l’on devine encore ot il passe. Nous allons contourner l’étable et le pressoir. La maison est plus bas. »

Comme Nicolas, depuis longtemps, a joint l’exploitation de cette ferme a celle de Saint-Saturnin, le

logis n’a plus servi, pendant des années, qu’a un ménage de journaliers. Il est de briques, sans caractére, sans méme la coquetterie d’un petit jardin, et d’aspect si morne sous cette pluie, que Nicolas se hate de dire: |

« Le batiment ne paie pas de mine et demande un coup de nettoyage, mais c’est plus grand qu’on ne croirait. »

La grosse clef tourne en criant dans la serrure et le battant se laisse pouss'r en raclant le carrelage.

« Alors, en cas de recul, voila mon poste de commandement! »

La salle est assez vaste, nouvellement reblanchie. Gilles regarde les solives du plafond, la hotte de la cheminée, les cendres éteintes qui restent sur ltre. I] dit avec bonne humeur :

« Je voudrais bien disposer d’un poste aussi confortable. Tu y es au sec; tu peux te chauffer; il y a des vitres aux fenétres, Un palais, quoi! »

Nicolas n’oserait avouer la petite Jacheté avec laquelle il attendait l’appréciation du premier témoin quil améne en ce lieu, du premier qu'il admet a juger humble cadre auquel il est prét a plier sa vie, et prétend la plier sans la laisser déchoir. Par lemploi d’un terme militaire, il a su faire prendre le change a l’imagination du jeune homme; et ceci non plus n’est pas tout a fait brave. Mais Gilbert se préte au jeu ayec tant de bon vouloir; méme il reprend :

« Je n’envie, pas seulement ton installation, tu sais. Jenvie encore plus la maniére dont tu commandes. Presque sans donner d’ordres, tu fais faire a tes hommes tout ce que tu veux... C’est trés fort. J/admire. On voit tout de suite l’attachement qu’ils ont

pour toi, et je pense que tu obtiendrais d’eux le maximum d’abnégation dont un paysan normand soit capable. »

Il hésite un peu, puis, tant pis (devant l’oncle Nic on peut penser a haute voix) :

« Tu me trouveras peut-étre stupide, mais je me dis parfois que nous n’avons pas d’autre mesure de notre valeur. J’attribue 4 ma Vie juste le prix que mes hommes seraient préts 4 payer pour elle, rien de plus. Eh bien, je t’affirme que s'il s’agissait de m’épargner une balle ou un coup de couteau, il y en a plus d’un qui n’/hésiterait pas 4 me protéger de son propre corps. C’est la seule chose au monde dont je sois fier. Je sais quels sont ceux qui ne me marchanderaient aucun sacrifice, méme pas celui de leur vie. Et c’est quelque chose que la vie, méme celle|d’un pauvre bougre de goumier. »

Nicolas murmure :

« C’est un grand prix... »

Et sa pensée aussit6t fait retour sur lui-méme :

« Dans un accident, pour me protéger des éclats de verre ou de bois, Renée se serait peut-étre précipitée. Entre ma jambe et la téte d'une vipére, Maman aurait peut-étre avancé la main. Mais a part ces deux étresla et qui sont morts... »

Gilbert déboutonne le manteau qui lui tient trop chaud, s’essuie le front. C’est la premiére fois qu il se hasarde a tirer au grand jour ces choses qui souffrent mal détre dites. Il s’assied sur le rebord de la fenétre puis se décide 4 poursuivre :

« Seulement je dois avouer que jai plaisir (ca passera peut-€tre, ce n’est peut-€tre qu’une premiere vanité un peu puérile), mais j’ai plaisir a sentir fléchir les volontés sous la mienne. Je ne sais comment dire. Je veux qu’on m’aime, assurément; mais

qu’on m’aime moins parce que je suis aimable que parce que je commande bien. »

Comme Nicolas n’a pas sursauté, Gilbert ajoute :

« Et s'il faut aller jusqu’au. bout des aveux abominables, eh bien, je crois, en toute honnéteté, que j'aimerais mieux.'étre serviteur toute ma vie que vivre dans un pays ow il n’y aurait plus de maitres. Seulement, dans quelle partie du monde, dans quelles montagnes ou dans quels déserts est-ce qu’on va nous laisser des coins habitables? Il me serait égal de me faire musulman. Il me serait égal d’habiter la Cordillére ou Bornéo. J’apprends vite les langues. Et je crois que les brutes ne me dégotitent pas beaucoup... quand ce sont mes brutes 4 moi. »

Nicolas est toujours debout, 4 la méme place, dans le cercle qu’ont tracé, sur le pavé de brique, les gouttes qui tombent de son manteau. Percgoit-il ce que ces phrases ont de blessant, de scandaleux pour ses habitudes, ou n’entend-il qu’un certain timbre de voix, qu’un certain accent, celui d’une jeune force qui s’affirme avec orgueil et gaucherie? I] tire de sa poche un métre de charpentier, le déplie. Mais brusquement Ja voix reprend :

« Tu devrais partir avec’ moi, oncle Nic.

— Partir ou?

— Partir. C’est vrai, qu’est-ce qui te retient ici? »

Nicolas reste court devant la naive insolence de la question. Il s’en tire par la plaisanterie :

« Avec quel argent veux-tu que j’achéte un bled ?... A moins que tu ne m/offres un petit jardin que je bécherais et ratisserais devant ton gourbi. »

Gilbert reste sérieux :

« Il y a d'autres pays que le Maroc.

— Encore faut-il qu’on t’y envoie.

— Ne crains rien. On manque toujours d’amateurs, quand c’est pour des besognes ot il faut du cran. »

A la fin, tant d’assurance irrite Nicolas

« Nempéche que la premiére condition de ton autorité, c’est ta propre obéissance, et si I’on vaffecte je ne sais ou, dans une ville... » ae

Il ne croyait pas provoquer—une réaction si violente

« Jamais! Jamais! Tu m’entends : jamais! .

— Pourtant... =

— L’obéissance, j’en ai donné la preuve. Jia passé par la filiére. Je n’ai rien escamoté. On ‘avait mis au défi d’accepter la discipline. On ne me croyait propre 4 rien, sinon a géner la carriére de mon pére, en ajoutant mes petits scandales 4 ses petites aventures qu'il cachait si soigneusement. Maintenant c'est fait. Tout seul j’aurais choisi autre chose, mais Vessentiel c’était d’abord de ne plus respirer cette odeur de salons, de diners, cette atmosphére d’intrigues, de misérables jalousies!... Mon pére... Tu ne sais pas ce que c'est qu’un diplomate. L/’intérét des peuples, ah, la bonne blague! Oui, leurs protocoles, leurs préséances, leurs mesquines rivalités. Mais les peuples! Avoue que tu le méprises de tout ton coeur. Pour me faire plaisir, oncle Nic, avoue-le! »

Afin de ne pas répondre directement, Nicolas se jette dans le premier chemin de traverse qui soffre a lui :

« D’abord je ne sais pas pourquoi tu t’obstines a m’appeler « Oncle Nic ». C’est ridicule.

— Et comment veux-tu que je dise? « Nic » tout court? Moi je ne demande pas mieux. Alors avoue, Nic... Tout de méme il va me falloir un moment pour m’habituer. »

Jt?

Dans la crainte quil ne soit encore question d’Amédée de Sinnis, Nicolas se hate de demander :

« Et qu’est-ce que tu aurais choisi d’autre?

— Je serais parti pour le Siam, 4 dix-neuf ans, comme Sir Gérald me le proposait. Mais mon pére a mis son veto ‘sous prétexte que Sir Gérald n/aimait pas les boys jaunes, et voulait en emmener un blanc. Comme si je n’aurais pas été capable de me défendre! Au Siam, tu entends, dans les montagnes, a exploiter le bois de teck et a le faire flotter dans les rivi¢res, au moment des crues. J’aurais eu cinquante éléphants et ce qu'il faut de coolies pour les aider 4 leur travail... Ah! je t’en prie, n’en parlons pas! »

Il écarte cette vision, essuie d’un coup de manche la poussiére qui obscurcit un carreau de la fenétre et, la téte détournée, l’air brusquement maussade et fermé, il considére le morne herbage.

Nicolas n’ose plus questionner. Par la porte ouverte, il contemple lui aussi cette boue, cette haie toute proche, mur de feuilles ruisselantes, cette prison sans échappée; et la pluie par-dessus tout cela, comme le treillage qui ferme une cage 4a lapins. Il s’en veut d’avoir conduit ici l’ombrageux garcon, d’avoir étalé devant lui Vhumilité d'une résignation inavouable. Par contenance, il se décide a se servir de son métre et note quelques mesures sur son calepin. Quand il se retourne, il rencontre le regard de Gilles; mais, a sa surprise, cest un regard presque timide, ou transparait quelque chose comme une peur de déplaire.

« Nic, toi qui as d’autres idées que celles des ‘journaux... tu ne crois pas qu’en Russie... tu ne crois pas qu’il se fait la-bas du neuf... et que si on n’avait pas froid aux yeux... »

aucun préjugé?... a

wey

es a un geste vague, sourit comme un enfar qui craint d’étre grondé; puis il se remet : ce

Drs que les enfants parviennent 4 s’échapper, c'est avec l'unique espoir de rejoindre Gilles. On dirait que Miss Barge leur laisse prendre la fuite pour pouvoir elle-méme les chercher dans la méme direction. Avec’ des cris de joie Lise et Jacquou lapercgoivent qui monte l’escalier.

« Hallo! Gilles! Hallo! Qu’est-ce que tu portes la? Qu’est-ce qu'il y a dans ce gros paquet? »

Il ne les laisse pas s’accrocher a ses jambes :

« Fichez-moi la paix, mille tonnerres! »

Les petits croient que cest le prélude a un jeu, mais il passe dans le bureau de Nicolas et prend soin de tourner la clef.

« Alors, Nic, les voila, nos bandes cloutées. »

Il tire d’un journal et manie avec précaution de longues sangles, garnies de pointes comme des colliers de force.

« Avec ces machins en travers de l’avenue, pas de danger qu’une auto passe. Nous les fixerons ce soir, quand il fera tout 4 fait sombre et nous aurons la sécurité jusqu’a demain matin. Ton Richard s'est salement déchiré les doigts 4 coudre la doublure- des sangles, mais il n’y avait pas moyen de larréter. Quant aux guetteurs, tous demandent 4 en étre. Ils sont

SAINT-SATURNIN sey

désolés que je n’en veuille qu’un 4 la fois. J’ai distribué les sifflets. Jamais ils n’ont été 4 pareille féte, et si Grand-Pére s’échappe... »

Nicolas dit avec humeur :

« Ce n’est pas une féte! Ce n’est pas une partie de chasse !

— Mais non, mais non, fait Gilles. Sois sir qu’ils auraient le méme zéle si nous leur demandions’ des choses plus dures. C’est l’'indignation qui les pousse, et sils tenaient Cibar au coin d’un bois... »

Nicolas replie dans le journal les serpents de clous :

« Aprés tout, murmure-t-il, méme Chamondot serait peut-étre de notre cété, car les droits sacrés de la propriété sont en jeu. Mais c'est la preuve qu’ils nous jugent bien menacés. »

Une premiére alerte est donnée dans l’aprés-midi. On a vu le chauffeur sortir sa voiture. Aussit6t, comme il était convenu, Richard, un mégot sur la leévre, s'est trouvé dans le besoin d’aller chercher une pince au garage.

« Promenade? Le vieux veut sortir? Sar pourtant que le temps va se gater. »

Mais homme a répliqué qu’il partait sans personne, que ses freins avaient besoin de réparation et quil ne rentrerait pas avant le lendemain soir.

Bien qu’aucun danger n’existe pour cette nuit et que la bruine se soit mise 4 tomber, Gilbert, avant de se coucher, ne peut résister 4 l’envie d’aller placer les bandes. Fixées dans l’empierrement par quelques grosses pointes, elles adhérent bien au sol. A l’aube, Ivanoff les relévera. On pourra donc dormir 4 poings fermés.

Mais vers minuit Nicolas s‘éveille en sursaut. Quelqu'un l’appelle. I] court a la fenétre :

« C'est vous Proult ? Qu’est-ce qu'il y a?

— Le chien est empoisonné !

— Julot?

— Il est venu crever devant ma porte.

— Je mrhabille et je descends. »

En achevant de se boutonner, il fait de la lumiére dans son bureau, ot dort Gilbert :

« Je descends voir ce qui se passe. I] parait qu’on a donné une gobe a Julot. Es-tu réveillé oui ou non?... A Julot, le berger noir! »

Sur le perron, Proult explique :

« Au milieu du chemin. Pour un peu, je ne J’aurais pas yu. Probable qu/il n’est pas mort sur le coup, mais qu’il s’est trainé la. Sortez pas nu-téte : ga crachine. Si peut-étre vous preniez la lanterme?... »

La maison du jardinier donne sur un sentier qui, traversant le verger, conduit 4 la ferme. Couché sur le flanc, les jambes raides, le chien semble étre tombé en tachant de regagner sa niche. Nicolas tate le poil trempé :

« Il y a déja un moment qu'il est mort. Sentez : il est tout froid. »

Muni de la lanterne, Proult examine le chemin :

« La preuve qu’il venait du chateau : voyez les traces. Et tenez, il avait déja dd tomber 1a et se relever, La terre est toute grattée. »

Gilbert a rejoint le groupe. La vue du cadavre ~ achéve de le mettre hors de lui :

« Elle a fait ca! Empoisonner un chien pareil! Et sans méme Il’achever d’un seul coup!

— Est-ce que cest une vengeance? dit Nicolas. Elle devait pourtant penser qu’on la soupconnerait... Pourquoi justement cette nuit? »

Proult souléve le corps du chien par les pattes et le dépose sur Vherbe :

« Il faudrait tout de méme avoir l’ceil, dit-il. Moi, ¢a mest égal de ne pas me coucher. »

Les trois hommes reviennent vers la maison. Du cété du garage, rien de louche. Mais quand ils ont tourné le coin, ils apergoivent de la lumiére a la fenétre de William Colombe.

« Souvent il n’éteint pas », dit Nicolas.

Ils restent un instant perplexes, a regarder les raies brillantes qui filtrent, 4 la fenétre du premier étage, entre les rideaux tirés.

« Je vais aller voir », murmure Gilbert’ en se rapprochant du perron.

Nicolas le suit :

« Tu ne pourras pas entrer par la. On verrouille toujours 4 neuf heures. Il faut passer par chez moi. »

Mais Gilbert qui a monté les trois marches fait jouer la poignée. La porte s’ouvre.

« (a, cest bizarre, dit-il.. Donne la lanterne et attendez-moi.

— Ne mets pas le pied sur la septitme marche de lescalier, chuchote Nicolas; elle grince. »

Gilbert monte avec précaution, mais au moment de. déboucher sur le palier, il lui semble, 4 la lueur rabattue de la lanterne, avoir vu bouger quelque chose. Les plis d’un des grands rideaux attirent son attention. Il s’approche, apercoit une robe de chambre grise. Avec ses méches dépeignées qui s‘échappent d’un foulard attaché sur sa téte, Jenny n’est presque pas reconnaissable.

« Ah! c’est vous, Jenny! »

Elle peut a peine parler, tant elle a eu peur :

« Javais cru, dit-elle, entendre du bruit... alors

' j’étais descendue voir.

— Ce soir, vous aviez fermé la porte d’entrée? — Oui, comme toujours.

— Quelqu’un I’a rouverte. La bonne ieee est- “ce

qu'elle est chez elle?

— Non, elle n’est pas remontee.

— Vous en étes sire?

— Sa porte fait toujours du bruit, et je ne dormais pas. '

— Alors elle est ici? ~

— On n’entend rien. »

Pour de longues années, on aura un sujet de ~

gaieté en évoquant l’aspect de Jenny Cheu dans son

déshabillé de nuit. Mais ce n’est pas le moment de ~

savourer le spectacle... Le tapis est épais. Gilbert

s'avance jusqu’A la porte de son grand-pére. Il se —

demande pourquoi le trou de la serrure lui parait si brillant, et soudain revient jusqu’a la vieille fille :

« Est-ce qu'ils ne s’enferment pas a clef d’habi- —

tude?

— Si, toujours.

— Mais est-ce qu’ils enlévent la clef de la serrure? — Non, il la tournent.

— La clef n’y est pas... Comme si on avait fermé —

du dehors et emporté la clef... »

Jenny suggére :

« Avec une échelle... vous ne croyez pas qu’on pourrait jeter un coup d'ceil?... En la posant trés doucement contre le mur?

— Crest une idée. J’ai remarqué que les rideaux ne sont pas bien tirés. »

Gilbert se hate de redescendre. Les deux autres sont toujours sur le perron. I] leur communique ce qu'il a vu, et Proult court aussitét chercher |’échelle.

« Cette histoire d’auto a réparer, dit Nicolas... Est-ce que vraiment les freins marchaient mal?... Il va falloir prendre garde que l’échelle ne fasse pas de bruit contre la maison. »

La méme pensée est venue a Proult, car il apporte un sac quil place a l’extrémité des montants. L’échelle pose juste sur l’appui de la fenétre. Gilbert y monte. A peine a-t-il atteint le haut qu'il crie :

« Il n’y a personne et le lit n’est pas défait! »

Tout est clair : ils ont dd sortir sans qu’on les entende et rejoindre la voiture sur la-route. Nicolas jure et peste 4 son habitude >-—

« Pas moyen maintenant qu’on les rattrape. Nous venons de perdre trois quarts d’heure et ils étaient peut-étre déja partis depuis longtemps. »

Mais Gilbert ne peut accepter une défaite d’autant plus ridicule qu’il croyait ses mesures mieux prises

« On ne sait pas. Il faut essayer. Ta voiture est préte? Ils peuvent étre accrochés par n’importe quoi. Il n'y a pas de train a cette heure-ci, non? Alors ils ont peut-étre filé sur Paris, ce qui donnerait le temps de les rejoindre. Par quels chemins, en dehors de l’avenue, est-ce quon peut regagner la route? »

Proult suggére que, pour faire stationner le chauffeur, le bout de l’avenue aurait été mal choisi, a cause d'une maisonnette toute proche, d’ot l’on ne pouvait manquer d’étre vu. Mais il y a le chemin du bois, et l’on peut également passer par le Cadran

« Alors on va suivre les pistes... Hardi, Proult! Un saut jusqu’a la ferme et réveillez-moi tout le monde! Qu’ils prennent leurs lampes de poche et leurs sifflets!... Toi, Nic, vite A ta machine! »

Resté seul, Gilbert renoue les lacets de ses souliers,

- enfilés a la diable. Sur la téle chaude de la lanterne

posée a cdté de lui, les gouttelettes de pluie s’évaporent en chantonnant. Au bout de peu de minutes, il commence 4 entendre accourir des galoches et des

-semelles ferrées. Des lumiéres circulent. Deux hommes

arrivent en manches de chemise, tant ils ont fait hate.

« Vous, Ivanoff, avec la moitié des hommes, filez par le chemin du Cadran. Moi, je prendrai par le bois. Celui qui voit quelque chose donne des coups de sifflet jusqu’a ce que tout le monde rapplique... Et vous, Richard... vous étes 1a? enlevez les bandes cloutées, dans l’avenue, entre le troisiéme et le cinquiéme arbre, puis rejoignez l’auto. Que M. Nicolas m’attende 4 la sortie du chemin du bois... Au pas de course! »

Nicolas n’avait pas prévu un long trajet de nuit. Il perd tout un moment a équiper sa voiture. Richard le rejoint comme il sort du garage.

« Vite, Richard, prenez votre manteau et grimpez a c6té de moi. »

Mais homme qui courait s’arréte brusquement. I] fait un signe de la main.

« Les sifflets, monsieur Nicolas! les sifflets! »

Nicolas fait taire son moteur. En effet l’on entend distinctement les coups répétés d’une siréne.

« C'est du coté du bois. Vite, par la route! »

Il ne leur faut pas longtemps pour atteindre le bout de l’avenue, tourner, longer la forét. Ils entendent de nouveau les sifflets et s’arrétent 4 l’entrée du chemin. A quelques métres, sous bois, on voit des ombres, des lanternes. Quelqu’un accourt vers la voiture :

« Ils sont la, monsieur Nicolas! »

Dans le méme moment, les hommes qui étaient partis vers le Cadran et qui ont, eux aussi, entendu Vhallali, arrivent tout hors d’haleine.

« Ils sont la, un peu plus loin, avec M. Gilles. On a failli ne pas les voir. Ils s’étaient cachés derriére un buisson. »-

Nicolas s’avance sous la pluie, vers ce qui doit étre la lanterne de Gilbert. D’ailleurs il reconnait ses éclats de voix :

« Empoisonner Julot! Qu’est-ce qu'il vous avait fait ? Saleté, saleté!... »

Et dés que Nicolas le rejoint :

« Tiens, la voila, l’empoisonneuse. Est-ce qu’elle ne mériterait pas qu’on lui envoie une balle? Non, mais regarde-la! »

Il léve sa lanterne vers le visage de la femme ot coulent, comme si cétaient des larmes, les gouttes qui suintent de son chapeau trempé. Mais Nicolas vient d’apercevoir un autre visage, hagard celui-la. Il fait dévier le bras de Gilbert de manitre que la clarté tombe sur le vieillard. Aussitét celui-ci recule et tache de se protéger de la main : est-ce contre la lumiére qui l’éblouit ? est-ce dans la crainte qu’on ne le frappe? Son col n’est plus qu’un chiffon mouillé ; son manteau ruisselle.

« Tu vas prendre mal, dit Nicolas. Il faut rentrer tout de suite. »

Muet, claquant des dents, William Colombe semble encore regarder vers la route comme vers une impossible délivrance. I] est cerné; il est trahi. Sa voiture n’est pas venue. Des hommes sont 1a, tout autour, animés d’on ne sait quels desseins, préts a sauter sur lui s'il fait un pas. Nicolas dit doucement :

« Mais, pauvre Pére... ot voulais-tu aller? »

Il ne daigne pas répondre. L’immense effort que cette fuite nocturne représentait pour son impotence est retombé sur lui en une immense déception; et dans sa face inerte, les yeux seuls trahissent un chagrin désespéré.

Nicolas le prend par le bras. Si son pére faisait

« non », ne fit-ce que d’un signe de téte, il n’oserait user de force et lacherait la manche mouillée. Mais transi, les pieds dans l’eau, ‘William Colombe est trop épuisé pour la moindre lutte. Les hommes de la ferme s’effacent des deux cétés du chemin. Richard fait tourner la voiture. Il faut soulever le vieillard sur le marchepied. Il ne résiste pas, mais ne s’aide pas non plus. Qu’on fasse de lui ce qu’on voudra !

Une demi-heure plus tard, il est dans son lit, entouré de bouillottes. A Ja cuiller, Jenny lui fait boire un grog, car il tremble trop pour tenir le verre. I] serre les couvertures sous son menton. Le vieux corps est tombé dans l’état de détresse ott rien ne saurait plus le réjouir, hormis un peu de chaleur. Méme quand il finit par s’endormir, il continue a trembler.

Lorsque Nicolas peut quitter la chambre, il trouve grand éclairage dans l’escalier. Il monte 4 Jlétage supérieur. Trois ou quatre hommes sont postés dans le couloir. Gilbert vient 4 sa rencontre :

« Elle refusait de faire sa malle, mais j’ai menacé d’appeler Babet pour vider ses tiroirs. Alors elle sexécute. Par précaution, pour qu’elle n’essaie pas de se barricader, nous avons décroché le battant de sa porte. Nous ne sommes d’ailleurs pas pressés, car il ne faudra la conduire 4 la gare que juste pour le premier train. Sois tranquille : on ne la touche pas. S’'il faut la porter jusqu’a l’autd, on la soulévera entre des coussins. Tout marque sur ces grosses femmes et il ne faut pas qu’elle puisse exhiber des bleus. Elle nous en a dit de toutes les facons; mais elle n’a tout de méme pas pu tenir téte aux hommes. Mon

cher, des révélations! Le paisible Proult, le bon pére de famille : un répertoire d’obscénités 4 coté duquel le tien et le mien sont un langage d’enfant de chceur. Mais le plus dréle, c’était les deux vieilles, Babet et Jenny, postées au coin du couloir. De temps en temps elles avancaient la téte. Je t’assure qu’elles ne perdaient pas une syllabe. »

Nicolas jette un coup d’ceil dans la chambre. La malle est achevée. Assise dans un fauteuil, la femme tourne le dos. Alors revenant vers Gilbert : .

« Je pense qu'elle partira sans faire de maniéres, car elle doit tenir 4 mettre en lieu sir ce qu'elle a chapardé.

— Au fait, on serait en droit de fouiller la malle.

— Laisse donc.

— Tout de méme, j’aurais bien voulu lacher les garcons sur elle, car elle n’a pas payé pour Julot. »

Le départ, en effet, s’accomplit sans incident. Ivanoff remet 4&4 Mme Ménerba son bulletin de bagages et son billet. Il ne la quitte que lorsqu’il l’a vue monter dans le train de Paris.

D’autre part, les langues se délient. On finit par apprendre que Pernet a vu la voiture de louage stationner pendant deux heures sur la route. On ne Sait trop ce qu’en pleine nuit Pernet faisait a la lisiére du bois. Mais Pernet comprend vite que le service qu'il a rendu lui méritera l’absolution pour beaucoup de lapins colletés, pour beaucoup d'autres qu'il collétera. Car voyant 4a minuit le chauffeur arrété sur la route, tous feux éteints, il a bien deviné, prétend-il, qu'un mauvais coup se préparait. Il a dit au chauffeur : « File-moi d'ici ou je donne l’alarme! » Si bien que l’homme a fini par s’éloigner, pour, revenir ensuite, mais trop tard. Cependant Proult

sienne dans Fansbee: car enfin, sil n’avait pas

- M. Nicolas... Mais 4 son tour Richard veut sa ‘part de rayons : ty ’ i « Situ n’étais, pas venu chez moi boire ma menthe,

est-ce que tu serais sorti pour pisser? »

CE n’est pas avant un jour ou deux que peut se produire une contre-attaque de Cibar. Se présentera-t-il en personne? Tachera-t-il d’arracher au vieillard une plainte pour violence et séquestration? Le chauffeur n'a pas reparu. La bande lache-t-elle la partie ou se reforme-t-elle? On verra bien. Une dépéche arrive dans la matinée, mais elle n’est que de Jourdaine qui sannonce pour le lendemain. Il y avait au courrier une lettre de Laurette : bachot passé avec mention ; grands projets; études de médecine; voudrait l’avis de l’oncle Nic; peut-elle aller lui demander conseil ? On répond a Laurette par une dépéche triomphale. Décidément la chance a l’air de tourner.

Gilbert voudrait qu’on se mette immédiatement a démolir l’échafaudage et qu’on en fasse un feu de joie. A grand-peine Nicolas parvient 4 protéger ce matériel, propriété de l’entrepreneur. I] ne s’en tire qu’en abandonnant une douzaine de fagots. Les garcons de ferme en habillent un d’une vieille jupe et, devant la cuisine, font flamber l'effigie. De son cdté, le vieillard semble calme.

Le vieillard semble calme parce qu'il est encore sous le coup de la terreur. Qu’ont-ils fait de la femme qu'ils ont séparée de lui? Les bois sont

grands. Méme les meilleurs chiens de police y retrouveraient-ils une tombe soigneusement cachée sous le lierre et les feuilles mortes? Et maintenant ce sera son tour a lui.

Il a, pour donner le change, fait disparaitre une part des aliments que Babet lui a servis, et ne s'est nourri que d’un peu de chocolat. I] a taché d’écrire mais s'est endormi. Vers le soir seulement, il est sorti de sa torpeur. Avec l’approche de la nuit, son appréhension n’a fait que grandir. La clef de la porte, c'est Mme Ménerba qui l’avait gardée, aprés avoir fermé pour empécher la constatation trop prompte de la fuite. Comment les misérables ont-ils crocheté la serrure? Plus moyen de boucler la porte. Plus méme cette pauvre sécurité pendant son sommeil !

Il renvoie sans y toucher le plateau du diner, déclare qu'il veut dormir et demande qu’on ne le dérange plus. Aussité¢ que Babet a le dos tourné, il s'attaque a la commode, espérant quil pourra la pousser devant la porte; mais il n’arrive pas a la déplacer d’un seul centimétre. Avec une peine extréme, s‘embarrassant dans les carpettes, il arrive 4 pousser la table. Puis il améne les tabourets, les chaises, y place tout ce qu'il trouve d’objets fragiles, verres, carafe, qui ont chance de se briser avec bruit si quelqu’un tente de pénétrer clandestinement. Il a passé toute la journée dans sa robe de chambre et décide de ne pas la quitter, de ne pas se coucher. On ne l’achévera pas comme un liévre au gite. Il restera dans son fauteuil. Assis face a la porte, il pose les mains sur Jes accotoirs et, l’oreille .tendue, prét a se lever pour marcher au-devant des coups, il attend l’accomplissement de son sort.

Et voici en effet, dans l’escalier, le pas pressé d’un

homme. On vient. On frappe 4 la porte avec brusquerie. Le front baigné de sueur, William Colombe crie :

« Qui est 1a?

— C’est moi, Louis!

— Qu'est-ce que tu veux?

— Jai a te parler. »

La voix est autoritaire et cassante : >

« Jai a te parler sur-le-champ. »

La poignée tourne, mais le battant vient aussitét buter contre la table. Le vieillard s’est mis debout.

« On ne peut pas entrer! Parle d’ot tu es. »

La voix répond séchement :

« Ge ne sont pas des choses a crier dans les couloirs. »

Une poussée plus violente est donnée 4 la porte, mais les pieds de la table se sont pris dans le tapis, de sorte qu'elle résiste.

« Enléve, nom de Dieu, cette fortification !

— Seulement quand tu auras dit ce que tu veux.

— Je veux, avant toute chose, savoir qui est un certain Marchemont.

— Je ne connais pas

— Tu le connais, puisque tu lui as vendu tes actions du Comptoir.

— Je n’ai rien vendu.

— Ce n’est pas vrai, ce sont les tiennes. Les numéros sont identifiés. Pourquoi m’as-tu joué un tour pareil? Ah ga, faudra-t-il que j’enfonce la porte? »

Le pére s’est réfugié prés de la cheminée. II crie :

« N’essaie pas d’avancer, sinon je jure que tu ne tireras pas un seul mot de moi!

— Alors approche toi-méme! Explique |

— Mes affaires ne te regardent pas. Elles sont en des mains sdres.

— Si sires que le Comptoir est maintenant au pouvoir des banques. Elles ont enfin la majorité, Marchemont est leur homme de paille. L’ancien conseil est nettoyé. Nous n’y sommes plus rien, tu m’entends ? Dans notre propre affaire, fondée par toi! »

Qu’est-ce que Louis raconte? Qu’a-t-il manigancé? Ou veut-il en venir avec ses histoires?

« Est-ce que tu m’entends, oui ou non? Tu sais pourtant que les banques ne voulaient cette affaire que pour la piller, pour vider ses réserves.. Tu as travaillé toute ta vie 4 la rendre solide. Eh bien, dans cinq ans il n’en restera rien. Ces messieurs raflent le fruit de tous nos efforts. Ga s’est décidé cet aprés-midi, Est-ce que tu commences 4 comprendre et va-t-on pouvoir causer raisonnablement? »

Le vieillard s'est peu 4 peu redressé :

« Ils t'ont mis 4 la porte?

— Ils m’ont offert une sinécure, que j’ai refusée. Alors maintenant je veux savoir... Car si tu me prépares le méme coup pour les Aciéries... »

Un ébranlement de la porte fait tomber la carafe qui se brise. William Colombe croit entendre un chuchotement, II crie :

« Qui est avec toi? Avec qui est-ce que tu parles?

— Avec Nicolas. I] a le droit d’écouter.

— Il n’a aucun droit! Qu’il s’en aille immédiatement! »

Le vieillard oublie sa terreur. Une autre ivresse le gagne. Ah! ses fils, il les tient donc; il conserve contre eux des armes,

« Sil ne veut pas s’en aller, eh bien, qu'il entende comme toi ce que j'ai a dire. J’agis dans l’intérét de grandes choses, que vous ne pouvez pas comprendre. Jagis de concert avec des hommes qui sont entrés dans mes vues et en qui j’ai ma confiance... »

La voix de Louis l'interrompt :

« Tu veux dire, Cibar?

— Oui, parfaitement, Cibar; et vos calomnies contre lui n’y changeront rien. Ah! ils t’ont mis 4 la porte! J’en suis désolé, mon cher, mais il s'agit de bien autre chose que du Comptoir! Cibar, lui, m’a compris; il m’a soutenu. J’ai trouvé en lui le collaborateur qui m’a manqué toute ma vie. Ce qu'il fait est bien fait. Sil a vendu les actions, c'est qu'il avait de bons motifs; et vous aurez beau répandre votre venin... »

Encore une fois la voix de Louis coupe :

«ll a donc pleins pouvoirs d’agir en ton nom?

— Oui, mon cher, il a pleins pouvoirs.

— Par une procuration que tu lui as donnée?

-— Tu las dit. Par une procuration parfaitement en régle. »

Derriére leur porte, il faut croire que ¢a leur coupe le sifflet, aux deux fils. Pourtant, aprés un petit silence, la voix de Louis reprend, de plus en plus froide :

« Peut-on savoir 4 quand remonte cette procuration ?

— Qu’est-ce que ¢a peut te faire? Tu le demandes uniquement parce que tu sais que je n’ai pas la mémoire des dates. Mais on peut la retrouver, si tu doutes de ma parole. J’avais encore ici une de ces sottes que Jourdaine m/avait procurées, Madame... Madame... celle qui avait des yeux de poisson. »

Décidément ils sont. cloués sur place les deux ingrats ! William Colombe les entend qui chuchotent.

« Cessez de chuchoter! Parlez a haute voix!

— Eh bien, mon pauvre pére, il y a des chances pour qu’a l’heure actuelle tu ne possédes plus rien du tout. »

Les misérables ont donc résolu de l’épuiser par leur méchanceté, de le faire mourir. Le vieillard s'essuie le visage :

« Allez-vous en, avec vos insinuations perfides !

— Nous partons, mais encore un mot. Sais-tu seulement ot il est, en ce moment, ton Cibar ?

— Oui, je le sais.

— On dit qu'il n’est pas dans la région.

— Non, il n’y est pas.

— Tout porte a croire qu'il n’est pas a Paris non plus.

— Laissez-moi tranquille!

— Sil est en villégiature, tu peux dire ot, puisqu'il n’a rien a4 se reprocher. ».

William Colombe prend appui sur une chaise :

« Je ne dirai rien.

— La vérité, c’est que tu ne sais pas ot il est.

— Je le sais! »

Les fils ne se génent plus. On les entend qui parlent “a haute voix. L’un dit :

« Il n’en sait rien. »

Et l'autre : z

« Parbleu, la crapule a filé. »

Baigné de sueur, le vieillard crie :

« Allez-vous-en! Allez-vous-en! »

Il tremble

« Vous mentez!... Vous ne comprenez pas! »

Et soudain il n’entend plus de bruit derriére la porte.

« Comment est-ce que vous osez dire!... »

Les deux scélérats seraient-ils partis?

« Répondez donc! »

La porte reste entrebaillée, mais sur le palier la lumiére s'est éteinte.

On ne sera pas trop de deux pour hater les démarches, pour mettre en. branle la justice, porter plainte, faire opposition partout ow il sera possible. Aidé de Gilbert, Nicolas remplit sa valise. Louis Bos Shi assis sur le lit.

« Nous serons 4 Paris avant-deux heures du matin, dit Nicolas. C’est moi qui conduirai. Tu pourras dormir.

— Jen serais bien incapable.

— Avant de partir, tu mangeras quelque chose.

— Non, je t’en prie! Je ne pourrais pas. »

Nicolas n’en envoie pas moins Gilbert faire une descente dans le garde-manger. Il faut qu’on Jalimente, cet homme qui a recu un coup de matraque. Les mains de Louis usent leur nervosité 4 déchirer son mouchoir en petits morceaux.

« Si vous aviez vu les tétes de cette bande pendant qu'on faisait le pointage, et qu’on vérifiait les pouvoirs un 4 un, et qu’on recommengait les additions ! Ils n’osaient pas y croire 4 leurs six voix de majorite. Et nous... On tache de craner dans ces occasions. On fait ceux qui s’en fichent... En réalité on a les oreilles qui bourdonnent et on ne sait plus ce qui’ se passe... Ah! mes enfants, un dréle de sentiment! Ce bureau ou je venais presque tous les jours depuis dix-sept ans, que j’avais meublé 4 mon idée, ow les tiroirs sont encombrés de mes paperasses... Brusquement, aprés dix minutes ot l’on nous a secoués comme dans le chapeau d’un prestidigitateur, c’est fait : je suis devenu un étranger. Je dois m’excuser d’étre encore la, de ne pas pouvoir, séance tenante, déclouer mon tapis, emporter mon fauteuil... Et ce qui me met en rage : tout ¢a pour une misére de six actions !

Depuis trois mois que Nicolas prépare son repli, sa philosophie est plus mire que celle de son frére.

« Méme en envisageant le pire, dit-il, on sauvera tout de méme quelques débris. La seule chose qui compte, quand un bateau coule, c’est que chacun puisse monter dans une chaloupe. »

Louis riposte avec colére :

« Sauver sa peau, c’est justement ce qui ne compte pas. Je suis ici pour créer quelque chose. Le-reste n’a pas d’intérét. Le reste est bon pour les femmes et les domestiques. Ma vie, en dehors de ce qu'elle peut produire, je n’en donnerais pas dix sous. Je n’en veux méme pas! »

Gilbert a mis 4 cété de lui une assiette de viande froide et de pain beurré.

« Alors tout ce travail englouti, ce recul béte, toutes ces années perdues, gachées!... »

Et machinalement, l’homme qui n’a jamais su perdre un quart d’heure se met a couper la viande et 4 la manger.

La splendeur de juillet fait tomber les derniéres roses. Vers midi la campagne est déserte : personne dans les champs. Le sol appartient aux fourmis, aux scarabées. L’air est plein d’un bourdonnement continu. L’assoupissement gagne les hommes, les grands animaux, les oiseaux mémes. Toute vie, dans la fournaise du jour, est comme en attente, en suspens.

De quoi demain sera-t-il fait? Ce feu du soleil qui tombe d’aplomb sur Saint-Saturnin, qui fendille la terre, que préfigure-t-il? Pendant un siécle, la vie du Phénix se soutient dans sa plénitude, puis vient le temps ot sa vigueur décline, ou il lui faut traverser la flamme, sil veut renaitre avec le matin et senvoler sur des ailes neuves... Le siécle est révolu ; méme il est dépassé de plusieurs années...

Un premier billet de Nicolas vient confirmer tout ce qu’on avait lieu de craindre : les titres ont disparu de la banque, transférés dans une grande maison de crédit, au compte d’une société dont personne ne

sait rien. Un second mot annonce qu’A son tour ce — compte a été vidé, qu'il n’y reste que quelques — valeurs jugées sans doute invendables ou trop compromettantes.

La police, dit la lettre, affiche un grand zéle pour retrouver la trace de Cibar. A ce qwil nous semble, elle le sait déja hors de France et se félicite de n’avoir pas sur les bras ce maitre chanteur. Mais elle @ retrouvé la Ménerba qui sera interrogée demain. Louis fait mon admiration : prompt dans ses décisions, calme, tenace. J’ai pu Vaider par les bons offices de quelques fripouilles, que je connais a droite et a gauche. Il est un peu scandalisé, quoique avec cette nuance de respect qu'il a pour tout ce qwil ne sait pas faire lui-méme. « Aurais-tu pratiqué la traite des blanches? »

On périt de chaleur. Un petit souffle d’air ne commence a rafraichir les rues que vers minuit. Qu il doit faire beau a Saint-Saturnin !

Si son bras commence a le lui permetire, que Gilles Samuse da tirer des ramiers. Qwil fasse rouler Vauto. Je viens de renouveler la provision Wessence : tout ce qwil en aura brilé allégera le déménagement final. Videz la cave! Cueillez les fleurs! Pour l'amour de ce que tu as de plus sacré, ma petite Jourdaine, ne laisse pas filer ton jeune dieu avant que je revienne. (Jai reconnu qwil était dieu ad ce que la mort d’un chien et celle dun homme lui apparaissent a peu prés sur le méme plan. Mais tu te laisses aveugler par le préjugé que Dieu est un vieillard a barbe blanche.) En tout cas, ne te fais pas de mauvais sang.

Ce ton, qui lui semble forcé, déconcerte Jourdaine plus qu'il ne la rassure. Des messieurs (ils ont dit

leurs titres, mais elle confond tous ceux de la magistrature) sont venus interroger William Colombe. Ils ont désiré le faire parler sans témoins. Du palier, elle a entendu la voix de son pére monter a de grands éclats; mais craignant d’étre surprise 4 écouter, elle s'est rendue au salon et elle a da s’asseoir tant ses genoux tremblaient, comme si Ces personnages, au sortir de leur visite, allaient la mettre en état d’arrestation. Au lieu de cela, au bout d'une heure, ils sont venus prendre congé d’elle avec une amabilité de circonstance, qui sous-entendait toute la sympathie due aux épreuves, lorsqu’elles atteignent les personnes d’un certain rang. Elle n’a commencé de mieux respirer qu’en voyant la prostration de son pere. Aprés avoir pris de trés haut J’indiscrétion de linterrogatoire, le vieillard n’a sans doute pas eu la force de faire front contre trois hommes qui ne se laissaient pas éconduire; et maintenant il semble tombé dans un extréme abattement.

Deux jours plus tard, on a vu survenir maitre Ramelle. I] tremblait d’étre devancé par la rumeur publique; car ce matin méme, a Variville, on a mis des scellés sur la porte de Cibar. Ramelle ayant eu vent de la chose, s’est rendu chez M. Petit, le quincaillier, sous couleur d’y trouver une vis que Mme Ramelle lui réclame depuis dix ans pour la balance de sa cuisine; de sorte que, aux aguets dans la boutique, il a vu, de ses yeux, la trop longue patience du Ciel faire enfin place 4 la vengeance, et la cuisiniére expulsée s’en aller en trainant ses ballots de hardes. La Providence a méme voulu qu'un des paquets emportés par la créature se dénouat, versant dans le ruisseau tout son contenu de brosses, de. jupons, de savates.

L’excellent homme se frotte encore les mains a la pensée de ce spectacle. Jourdaine se demande s’il connait toute la vérité. Elle sait qu’on ne doit jamais avouer les désastres avant qu’ils soient irrémédiables. Méme devant ce vieux conseiller de sa famille, elle tache de faire facade. Puis il lui faut recommencer devant Jenny, devant le jardinier, car la nouvelle court déja dans Saint-Saturnin, et chacun pense que le tribunal ayant enfin mis le hola, on va retrouver la bonne sécurité passée.

« Alors, cette fois, c'est bien fini, les miséres ?

— Espérons, Jenny, espérons... »

Mais tout cela serait supportable sans l‘humeur de Gilbert. Car Gilbert s’ennuie. La chasse aux pigeons lui parait fade, aprés la chasse 4 l'homme, cet homme ne fit-il qu’un vieillard qui se traine sur une canne ; or il n’y a plus besoin de sentinelles, ni de branlebas, puisque le vieux semble réduit a |’impuissance. Gilbert parle d’aller rejoindre ses oncles 4 Paris; parfois il disparait pour toute la journée. Jourdaine essaie de se persuader que le poids sous lequel on suffoque, c'est l’incertitude de l'avenir, le crépuscule qui tombe sur Saint-Saturnin; elle. ne veut pas s'avouer que ce qui lui 6te le courage, c’est la gentillesse distraite, la froideur de son fils.

« Jespére tant, mon petit, qu’on sauvera quelque chose. J’ai toujours été imprévoyante. Tout de suite on mettra de cété ta part. »

De quel air il riposte :

« Je n’ai jamais compté sur rien! »

Elle se refuse a interpréter ce ton hostile. Elle ferme les yeux tant qu'elle peut ; et Gilbert lui-méme ne sait pas clairement que son cri veut dire : « Peu m'importe 4 moi que tout soit perdu, pourvu que rien n’aille 4 ce besogneux qui t’a reprise. »

Aussi le retour de Nicolas est-il attendu comme une diversion bénie.

« Il rentre par le train de midi. On aura des nouvelles. Ils nous raméne Laurette qui a besoin d’étre mise au vert. »

En fait de nouvelles, Nicolas n’en rapporte guére qu’on ne connaisse déja. Dés maintenant tout porte a croire qu’aux Aciéries la situation de Louis n’est pas ébranlée. Certains immeubles ont échappé, sans doute parce que Cibar n’en connaissait pas l’existence ; mais ils ont peu de valeur. Nicolas montre un entrain extraordinaire. Comme son pére ne sort pas de sa chambre, tout le monde déjeune dans le Grand Logis. Les deux hommes ne cessent de taquiner ou de complimenter Laurette, qui ne se laisse plus intimider si facilement. On reconnait 4 peine la petite fille, partie l’hiver dernier, dans la belle créature ou commence a percer le frémissement de la femme.

Les stores du salon sont baissés. Quand on passe devant la porte-fenétre, on regoit au visage la réverbération du gravier. Attirées par l’air brilant, Jourdaine et Laurette sortent sur la terrasse. Alors Nicolas dit a Gilbert (ils en sont tous deux 4 leur second verre d’eau-de-vie) :

« Je n’ai pas voulu en parler devant ta mére, mais dés maintenant /hésitation n’est plus. possible, Louis est le seul de nous tous dont le travail ait du rendement. Ii faut que le peu dont nous pourrons encore disposer soit mis 4 son service. Saint-Saturnin est une charge dont il faudra se débarrasser au plus tot.

— Et toi?

— Moi? Eh bien, j’ai réfléchi pendant ces dix jours et j’ai dd constater avec humiliation... »

Mais ses efforts pour prendre un visage contrit ne , lui réussissent pas. Il achéve avec un grand sourire :

« Que j’étais ache.

— C’est-a-dire ?

— Que je m/’arrangerais trés bien de vivre dans une masure. Je n’ai pas de besoins. Mais dans celle de la Cour-Marie... au milieu de cette population qui me traitera comme un déchu... Et puis, voir le nouveau propriétaire de Saint-Saturnin couper mes arbres 4 tort et a travers... tu te représentes ce que ce sera... L’imbécile mettra des phosphates ot je sais qu'il faut de la chaux... Il laissera les vaches abimer les pommiers, la brute! Ses pouliches avorteront, et quand je rencontrerai ce salaud... Il faudrait étre un saint, mon petit Gilles, et méme un grand saint!

—- Et comme tu n’es encore qu’un candidat a la sainteté... :

— Je lache tout. Je liquide. Je recommence quelque chose n’importe ou. »

Gilbert crie :

« Hourrah! On part ensemble! »

Il pose ses mains sur les épaules de Nicolas, le secoue joyeusement :

« Je savais bien qu'il y avait de l’espoir avec toi! »

Et brusquement, riant, il l’embrasse. Puis il court a la porte-fenétre :

« Ecoutez la nouvelle! Il n’y a plus qu’a faire ses paquets. Et nous deux, on part pour l’Asie centrale! »

Impossible de faire taire ce maudit garcon. Nicolas est forcé de tout expliquer aux deux femmes, qui restent sur le seuil, baignées par le soleil éclatant. Gilbert s'indigne devant leurs mines consternées

« Vous voulez devenir des objets de musée. L’attachement 4 une maison. c’est fini. C’est bon pour les hirondelles. Aujourd’hui l’homme est libre. Toute sa fortune tient dans une valise. »

Décidément, il n’y a pas de plaisir 4 discuter avec

SAINT-SATURNIN gat.

des femmes; tout de suite elles tombent dans la sentimentalité. ‘

« Mais, Nic, tes enfants? »

Gilbert décide :

« On mettra les enfants au college. L’homme moderne n’a besoin ni de femmes ni d’enfants.

— Mais, Nic, ton métier que tu aimes, ton Saint- Saturnin... » :

Nicolas tache au plus vite de détourner l’assaut :

« On fera peau neuve. C’est beaucoup, moins

pénible qu’on ne croit. Saint-Saturnin? Aprés tout

qu’est-ce qui m’y rattache? Oui, un unique secret, que je suis seul a connaitre et que je n’ai jamais dit a personne. Eh bien, ce dernier lien, je le coupe et

je vous livre la clef de l’énigme! »

Sans comprendre ot il veut en venir, elles protestent aussitét

« Nous ne désirons rien savoir. Tais-toi.

— A droite du chemin qui va vers Maison-neuve, il y a un sentier. Au bout de deux cents métres, il bifurque. Vous m’entendez bien? Trés vite, la branche de gauche se perd dans le taillis. Je me suis bien gardé de la dégager, mais c’est par 14 qu/il faut prendre et continuer a travers la brousse. On arrive a une toute petite clairiére. Eh bien, c’est 1a.

— C'est ]4 que quoi?

— C’est la qu’on trouve les morilles. M’a-t-on fait assez de sourires pour savoir l’endroit d’ou j’en rapportais des paniers pleins! Maintenant c'est dit. Je suis dépossédé. Les bois sont 4a vous, a tout le

‘monde; et qu’on les vende ou les garde, ¢a n’y

change plus rien. »

Elles sourient 4 peine. Elles se tiennent la, comme deux mendiantes, les larmes aux yeux, et cest la plus jeune qui plaide le plus hardiment :

« Puisque papa dit qu’on pourra garder la maison... Tu renverras les domestiques et je ferai la cuisine... »

Gilbert va la prendre dans ses bras, la cajole; mais elle se dégage :

« C’est impossible qu’oncle Nic parte.

— Et pourquoi, petite oie?

— Parce que c’est impossible... Parce que... D’abord parce qu'il n’en a pas envie!

— Qu’est-ce que tu en sais? »

Elle a jeté sa phrase avec tant de conviction, que Nicolas préfére éluder le débat et qu'il recourt a la défaite la plus humiliante :

« Avant toute chose, je vais voir ce qui se passe a la ferme. »

ON ne sait plus si l’on est ici pour quelques jours ou pour quelques générations; on ne sait plus si l’on peut envisager des projets hardis ou seulement les plus modestes. On lésine sur toutes les dépenses et Yon gaspille. Nicolas, qu’on ne pouvait jamais entrainer 4 une promenade, suit Laurette et Gilbert dans toutes celles qu’ils proposent. On monte les derniéres bouteilles de champagne et le soir, par les fenétres ouvertes, le piano s’entend jusqu’a des heures ou jadis tout dormait depuis longtemps.

« Vous allez tourner la téte 4 cette petite, dit Jourdaine; ca finira mal. »

Mais Gilbert n’écoute pas. Il bréle avec une candide insolence ses derniers jours de permission. Et Nicolas n’écoute pas non plus. Elle sent bien qu'il est temps que Gilbert s’en aille, mais cest l’influence de son frére qu'elle accuse. Et débordée par ce qu'il y a chez les autres de vertige, tout ce qu'elle peut, c'est d’empécher que le bruit de ce déchainement ne parvienne jusqu’au vieillard.

Celui-ci parait d’ailleurs ne rien entendre. Toutes

communications semblent coupées entre le monde et

lui, et c'est 4 peine s'il ouvre la bouche.

Une ou deux fois, Nicolas s'est trouvé sur le chemin de son pére sans s’attirer d’aigres paroles, mais il évite d’entrer dans sa chambre.

« Je Uassure, dit Jourdaine, que tu devrais y aller chaque jour pour quelques minutes. Il est trés abattu. »

Comme Nicolas secoue la téte, elle croit que c'est pour éluder une tache qui l’ennuie. Elle est de plus en plus déroutée par ce frére au moral chancelant.

« Ne peux-tu pas prendre cela sur toi? dit-elle. C’est un bien petit égard. N’ayons pas lair de lui garder rancune. »

Il répond, et cette fois ses yeux ne sont plus ni fuyants ni distraits

« Ma petite, c'est justement par égard, que j’évite de lui infliger ma présence. J’ai fini par voir clair. Je ne sais méme pas comment j’ai pu rester aveugle si longtemps. »

Et prenant le bras de sa sceur avec gentillesse, il poursuit :

« Vois-tu, nous considérons que |’amour des parents pour les enfants est une chose qui va de soi et que lexception est monstrueuse. Mais c’est une opinion a réviser. I] saute aux yeux que Pére n’a jamais eu pour moi ce qui s'appelle de l'amour.

— Comment peux-tu- Jl’accuser d’une chose pareille ! »

Il répond avec conviction :

« Non seulement je ne l’accuse pas, mais je crois que c'est le plus bel éloge qu’on puisse faire de lui. Je dis bien le plus bel éloge. Car jamais il ne m’a traité différemment de vous deux, jamais il n’a rien marqué. Admettons que Maman y ait été pour quelque chose. Mais il lui a fallu un rare esprit de

justice et une admirable domination de ses sentiments. Songe 4 ce que c'est que de soutenir une telle attitude tout le long d’une vie. Maintenant il n’a plus la force. »

Comme elle veut protester, il dit encore

« Je ne prétends pas qu'il ait eu pour moi de la haine. Je ne lui étais pas indispensable, voila tout. Et c'est naturel. Si Louis était venu a disparaitre, il perdait son continuateur, son orgueil ; c’était un écroulement. Et sans toi, sa vie sentimentale aurait été tout a fait mutilée. Tandis que sil ne m/’ayait pas eu... (ne dis pas le contraire; tu vois bien que je Yadmire pour cela...) s'il ne m’avait pas eu, eh bien, oui... (ma petite, ce n’est pas triste, c’est simplement humain...) rien du tout ne lui aurait manqué. »

Mais tandis qu’on attend, qu’on s’étourdit, qu’on laisse imagination s’évader, qu’on se complait dans un obscur espoir de changement, d’abandon, de saccage, ailleurs des projets se forment, on calcule, on prévoit, on n’abandonne rien au hasard.

« Vous avez lu comme moi lentrefilet, dit M. kLacour. Il arrive que les journaux se trompent ; mais en tout état de cause, il serait bon de connaitre ce que leur maison paie d’impositions et ce quil y a de bois mir dans la futaie. D’autre part, Mme Lacour se demande si la console 4 tétes de sphinx, celle qu’on voit dans leur salon, est bien d’époque.

— La grande affaire, dit Mme de Babant au comte Lemercier, c’est qu’ils n’essaient pas de nous faire marcher l'un contre l'autre. On ne leur veut pas de mal; mais qu’ils s’6tent de la téte V’idée que leurs

voisins paieront des prix extravagants. pour s’arrondir.

— Les malheurs du prochain ne mont jamais réjoui, dit le conseiller général, mais on ne vit pas impunément en, coquetterie avec les idées subversives. Dieu veuille que les bruits qui courent soient inexacts. Il y a du risque 4 tout changement. Notre région pourrait y perdre... Mais convenez qu'elle n’y perdrait pas sdirement.

— J’accorde, dit maitre Ramelle a son futur successeur, que les recettes de mon étude ont fléchi. Mais tenez compte de toutes les affaires que les écumeurs nous enlevaient. Et, bien que je n’en prévoie aucune... aucune absolument (je le proclame bien haut, je le proclame sur la conscience...) songez combien une seule transaction, portant sur un nombre appréciable dhectares, augmenterait ma. moyenne de ces derniéres années. »

ioe

Mats une lettre de Louis vient faire tomber la vague ivresse de l’incertitude. I] écrit 4 Nicolas :

Tu ne voulais pas croire a lexistence de ce Coffrefort auquel la Ménerba semblait faire allusion, quand elle s'est coupée dans son interrogatoire. Depuis deux jours il est. identifié parmi ceux d’une cerlaine Banque Agricole, et hier on a procédé a lVouverture, Je n'ai pas encore la liste de ce quon a trouvé, mais j’estime qu’on a remis la main sur un quart a peu pres des titres volés. Cibar n’a-t-il pas eu le temps de les réaliser? Se les ménageait-il comme une réserve? On se perd en hypotheses.

Les formalités seront longueés, mais on pourra durer jusque la. J’ai vendu la tapisserie de mon salon, ce qui vous permettra tant bien que mal de rouler a Saint-Saturnin. Reine prend ces petits sacrifices avec une gaieté charmante. Je dois dire quelle métonne (ow plutot je ne devrais pas le dire) ; mais les femmes n’auront jamais fini de nous surprendre. Elle montre une crdnerie, une fermeté, qui pendant les quelques jours o& nous avons envisagé le pire, ma délivré de. mon souci le plus agacant. Si bien que tout de méme,

malgré le dépit, les ennuis, les bouffées de colere, jarriverai peut-étre un jour a considérer cette aventure comme un bain d’ot je serai sorti rafraichi.

Tu dis que Pére semble rapidement perdre ses forces. Qu’en ferqit-on ailleurs qu’a Saint-Saturnin ? Puisque désormais on le peut, il faut que tu tiennes le coup la-bas, comme je le tiens ict. Nous n’avons plus de marge pour pouvoir ldcher a Vétourdie une position acquise, et laisser les marchands de biens s‘engraisser de nos dépouilles. Tout recul, apres cette brossée, serait non seulement sans courage, mais dangereux. Notre rétablissement, cest sur place qwil faut le tenter. Ce ne sera peut-étre pas dréle tous les jours, mais quand la partie devient plus difficile, on se pique aw jeu.

Peut-étre, dautre part, pourrai-je offrir a Gilles quelque chose qui le ménera plus loin que son béte de métier.

La lettre est arrivée depuis plus de deux heures, sans que Nicolas l’ait encore montrée 4 personne. Il Sattarde a la ferme, puis se décide a gagner, en contre-bas de la maison. la petite terrasse qui regarde vers la prairie. En effet, Gilbert est bien 14, au pied de lescalier. Assis par terre; le torse nu, il fait prendre a sa cicatrice un dernier bain de soleil.

« Eh bien, Nic, qu’est-ce que tu étais devenu? Dépéche-toi d’6ter ta veste et ta chemise. Tu n’as pas honte d’avoir la peau blanche comme une fille ?... Quelle dréle de téte est-ce que tu fais!

— Lis ga. »

Gilbert tend la main

« Des embétements? »

Il lit la lettre et méme la relit. Puis il la plie et la rend :

« Alors? »

Machinalement, son oncle arrache de l’espalier quelques feuilles envahies par les pucerons.

« Alors? répéte le jeune homme qui repousse encore |’évidence, mais qui ne pourra plus la repousser si l'autre se tait encore, le temps d’arracher deux feuilles... C’en est fait, les feuilles tombent, et Gilbert lance avec méchanceté :

— Ma question est béte. Naturellement, tu vas lui obéir! »

Quoiqu’il sente s’effondrer d’un seul coup tout le prestige quil a pu conquérir aux yeux de Gilles, Nicolas ne bronche pas :

« Il'va de soi que je ne le lacherai pas dans une passe difficile.

— Tu es un bon frére. J’admire sincérement... Seulement, nos beaux projets, tu aurais di m’avertir que ce n’étaient que des paroles. »

Liironie atteint Nicolas d’une maniére si cuisante quil en a le souffle coupé. I] finit pourtant par répondre :

« Tu ne pensais pas que j’aurais la lacheté... de laisser 4 ta mére et 4 Louis la charge de liquider Saint-Saturnin.

— Mais, quand je suis arrivé, qu’est-ce que tu étais sur le point de faire, sinon de tout planter 1a? »

Le seul étre au monde par lequel il est intolérable a Nicolas d’étre jugé, c'est ce Gilbert devant lequel pourtant il reste debout et se justifie, ce garcon qui le toise et qui n’a méme pas daigné se lever.

« Je partais pour la Cour-Marie, mais je restais a portée de Saint-Saturnin... Je continuais 4 faire tout mon possible... »

La déception de Gilles rend sa raideur impitoyable. | Voila donc a quelle servitude conduit cette piétre

sagesse qui l’intrigue et le séduit depuis deux mois. Il riposte :

« Dommage que je n’aie pas besoin d’un intendant, car vraiment tu es une perle... Je comprends qu’oncle Louis tienne a toi. »

Nicolas souhaiterait frapper de sa semelle cloutée, il souhaiterait racler et balafrer ces épaules nues, cette poitrine lisse et bien faite. Mais Gilles reprend sa chemise, la passe, remet son col.

« A quelle heure est-ce qu’il y a un train? »

Il se léve, se reboutonne.

« Puisque c’est oncle Louis. qui commande, je ne peux pas m’embarquer sans l’avoir vu. Ca ne veut pas du tout dire que je sois prét 4 quitter mon « béte de métier »... mais il faut au moins J’entendre, cet homme énergique. »

Sur les yeux qui essaient de ne pas quitter les siens il croit remarquer un étrange battement de paupiéres. Cette faiblesse-la ne lirrite pas tant que celle dont il a le spectacle depuis cinq minutes; elle prouve tout au moins qu'il a su taper juste. Peutétre méme a-t-il poussé l’insolence un peu plus loin qu'il n’aurait voulu.

« Voyons, Nic, dit-il plus doucement, ta vie a Saint-Saturnin n’était pas gaie. Maintenant ce sera la méme, en plus mesquin, en plus désolant. »

Péniblement Nicolas é¢bauche quelque chose qui voudrait étre un sourire :

« Si tu n’avais pas rattrapé ton grand-pére... Moi, je le croyais déja loin... Tout seul, il est probable que je l’aurais laissé filer... Si quelqu’un a sauvé’ Saint- Saturnin, c'est bien toi.

— Veux-tu dire que tu le regrettes? »

Nicolas secoue Ja téte, arrache de nouveau quelques feuilles :

« Je te jure, dit-il, que si, dans cette minute, un bon hasard pouvait faire que Saint-Saturnin n’existe plus... »

Il n’achéve pas, et comme Gilbert se met 4 marcher vers la maison, il marche lui aussi. « Sentir qu’on se noie, pense Gilbert, et ne pas essayer de nager! » Mais quelque désappointement qui soit-tombé sur la

ferveur du jeune homme, son~dévouement pour ce

camarade affectueux et incompréhensible ne se laisse pas emporter par une simple condamnation de l’esprit. I] s'arréte pour dire :

« Ce que j'ai fait peut se défaire. A la campagne, quand le feu prend sous un toit, tous les étages y passent. Je t'imiterai un court-circuit et je te promets que les plus malins ne pourront rien y voir. »

Ces paroles sont dites de bon cceur' et avec un sérieux qui ne permet pas d’en mettre en doute la sincérité.

« Si je consentais 4 jeter par terre ce qui est encore debout, dit Nicolas, je prendrais mes responsabilités tout seul. ‘

— Alors prends-les !

— Le malheur, c’est que je ne consens pas.

— Mais pourquoi? Par quelle mystique? »

C’est Nicolas qui se remet en marche :

« Evidemment... par une mystique.. Tu parles comme un enfant. »

Gilbert est tout de méme encore assez maitre de lui pour ne pas répondre : « Et toi, tu parles comme ferait Babet! »

Lthistoire du coffre-fort, le départ brusqué, l’agitation de tous, épargnent 4a Nicolas le malaise de | sentir sur lui les regards. Il a pensé conduire lui-

méme Gilbert 4 son train, mais il’ a eu peur des — derniéres minutes d’attente 4 la porte du wagon. C'est Jourdaine et les enfants qui feront cortége au voyageur. Quand) tout le monde est déja dans lauto, Gilbert vient a lui :

« Adieu, mon vieux Nic. »

Il prend son oncle par le bras. Les autres peuvent attendre. Le seul qui compte vraiment, c'est tout de méme cet irritant et sympathique idiot. Mais ce quil voudrait exprimer ne sort pas. Il dit seulement, presque a Voreille, avec gentillesse et regret :

« Malgré tout, vois-tu... c'est dommage! c'est dommage !... »

Nicolas secoue la téte :

« Non, mon petit, c'est mieux. »

Et il ajoute plus bas :

« Je taurais trop vite ennuyé.. Et maintenant pars. »

Si décidément on essaie de tenir, il sagit de se remettre a la besogne. Nicolas passe le reste de la journée avec les hommes. Déja s’impose tout un petit travail de reconquéte; que de choses, durant ces semaines, sont allées Aa vau-l’eau! Le soir, il s’installe 4 sa table et remet 4 jour les courbes qui représentent le lait produit par chacune de ses vaches sélectionnées. I] révasse : « Tu es fait pour servir, Nicolas... Tu t’en doutais un peu, mais tu es humilié de te l’étre fait dire... Cette fois tu y es, dans ton bourbier; on t’y a ramené lestement... » A d'autres moments il pense : « Tout cela ne serait rien, si ce gamin ne croyait pas m’avoir eu avec sa raclée. »

Et ses yeux rencontrent la photographie qui est toujours 1a, sur le coin de la table, la plus vivante, la plus parlante qui subsiste de Renée. Il lui semble ne presque pas l’avoir regardée depuis deux mois : « Ce n’est pas un mauvais garcon, ma chérie, mais il va trop vite. G’est un cheval de sang, voila tout. »

Liimage de la jeune femme~est souriante, mais comme derriére un voile. Et selon les jours, selon le regard avec lequel le vivant se tourne vers l’ombre, le sourire lui répond avec enjouement ou mélancolie : « Tu peux te moquer, ma chérie. Tu peux rire, et méme un peu méchamment, du sot qui s'est monté la téte. Ah, oui, tu as grandement droit de rire... Nous marchions du méme pas, toi et moi, et c’est pourquoi tu étais ma bonne camarade..: Mais maintenant tu es restée en arriére... Et quand je ne suis pas la, tu dépéris, tu te réduis, tu es comme une pauvre petite fille 4 qui l’on oublie de porter sa nourriture... Mais ce n’est pas un mauvais garcon, et ce n’est pas a lui, cest 4 moi qu/il faut en vouloir. »

Louis est :-venu conférer avec son frére et sa sceur, demander des ‘signatures, s’entendre au sujet des mesures 4 prendre. On rasera une partie des arbres; on vendra l’argenterie. Mais tout cela pouvait 4 la rigueur se traiter par lettre. Louis est préoccupé d’autre chose. Aprés le diner, il prend 4 part Nicolas, tire de sa poche un carnet relié de cuir :

« Voudrais-tu parcourir ceci, dit-il. Tout a l'heure

jirai te rejoindre dans ton bureau. »

Remonté chez lui, Nicolas s'installe sur le divan. Le carnet tout entier est d’une écriture soignée, bien lisible. Sur une premiére page, ces seuls mots soulignés et entre guillemets : « LA PORTE EST OUVERTE. » A la suivante commence un texte serré

Dans peu de temps, Vhorreur que m’a causée la déchéance de mon pére s’atténuera dans ma mémoire. Deja je me surprends a ne plus envisager ce renver- Sement tragique que comme un risque parmi d'autres. Que sera-ce dans vingt ans, quand il ne s'agira plus de philosopher mais de surveiller les indices et de me tenir prét? Ou sera ma résolution? Je naurai plus ni lucidité ni ressort pour la tirer hors de l’oubli.

Sil en subsiste une ombre, ma sénilité saura trouver des ruses pour écarter ce fantéme importun. Il me faudra, dans ce moment-la, quelque chose de parfaitement arrété, de parfaitement carré, non pas un avertissement, mais une barriére, non pas un conseil, mais un ordre. Il faudra que je ne me sente plus le chef, libre de déterminer sa—tactique et de choisir son jour, mais seulement le soldat qui exécute la décision prise et qui doit grimper sur le parapet, parce que c'est V’heure, quelles que soient les raisons équitables qwil pourrait trouver pour ne pas le faire. Cest pourquoi jétablis ces instructions minutieuses, que je relirai le premier janvier de chaque année et que je devrait d’autant mieux imprimer dans ma mémoire que mon intérét grandira de les oublier. Je les compléterai en notant tous les signes qui me révéleront chez les autres Vacheminement vers la déchéance ; je tdcherai de dépister les sophismes par lesquels la vieillesse est habile a se leurrer. Je née cesserai de renforcer le terrible acte d’accusation qwil S'agit Wavoir constamment devant Vesprit, si Von espere se dérober a la condamnation avant qu'elle nous frappe.

Et dabord, comme aucun exemple ne sera si probant que celui dont nous avons eu le spectacle, jen noterai tous les traits, méme ceux que Vlaffection devrait me porter a ensevelir dans le silence. La balance équitable en faveur de Vhomme, je saurai toujours la maintenir. Ce qui importe, c’est d’opérer un sauvetage parmi ce qui, dans son aventure, ne semble que désastre. Car cest ma prétention incorrigible, que rien autour de moi ne se solde par perte, qua toute chose finisse par se laisser arracher bei résultat positif.

Des avant la mort de ma mere...

Et le relevé commence de tous les premiers signes auxquels on n’a donné que par la suite leur sens véritable, Puis toutes les phrases de l’égarement progressif sont notées! avec les dates. Nicolas sétonne de la précision avec laquelle son frére a retenu les paroles exactes et dressé le procés-verbal de certaines conversations. Parfois, entre le récit de deux incidents, s'intercalent des appels 4 soi-méme, d’impérieuses régles de conduite :

Se surveiller avec une suspicion particuliére apres toute maladie. Interpreter les indices dapparence bénigne, tels que fautes d’orthographe, distractions, obsessions d’hygiéne. Si cette régle de prudence que je formule aujourd’hui me parait jamais ridicule ou frivole, c'est la preuve la plus accablante d’une altération de jugement. Prendre ces mots 4 la lettre et non comme une vérité vague. Ne pas se dire qu’apres tout Von suit le destin de sa génération. Il s’agit précisément de ne pas se laisser entrainer dans son glissement.

Interrompant quelques remarques sur l’attitude de son pére depuis l’évasion manquée, Louis a noté :

Si tu as un secrétaire digne de confiance, ou, mieux, si tu peux compter sur Nicolas, qwil s‘engage a te rappeler réguliérement lexistence de ce carnet. Marquer davance les dates sur un agenda, par un Signe assez évident pour que, méme atteint dune diminution, tu le reconnaisses encore. Te méfier de la compassion de tes enfants. Eviter de leur laisser lire ces lignes; ils risqueraient de te les soustraire.

Ss

SAINT-SATURNIN 364 C'est peut-étre ce que tu désires en secret; mais je tavertis que tu es percé a jour et que je ne cesse pas de te regarder.

Quand Nicolas termine sa lecture, il s’apergoit que son frére est a cété de lui. Leur accord est toujours implicite et se passe de manifestations.

« Evidemment, tu as raison, dit Nicolas, seulement...

— Toutes les objections, tu penses bien que je me les suis faites.

— .. seulement, quand l’esprit s’affaiblit assez pour qu’on sen apercoive, le courage, de son coté, n’est déja plus intact.

— Je le sais bien, mon petit; c'est pourquoi l'on a besoin des autres. C’est une des seules occasions de la vie ot l’on risque de ne pas se tirer d’affaire tout seul; et si je ten parle... ? »

Nicolas ne se rend pas

« Liintelligence fléchit sur un point mais se maintient sur d’autres...

— Je le sais, voyons!

— Elle s’en va par franges. Alors 4 quel moment faut-il couper? »

Louis s'impatiente :

« Si nous craignons de perdre notre moindre reste, nous sommes fichus d’avance. La liberté se paie, c’est entendu ; et si je veux en faire les frais, il n’y a que moi que cela regarde. Je voudrais simplement savoir si je peux compter sur toi.

— Pour prendre quelle initiative ?

— Aucune. Simplement pour étre témoin de ce que je pense aujourd’hui... et pour le rester.

— Crest-a-dire ?

— Tu me comprends trés bien. On peut étre

entrainé 4 la dérive sans s’en apercevoir. Il me faut un repére qui m’indique toujours ma position. Jai une copie de ce que tu viens de lire. Acceptes-tu de garder ce carnet ?

— Le garder pour en faire quoi?

— En téte, il y a un feuillet blanc. Ecris-y : « Quand il atteindra lage de soixante ans, je m’en- « gage a remettre, chaque année, sous les yeux de « mon frére Louis... »

— Pardon, pardon! proteste Nicolas. Te remettre sous les yeux... Ou bien nous accomplirons cette petite cérémonie en souriant, et elle sera tout 4 fait inutile, ou bien nous n’aurons plus envie de sourire ni Jun ni l’autre, et ce que tu me demandes, ce sera de te présenter un revolver.

— Et quand ce serait le revolver ou la bonne dose de soporifique ! N’essaie donc pas de me faire croire que tu as plus de préjugés que moi.

— J/ai celui d’exécuter les choses auxquelles je me suis engagé. Tu le sais parfaitement. Ce que j’aurai signé, je le ferai. C’est bien pour ca que tu t’adresses a moi.

— Ce n'est pas 4 Reine, n’est-ce pas, ou a mes enfants, que je puis demander ce service. J’ai de bons amis, et qui viennent de me prouver. qu'ils tenaient a moi, mais ils me croiraient fou, si je leur parlais didées pareilles... Non, quand on cherche quelqu’un de solide, on s’apergoit que le choix n’est pas grand... Alors tu ne veux pas? »

Nicolas dit d’un ton bourru :

« Je veux réfléchir, le temps de fumer une pipe. Ce n’est tout de méme pas trop exiger, sacredieu !

— D’accord. Pendant ce temps j’écrirai une lettre. Donne-moi du papier.

— Et si je ne signe pas?

— Si tu refuses... Le danger n’est pas tant que le revolver soit oublié- dans un tiroir, mais bien qu'il parte trop tdét. »

Louis s'installe au bureau. Nicolas va et vient, sa pipe aux dents. Quand la lettre est achevée et mise sous enveloppe, l’ainé regarde son frére :

« Si tu la laisses s’éteindre, ce-n’est pas de jeu.

— Tu m/’agaces! Ecris ta formule sur une feuille. Je ne vais pas m’engager comme ¢a, sous ta dictée. » :

La phrase ne comporte que quatre lignes. Nicolas prend la feuille et recommence 4 faire l’ours en cage. Puis il va vers la table ot est resté le carnet, transcrit la phrase et signe.

« Voila.

— Merci. »

Ils s’apprétent a redescendre.

« Au moins ne va pas faire tes confidences a de vieilles gens, dit Nicolas. Il faut les laisser finir en paix, les pauvres. Nous sommes vraiment durs pour eux. »

Et dans l’escalier il s’arréte :

« Tu ne crois pas qu'il y aurait peut-étre une autre méthode ?

— Laquelle?

— Qui consisterait 4 combattre la cause plutét que Veffet. C’est toujours plus efficace... Si tu travaillais un peu moins... »

Louis léve la main pour écarter lVinutile admonestation :

« Je ne travaille pas tant. C’est une légende.

— Eh bien, faisons le compte des heures. »

Mais Louis s’alarme comme un intoxiqué augnet on veut enlever sa drogue :

« Je ten prie! Je sais ce qui me convient. Mon

petit, ne me persécute pas, toi aussi, avec ces histoires. Il n’y a rien A faire. C’est ainsi. Je t’en supplie, fiche-moi la paix! »

Cette priére laisse voir tant d’appréhension, elle confesse une faiblesse si bien acceptée comme irrémédiable que Nicolas perd de son assurance :

« Si tu commengais par fumer un peu moins de cigares et si, en revanche, tu te permettais parfois quelques fantaisies... »

Il aurait pu prévoir l’ironie qui perce dans le sourire de son frére, mais il ne s’attendait pas 4 surprendre en méme temps une sorte de tristesse, comme si le regard avouait avec une candeur un peu mélancolique : « Tu sais bien que ces commodités ne sont pas faites pour moi. » Nicolas poursuit cependant :

« Je ne parle pas, mon vieux, par cynisme. De nous deux, c’est bien toi qui as toujours ressemblé le plus a Pére, et pourtant je crois qu’aujourd’hui c'est moi qui le juge le plus équitablement. I] expie une vie trop comprimée, trop sévére; il a gardé jusqu’a la fin trop de réserves inemployées...

— Et aprés? riposte Louis. C’est tout de méme cette sévérité qui a fait la beauté de son caractére. Je vois tout ce que tu vois, et pourtant je ne veux pas de ta méthode. Car les vengeances de la nature, on peut leur tenir téte par d’autres moyens que tes petites tricheries. Le tout c'est de consentir le prix qu'il faut. »

II ajoute presque timidement

« Laisse-moi me débrouiller 4 ma maniére. J'ai mes préférences, que veux-tu? »

Nicolas n’essaie plus de répondre. Louis dit encore :

« Tout est permis dans la vie; tout, tu m’entends, tout! Mais c’est 4 condition qu’on n’élude aucune

conséquence. On veut profiter, puis on se dérobe. Ce n’est pas de jeu. Je sais quil y a un moment difficile, quand vient l’heure du réglement... C’est pour cela que je t’ai demandé un coup d’épaule. »

Ils recommencent a descendre. « Pauvre vieux! pense Nicolas. Si loyal! Mais on ne s’appréte pas plus naivement a se jeter dans. 1a gueule du loup. »

Et pourtant, un moment plus tard, il ne regarde pas, sans une sorte d’envie, Louis prendre congé de Laurette. Un baiser tendre, presque dans le cou, avec un regard qui s’attarde sur la belle attache de !’épaule, un regard qui fond. Il connait bien la partialité de Louis pour ses filles, mais ce baiser signifie quelque chose de plus : la conscience d’un droit fier et tranquille, qui d’avance et sans marchandage acquitte sa rancon. Et la maniére dont Laurette le regarde, la confiance, l’admiration. C’est quelque chose aussi que cela, quelque chose qui n’est pas le privilége de tous les hommes.

Juste avant de partir, Louis dit encore 4 Nicolas :

« Il se peut qu’un jour ou l'autre un poste soit libre aux Aciéries... Pas tout de suite... Mais si, a lexpérience, Saint-Saturnin se trouve étre un boulet...

— Je te remercie... mais il faut tacher de rester dans le métier qu’on sait. »

Louis reprend :

« Je le dis... mon Dieu, oui... parce qu’ici l’avenir est tout de méme étroit.

— L’avenir, l'avenir! fait Nicolas... Evidemment les Saint-Saturnin d’autrefois, c’est fini... Mais la grande industrie?... »

Louis se met 4 rire. {1 lui semble toujours comique qu'on puisse jeter un doute sur les conquétes de VYhomme :

Mais ‘Nicaide: n’est pas convaincu :

« L’avenir, murmure-t-il, est partout... ot vraiment 9 quelque chose existe... Tout ce qu’on peut dire, c'est qu'il faut se tenir prét... 4 quoi qu'il puisse arriver. »

LETTIRE DE JOURDAINE Mon enfant chéri,

A mesure que les jours passent, Vesprit de ton grand-pére devient plus calme. On en éprouve d’abord du soulagement ; puis on s’apergoit que les excentricités nous cachaient une part du tragique. Maintenant la détresse est a découvert. Il a peur de nous, mais n’ose méme pas le manifester. Il nous céde parce quil n’a plus la force de nous tenir téte, mais cest le plus souvent, comme un condamné qui attend Vannonce de lexécution. Et le regard dont il nous suit est si fiévreux, si triste!

Il aime que je lui fasse la lecture. A vrai dire il n'écoute presque pas. Je crois que le récit est comme un écran derriére lequel il se réfugie. Quelquefois son imagination part sur un mot. Ainsi hier il m’a tout a coup interrompue pour dire : « Je ne suis pas comme vous autres. Quand j’ai donné ma confiance, je ne la retire pas. » Et comme je ne comprenais pas tout de suite, il a précisé : « Le monde entier peut apporter des preuves contre mes amis ; je ne douterai pas deux. » C’est la seule allusion quwil ait faite a Cibar.

Parfois, en maniére de défi, il murmure divers noms de femmes. Je fais semblant de ne pas Ventendre. Alors il ajoute une petite galanterie, mais st timidement, si bas, qu’en général je ne lentends pas du tout. Louis qui\ne peut prendre son parti de la déraison et qui, maintenant encore, n’accepte pas d’y abandonner son pére, Louis quelquefois sefforce de lui donner des explications, de lui ouvrir les yeux. Mais réussir serait cruel. Je suis stire que, jusqu’au fond de son obscurité, une partie de la vérité lui est parvenue. Il y a des régions de son esprit ow, par instant, il sait. Mais tout son étre lutte pour ne pas voir. Et, pauvre homme, la seule chose qui le soutienne encore, c'est cette enfantine bravade ou il met tout ce qui lui reste de courage.

Aprés avoir couvert d’écriture quatre feuillets, Nicolas s’est haté de les mettre en petits morceaux. Puis il a écrit une lettre de deux pages, qu’il a déchirée 4 son tour. I] se contente d’envoyer 4 Gilbert le billet suivant :

J'ai retrouvé le précepte chinois, dont, l'autre jour, je ne me souvenais plus exactement. Il est de Lao- Uses:

« Celui qui connait ses lumiéres et Consent aux ténébres est le modéle des hommes : celui qui connait sa force et consent a la faiblesse est le centre de Vunivers. »

Le vieil homme ne quitte plus guére son lit. Les ruines de son esprit ot, parmi les effondrements, des masses branlantes restaient debout, s’effritent, se tassent, se nivélent. Ce n’est plus qu'un champ de débris. La mort n’aura pas grand travail pour achever, pour tout égaliser avec la terre.

On a cru quelle se décidait brusquement et que, sans bruit ni violence, elle allait appesantir sa main. Le vieillard a eu plusieurs crises de faiblesse, dont quelques-unes si longues qu’on ne s’attendait presque plus 4 voir ses paupiéres se rouvrir. Comme Jourdaine se tenait 4 son chevet, il a murmuré :

« Est-ce que c'est toi... Elisabeth ?... »

On a rappelé Louis. Mais quand, a la fin du jour, il est arrivé, déja la vie hésitante avait repris un peu de force, regagné un petit palier. On n’ose pourtant pas encore quitter la chambre. Louis s’y attarde; il pense que sans doute, la prochaine fois, il ne reverra plus ce visage qu’immobile.

Il y a neuf mois, cest vers l'autre lit, 4 présent vide, qu’on avait les regards tournés. Si peu de modification dans la direction des regards! L’émotion du passé tout proche gagne et pénétre le présent. II n’y aura pas besoin de le faire tomber sur un tuyau de

a iy less.) ,

pompe, le pauvre vieux : il n’y aura pas besoin de l’abrutir de drogues. I] s’en ira tout seul, inoffensif. Sa folie méme l’a si bien épuisé qu’elle n’a plus en lui de quoi se noutrir.

Les fils et la fille vont et viennent, s’asseyent un moment, n’échangent guére de paroles; et leurs pensées, avec des détours, des retours, passe des — vivants aux morts, de ceux qui restent 4 celui qui est prés de partir. Et chacun songe a lui-méme 4 J’instant qui s’approche, ot le dernier des deux parents va disparaitre, ot l’on commencera d’avancer vers l'inconnu, sans protection, 4 découvert... Car devant cet inconnu vers lequel tout marche, méme un vieillard infirme est encore une protection.

MEDITATION DE Louis COLOMBE

+ « Il avait cru prendre toutes ses assurances; il croyait la partie gagnée, le navire 4 quai. Il ne se méfiait pas de ce tout petit espace qui le séparait encore du terme ot l’on ne peut plus faire de faute ; et la. vie a profité de cette petite fissure, pour la vengeance la plus raffinée. Elle a utilisé les faiblesses, elle a tiré parti des vertus. Ah! elle a su s'y prendre! Vraiment il en faut de la rosserie pour apporter tant d’art a rouler un vieux. Mais sur un point, elle a perdu. Elle s’est trop démasquée. On s’en doutait un peu de ce que cachaient ses airs de bonne fille. On la tenait 4 l’ceil, mais maintenant on sait ce quelle vaut. Il y en a désormais qui sont sur leurs gardes et qu’elle ne roulera pas!

« Il était de ceux qui aiment 4 donner le coup de collier et qui remercient le harnais, s'il leur permet de tirer plus efficacement... Nous sommes de ceux-la,

eel

nous autres. Mon Dieu, c’est tout ce que je demande : que je ne cesse pas d’étre de ceux-la! Que les oisifs se couchent, pourvu qu’on ne me demande pas de me coucher. moi-méme; et qu'ils jouissent de toutes les délices, ga m’est égal. Et je consens 4 ne pas trop les mépriser, pouryu que je continue a pouvoir me tenir en estime. Que mon travail soit capable de durée, méme s'il ne doit pas conserver, visible aux yeux, ma signature (cela aussi m’est indifférent) ; mais qu'il puisse durer, qu'il soit a l’abri, qu’on me coupe les mains avant que je risque de le saccager, de le démolir !...

« Avec quelle humiliation il ferait son bilan! Comme il nous demanderait pardon, pauvre homme! Et pourtant... et pourtant n’y aurait-il pas beaucoup a dire? Est-il bien vrai qu'il laisse moins quil n’avait recu? N’est-on pas injuste avec lui, et méme assez monstrueusement ? De tout ce qu'il avait édifié il a presque tout détruit... sauf nous-mémes! Sauf nous trois, et nous ne sommes pas assez humbles pour nous considérer comme la partie la moins valable de son ceuvre. Nous sommes 1a, présents et vivants,

préts a reconstruire et 4 continuer. Plus de danger -

qu’on m’évince; j’ai assaini ma situation. Et Nicolas Se tirera d’affaire; et dans Jourdaine il y a de la solidité. Nous sommes 1a et c'est lui qui nous a formés. C’est quelque chose. Nous continuons et nous restons en fléche. C’est méme la seule chose qui compte. On s’endormait peut-étre un peu dans la facilité. On commengait 4 couper des cheveux en quatre. Il était peut-étre temps de se ressaisir. Tout est peut-étre pour le mieux... oui, tout... Qui peut savoir ?...

« Il n'y a que les enfants pour implorer un temps éternellement beau. Assurément les climats seraient

mieux réglés si c’était par nous. Mais puisqu’il faut les accepter comme ils viennent, eh bien soit, on accepte. Et cette vie qui va finir, on la prend telle quelle. Vous m’embétez avec vos épluchages et vos facons d’excuser le \présent par le passé. Oui ou non, dans toutes ses années moins une ou deux, cette vie a-t-elle été féconde et bien menée? Et sommes-nous stirs, chacun de nous, d’atteindre en fin de compte un total si beau? Si l’on nous proposait une telle carriére, actif et passif péle-méle, ne faudrait-il pas Yaccepter les yeux fermés? Alors qu’og le remercie pendant qu'il est encore 1a. On ergotera plus tard. Aujourd’hui je ne veux que remercier. Et je te remercie, cher vieux, je te remercie... »

MEDITATION DE JOURDAINE

« Elle était une bonne et douce femme, tu le sais bien... Elle était une femme bonne et sensée... Tu avais beau la regarder du haut de tes raisonnements et de ta connaissance, tu savais que son conseil était toujours sage et que son cceur était juste. Tu ne peux pas lui reprocher d’avoir été mesquine, d’avoir mis en avant des petitesses. Et tu sais comme elle avait été jolie, et comme son sourire était resté pur, et que malgré lage il y avait en elle une grace qui venait de la jeunesse de son cceur...

« Et pourtant tu as soupiré d’aise, quand enfin tu as été -délivré d’elle. Avec quelle impatience, avec quelle affreuse hate!... Ce n’est pas ta faute. Je ne t'accuse pas. Tous les hommes soupirent vers Il'instant ot nous consentirons enfin a les débarrasser de notre présence. Nous pesons peu de chose en regard de cette pauvre liberté qui est votre seul désir

véritable. Et pourtant qu’est-ce que vous en -faites, mon Dieu, quand vous l’avez? Qu’est-ce que vous en faites? Elle vous donne 4 croire que vous étes forts, et quand vous étes bien contents de vous, elle vous fait glisser sur une pelure d’orange. Peut-étre ne voistu pas encore comme elle t’a trompé?

« Tu ne veux pas regarder-de ce cété-la? Qa ne fait rien; on ne peut pas toujours étre raisonnable. . Maman non plus ne l’était pas toujours. Je ne parle pas contre elle, mais contre les femmes. Elles ne savent pas choisir le réle de sages amies. Je n’ai pas su moi-méme; il a fallu qu’on me l'enseigne ; j’avais la téte dure; il a fallu des punitions. Et maintenant encore, je ne suis pas sire de savoir parfaitement bien.. Maman aurait peut-étre perdu courage. Si candide, si malheureuse devant tout ce qui était louche! Tu as bien fait de la ménager. Tu I’as méme choyée. Alors il ne faut pas avoir de regrets. Elle était une excellente femme et tu étais le meilleur des hommes. Il ne faut pas vous disputer maintenant. Il ne faut plus penser a elle qu’avec tendresse. Les morts, eux, sont dociles. On les sent prés de soi. C’est les vivants qui nous résistent et qui nous fuient... »

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