AUTOMNE
Le silence de minuit. Nul souffle. En vain dans les ténébres l’ouie se tend. Pas un bruissement, pas un remuement de feuille. I] semble que rien ne puisse plus étre retranché, étouffé, qui rende l’immobilité de lair encore plus morte. Mais quand est venu le silence d’avant la premiére annonce de l'aube, quelque chose encore a paru se raréfier, se retirer du monde, s’éteindre dans l’immense noir. C’est que les profondeurs de minuit restaient peuplées par un imperceptible égouttement. Le long de chaque herbe glissait le trop-plein de la rosée. Les solitudes de » lair étaient bouchées par d’humides rideaux. Maintenant seulement, toute vapeur dissipée, lVoreille a comme un vertige et, dans l’espace glacé, ne reconnait plus aucun frémissement, aucune haleine de vie.
Soudain, sans qu’aucune lueur lait précédée, froide et jaune, la corne de Ja lune a surgi. L’énorme croissant se dégage de ce qui parait la cime d’un . bois, et commence 4 monter dans l’étendue deésolée. © Lune a son dernier quartier, lune qui se léve dans le désert et ne luit pour aucun regard. Si parfois elle éclaire un roulier somnolent, il reste les yeux sur
la croupe de ses bétes, sans dresser son visage vers la Jumiére; ou cCest un paysan qui traverse une cour, guidé par sa lanterne, soucieux seulement de la vache qui va véler. Lune inutile, image des tendresses que nul-n’a daigné cueillir, des vertus qui se sont fanées sans emploi, de -tout ce qui s’offre, se tend, se desséche vainement dans l’obscurité! Lune diminuée et finissante, qui se détache de l’horizon a Vheure ot le mourant suffoque, tire sur ses couvertures et, descendu jusqu’en ce bas-fond de la nuit, ne va pas pouvoir remonter la pente du jour!
La clarté du croissant a fait surgir de l’ombre une étrange et méconnaissable contrée. De grandes coulées de lait la traversent, qui serpentent, se rejoignent, noyant tous les creux du pays sous leurs lacs et leurs méandres. C’est la brume qui s'est déposée sur les prairies en épaisses nappes, entourant comme autant de presqu’iles et d’archipels les coteaux et les bouquets d’arbres. Ces bouées qui flottent sur une eau magique et semblent baliser un chenal, ce sont bien les sommets des peupliers qui dans les prairies de Saint-Saturnin suivent les détours du ruisseau. Mais au-dela, sur la campagne émergée, quel fantastique mirage projette cette énorme et funébre croix? Au carrefour des quatre bras’ que signifient Ces insolites lumiéres, ainsi qu'un double rang de cierges devant un catafalque? Les quatre avenues, jadis plantées par le vieux Nicolas Colombe, sont-elles si hautes, qu’elles tracent de pareils fossés d’ombre? A leur croisée, ce sont bien les toits du chateau, le grand versant d’ardoises du logis principal et les pentes plus courtes des deux ailes. Mais pourquoi toutes les fenétres éclairées? Ce n'est, dans un tel silence, ni le feu qui dévore l’intérieur de la maison ni l’éclat d'une féte qui tire sur sa fin. Nul mouve-
ment sur les terre-pleins et le perron. La ferme toute voisine semble plongée dans son sommeil de toutes les nuits. Plus loin, tout 4 la ronde, rien que campagnes noires, pays dormant. Ces lueurs nettes et vives parmi les maisons du hameau, c’est l'eau qui brille dans les abreuvoirs. Et la pointe d’argent, ce n’est que les téles du clocher. Mais, encore au-dela, dans la confusion des haies~et des arbres, quelle est cette surprenante figure, ce rigide damier noir et blanc ?...
La lune regarde neuf grandes dalles, qui reflétent sa clarté. A l’écart se presse le peuple des petites tombes, tandis que, dans un large gazon, s/alignent les pierres toutes semblables sous lesquelles, depuis un siécle, viennent reposer tous les Colombe : deux rangs de quatre dalles et une derniére, isolée, par quoi commence un troisitme rang. Pas de doute sur Yendroit ot la suivante viendra se placer. La marge dherbe est encore ample : celle d’une famille ambitieuse en vivants et en morts. La forte race auraitelle perdu sa fécondité, qu’elle abandonne ainsi son ceuvre? Depuis trop longtemps l’architecture de pierre et d’herbe attend ce qui viendra l’accroitre, espere ce qui viendra parfaire sa symétrie...
Elle va mourir, elle meurt, celle qui fut l’4me de la maison, celle qu’on a pu croire effacée parce qu'elle était timide, ou qu’on a crue sans ferme vouloir parce qu'elle consultait d’abord la charité! Elisabeth! Voila que ses soixante-dix ans sont accomplis et la fiévre, fondant sur elle, n’a demandé qu'une semaine pour rendre ses jambes immobiles, puis ses bras, pour embarrasser sa parole, l’arréter tout a fait, arréter jusqu’au mouvement de ses yeux. Ses deux fils et sa fille sont la, qui s’étonnent de la
! Mais elle voudrait ae Elle cherche autour elle cherche queliy. un...
EssayaANntT de ne pas faire crier les lames du parquet (le moindre pas résonne dans cette antichambre !) Louis rejoint son frére qu/il trouve assis sur une marche de l’escalier. I] dit trés bas
« Tu avais raison.
—. Tu as taché de le réveiller?
— Jai fait de la lumiére et je me suis approché du lit. J'ai dit : « Est-ce que tu veux la revoir? La « fin ne peut plus tarder beaucoup. » Il n’a pas répondu, mais s'est mis a respirer assez fort, presque 4 ronfler. Eh bien, le doute n’est pas possible : il faisait semblant de dormir. J’ai vu distinctement ses paupieres s’ouvrir, puis se refermer.
— Que veux-tu, murmure Nicolas, il devient vieux. »
Les longues années de respect filial ne se laissent pas effacer en quelques heures. L’ainé n’accepte pas encore ce qu'il ne peut pourtant plus nier :
« Qui l’aurait cru capable d’une si lache comédie? »
Non, ce n’est pas cela qu'il voulait dire. Stupides formules! Mais la résignation de son frére l’impatiente, et la fatigue brouille les idées, car depuis trois
jours on ne dort pas... Il s’assied 4 son tour sur la marche :
« Je ne prétends pas qu'il soit dépourvu de courage. Il a méme du gotit pour ce qui est difficile. Mais devant les émotions il a peur de souffrir, il se dérobe. En ce moment, c'est manifeste : il espére que tout s’achévera tandis qu'il est censé dormir. »
Nicolas semble absent, mais finit par répondre :
« Il y a de cela... Et puis il craint peut-étre aussi de ne pas se maitriser, de pleurer devant nous. Il reste assez clairvoyant pour tacher de dissimuler ses défaillances. Tu as bien fait de ne pas insister.
— J'ai eu tort! Nous l’aurions aidé a se tenir droit. C’est le repos de Maman qui importe en ce moment et non le sien.
— Mon pauvre vieux, il est trop tard. »
L’ainé n’a pas coutume de céder si vite :
« Tu ne m’enléveras pas de lesprit que lorsque nous n/’arrivions plus 4 la comprendre et quelle faisait ces pénibles efforts...
— Il y a plusieurs heures qu'elle ne les fait plus! répond Nicolas... On était trop nombreux dans la chambre, c’est pourquoi je suis sorti. Mais la paix qui régne 1a, rien au monde, je t’assure, ne peut plus la troubler... Tu n’as qu’a jeter un coup. dail... Jourdaine lui tient toujours la main; elle dit que le pouls devient de plus en plus faible. Mlle Cheu empéche que les oreillers ne glissent. Et quant au visage de Maman, il respire ce merveilleux calme qui dure depuis le début de l’aprés-midi. »
Quelque chose n’a-t-il pas remué? Ils dressent la téte. Puis Nicolas regarde sa montre : les aiguilles n'ont presque pas changé de place... Que la mort est agile et bondissante, quand elle attaque a droite, a gauche, sans laisser reprendre haleine! Mais 4 quoi
s'attarde-t-elle, ou traine-t-elle, 4 présent qu’on lui ouvre a deux battants? Et les pensées vont au hasard, reviennent, retombent dans leur ornieére.
« Ce nest pas qu'il soit vieux, reprend Louis, ou — si tu préféres, que son intelligence ait faibli. Il y a quatre ou cing jours, quand il a compris que la maladie était grave, rappelle-toi comme il a dit : « Javais toujours pensé que je partirais d’abord. « C’est dans cette idée que toutes mes dispositions « étaient prises. » Je t’affirme que, dans ce moment- Ja, il était bien celui que nous avons toujours connu’: l’homme qui pése chaque chose équitablement et qui considére sa propre mort d’un ceil tranquille. Moi, j’admirais cette simplicité parfaite, cette absence de grands mots... »
La fatigue ferme les yeux de Nicolas; il appuie sa téte a la rampe :
« Tu ne le vois que de loin en loin, dit-il, c'est pourquoi tu t’étonnes. Mais moi qui vis 4 cété de lui... »
Son frére réplique avec apreté :
« Une femme 4 laquelle on est uni depuis presque cinquante années, on ne la laisse pas s’en aller avec si peu de déchirement !
— C'est justement, murmure Nicolas, ce que j’appelle devenir vieux. »
Majesté du départ. Le navire glisse entre les phares des deux jetées, et déja sous lui s’enfle une houle qui est celle du large. Grandeur sans fraude, grandeur qui ne se commande pas, grandeur qui monte des sources profondes : toute une vie ramassée dans le regard de deux yeux qui ont eux-mémes cessé de voir.
Jourdaine sent encore sous ses doigts l’infime trépidation de l’artére. Elle n’ose desserrer sa main, de
ys SAINT-SATURNIN
peur de ne plus retrouver le filet imperceptible. Une faiblesse tout au bord de |’évanouissement, et un si triomphant regard! Quoi? ce doux visage aux traits empatés par l’enbonpoint cachait ce portrait d’impératrice qu’avive la flamme de la fiévre, et ces yeux qui craignaient Ja lutte, qu’on réduisait si facilement a chercher un abri sous leurs paupiéres, voici qu’ils semblent renverser les murs et contempler on ne sait quelle lumieére !
Louis et Nicolas sont rentrés dans la chambre. Jourdaine ne tourne méme pas la téte vers ses freres. Personne n’ose faire un mouvement, de peur de troubler la mystérieuse exaltation. L’heure est passée ot lon pouvait soulager par de petits soins. La vieille gouvernante, Mlle Cheu, s’écarte, regagne l’ombre. Elle est debout tout au fond de la piéce, épiant les visages, écrasée par la promesse imprudente qu'il va maintenant falloir tenir. Ah! ce n’est peut-€étre pas encore le moment! Différer, différer encore un peu. Mais a quel signe saura-t-elle que c’est l’instant précis ot! elle doit s’avancer, elle si timide, si ridicule, et faire honneur 4 son serment? Les minutes passent. Tout a l’heure peut-étre il sera trop tard.
‘Dans son dos, soudain, quatre coups sonnent a. la pendule : quatre coups qui décident pour elle et la poussent en avant. Elle heurte une chaise. Tant mieux! Il] lui semble que toute la maison l’a entendue et qu’elle ne peut plus reculer. Alors, résolument, elle passe devant Jourdaine, saisit la lampe. Avant qu’on ait eu le temps de se demander ce que projette cette femme égarée, elle approche la lumiére tout contre le visage de la mourante, avance le sien le plus possible. Puis, de toutes ses forces, elle crie
« Madame! Madame! C’est moi! »
Et plus fort encore, séparant chaque syllabe :
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SAINT-SATURNIN Wy
« L’Eternel est vivant! »
Elle reprend souffle et, une seconde fois, d’une voix cassée, méconnaissable, crie encore aussi haut qu'elle peut :
« L’Eternel est vivant! »
Alors, dans le visage dont les traits immobiles semblaient déja, depuis des heures, gagnés par la rigidité derniere, on voit\les deux paupiéres frémir. Lentement, lentement, comme avec un immense effort, elles commencent leur dernier voyage, elles s’abaissent, elles atteignent le terme de leur course. Puis on voit quelque chose se raidir dans la machoire, et la bouche qui s’était légerement entrouverte se refermer, lévres serrées.
Jourdaine a di reprendre la lampe aux mains qui allaient la laisser choir. Il n’y a plus quelle et ses deux fréres, penchés sur le visage désormais clos. Louis appuie son oreille 4 la poitrine qui ne se souléve plus. Mais le cceur bat toujours. Ils attendent. Nul relachement des traits. Un quart d’heure plus tard, Louis écoute encore et retrouve le battement. Ils reprennent leur garde, ne voient rien, n’osent plus méme interroger le pouls, comme si la vie qui veille encore dans les ténébres de la chair risquait de S'apercevoir qu’on guette sa disparition. Mais voulant passer la main sur le front de sa mére, Jourdaine s'apercoit qu'il est presque froid.
Un bandeau ne sera pas nécessaire; les dents sont restées jointes.
Dans l’embrasure de la fenétre, Mlle Cheu est a genoux sur le tapis. Jourdaine essaie de la relever :
« Ma bonne Jenny, il faut venir. »
Alors un visage tout en larmes se redresse vers elle
« Ah! madame, que pouvais-je faire? Elle m/’avait
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forcée de jurer!... Quand elle s’affaiblissait si rapidement il y a trois jours, elle comprenait bien, allez, qu'elle ne se reléverait plus. Ah! vous ne vous doutiez pas comme elle était encore lucide !... Elle parlait bien difficilement, mais elle m’a dit, quand aucun de vous n’était 14: « J’aurai besoin de vous, Jenny... « Quand vous verrez que c’est la fin... je veux que « vous m’avertissiez... » Je protestais. Je vous assure que j’ai dit tout ce qu’on pouvait trouver de rassurant. Mais je l’impatientais. Elle m’a fait signe de me taire : « Je veux que vous m’avertissiez.. Mais jai « peur que vous n’osiez pas... Alors vous direz sim- « plement : L’Eternel est vivant !... Je saurai ce que « cela signifie.. » Et elle pensait 4 tout : « Vous « vous mettrez dans la lumiére... Vous crierez fort... « parce que peut-étre je ne verrai plus... et je n’en- « tendrai plus bien... Jenny, il faut me le promettre.,. « Je veux que mes enfants gardent un beau souvenir « de moi... » Elle parlait avec tant de peine; est-ce que je pouvais discuter? Elle a dit encore : « Vous « m’arrangerez dans mon écharpe de dentelle « blanche... » ;
Des sanglots suffoquent la vieille fille. Elle saisit la main de Jourdaine :
« Il fallait bien promettre... mais je n’avais pas cru que ce serait si terrible... »
L’alerte n’est pas encore donnée dans la maison. Les fils ont voulu ranger la chambre eux-mémes. La forme blanche sur le lit blanc, parée du mieux qu’ont pu les femmes. Le beau visage sans dégradation, le visage qui n’a prétendu qu’aux pudeurs de la tendresse et qui les a portées 4 la magnificence.
Maintenant, debout tous les quatre, ils peuvent écouter leurs pensées...
MEDITATION DE Louis COLOMBE
« ...Pére la taquinait a table, et toujours elle était décontenancée. Nous lui disions : « Tu ne comprends « donc pas, Maman, qu'il te taquine? »Il y a beaucoup de choses dont nous avions admis qu'elle ne les comprenait pas... Si je songeais de Nicolas : « Il « raisonne comme Maman », ce n’était pas les jours ou je faisais le plus grand cas de sa pensée. Chacun se demandait : « Comment Elisabeth a-t-elle mis au « monde ces enfants qui lui ressemblent si peu? Ils « tiennent du pére. » Nous pensions tout tenir du peére. Etrange!... Et Reine qui lui a dit, dans un de ses jours d’insolence (Comment ai-je pu permettre a ma femme un pareil langage?) : « Mére, si vous « Maviez pas toujours tremblé, leur orgueil serait « moins insupportable. » Oui, mais ensuite, quand notre garcon est tombé malade et qu’elles l’ont soigné toutes les deux, Reine a deviné plus de choses que nous n’en avions su voir, des richesses cachées... On se laisse harceler, on n’a jamais le temps; et l’on sen tient a des jugements hatifs, injustes...
« Parce qu'il lui fallait toujours refaire trois fois la méme addition et. quelle perdait la téte au bridge, on s’étonnait que Pere, avec sa vaste intelligence, ne fit rien sans la consulter. Tant d’années sams nuages, ce grand attachement qu'il avait pour elle, l’attachement de toute une vie!... Et cette paisible royauté qu’elle exercait sur la maison!... L’on voit mieux a présent. Beaucoup d’idées bien établies quil faudra changer de place. Lui qui semblait si constant, si solide : quelle défaillance !
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« Les femmes nous déroutent. J’aurais voulu que Reine fit présente, qu'elle vit tout cela. Et les enfants aussi, qu’ils eussent pour toujours ce souvenir extraordinaire... (Le poumon de ce gosse qui ne guérit pas!...) Ils auraient entrevu quelque chose qui leur manque,’ quelque chose qui ne peut pas s'enseigner. Et sait-on si, dans quelque bouleversement de notre existence, un jour, sous sa grace étourdie, Reine 4 son tour ne se révélera pas tout a coup...? »
MEDITATION DE JOURDAINE DE SINNIS
« Tu ne parles plus. Tu n’entends plus, vieille mére chérie! On ne pourra plus rien te dire, et ce qu'on a gardé pour soi, il faudra toute sa vie le garder. Et tu aurais tant voulu qu'elle te parlat, et tu essayais si gentiment de l’apprivoiser, ta fille obstinée — si gentiment, si naivement, comme on tend un bel épi de mais pour attirer une chévre récalcitrante. Pourquoi n’est-ce pas autre chose que tu demandais? Comme si la prudence et la fierté ne conseillaient pas de se taire!... Et ne voyais-tu pas que les soucis ne restent supportables qu’autant qu’on ne les a pas avoués? Tu baissais la téte sur ton ouvrage, pour cacher ta déconvenue. J’apercevais un peu de rougeur sur tes joues si bonnes, petit sursaut @humeur. Et je me dépéchais de parler d’autre chose.
« Maintenant c’est fini, et tu emportes ces consolations que j'ai méchamment refusées. Encore si vive et si fraiche, et tout occupée au plaisir des autres! Tu méritais une douce fille au cceur transparent. Et la femme de Louis non plus n’est pas une neige qui
fond sous le moindre rayon de bonté. Et celle ide Nic est morte trop tot, la meilleure des trois.
« Pourquoi tout cela? Il semblait si facile de nous comprendre. Et parfois ton regard était pergant. Pére qui disait, quand mes séjours prés de vous se sont prolongés : « Voila le coeur de notre fille qui devient « plus tendre pour nous. Voila qu'elle midrit bien, « comme toutes les bonnes choses. » Pauvre vieux pere! Mais tu ne te laissais pas tromper et tu devinais quil était un peu cruel de trop se réjouir... »
MEDITATION DE NICOLAS « Comme elle court 4 ma rencontre dans IJ’allée, elle
que la marche essouffle, son chapeau de travers, son manteau tout souillé de vase! De quelle voix, de
quelle voix elle répéte dix fois de suite : « Tes petits sont sauvés! » Et moi je lui secoue le bras — comme je la secoue, pauvre femme! — pour qu'elle
se dépéche de tout dire... Les traces de boue et de gouttes d’eau tout le long de l’escalier... Une feuille de roseau écrasée sur une marche... J’avance derriére elle. Je m’arréte quand elle s’arréte. C’est elle qui pousse la porte...
« Et maintenant 4a son tour on l’a coiffée, on l’a bordée. C’est le méme couvre-lit de guipure...
« Les cheveux encore humides, qui sentaient l’eau de l’étang. Maman, a genoux, caressant les mains ot. les bagues étaient restées. Avec quelle flamme elle regardait le visage blanc! Et cest nous a présent qui tenons les yeux sur ton blanc visage... Comme elle s'ingéniait a chasser le fantome de ma faute, de ma faute si légére et si écrasante!... Les
questions aux petits. Toujours la méme réponse « On regardait les poissons. »
« Deux enfants qui se penchent et qui tombent de la barque. A-t-elle appelé?... Est-ce moi qu’elle appelait dans som dernier cri?... Le froid de l'eau. Les jambes qui se} prennent dans la robe et dans les herbes. Deux enfants qui s’accrochent. Quel poids ! Quelle angoisse pour les maintenir 4 la surface! Le barrage en maconnerie, ou les ongles ne trouvent pas de prise... Elle l’appelait... Il n’est pas venu |}...
« Tu as promis. de venir avec nous sur l’étang. « N’est-ce pas, Nic, cest promis? » Et l’autre qui me croise, avec sa hache sur l’épaule, et qui m’entraine pour marquer des arbres. Au fond du bois. (Un maitre qui se proménerait en barque, tandis que ses Ouvriers manquent de travail!...) Rentré par le village pour chercher des cigarettes... « Tu as « promis de venir avec nous sur l’étang... » Elle tenait un couteau a fruits et venait de peler une pomme. Elle me regardait, si confiante, si paisible. « N’est-ce « pas, Nic, c'est promis?... » Des cigarettes !... « N’est- « ce pas Nic?... »