‹ Saint-SaturninChapitre 4 sur 16 · MEDITATION DE JENNY CHEU · texte numérisé non relu

MEDITATION DE JENNY CHEU

« Ils ne pleurent pas, aucun des trois. Comme ils se tiennent! Ils ont bien trop peur d’avouer leurs faiblesses. Qu’ils sont durs, tous ces Colombe! Et moi, mon mouchoir est comme une lavette. Oui, j/ai vu deux ou trois larmes sur les cils de Mme de Sinnis, mais elles ne sont méme pas tombées. Et cest sa mére! Et ce n’est pas qu’elle avait mauvais coeur. Moi je ne peux pas. Ah! bonne madame! Ah! bonne maitresse! Ma seule amie! Ah! ma trés chére

Elisabeth !... J’ai fait ce que vous m’aviez demandé et jen garde encore les genoux qui s’entrechoquent. Ah! quel fardeau vous m’aviez mis sur les épaules!...

« Ils ne savent pas ce qu’ils perdent, les pauvres enfants. Ils ne savent pas ce qui les menace. Ils la croyaient un peu simple, simples enfants qu’ils sont eux-mémes. Peut-étre Nicolas se rend-il mieux compte, lui qui est la tous les jours. Mais elle était si ingénieuse 4 donner le change, a cacher les difficultés. Mon Dieu, que pourront-ils faire? Que va devenir la maison? Et je n’ai pas d’autre foyer... Mon Dieu, que l’épreuve des jours qui viennent ne soit pas au-dela de nos forces, car nous entrons dans les ténébres. »

Ainsi, dans les, quatre silences, montent des pensées qui se croisent, qui s’éloignent; et chacune poursuit son propre souci.

Rien ne bouge dans la chambre, hormis une raie brillante qui flambe sur le tapis rouge et tourne lentement vers le lit, comme Jaiguille d’une horloge. Elle touche le pied de Jourdaine et la réveille. Quoi, cest déja le soleil d’automne qui filtre par le joint des volets? Elle va vers la fenétre. Au loin, les bruits de la ferme, comme tous les jours : le pas des chevaux, le tintement des seaux qu’on remue dans la laiterie... Comme tous les jours.

Elle écoute mieux. On a marché sur le palier. Elle pense que ce sont les domestiques, n’entend plus rien, mais retient son souffle. Et soudain, elle n’en doute plus : la poignée de la porte a bougé. Trés lentement, le battant s’entrouvre. Puis le mouvement sarréte. Personne n’entre. Alors elle ne peut sup-

porter davantage son appréhension ct va vers la

porte. C’est bien son pére qui se tient 1a, nu-pieds.

en chemise, serrant un plaid autour de lui. Elle l’embrasse, le prend par le bras, le fait entrer.

Le vieillard regarde d’abord ceux qui sont debout. Il a un petit hochement de téte, comme s'il disait : « Bonjour » ou « C’est ainsi ». Puis il va vers le lit, baise sa femme sur le front, se reléve et, sans un mot, a petits pas, votté, toujours escorté par Jourdaine, sort de la piéce.

Til ——

Au commencement, il n'y avait qu'une grande batisse délabrée, murs de brique aux chaines de pierre blanche, ouvrant sur des terrains en friche leurs fenétres et leurs portes béantes. Des chouettes nichaient dans les greniers, et les vaches venaient s'abriter des mouches dans les piéces du rez-dechaussée. Plus aucun vestige des maitres précédents

Vémigration et la guillotine avaient fait place nette. Pas de postérité pour perpétuer leur nom, pour protester contre l’injustice, pour venir de vingt en vingt ans, l’ceil rancunier, visiter ces lieux devenus méconnaissables. Ils sont morts sans descendants; que Youbli les emporte! Et cest tant mieux si le pillage a détruit toute trace de leur présence, dispersé tout ce qui pouvait se vendre, brilé sous les alambics ou dans les atres des fermes, parquets, rampes d’escalier, croisées, boiseries. Dans la chambre qu’habite Jourdaine, il reste, au-dessus d’une porte, un petit panneau sculpté sur lequel une mince feuille de chicorée s’enlace 4 une moulure. Sans doute ne valait-il pas la peine de chercher une échelle pour arracher cette planche. Mais ni ce débris et son humble feuillage, noyé sous la peinture blanche comme, sous la neige, une mauvaise herbe oubliée par le sarcloir,

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ni quelques noms conservés dans des actes d’archives n’empécheront que tout ici, hormis l’aveugle magonnerie et le poutrage caché sous les platres, que tout dans cette maison, légitimement et sams partage, ne soit « Colombe ».

Tout commence avec l’aieul Jourdain-Nicolas ces choses visibles et, dans le monde invisible, le sentiment soutenu depuis cent ans d’exister avec plénitude. I] fallait bien Thumeur d’un soldat de l’Empire, le désespoir d'un général de quarante ans décu par son idole, il fallait un de ces hommes qui, de Madrid 4 Moscou, avaient conquis et reperdu toute l'Europe, pour s’attaquer, comme a une place hérissée de chevaux de frise et de gabions, aux ajoncs de cette terre abandonnée. Dans le méme coup de téte, il avait épousé une femme sans fraicheur ni fortune, une demoiselle franc-comtoise avec laquelle il avait dansé lors d’un déplacement de l’armée et qui se trouva lui valoir mieux qu'un titre ou qu'une dotation. Dans leur age mar, ils avaient travaillé comme un couple de jouvenceaux qui part pour les Amériques, Tandis qu'il faisait défricher, planter, toujours botté, toujours 4 cheval, toujours 4 la poursuite de quelque nouveauté, elle peinait de ses mains Courageusement, brodait, coupait des vitres, tendait les murs de reps ou de perse. Un peu rustique au gott des jeunes femmes d’aujourd’hui, qui craignent de rayer: la nacre de leurs ongles, mais desprit vif et cultivé, sachant l'anglais et Vitalien, gardant toujours sur sa table quelque petit volume de Pétrarque ou de Milton. Ils sont, elle et lui, dans l’histoire de Saint-Saturnin, l’avril un peu rude qui fait verdir les prés et les bois. On leur doit toutes ces bonnes portes, ces bons dallages, ces bonnes toitures, les solides meubles d’acajou, loran-

gerie, les avenues. — Sur le plus grand panneau du salon, leurs portraits sont 4 droite, lui en uniforme, elle, coiffée d’un cabriolet fantasque, le buste serré dans une ceinture de camées.

A gauche, dans des cadres pareils, les portraits de la seconde génération : Victor Colombe et sa femme Clara Hoove. Jeunes tous les deux, nimbés de leur légende : le conseiller d’Etat;~comblé des dons les plus brillants, et la jolie Anglaise 4 la romanesque destinée, follement enlevée du manoir de son péere, aimée, tendre, charmante, les yeux tournés vers Yavenir le plus souriant, morte tragiquement a VYaurore de son éclat, pleurée par un mari qui demeura, jusqu’a la fin d’une longue vie, ombra- | geusement fidéle 4 son souvenir. (On conserve dans une cassette la fleur qu’elle enleva de sa robe de mousseline pour la déposer sur la cheminée, et l’on évite de. marcher sur le petit tapis d’Orient qui marque, sur le palier du premier étage, l’endroit ot la malheureuse est venue s’abattre, enveloppée de flammes.) Reéegne éphémére d’une fée qui a laissé dans la maison le parfum d’un luxe délicat, le gotit des fleurs, de la musique. On leur doit les terrasses, l’écurie, des bibelots, des broderies, la vitrine pleine de porcelaine; on leur doit certains raffinements du cceur, la découverte de ses exigences, la percée de plus larges vues sur le monde. Is sont, dans le modeste Olympe de ceux qui furent ici les maitres, les aimables divinités qui firent briller le second matin de la création : lui, le front précocement dégarni (mais 4 défaut de boucles, c'est dans sa cravate que se joue un dernier coup de vent romantique), elle, sous ses bandeaux noirs, spirituelle et réveuse, dans un corsage de satin couleur de ciel.

Sur le mur, en face, deux autres portraits. Mais

qui, jusqu’aujourd’hui, songeait a les regarder? William Colombe, Elisabeth... Non, ce n’est pas elle, cette femme en toilette, qui laisse de belles épaules s'échapper d’un chale de cachemire. Petits adoucissements des traits, petits mensonges du teint, de Jattitude. Froide image fixée par le regard d'un indifférent et qui laisse échapper tout l’exquis. Ah! que ne sourit-elle comme elle savait le faire a ses enfants et non comme si la piéce était pleine de visiteurs ! Ce n’est pas elle; et pourtant il va falloir qu'elle se réduise a cette ressemblance, que par une triste assomption, elle aille habiter ce cadre, comme les prédécesseurs JVont fait, eux qui étaient vivants, changeants, porteurs chacun de tout un univers. On les a dépouillés, trahis, jusqu’a n’étre plus que ces fantOmes peints, que quelques anecdotes qu’on répéte, quelques acquéts figurant sur les inventaires.

Si proche, puisque son corps n’a pas encore quitté la maison, et pourtant déja partie. Car ce n’est pas elle non plus, ce corps sans 4me, allongé la-haut — dans le grand lit. Jourdaine entre parfois dans la chambre et le contemple. Le corps qui nous a mis au monde! Mais son chagrin s’échappe vers mille souvenirs sams parvenir a s’emparer de la forme qui est couchée 1a. Elle se rappelle avoir vu son mari pleurer au chevet de sa propre mére. I] refusait de la quitter et suppliait qu’on la Ini laissat quelques heures encore. (Certains hommes pleurent facilement, qui n’hésitent pas a faire pleurer les autres et, durs envers les vivants, s'apitoient sur une chair inerte.) Quelle détente on éprouvera — les pieux mensonges n’empéchent pas qu'il en soit ainsi — lorsque ce cher: visage, lorsque ces mains caressantes auront disparu, et que le ferblantier aura terminé sa soudure autour du couvercle de zinc! Mauvaise

de petinieince: Mais non, ses Freceg he le voit bien, pensent comme elle. Ge n'est pas dans oe

‘est allé trouver le menuisier du village pour le oe . diachever avant le soir. Le brave homme le considé-. Tait. avec étonnement, Pos avec géne. Ces gens"

On a clos les volets du salon transformé depuis hier en chapelle. La cloche ne sonne plus l’heure des repas. La vie de la maison est comme sous un crépe. Inquiet de se-sentir abandonné, le couple de paons vient réder sur le perron jusqu’aux pieds de William Colombe qui le chasse en Jevant sa canne. Il murmure : « Sottes bétes! », les observe longuement, puis donne des signes d’impatience, va et vient d’un pas que les douleurs de reins ont rendu trainant. Ses deux fidéles griffons, intimidés, se sont réfugiés sous une table de jardin d’ot ils suivent les mouyements du maitre. Celui-ci répéte avec irritation : « Il ny a donc personne ici! » et sil croit entendre passer quelqu’un, il l’'interpelle : « Allez tout de suite dire au jardinier qu’il est grand temps de rentrer les lauriers dans l’orangerie! » On n’entend pas, ou bien, derriére une porte, c’est une femme de service qui hésite, ne sachant que faire. Louis s’étant approché, son pére insiste :

« Je tassure que c’est important. Il va se laisser surprendre par les premiers froids. »

Dans l’atmosphére accablante de la catastrophe, manifestement le vieillard étouffe et cherche a s’échapper vers une bouffée d’air. Pris de pitié, son fils

Yentraine dans la direction de l'une des allées. ‘Tout aussit6t les paroles se précipitent, enfin deélivrées, tachant de dominer Vangoisse :

« Tous pareils! Une journée de peine plutdt quune de réflexion. Tu crois peut-étre que les hommes vont toujours a ce qui flatte leur paresse ; mais ce n’est vrai que pour la paresse de l’esprit. Routine! Routine! Quand. j’étais officier, ce qui m’a rebuté, découragé, c’était leur perpétuel défi a toute initiative intelligente. Tu me diras que mon grand-pére, avec son esprit toujours en mouvement... Oui, mais l’armée de Napoléon était tout autre chose : elle était l’endroit de la France ot les énergies trouvaient le champ le plus libre. Et c’est pourquoi il y a fait son chemin, alors que moi je me suis tourné vers l'industrie. Et pourtant nous avions le méme caractére. Comme lui, j’ai beaucoup d’idées, trop didées, mais pas toujours la patience de les mettre en ceuvre. Vois-tu, les facultés alternent dans notre famille, de deux en deux générations. Il y a les inventeurs et les adaptateurs. Je ne mets pas les uns au-dessus des autres, mais c'est un fait que je constate. Mon pére n’avait l’esprit, tourné que vers la meilleure utilisation des forces. C’était un réalisateur de premier mérite, mais les idées lui venaient le plus souvent du dehors. Et vous lui ressemblez... Encore une fois, je ne déprécie personne... Tu as, dans les affaires, le méme don de tirer parti des choses. On verra si vos enfants continuent le rythme. Jourdaine a stupidement poussé son fils vers Saint- Cyr : en apparence, c’était rester dans la tradition, mais cétait la trahir en réalité. Je l’ai vainement avertie : on a fait faire 4 son gargon un faux départ. Mais va raisonner une femme qui tremble de déplaire a un pareil mari, tout en ne cessant de le braver! »

Ces réflexions, Louis les a bien des fois entendues ; mais elle sont jetées avec une agitation inhabituelle. Le vieillard s’est arrété. Du pied il essaie de pousser un caillou, s’irrite

« Ote donc cette pierre! »

Les chiefs, croyant a un jeu, se sont précipités, mais ils reculent aussit6t devant un mouvement de la canne. William Colombe reprend

« Jespere qu'on lui a télégraphié de ne pas venir.

— A qui-donc?

— A son mari.

— Tu n’y penses pas! II] arrive cette nuit, en méme temps que ma femme et mes enfants.

— Reine vient aussi? »

Le mot a jailli sur un ton qui manque de bonne grace. Mais le vieillard est moins absent que paresseux a surveiller ses humeurs. I] s’apergoit de sa facheuse parole et tache aussit6t de l’effacer :

« Personne n’aurait pu reprocher a Reine de ne pas vouloir quitter son fils: Comment va-t-il?... Je serai trés heureux que tous mes enfants soient présents... Votre mére en aurait été contente... Votre mere disait toujours... Elle disait... avec le génie du coeur... »

Son visage s'altére. Va-t-i! perdre contenance et le poids sous lequel il plie, qui tient son esprit dans la peur, va-t-il fondre en bienfaisantes larmes? Unique instant, ot. perdu dans ses ténébres, le cceur va retrouver peut-€tre une issue vers le jour! Q’on l'aide 4 pleurer, qu’on l'y force! Mais Louis est pris de lacheté 4 l’idée d’une scéne de sanglots, il biaise

« Maman, dit-il, mettait tout son soin, toute sa tendresse, 4 ce qui pouvait unir entre eux ses enfants; pas seulement ceux qu'elle avait mis au monde, mais également les autres. YToi-méme, tu

voulais faire de la maison l’endroit ot tous, de plus en plus, nous aurions du bonheur 4 nous retrouver. »

La diversion qui lui est proposée, William Colombe en profite avec une étrange agilité :

« Certainement, c'est bien mon idée, et j'ai toute espéce de projets. Beaucoup de choses que je n'ai pas pu réaliser jusqu’a présent, beaucoup de choses que je me réjouis d’entreprendre... »

Puisqu’il les a provoquées, qu’a donc Louis pour que chacune de ces phrases lui cause un pincement pénible? Tant mieux, aprés tout, si son pére ne tombe pas dans le désarroi, mais s'appuyant a ce que sa main rencontre, essaie de rester debout. Et s'il ne peut le faire qu’en se dérobant et les yeux fermés, n’est-ce pas encore une lutte émouvante, méritant aide et pitié, que celle d’une vie si durement secouée, qui refuse de s'abandonner? Dés demain sans doute, une vision plus équitable effacera ce qui semble aujourd’hui grimagant. Mais le souvenir de la nuit reste trop proche. (« Est-ce que tu veux la revoir? » Et la respiration qui devient plus bruyante, contrefaisant le profond sommeil.)

« On peut aménager plus parfaitement Saint- Saturnin, reprend Louis, on peut l’embellir Tu te souviens des plans que nous avons retrouvés dans les cartons diarriére-grand-pére. Jl avait déja révé d’assez grands travaux. »

Dans les prunelles de William Colombe brille une flamme malicieuse, un peu méprisante:

« Il s’agit de tout autre chose.

— Tu ne veux pas dire de quoi?

— Tu le verras bien. »

Ils continuent a faire quelques pas sur lherbe d’un des bas-cotés. Mais il faut choisir entre l’importune

EV eae SAINT-SATURNIN

curiosité d’un fils et le malaise du silence. Le silence est pire. Aussi le vieillard risque-t-il :

« Les embellissements, vous les ferez a votre idée. li y a plus urgent que tout cela. »

Comme la phrase, trop vague, ne provoque pas de réponse, il précise :

« Il y a toute l’exploitation 4 remettre sur pied, de fond en comble. »

Louis est-il donc sourd? Pour le piquer, son pére lance avec force :

« Nic voit petit. » ‘

Cette fois le frére ainé tourne la téte et regarde avec surprise. C’est tout ce que souhaitait le vieux Colombe qui redevient évasif

« Jai réfléchi depuis longtemps. Laisse-moi faire. »

Mais Louis a mordu a l’appat. II riposte :

« Nic a tiré le meilleur parti possible des terres qui étaient a sa disposition. On ne fait pas ce qu’on veut dans cette argile de Normandie. »

Le vieillard s’esquive toujours :

« Laisse-moi. Je sais, je sais... »

A quoi Louis réplique, un peu trop vif :

« Nic a peut-étre eu tort de s‘établir ici, dans une propriété sans avenir; mais c’est vous qui l’en avez supplié, d’une maniére trés insistante. Alors il faut le laisser faire. Ce n’est plus un petit garcon. »

Pas de réponse. Puis, comme s'il n’avait pas entendu, William Colombe considére le ciel obstrué de nuages bas

« Tout le long de ma vie, dit-il en s’échauffant bientot de sa propre éloquence, j'ai beaucoup regardé les nuages. Des hommes parcourent le monde entier a la recherche de grands spectacles, et ils ne songent méme pas a lever les yeux vers le plus imposant, le plus varié de tous. On dit : « Le vent... » Mais il

nih to iy ~ SAINT-SATURNIN 35

y en a cent eSpéces, qui ont leurs coutumes, tout comme les animaux, leurs fantaisies, leurs maniéres de chasser la proie, de l’attaquer, de se jeter comme le loup dans le troupeau ou de le pousser devant eux a la facon du chien. Et l’on dit : « Ce soir les « nuages étaient beaux vers le couchant. » Comme sils avaient besoin, pour étre beaux, que le soleil leur donne des couleurs extraordinaires! Les plus étonnants sont justement ceux qu’on ne regarde pas, les gris, les sombres, ceux qui ont des fomes confuses. Ce qui m/’intéresse en eux, c'est moins leurs nuances que leur vie. Leur glissement surtout, leur majestueux glissement. Il n’y a pas de souci qui ne reprenne ses proportions modestes, pourvu que pendant un quart d’heure tu restes immobile, les yeux fixés sur ce mouvement qui ne s’arréte pas, si monotone, si formidable. »

Mais c’est au tour de Louis de ne pas répondre. Il observe son pére a la dérobée. (« Nic voit petit! » Nic est irritant quelquefois, mais c'est un sage a sa mani¢re.) Egalement par furtifs coups d’ceil, le pére épie le visage du fils incommode. ‘

Ils ont atteint les grandes bornes qui ferment Yavenue a son débouché sur la route et sur la campagne découverte. (C’est l’avenue qui regarde a l’ouest et qu’on appelle de Blanches-Portes, parce qu'elle méne vers un village ainsi nommé.) Au lieu de s/asseoir Aa son habitude, le vieillard se retourne et s'appréte a revenir sur ses pas :

« Tu m’as entrainé beaucoup trop loin... D’ailleurs je ne sais pas pourquoi tu me donnes le bras. Je peux tres bien marcher tout seul. »

(L’avenue du Cadran, qui conduit a l’église et au hameau de Saint-Saturnin, fait pendant, vets T’est, a celle de Blanches-Portes, et vers le nord celle qu’on appelle de Variville s’enfonce dans les bois, la seule qui me soit pas formée d’une quadruple rangée d’ormes. Au sud, la pente abrupte qui dévale vers les prairies n’a permis que le trongon d'une fictive allée, coupée par deux terrasses.)

Nicolas tate sa poche pleine de dépéches. Justement voici Jourdaine qui tourne le coin de l’écurie et se dirige vers l’allée du bois. Pour la rejoindre plus vite, il franchit d’un bond une étroite platebande, traverse un tapis d’herbe... (Il ne quittera donc jamais ces manitres de gamin, dans un pays ou personne, passé l’age de l’école, ne penserait pouvoir courir sans déroger?) Il contourne l'autre platebande. Puis, tant pis! il n’a pas le temps. Reprenant sa course, il atteint Jourdaine et lui tend le papier bleu.

« Ton mari n’arrive que demain. »

Elle prend la dépéche. Elle est accoutumée a ces déceptions, mais non vaincue jusqu’a ne plus s’efforcer de sauver la face. Elle dit :

« Ils ont beaucoup de travail 4 l’ambassade. »

Irritante et vaine précaution qui ne protege plus aucun secret. ;

« Puisqu’il prend le bateau de Calais, dit Nicolas, il arrivera quand méme a temps. »

Sous le regard de son frére, elle sent tous ses chagrins étalés. Ah! qu’on change de conversation !

« Jallais chercher des branches de sapin. II en faut

encore quelques-unes pour couvrir la biére. J’ai pris mon sécateur. Veux-tu m’aider? »

Elle ajoute, tout en marchant :

« Et ces centaines de mains indifférentes, qu'il faudra serrer! Pourquoi ne pas nous laisser seuls, sur la route du cimetiére, avec les gens de la maison et du village? Cette cérémonie de demain pourrait étre si touchante, si digne.

— Pauvre Jourdaine! dit Nicolas. Et c'est de tol qu’on fait une apprentie ambassadrice !

— Est-ce que ce n’est pas la vérité, Nic? Pourquoi Pere a-t-il fait appel 4 tous ces lointains parents, quiil n’a jamais aimés, qu'il n’estime pas? Quel soulagement est-ce qu'il espere de leur présence? » Son frére répond au bout d’un instant :

« Maman m’a dit un jour : « Une des plus tristes « conséquences de la vieillesse, c’est qu’on devient « sensible a la flatterie. » Cette phrase répondait sans doute 4 une préoccupation précise.

— Et tu crois qu’on peut trouver du plaisir a un encens si misérable? Ah! Nic, qu’est-ce que nous ferons du pauvre vieil homme? »

Depuis huit jours, la question harcéle Nicolas. Il n’oserait avouer combien de fois, dans la solennité de la mort approchante, il s’est laissé distraire par cette interrogation, sans trouver de réponse qui la fit taire. ‘

Il s'engage dans l’humide taillis que novembre a déja rendu plus clair; et frayant 4 sa sceur un chemin parmi les ronces, il la conduit vers une petite combe ott se presse une famille de jeunes sapins. Ils avancent, remuant la profonde litiere de feuilles mortes, et dans le grand bruissement qu’y fait leur sillage, ni l'un ni lautre ne songerait a élever la voix. Mais lorsque, arrété, Nicolas s’est mis 4 couper

des branches, la pensée de Jourdaine retourne a ses craintes

« L’autre jour, quand nous nous promenions, il s'est arrété tout a coup. (I] commengait seulement, a s'inquiéter au sujet de Maman.) I] m’a regardée d’un air effrayé, d'un dir d’enfant, et il m’a dit : « Qu’est-ce « que tu veux que je devienne? Elle pourrait vivre « seule. Elle trouverait toujours 4 qui se dévouer. « Mais moi, sans elle, 4 qui pourrai-je me raccro- « cher? »

Nicolas tire de sa poche un bout de ficelle, lie la brassée, la charge sur son épaule :

« Il y a huit jours de cela, dit-il. En huit jours, on s’accoutume a beaucoup de choses... »

Elle linterroge des yeux.

« Je veux dire qu'il ne laisserait déja plus échapper un tel aveu.

— IJ se sent pourtant si infirme! »

Nicolas murmure

« Raison de plus! »

Puis, toujours immobile :

« Nous l'avons habitué a trop de déférence et de respect. Nous lui serons vite a charge, s'il se sent humilié devant nous.

=— Puscrois 21»

Elle a rougi, comme chaque fois qu’en son esprit quelque chose se fait jour ot elle pressent une veérité. Sans bouger, tous deux regardent le tapis de feuilles. Il dit machinalement :

« Tu verras... »

Puis rajustant le fagot sur son épaule :

« Rentrons par le ruisseau; d’ici c’est plus court. Nic, dit-elle, puissions-nous mourir avant d’étre vieux! »

Le sentier setpente le long d’un filet d'eau qui

suinte entre les feuilles. Est-ce le soir qui est tombé Si vite, la lumiére qui s'est voilée, la fraicheur qui monte et qui donne 4 ce lieu tant de tristesse? Les pas ne font plus aucun bruit sur le sol gras. Odeur pénétrante de la terre, des souches décompos¢es, des mousses ; odeur puissante et fermentée, vin de mélancolie! Un moment, Jourdaine marche silencieuse, en arriére de son frére, puis elle-dit-:

« Tes enfants sont si confiants, Nic; ils sont si tendres... » :

Sans avoir besoin de se retourner, il supplée la

fin de la phrase, la pensée en suspens : « Ils sont si caressants, si bien portants, et nulle n’est plus 1a pour se réjouir de tant de grace. Renée. cceur aimant, mére injustement dépouillée!... » Il répond :

« Oui, je sais... »

A quoi serviraient plus de mots? Mais Jinstant daprés, il sursaute : Jourdaine a poussé un cri. Il la voit arrétée devant un invisible obstacle; elle montre quelque chose a terre :

« Nic, les pas de Maman |... »

Il regarde. Aucun doute. Ce sont bien les pas rapprochés d’une femme qui marche un peu difficilement. Ce sont bien ses talons bas, sur ses pieds alourdis par l’4ge. Elle aimait ce sentier pour ses bords peuplés de fougéres. Jourdaine murmure

« On croirait qu’elle vient de passer. »

Les empreintes se dirigent vers la maison.

« Elle devait rentrer seule, fait Nicolas; alors, cest qu'elle était allée 4 Variville voir la mére Bloche qui meurt d’un cancer. »

Il contemple les derniéres empreintes de ses propres pas lourdement posés sur les traces plus anciennes, ses fortes semelles marchant sur les faibles pieds, les écrasant comme dans une panique. Relevant

la téte vers sa sceur, il lui voit les. yeux pleins de larmes.

« Allons, dit-il doucement, il faut rentrer. »

Et tous deux|reprennent leur marche, mais cette fois dans les herhes qui bordent le chemin, le regard sur la piste ot. les précéde la bonne et lente promeneuse.

Bientot le sol devient plus dur, les traces plus faibles. Encore, ¢a et la, les légeres marques du talon. Au sortir du couvert, tout s’évanouit.

Nicolas considére le ciel chargé de pluie. Déja quelques gouttes sont tombées. Qu’une ondée vienne a s'abattre, et jusque dans les replis les plus retirés du bois, la terre abreuvée, lavée, cessera de se souvenir.

Mais dans le soir qui tombe, il est un lieu ow les pensées n’errent pas 4a la merci du vent et de ses senteurs, ou, repliées sur ]’événement, elles le considérent avec fixité, le ressassent, le ruminent : c'est la lingerie mansardée ot, prés d’une lucarne qui ne laisse plus passer qu’un peu de jour, Mlle Cheu s'est réfugiée auprés de la vieille bossue Babet. N’ayant su par quelle marque de deuil assombrir son éternelle robe noire, elle s’est affublée les mains de gants. inutiles, quelle n’a guére quittés depuis le matin et qui donnent a ses gestes une sorte d’apparat funébre. Assise sur l’unique chaise de la petite chambre, elle regarde Babet plier torchon aprés torchon. Les puissants de ce monde sont pareils a de hautes citadelles qui regardent librement vers les quatre points de l’espace. (Et les enfants de la famille lui apparaissent comme autant de tours dressées sur

les escarpements d’un chateau fort.) Qu’un coté de leur ciel vienne 4 s‘obscurcir, ils n’en gardent pas moins leur lumiére et leur horizon. Mais pour elles, les deux serves, il y va de lexistence entiére. Le meilleur de leur passé se trouve aboli et le bout davenir qui leur demeure est tout impliqué dans les conséquences de la catastrophe. Aussi - les scrutentelles avidement, de tout prés, s’aidant de leurs clartés 4 elles, qui n’éclairent les choses que par place, comme par le dessous des racines. Et, bien que la sauvegarde de son humble prestige commande a Mlle Cheu une constante circonspection, ce n’est pas Vheure de la réserve et du quant-a-soi. La bossue a certainement une question sur les lévres, mais elle n’ose interroger, et c’est pourquoi Jenny Cheu peut risquer davantage. A qui d’autre confierait-elle ses préoccupations qu’ailleurs on semble dédaigner? Elle se décide :

« Et vous ne savez pas encore le pire : Elle sera la demain. »

Serviettes et torchons peuvent attendre. Babet reste immobile. Mlle Cheu confirme 4 voix plus forte

« Elle vient demain.

— Ce nest pas possible, dit nettement Babet.

— Non seulement elle viendra, mais pour épargner a ces dames de Paris une nuit de chemin de fer, on leur offrira de coucher. :

— Je ne croirai, reprend Babet, que lorsque j’aurai vu.

— Et ce que vous verrez vous étonnera : une grande femme avec un teint cuit et des dents noires. Et ¢a veut vivre de ses charmes! »

La bossue met toute sa vertu a refuser de se laisser convaincre

« D’abord, vous n’en étes pas certaine.

— Comme bien vous pensez, je ne pouvais pas interroger directement. Ce matin j’avais demandé, comme par hasard, 4 Mme de Sinnis sur combien de personnes il nous fallait compter. Mais j’avais mal choisi mon temps. Elle était pressée. Elle m’a répondu je me sais quoi, qu’on s’arrangerait toujours. Bien sir qu’on s’arrangera! Mais cet aprés-diner je m’y suis mieux prise. J'ai dit : « Nous aurons Mme Li- « niére et Mme Milien... » Je nommais ces deux cousines-la pour voir si elle mentionnerait la troisieme.

— Eh bien?

— Elle a dit tranquillement : « Et Mme Tavernier. »

Babet cette fois n’a plus de réplique et Mlle Cheu peut poursuivre :

« Jétais si bouleversée que j'ai répondu trop vive-

ment : « Je le pensais bien. » Alors croiriez-vous qu'elle m’a regardée et qu'elle m’a dit presque en souriant : « Aucun de nous n’a beaucoup de sym-

pathie envers notre cousine Tavernier, mais pour l'amour de Dieu, Jenny, qu’est-ce que cette femme vous a fait? » (Je n’en croyais pas mes oreilles.) Comme si j’avais, moi, des griefs! Comme si je parlais dans mon intérét 4 moi! C’était trop, les larmes me sont venues. Elle est bonne, elle a vu qu'elle m’avait peinée et s’est mise 4 me raisonner. Elle m’a méme embrassée. Elle disait : « Si Mme Tavernier veut venir « demain, nous ne pouvons pas l’empécher. Elle tient « a marquer quelle appartient toujours 4 Ja famille. « On ne soccupera pas d’elle, voila tout. » (La dame ne souhaite que cela, qu’on la laisse vaquer seule a ses affaires!) Elle a dit encore : « Crest une « dévoyée, mais puisqu’il parait que sa vilaine liaison « avec cet homme d'affaires est rompue, ne jugeons

este ae ‘ Ms se ‘ & ;

sided

« pas, ma bonne Jenny, passons l’éponge. » Elle disait cela d’un air si las! Je n’ai quand méme pas pu m’empécher de répondre : « Aux obséques de « Madame, une personne pareille! »

Babet conclut aprés un silence :

« Jamais elle ne veut voir le mal, Mme Jourdaine. »

A quoi Mlle Cheu réplique :

« Et vous, ma fille, vous voyez toujours plus qu'il n’y en a.

— Je sais ce que j'ai entendu, peut-étre !

— Du cabinet de toilette, on n’entend pas distinctement toutes les paroles. Vous aviez votre plateau a la main, m’avez-vous dit, et non Joreille contre la porte !

— Ils parlaient assez fort, mademoiselle, pour que point ne fat besoin d’écouter 4 la serrure. Madame tellement indignée! Eux qu’on n’a jamais entendu échanger un mot plus haut que l’autre !

— Vous en concluez-ce qui n'est pas.

— Vraiment! » fait la bossue.

La colére monte en Mlle Cheu :

« On peut dire bien des choses, mais pas ce que vous pensez, non, pas cela.

— Et moi, il me suffit d’avoir entendu le ton de monsieur. »

Impardonnable faiblesse que de s’oublier jusqu’aux confidences avec une personne sans éducation. Jenny Cheu se sent dégradée, suspecte de trahison. Elle agite ses mains noires :

« Vous raisonnez sans bonne foi, Babet. On n’a jamais pu l’accuser d’une bassesse pareille. »

Les cérémonies empéchent-elles qu'il faille terminer la lessive? La bossue s’est remise 4 ses torchons.

ce avec force :

« A son age! »

L’autre ne se retourne méme pas. Alors, He. s'écrie a fy, We

On a coutume de les emporter les pieds en avant, pour quils s'imaginent partir de leur propre gré, pour que, s’en allant comme d’eux-mémes vers leur nouvelle demeure, ils perdent le désir du retour. Mais 4 Saint-Saturnin, on leur dresserait plutdt la téte, pour quiils prissent note du chemin, des portes, de Yendroit ot l’on met les clefs. Saint-Saturnin ne renonce 4 aucun des siens, il ne céde aucune position conquise, et les siens sont la seule conquéte dont il savoue fier. Une voix de plus vient renforcer le cheeur de ses morts; point impérieuse, il est vrai, point génante, et qui prend discrétement l’unisson des autres. Mais Saint-Saturnin est assez vivant pour y répondre par le chceur de ses voix juvéniles. (Instant mortel ot dans les maisons pauvres en nouveaunés, l’équilibre en secret se rompt, ot c'est le poids du passé qui soudain l’emporte, et le peuple des tombes qui commence a donner la loi...)

Hier les enfants de Nic avaient d’abord pleuré. Leur esprit voletait de-ci, de-la, oiseaux effarouchés dont on a dérangé le nid, tournant en cercles étroits, repérant avec promptitude les points touchés par le désastre. Qui s’attendrira sur leurs bosses et leurs

gercures? Qui, chaque matin, iront-ils embrasser, pour ressortir aussitét, la joue gonflée de sucre d’orge? Et les salades? A qui vendra-t-on, au prix des plus grosses que l’on trouve sur le marché, les laitues a deux feuilles qui mettent si longtemps a grandir? Ce ne sera plus la peine d’avoir de jardins.

Puis, semparant d'une idée qu’on leur a suggérée, ils se sont mis 4 confectionner une couronne. On leur a laissé saccager les boules de buis, prodiguer la ficelle, couvrir le parquet de débris. C’était un trop grand jour pour qu’on les taquinat sur~ un tablier déchiré. On avait semblé mettre leur adresse en doute; ils ont travaillé d’arrache-pied, recommencant, tirant de toute leur force sur les nceuds. Leur cerceau de verdure pourrait rouler sans se deéfaire. Ils ont les mains noires, des rangées d’ampoules. Jamais en les percant il n’en ont tiré des gouttes aussi belles. Ils s’exaltent a étre tristes, ils n’ont pas de lecons, ils marchent sur la pointe des pieds, tout surpris par le remuement, tout absorbés par ce qu’ils découvrent.

Mais la présente journée est encore plus étrange, plus soulevée. Ils portent un secret dont ils n’ont pas encore exploré toute la profondeur, qui ne les trouble pas, mais pas un instant ne les quitte : eux qu’on croyait occupés a des jeux d’enfants, eux, Lise et Jacquou, ils ont vu, et personne autour d’eux qui le sache.

Ce n’est pas qu’on leur ett défendu l’acces de la chambre mortuaire. Leur pére avait pris soin de dire © en leur présence : +

« Sils désirent voir leur grand-mére, laissez-les faire comme ils voudront. »

Ils ont feint de ne pas entendre, instantanément réfugiés dans ces ténébres ou, sans langage, comme

SAINT-SATURNIN 47 font les bétes, les petits des hommes se comprennent et concertent leurs actions. Non qu’ils eussent peur de leur pére, mais bien des airs solennels que la-bas les adultes risquaient de prendre. Si l’on s/avisait de leur tenir la main... Si l’on chuchotait d’une voix inaccoutumée... Puis au dernier moment, s’ils étaient

pris de terreur...

Bien des fois ils ont traversé le palier. Tantdt

Yun disait : « Allons chercher des livres 4 la salle

d’études »; ou cest l'autre qui proposait : « Descendons voir sil n’y a plus d’enveloppes a timbrer. » Mais toujours pas un mot explicite sur la vraie raison de tous ces voyages. A chaque reprise, quelqu'un les a croisés en chemin, ou bien ils entendaient des voix dans la chambre. A Ja fin, le hasard a voulu que la porte fit entrouverte. Aucun bruit nulle part. Ils se sont arrétés. Plus résolue, malgré ses neuf ans, que Jacquou qui en a onze, Lise a regardé son frére. Ils ont é€couté, se sont avanceés. Le battant a cédé sous leur poussée, juste ce qu'il fallait pour les laisser passer de biais. Tout d’abord ils n’ont eu devant eux que le large panneau d’acajou, la téte du lit, par-dessus laquelle ne dépassait que la pointe blanche d’un oreiller. Ils ont dd faire au moins six pas, entre chacun desquels ils ont failli fuir. Puis, tendant le visage, ils ont apercu un grand nez blanc, une joue... Une minute plus tard, sans avoir osé se retourner, ils étaient dans la salle d'études, chacun penché sur un livre ouvert ot toute son attention semblait concentrée. Jacquou n’a pourtant pu vaincre la démiangeaison de demander tout bas : « Tu as vu? » Lise s’est contentée de lever les épaules. Est-ce qu'il la prenait pour une taupe?

Ce soir on leur a permis de veiller jusqu’a l’arrivée « des Louis ». Descendant au vestibule, ils se sont

installés dans un réduit noir, sorte de profond placard ménagé sous l’escalier et qu’on appelle depuis quatre générations le « Trou-aux-Rats » — lieu sacré entre tous, ot l’on range les jouets, les pliants, les filets de péche, mille objets hétéroclites, et des gouffres duquel on raméne parfdis, comme d’une plongée dans les abimes de la mer, quelque trésor oubli¢, quelque débris rongé par la lépre des ages.

Ils ont laissé la porte ouverte, non par peur, certes non, mais pour entendre la voiture de plus loin et pour se confronter dés le seuil, pour se mesurer et se comparer, eux « qui ont vu », a ces cousins « qui n’ont rien vu », « qui ne pourront pas voir ». Car si l’on ne saurait rien affirmer de Fernand (il vit dans une école, d’ailleurs il doit rester 4 la montagne), on sait bien que, malgré ses prétentions, Laurette n’a jamais apercu de mort, et Marianne non plus; quant a Willy, ce n’est méme pas la peine qu’on en parle, tant il est petit, puisqu’il n’a que huit ans. Leur oreille est en effet la premiére 4 reconnaitre le bruit, et les premiers ils courent sur le perron mouillé. Mais voila que l’oncle Louis descend a son tour. On l’embrasse dans un brouhaha de chuchotements. Les cousins sont bien trop hébétés par le sommeil et par l’appréhension de linconnu, pour faire attention a deux marmots qu’ils connaissent de toujours. D’ailleurs Jacquou et Lise eux-mémes ontune absence, tant ils sont saisis par l’étrange spectacle de leur tante Reine, couverte de voiles comme une premiére communiante, mais noirs. Ah! qu’elle est laide ! ;

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IL y avait jadis deux sceurs, Renée et Reine...

Que Reine fit des deux la plus brillante, nul ne a jamais mis en doute; et qu'elle fat la premiére, bien que cadette, 4 s’attacher l’amour d’un garcon décidé, nul n’en avait été surpris. Reine, aprés dix-huit ans de mariage, ne garde pas seulement l’'éclat de ses cheveux et de son teint, elle garde l’assurance que donne un triomphe remporté dés le premier regard (car la | décision de Louis avait été soudaine au cours de ce diner ot il repoussait tous les plats qu’on tachait dintroduire entre sa fraiche voisine et lui). Elle garde également le prestige de ne s’étre pas aussitot laissé convaincre, car elle avait hésité, courtisée par quelques jeunes hommes plus séduisants (et, jusqu’a la mort, dure le privilege d’avoir été le moins désirant des deux, d’avoir accordé et non obtenu, davoir été celui des enchainés qui souhaitait le moins sa chaine).

Lents au contraire et d’allure cachée ont été les sentiments de Nicolas, lorsque Renée venait voir sa jeune sceur a Saint-Saturnin. La cadette est entrée dans la maison sous une constellation passionnée, Vainée sous le signe de l’amitié. Mais, jusqu’a la mort également, persistent les obscures marques de

or i) Fog ast;

l’ainesse, l’'ineffagable ascendant de l'enfant qui court et qui parle, aux yeux de celui qui git encore au berceau. L’ainée €pousant le plus jeune des deux fréres et la plus jeune le plus agé : ces unions croisées ont noug des liens subtils entre les couples et, combinant deux hiérarchies, ont toujours maintenu, entre Louis et Nicolas, une balance 4 peu pres égale. :

C’est un rite : lorsqu’elle arrive 4 Saint-Saturnin, avant méme de monter a sa chambre, elle se rend « chez Renée », dans J’aile séparée, ot Nicolas vit avec ses enfants. Mais il a fallu, ce soir, passer dabord une heure auprés de William Colombe.

Quand on se sépare au haut de Jescalier, Nicolas semble avoir l’esprit au loin — c'est d’ailleurs excusable — sinon il descendrait deux marches pour inviter sa belle-sceur a le suivre, puisqu’on ne peut accéder chez lui que par le petit perron. Au lieu de cela, il reste sur le palier, un peu en retrait. Elle serre toutes les mains.

« Bonsoir, Nic. »

Il bredouille quelque chose. Elle répéte :

« Bonsoir. »

Alors il se décide a dire :

« Jai fait ouvrir la porte de communication. »

C’est donc cela : on peut passer directement par le couloir. Heureusement qu'elle est habituée a son langage.

« Je vais embrasser les enfants », dit-elle.

Au. bout d’un corridor, la porte en question, a laquelle pendent encore les lambeaux d'une tenture hativement déclouée — rempart de lintimité, dressé jadis avec la raideur qu’apporte la jeunesse a se défendre et jalousement maintenu jusqu’a ce jour. Certes Reine pense que cet absurde garcon, qui passe

toutes ses soirées a dévorer des livres, aurait des idées beaucoup moins bizarres sil se mélait davantage a la vie commune. Mais cet isolement, c'est Renée qui l’a désiré plus encore que lui, et c’est une raison suffisante pour qu’a tout prix on le maintienne.

« N’est-ce pas, Nic, vous ferez reclouer cette porte (elle dit « n’est-ce pas » juste avec le méme timbre que sa sceur) puisque votre présence ne sera plus nécessaire a tous les instants. »

Elle n’entend pas la réponse murmurée trop bas, Nicolas venant d’ouvrir la chambre de Jacquou. Il” sait d’ailleurs parfaitement que ce n’est pas l’instant de se faire écouter; que, franchi ce seuil et peut-étre déja dés le milieu de l’antichambre, l’obscur et charmant miracle a commencé; que lui-méme, en son épaisseur, me ressent pas le rayonnement de ses enfants, sinon lorsqu’il les touche ou les regarde, mais qu’en cette femme aux allures étourdies, |’invisible halo des petits étres émeut de bien plus loin quelque chose de sacré. Il faut l’avoir vue avec ses quatre enfants — et les deux de Renée tiennent dans son coeur la méme place, sans que ni ses pensées avouées, ni ses involontaires mouvements fassent entre eux aucune différence — il faut l’avoir vue, si fraiche et demeurée elle-méme comme pénétrée d’enfance, porter avec aisance et calme ces six jeunes vies, égale, patiente, (elle d’autre part souvent fantasque), ignorant la fatigue, point affolée par les difficultés, ° prévoyante, agissante (et pourtant elle ne sait rien faire de ses dix doigts); et l’on s’étonne devant ce naif génie qu’elle-méme ignore.

« Oh! Nic, quel bébé! [1 dort avec sa locomotive dans ses bras. »

Le pére murmure, comme pris en faute

SAINT-SATURNIN a

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« C'est un pauvre gosse qui manque de confiance. Il a toujours besoin de se rassurer. »

Mais elle ne se laisse pas émouvoir :

« Il ne faut pas. »

Doucement, fermement, elle dénoue la petite main. L’enfant endormi résiste; il cherche le trésor qu’on vient de lui ravir. Puis un gros soupir marque le chagrin et la défaite et la main vaincue’se laisse reposer sur le drap.

« L’autre est plus raisonnable », dit Nicolas en poussant la porte de la seconde chambrette.

Ici l’on n’apergoit qu’une touffe ébouriffée et deux poings serrés. La petite s’est lancée dans le sommeil comme on fonce sur un obstacle, et l’'immobilité l’a saisie aussitét, Ile visage enfoui dans l’oreiller. Reine baise la tignasse blonde et suit son beau-frére dans le bureau. é

En deux secondes, elle a fait l’inventaire de la piéce. Tout va bien : il n’a rien changé de place. Evidemment Renée n’aurait pas supporté cette odeur de pipe, ni ces volumes empilés sur des chaises, mais il ne faut pas lui demander l’impossible a cet ours. Elle l’écoute qui médite tout haut :

« Reclouer notre porte, ma petite Reine; comme autrefois me retrancher avec les mioches. Certes je le voudrais ; mais que va devenir notre vie?

— Il ne faut pas céder, Nic; surtout pas.

— Jl faudra peut-étre, et c'est un sacrifice devant lequel je me sens lache. Mon seul espoir, j’ose a peine le dire, c’est que mon pére n’ait pas grand désir de m’avoir tous les jours 4 sa table. Pour Louis ou Jourdaine ce serait différent. Mais vous savez que, dans le fond de son cceur, il n’est pas trés fier de son fils cadet ; qu’il me regarde, oh! sans trop le laisser paraitre, comme le raté de la famille.

— Taisez-vous, Nic. Vous dites des choses abominables. »

Oui, mais s'il se trompe dans son pessimisme, comment espére-t-elle qu'il pourra sauver son indépendance ?

« Jai tort, admettons-le, mais c'est d’étaler mes soucis, quand vous en avez de tellement plus graves. »

Elle donne des nouvelles -rassurantes du fils qu’elle a laissé en Suisse, et leur entretien se poursuit quelques moments encore, échange de renseignements un peu distrait. Car dans l’intervalle de leurs paroles, un autre dialogue a repris, muet celui-la, questions jamais proférées, 4 jamais sans réponses, éternel débat entre leurs secrétes pensées :

« Pourquoi, Nic, pourquoi cachez-vous sa photographie sur un coin de votre bureau, comme si vous aviez honte de votre fidélité ou comme si, préparant lachement votre fuite, vous dégagiez d’avance le terrain ?

— Pourquoi, petite Reine, pourquoi sous votre gentillesse ce regard dur qui tout 4 coup perce comme une épine? Vous vous dites et redites que je suis seul coupable du malheur et, petite ame intransigeante, vous ne désarmez pas.

— Ah! Nic, homme incompréhensible, comme j’aurais été malheureuse auprés de vous! Mais puisqu'elle se disait comblée, il faut bien qu’on essaie de vous aimer un peu.

— Ah! Reine, charmant bouquet de courage et d’inconsistance! Mais comme elle avait, elle, un parfum plus tendre et profond! »

SuR toutes les routes, chenilles noires, des groupes s'éloignent du cimetiére, et le bavardage des paysans, longtemps refoulé, prend sa revanche a l’abri des haies.

« Ils se sont rangés comme aux obséques de défunt M. Victor, lan 92. Il m’en souvient, allez! M. William jouxte la grille, en téte de ces messieurs et dames encore tout bambins. I] a tiré au sort la méme année que le défunt pére Noppe, M. William : c’est-a-dire quil va sur ses soixante-seize. Et tous les deux pris dans les reins juste au méme Age. Il n’y a quwune chose ot M. William n/’ait point le gottt de faire comme le pére Noppe, c'est de le suivre dans sa présente habitation. Toujours gaillard, le vieux. Vous avez remarqué, lorsqu’on défilait dans le vestibule tout 4 coup, rien n’avancait plus. On piaffait comme devant l’octroi, un jour de foire. Moi qui languissais de gagner la porte, rapport 4 ma crainte de glisser sur leurs sacrés parquets, j’allonge le cou et qu’est-ce que j’apercois?... Dites un peu, mére Zéphirine! Vous n’aviez donc pas honte de vous laisser conter fleurette, que vous refusiez de lui lacher la main et

SAINT-SATURNIN Bb

que vous teniez en pénitence toute la procession ? Osez prétendre que je mens! Et pourtant c’est bien la premiére fois qu'on aura vu M. William faire a quelqu’une un brin de cour. Il est vrai que le voila veuf. « Oui, qu'il disait, on est faits tous deux a « chaux et 4 sable. Vous lisez sans lunettes, malgré « vos quatre-vingts ans, et moi je tiens de mon « grand-pére, le général, une santé que les jeunes « pourraient bien m’envier. » M. Louis tachait de faire avancer le suivant, mais vous étiez en appétit, mére Zéphirine. I] vous en fallait encore et encore. Mme de Sinnis était rouge, mais rouge! Et je ne sais ce qui fit advenu si vous n’eussiez cessé votre manége. II fallait lui répondre : « Bien stir, monsieur « William, mais sur son cheval feu le général « Colombe s’était durci la fesse plus que vous dans « votre fauteuil, puisque jusqu’éa sa mort, 4 ce qu’on « Yapporte, il n’a voulu coucher que sur une « planche. » Et ¢a, cest vérité pure, car un jour le cocher Amable — vous vous souvenez de lui — m’a fait voir dans le grenier du chateau une espéce de meuble, comme qui dirait le comptoir d’un épicier, avec quantité de petits tiroirs, et sur le dessus, un matelas de cuir 4 peine plus épais que le doigt. C’est sur cette banquette qu'il passait ses nuits, et sil lui fallait quelque chose, il n’avait, sans se déranger, qu’a tendre la main vers un des tiroirs. Ah! un numéro, celui-la! Et ce n’est pas merveille si tous ses descendants ont quelque coin de la cervelle qui n’est point faite comme 4a tout le monde. »

Dans d’autres groupes, on conteste :

« Qu’est-ce que tu veux qui soit changé, nigaud, puisque les terres viennent de M. William? — Et sil a fait un papier avec M. Nicolas, qu’est-ce que

tu en sais, gos malin? — La preuve que non, cest que M. William paie toujours les contributions. Je le sais par Bichu, le clerc de M. Ramelle. — Et moi, tu ne me feras pas croire que M. Nicolas n’a pas pris ses stiretés. )

— Savez-vous ce que M. William a dit, il y a quinze jours, au Cudorge, le cantonnier des Tourettes? Il avait laissé son auto en arriére et faisait quelques pas seul sur la route. Et le voila qui parle de ceci, de cela, et des communes, et de l’entretien des routes. Mon Cudorge répondait et répondait en se demandant toujours ot se cachait l’anguille. A la fin, qu'il m’a dit, M. William lui a serré la main. « Vous « connaissez tout le pays, Cudorge, vous feriez un « fameux agent électoral. » Et il lui a lancé un clin d'ceil, que m’a dit le Cudorge, un dréle de coquin de petit clin d’cil. — En voila des histoires! M. William qui n’a seulement jamais consenti d’étre maire ! — Je vous répéte, comme on m’a dit : « Vous feriez « un fameux agent électoral. » — Alors vous voulez sa fin, 4 ce pauvre vieux. Non mais, parole! C’est-il Cudorge qui le prendra sous les aisselles pour le hisser a la tribune, et M. Nicolas qui le tiendra pour l’empécher de choir? »

Dans les voitures, on parle avec plus de circonspection

« Bien courageux! — Mais bien troublé. Croiriez-vous qu'il m’a prise pour Mme Aguilin?

— Usé par le travail.. Le- préfet l’a dit bien éloquemment dans son discours : le souci de si grandes entreprises, le poids de telles responsabilités! — Une union si parfaite. On ose a peine imaginer ce que doit étre la douleur dun tel homme. — Je crois qu’au sortir du cimetiére, il aurait trébuché, sans cette dame dont il a pris le

fanée, avec de gros Boliieee ‘aux oreilles. Quelqu’ur de sa famille, il faut le croire, mais sans doute un

parente éloignée ; ; jamais encore on ne l’a vue dane le pays. »—

Dans lescalier mal éclairé, Nicolas rencontre Jourdaine et l’arréte par le bras

« Entends-tu rire ces imbéciles? Entends-tu d'ici le bruit de la conversation ? Je sors du salon; je n’en pouvais plus. »

Elle répond :

« Préférais-tu leurs simagrées de sympathie? Les voila du moins dans leur naturel : ils ont passé une bonne journée a la campagne. »

Mais Nicolas est 4 bout de patience :

« La campagne, ils sen moquent. Ils sont installés dans les fauteuils de Saint-Saturnin. Ils s’y sentent pour la premiére fois chez eux.

— Pour la derniére aussi, dit-elle. Demain matin, on oubliera ce mauvais réve... Est-ce que tu as vu Louis ?

— Ce n’est pas un réve, ma petite Jourdaine, ce n'est pas un réve!... Qu’est-ce que Louis voulait ?

— Que tout a4 l’heure nous nous retrouvions dans sa chambre. ;

— Qu'est-ce qu'il se passe encore ?

— Je n’en sais rien... Voyons, Nic, ne t’énerve pas. Je vais leur faire comprendre qu’ils ont a se retirer. »

Il dit brusquement :

« La grande croix de lierre, celle qui décorait le devant du cercueil, tu penses que les domestiques Yont rangée dans la remise?

— Qu’est-ce que tu veux en faire’?

Sans s’expliquer, il s’appréte 4 descendre, mais Reine a4 son tour sort du salon, les apergoit et les rejoint sur les marches :

« Jai proposé & votre pére de le ramener dans sa chambre, mais il s’est faché. On dirait qu'il a peur de rester seul. C’est lui qui les excite 4 raconter toutes ces histoires.

— Et Ninette Tavernier, reprend Nicolas, tremble qu’on ne se sépare sans quelle ait pu glisser une petite demande de subside.

— Mais, s’écrie Jourdaine, si cest' cela qu'il lui faut, laissez-la donc en téte-a-téte avec Pére, et qu’on n’en parle plus!

— Elle a les dents trop longues, dit Nicolas.

— Si elle est aux abois, la malheureuse... »

Ils s'interrompent pour écouter. Faudra-t-il bientét écouter aux portes? L’humeur de Nicolas n’est pas a la conciliation :

« Elle s’est pourtant fait donner récemment des sommes assez rondes. Du moins, je l’ai conclu d’une allusion bien curieuse échappée au comptable. Non, croyez-moi, il vaudrait mieux lui trouver un dernier amant. »

Jourdaine tache de le faire taire :

« Je t’en supplie, on va t’entendre! »

Mais Reine murmure indignée :

« Avec ses cinquante ans passés et le visage qu'elle a!

— Oh! riposte Nicolas, pourvu qu'elle ne cherche pas trop haut, elle a des débris de situation sociale qu'elle peut encore monnayer. »

Et s’échappant, il gagne la porte de sortie.

« Tu es certaine quils vont tous partir demain matin, dit Reine. J’entendais Pére faire des projets pour la journée. Je t’en prie, rentre au salon. Tout cela est abominable. »

De nouveau le ‘bruit des voix parvient jusque dans le vestibule. Un mouvement de colére entraine Jourdaine jusqu’au bas de l’escalier. (Jourdaine, la petite fille aux grandes coléres, la petite fille passionnée qui a longtemps usé la patience de sa mére et que sa mére a fini par user. Voila tout le fruit de leurs doubles efforts : une femme 4 présent matée. « Ne pas laisser primer les petites choses. » C'est a ce timide stoicisme, sans griffes hormis contre elle-méme, que se sont réduites ses grandes indignations d’autrefois. Est-ce une petite chose, aprés tout, que la profanation d'un jour pareil? Mais elle sait bien que dici la porte, par habitude, elle aura vaincu ce chétif tumulte, qu’elle ouvrira doucement, qu'elle entrera sans bruit...)

Elle ouvre, et c'est 4 peine si l’on s’apergoit de son entrée. Dans le fond de la piéce, son mari s‘entretient avec deux hommes. Les éclats viennent de Yautre groupe. En ce moment, c'est son pére qui parle, trop fort, le visage trop animé. I] dit :

« Et quand ils ont compris ma volonté inébranlable, ils se sont tous terrés comme des lapins! comme des lapins!... »

Elle ignore ce qu’a ces trois femmes il peut raconter avec tant de feu, mais jamais elle ne lui a connu ces intonations excessives. I] répéte en forgant encore son effet :

« Comme de véritables lapins! »

Mais a peine a-t-il prononcé le mot, qu'elle le voit dresser la téte, regarder avec stupeur de son cété. Le

ale

petit murmure d’approbation flatteuse s’est arrété net. Tous se retournent avec des visages inquiets. Il s’est fait un silence absolu. Elle se retourne : derriére elle, dans la baie de la porte, Nicolas s’avance, soutenant la grande croix de feuillage.

Il traverse tout le salon, ne sarréte qu’a la cheminée, fait toucher terre au pied de la croix, l’adosse au marbre. I] prend son temps, la déplace un peu vers la droite, rajuste quelques rameaux, prolonge impitoyablement le silence et la géne. Ce matin la piece était convertie en chapelle; qu’elle le demeure encore un peu! Quand il a terminé, sans tourner les yeux vers personne, il rejoint Jourdaine. Pour ce soir au moins, cen sera fait des rires déplacés.

Les invités, perplexes, ont fini par se lever, dans Yattente d’on ne sait quelle cérémonie. Nicolas s’étant écarté sans explication, leur embarras s'est encore accru. L’un d’eux regarde sa montre; d’autres Vimitent. S’excusant sur I’heure tardive, ils prennent congé 4 voix basse. Un a un, ils s’approchent du vieillard. En vain celui-ci proteste, essaie de retenir les mains qui serrent la sienne :

« Restez... Je vous en prie, restez... »

Mais lui aussi, dans l’intimidation commune, il a baissé la voix, de sorte qu’on n’oserait, se laisser faire violence par un murmure si essoufflé. Et la porte finit par se refermer sur la retraite du dernier intrus.

Maintenant, au centre de la piéce, la grande croix se tient debout, comme sur un champ de bataille enfin dégagé; et le seul maitre de cette nuit de funérailles, il semble que ce soit ce sombre personnage vétu de feuilles.

William Colombe proméne un regard circulaire, comme s'il faisait le recensement d’un monde ennemi.

Va pour la croix! Elle est fort a sa place. Est-ce qu'on simagine qu'elle le géne ou qu’on lui fera la legon sur les égards dus 4 la mort? Mais s’ils ont voulu le faire méditer dans la solitude, eh bien, qu’est-ce qu’ils attendent, 1a, tous les quatre? Ils n'ont pas lair dé savoir eux-mémes... Et de la main, il leur fait un signe de congédiement.

Comme Jourdaine s’approche, il prévoit ce qu'elle va sans doute dire

« Eh, fait-il avec humeur, commencez par coucher vos enfants! »

Elle n’insiste pas. Il s’attendait 4 son imsistance. Alors tout aussit6t, changeant de déplaisir, et mettant dans sa voix ce qu'il peut de plainte ;

« Si Reine a Vobligeance... »

Il se reprend

« Si Reine a la grande bonté de m’accompagner jusqu’a. ma chambre... »

Tant pis. La-haut, l’on attendra Reine. L’enveloppe que Louis veut ouvrir en présence de tous, Mlle Cheu l’a trouvée tout a l’heure dans le bureau d’Elisabeth. Elle porte la suscription : A nos enfants et, sur un cachet de cire noire, l’empreinte de la breloque dont se servait toujours le grand-pére Victor Colombe ': un champ ovale, ot se lit la devise « Simplices sicut columbe ».

Avec son front dégarni et ses sourcils froncés, Louis a sa mine un peu rogue des grands conseils d’administration. (La secréte alliance entre les péres et les fils ainés, nul nivellement n’y fera rien. L’ainé, plus prés du pére, se sent plus tenu que ses cadets, plus engagé dhonneur a la défense d’une dignité qu’on bat en bréche. Louis distingue, aussi bien qu’eux

tous, le nuage qui s’assombrit sur la maison; mais Nicolas vient d’agir comme un étourdi et Jourdaine manque de sang-froid.)

« Voyons, Jourdaine, referme cette porte. Ce n’est qu'un vieillard qui va se coucher. »

Depuis un quart d’heure on entend, sur le grand palier rectangulaire, tantét prés, tantét loin, le bruit que fait la canne de William Colombe sur le tapis.

« Les voila qui reviennent encore une fois », dit Jourdaine.

On attend que le bruit se soit approché, puis qu’il ait de nouveau décru.

« Chaque soir, murmure Nicolas, Maman marchait a cété de lui, comme fait Reine. Mais quand Reine ne sera plus 1a... »

Louis déclare :

« Eh bien, ce sera Jenny.

— Il n’aime pas Jenny... »

La porte s’ouvre brusquement et Reine se glisse dans la piéce :

« Je vous en prie, parlez plus bas. Il était entré dans sa chambre, mais au bout de quelques secondes, il en est ressorti. J’ai juste eu le temps de me jeter derriére un rideau. Il semblait hésitant. Il écoutait. Il a fait quelques pas, puis il est rentré chez lui. Mais s'il se remettait a4 circuler... »

Louis réplique :

« Nous ne disons rien qu’il ne puisse entendre.

— Non, non, fait Reine, il ne faut pas... Il est bien trop faché contre Nic. »

Nicolas n’obtient qu’avec peine qu’elle répéte ce qui s'est dit.

« Il n’était pas dans son bon sens, mon pauvre Nic. I] ne faut pas vous affecter. »

Non, elle affirme qu'il n’a pas fait d’allusion au

te

départ des invités. Mais combien d’autres griefs! Les engrais, les coupes de bois, les plantations, le Russe dont il a eu le bizarre caprice de faire un chef de culture. Un reproche a peine formulé aussitét suivi par un autre, comme si d’avance la liste en était toute préte. Et jusqu’a la maniére dont Lise et Jacquou sont élevés.

« C’est tout ce quil a dit? »

Elle est encore toute remuée par l'indignation

« Jai répondu qu'il ne méritait pas d’avoir de pareils fils.

— Vous avez eu tort, ma petite Reine. Mais qu’estce qu’il a dit d’autre? »

On voit bien qu'elle répugne 4 rien ajouter.

« Il était fatigué : il disait ce qu’il ne pense pas. »

Nicolas aurait honte d’insister. Il murmure seulement :

« Parce qu'il était fatigué, peut-étre justement, disait-il ce qu'il pense. »

Et s’asseyant, il fait signe a son frére de commencer. De son canif, Louis tranche l’enveloppe sans briser la cire et déploie une double feuille.

« Le début est écrit par Pére. »

Jourdaine l’arréte d’un signe, se reléve, va fermer les volets intérieurs. Puis, dans le silence, l’ainé se met aalare:

Saint-Saturnin, jour anniversaire de mes soixante-dix ans.

Mes chers enfants,

Vous vous étes tous réunis pour donner a ce jour un air de solennité. C’est en effet une date décisive que celle ow, quittant les occupations de toute sa vie,

un homme qui fut longtemps actif se confine dans la retraite, sans doute pour n’en plus sortir. Vous m avez comblé de veux et je vous en ai remerciés de tout mon ceeur. Mais si je songe aux paroles que jai pu vous dire — les derniéres peut-étre que je vous adresserai en commun — elles me semblent si courtes, st sommaires, que je voudrais les prolonger quelque peu, les rapprocher davantage. de ce que je souhaitars vous faire comprendre. J’ai toujours pensé que, pour céder la place a de plus jeunes, on ne devait pas attendre la décrépitude et que, si lon ne voulait jeter aucune ombre sur la tendresse de ses enfants, il ne fallait pas les mettre en trop dure tentation de nous souhaiter hors de leur route. Si l'un de vous powvait, je ne dis méme pas désirer impatiemment que je m’en aille, mais réver simplement aux facilités que lui donnerait mon départ, cen serait assez pour gater tout le fruit de mon travail et pour que ma vie s’achevat sur un échec. Voila Louis fermement installé dans toutes les affaires auxquelles je me suis intéressé, et qui my succéde avec un joyeux élan, de sorte que rien du terrain conquis par mon pére ou par moi ne risque de nous étre repris. Jowrdaine est en mesure, puisqwelle a fait sienne ambition de son mari, d’aider @ sa carriére et de soutenir le rang que doit garder notre pays. Enfin Nicolas, le plus mal partagé, dispose a Saint-Saturnin dun champ d'action, modeste il est vrai, mais qwil déclare préférer a tout autre. Notre vieille maison ne pouvait tomber en meilleure garde. Qwil la conserve, symbole de quelques robustes verlus, car elle ne saurait sans péril pour notre continuité, pour votre union, passer en des mains étranweres.

Je puis donc, sans scrupules, considérer ma tdche comme achevée, en déposer le poids qui m’a quelque-

66 SAINT-SATURNIN fois semblé lourd. Si le cowrage de mon grand-pere a sw renverser tant d’obstacles, c'est quwil espérait compenser, par un rétablissement extraordinaire, Vextraordinaire catastrophe ow s’étaient écroulés ses réves. Si mon pére ad son tour, et dans une ceuvre différente, a dépensé tant d’intelligence et tant de vigueur, Cétait pour étouffer les réveils dune tendresse mortellement blessée. Moi je n’ai travaillé que pour vous, me pliant ad une régle un peu sévére, sans guere de répit, sans écarts. Il ne m’a pas toujours été facile a@enchérir sur mes devanciers, d’ajouter a leur édifice. Je ne parle pas dune élévation dans la fortune, qu ne mérite pas de compter beaucoup, ni de loisirs désormais faciles mais dont nul de vous n’accepterait @user. Vous travaillerez, il est probable, autant que moi; mais vous pourrez le faire dans une adaptation - plus précise a votre humeur-et selon lexacte nature de vos dons. De sorte que, se ramifiant avec plus de diversité, le vieil arbie n’en continuera pas moins de grandir.

C'est maintenant Vheure de le reconnaitre et. je le fais sans amertume; je le fais méme avec une joie inattendue : « Il faut que je diminue et que vous croissiez. » Jat désiré n’étre plus nécessaire; me voici hors du jeu, sans aucune de ces ambitions vaniteuses auxquelles s'amusent dhabitude les vieillards, heureux de vivre enfin dans une nature que jaime, den voir toutes les saisons et d’assurer a votre mére un calme dont elle a toujours eu le désir.

Dans mon enfance, ayant appris que toutes les montagnes de la terre étaient condamnées a périr, délitées par les eaux, javais congu pour notre petite colline du Fahy une pitié st vive, je prenais tant a ceur son impuissance contre lVhostilité des hommes, des bétes et des intempéries, que je ne la gravissais

pas sans y ramener quelques pierres ow sans y vider une poche pleine de sable. Or je reste celua qui peut se passionner pour des intéréts inactuels, pour des réveries sur des chiffres astronomiques. Je n’aurai done nul regret de quitter une activité souvent harassante, nulle peine a m’acclimater dans ma paix rustique.

Je ne veux prendre aucune disposition posihwme, non que je répugne ad considérer ma mort, mais j/at plus de confiance dans votre affection réciproque et votre droiture que dans des mesures aujourd’hui fixées et qui pourraient demain ne plus répondre aux circonstances. Sans doute mes décisions vows sembleraient-elles équitables, mais ce que vous déciderez sera micux.

Pendant toute la lecture, la voix de Louis est allée s'affermissant, soulevée par l’orgueil d’une partie fierement gagnée. « Vous voyez bien, semble-t-il dire, vous voyez bien, enfants de peu de foi! Et si j'ai douté comme vous, j’en ai honte... »

L’enveloppe contenait une autre feuille, qui est sur la table. Jourdaine la tend a son frére. Celle-la ne porte que quelques lignes d’Elisabeth. Il lit

Je ne saurais rien ajouter que de bien faible a ce que votre pére vient d’écrire. Je pense a chacun de vous, Louis, Jourdaine, Nicolas, au bonheur que chacun nous a donné; et mon ceur déborde dune reconnaissance qui voudrait trouver le moyen de s’exprimer. Au moment ot commence la derniére étape de notre vie, je me sens prise de crainte; car si le Sort ma frappée cruellement dans le bonheur de mon dernier fils, il ne m’a pas, au cours de tant d’années, infligé toute ma part d’épreuves. Mais s'il veut encore

© et aie at ioe

me sourire, je m’inclinerai devant ses bienfaits avec gratitude et simpliaté, comme j’espére que je saurais le faire sous ses coups.

A la suite de la signature, on lit encore

Puisque nous avons écrit ceci en double exemplaire, cette feuille sera celle que vous trouverez, st c’est mot qui m’en vais d’abord. Je n’y veux rien ajouter que cette priére : la vieillesse est lourde a porter ; remplacez-moi auprés du compagnon de toute ma wie. N’oubliez pas la rigowreuse vérité de ce qwil écrivait lui-méme : dans une carriére toujours droite et laborieuse, vous avez été sa seule préoccupation. Soyez patients, méme sil faut beaucoup de patience. Aidezle dans sa solitude.

C’est comme si, discrétement, Elisabeth venait de se pencher vers l’oreille de chacun. Elle a murmuré sa priére, elle a remercié d’un sourire. Elle sait qu'elle n’a pas besoin d’insister.

Mais dans l'esprit de Louis, quelque chose proteste- Quoi, il y a six ans, quand ses parents se sont retirés a Saint-Saturnin, quoi, déja sa mere concevait ces inquiétudes? Il approche le papier de la lumiére, l’y fait jouer. C’est avec soulagement qu'il dit :

« Le post-scriptum n’est pas de la méme encre. »

Chacun tour a tour examine l’écriture.

« Vous voyez bien ces reflets bleus. On ne les retrouve pas dans ce qui précéde. Les derniéres lignes sont toutes récentes.

— Cette encre, dit Jourdaine, en effet, je me la rappelle. Mais il y a déja longtemps que Maman ne Vemployait plus. »

Louis réplique

oth

« Depuis quand? Tu en es bien certaine? Je voudrais comparer avec des lettres de ce printemps. »

Mais Jourdaine répéte

« Depuis longtemps, sois-en str, depuis... »

La parole lui est coupée. Le bruit de la canne, tout proche... Est-ce qu’il écoutait? Est-ce quil a pu entendre?... On frappe... Impossible de ne pas aller ouvrir, comme le fait aussitét Louis.

Le vieillard reste sur le seuil. Apparemment, il ne~ sattendait pas a trouver tant de monde. Que complotent-ils 1a, tous ensemble? I] dit

« Vous n’étes pas encore couchés? »

D’autres chercheraient des voies plus habiles ; mais Louis ne consent pas encore a lhabileté. Le vieil homme n’a pas mérité qu’on lui parle autrement qu’a coeur découvert. Bien droit devant son péere, il dit avec un rien de solennité :

« Parmi les papiers que nous a laissés Maman, nous avons trouvé des pages de ta main, écrites le jour de tes soixante-dix ans. Nous venons de les lire. Elles nous ont beaucoup touchés et je t’en remercie en notre nom 4 tous. »

Il se tient presque au garde 4 vous. Ceux qui connaissent bien sa voix, s'apercoivent qu’elle tremble tant soit peu. Son honnéte visage attend la réponse.

Elle tarde, comme si Vesprit du vieillard hésitait parmi des souvenirs imprécis.

« Eh bien, dit-il enfin, tachez de ne pas vous montrer ingrats. »

Louis n’a pas bronché. Son pére ne lui laisse d’ailleurs pas le temps de soupeser sa réplique

« Je suis venu... Je voulais savoir sil y aura bien deux voitures demain matin? »

Comme Louis ne répond pas, c'est Nicolas qui dit :

« Elles sont commandeées.

— Alors ¢a ne fait. rien. Tant pis... Ca n’a pas d’importance. »

Et pour couper court aux questions, il tire la porte sur lui. '

On l’écoute qui s loigne. Quelqu’un murmure :

« Sil ne faut plus ae une voiture, cest quiils ne partent pas tous les cinq.

Il y a comme une Ba Mais non, pas ce soir. Patience! La requéte d’Elisabeth est encore sur la table. « Méme sil faut beaucoup de patience... »

Il eit mieux valu cependant démasquer linquieétude, la préciser, car chacun l’emporte avec soi, confusément présente dans l’intervalle de ses pensées. I la retrouve, sans la reconnaitre, dans les fantémes de sa fatigue et de la nuit, sous le visage de ses tourments habituels, de ses soucis préférés.

Il n’y avait pas de quoi tressaillir quand, regagnant sa chambre, Jourdaine a senti la main de son mari se glisser autour de son bras. C’est avec une attention presque tendre qu’il a dit :

« Je voudrais tant vous enlevez votre peine, mon amie! »

Sorcellerie, d’une voix qui n’est pourtant. ni chaude ni caressante, qui méme a quelques notes rauques et usées! Celle d’Amédée de Sinnis remue en certains cceurs une si subtile mélancolie, qu'elle les engourdit et les désarme. Est-il vraiment nécessaire qu/il ajoute

« Depuis mon arrivée, nous n’avons pas échangé trois paroles. J’aimais beaucoup votre mére, beau-

SAINT-SATURNIN RE coup. Quand vous avez eu la mauvaise idée d’accepter un mari tel que-moi, elle m’a recu dans cette maison, plus affectueusement que personne. Et je m’en suis toujours souvenu. »

Pour bouleverser un cceur mal deéfendu, ‘il suffit de ce timbre un peu triste, de cette main qui nest ni trés forte, ni trés belle, et qui. pourtant commande sans méme avoir besoin de serrer les doigts... Jourdaine ne l’a pas prié d’entrer, mais devant la porte, elle n’a pas dégagé son bras, de sorte qu'il l’a suivie dans la chambre :

« Vous faisiez de la pauvre femme tout ce qu'il vous plaisait, murmure-t-elle.

— Vous vous trompez. Elle m’a souvent parlé d’une facon sévére; mais les termes qu'elle avait l’art de choisir étaient ceux qui pouvaient le mieux m/aller au coeur.

— Jamais pourtant je ne me suis plainte. Vous le savez bien. »

Il le sait et, mieux que personne, apprécie cette dignité silencieuse, qui s’étend sur les ruines, les cache et les protege. Mais Jourdaine ne mendie aucun attendrissement :

« Ces temps sont loins, mon ami, n’y pensons plus. »

Toute sa prudence est tendue a n’accepter pour elle-méme aucune grace, 4 s’effacer encore au-dela de ce que l’on attend, afin de réserver sa force entiére au seul débat qui compte aujourd’hui, celui qui se livre autour de leur fils. Et cette querelle, il n’y faut pas glisser ce soir. Ce ne serait ni décent, ni habile. Elle s'est jurée de n'y pas glisser. Mais l’inquiétude errante, en quéte de quelque spectre par qui prendre regard et voix, sempare de celui-la, le dresse, et quand Jourdaine ouvre la bouche, c’est pour dire :

« Je viens de recevoir une lettre de Gilbert... »

po SAINTS SAT ORIEN

A quoi bon? A quoi bon? Mais il. est trop tard maintenant pour s’arréter :

« ..ou plutdét quelques lignes griffonnées au crayon. Il était depuis une heure dans son nouveau poste, au milieu d’un grand champ de neige, tout au haut de l’Atlas. » fe

Qu'il approuve, ne fat-ce que d’un hochement de téte, le courage du hardi garcon, sinon il faut bien qu'elle poursuive, le coeur serrré d’avoir 4 plaider une pareille cause :

« Il écrit quil connait déja par son nom chacun de ses cent goumiers et que, sur un front de cinquante kilométres, il sera le seul Blanc, un véritable prince de la montagne, avec son petit peuple a gouverner. »

Le pere murmure :

« Puisqu’il a choisi ce métier... »

Tant dincompréhension la blesse et la rend provocante

« Vous ne voulez pas croire ce que m’a dit son colonel : qu’on n’a jamais vu personne se familiariser si vite avec ces dialectes, et quil a fait l’admiration de tous par la maniére dont il a conduit son peloton, sans morts ni blessés. »

Mais Sinnis perd tout contrdle de lui, quand il s'agit des dangers courus par Gilbert :

« Comme vous étes fiére, laisse-t-il échapper, de le savoir dans un endroit ot Il’on s’étonne qu'il n’y ait pas eu de mort! »

Elle riposte, comme on frappe en fermant les yeux :

« Vaudrait-il mieux qu'il fit a Londres, dans le salon... »

Elle va citer un nom de femme que, par une convention tacite, chacun des deux évite de prononcer, mais elle se reprend juste 4 temps pour sauver la fiction fragile :

« ..chez ce lord qui s’appelle je ne sais plus comment, celui qui a dix jardiniers, plus beaux que des anges, pour soigner un jardin grand comme un mouchoir? »

Il va répondre : « Mon Dieu, ses goumiers! », Mais non; ce n'est pas a leur age qu’on tombe dans ces picoteries. I] biaise comme il sait le faire, trouve a dire ce qu'il faut pour pouvoir se retirer avec la satisfaction d’avoir été le plus sage. Elle se préte a la régle du jeu désolant. Elle est bien dressée. ElJe a de la tenue. Sa moindre robe est d’une note irréprochable. Sil n’obtient pas cette année Prague ou Vienne, on ne dira pas que cest faute d'une femme égale aux obligations de sa morne tache.

« Les péres ont mangé des raisins verts, et les dents — ‘des fils en ont été agacées. » L’angoisse qu'un vieillard a soulevée s'abat sur ses enfants en contestations qui retombent sur leurs enfants 4 eux. L’angoisse n’a guére besoin de varier son attaque : partout Cest au méme endroit vulnérable qu'elle s’efforce d’enfoncer son coin. Elle tourme autour de l’autre couple : Reine et Louis, ‘eux aussi oceurs dissemblables, mais qui regardent l’un vers l’autre avec tant de bon vouloir, quils trouvent moyen de s’entraider et de mettre a leur service réciproque jusqu’a des godts ennemis et des pensées qui ne se mélent pas.

Reine remue en son cceur des projets qui se forment et se déforment, comme a chacun de ses mouvements son ombre se détache puis se fond parmi celles de la chambre : « Si je lui propose d’aller dés demain rejoindre le petit dans la montagne, il en conclura que je mens quand je me montre rassurée. Et si je reste, il se dira : « Comme I’étourdie se convaine faci- « lement de ce qu'elle veut croire! »

Elle pense encore ©

« Pauvre homme tout déconcerté, grand enfant qui se pose des questions absurdes! Jamais tu n’en souffleras mot, mais va, je le devine bien. Tu te dis : ce sang débile, comfment est-ce quiil pourrait venir de moi qui suis fort, qui suis sain, qui ne sais pas ce que c'est qu’un échec? »

Concentrant toute l’attention dont elle est capable, elle s’efforce de lier un raisonnement bien rigoureux, bien masculin

« Lihomme est roseau, mon pauvre loup, et non "pas chéne. L’on plie et l’on se reléve. Mais tu n’as jamais admis que l'on pat fléchir, c’est pourquoi tu concgois si mal qu’on se reléve! (Qu’est-ce qu'il pourra répondre ?) Et sur ce point, ta grande sagesse est courte, courte. »

Louis dit tout a coup :

« Je me rappelais histoire du petit garcon qui porte des pierres 4 la colline. Elle éclaire bien des choses, un certain goiit de la nature et des spéculations abstraites qui peut paraitre inexplicable. On a vite fait d’appeler folie... Eh bien, quoi? Sil donne des marques d’usure, elles sont plus honorables que la bonne santé des vieillards qui se sont dorlotés toute leur vie. »

C'est vrai... Déja Reine n’y songeait plus. Pauvre orgueilleux, si fier de sa lignée familiale, et que voila frappé dans ce qui le précéde comme dans ce qui le suit, pris entre deux générations humiliées |

Seul Nicolas n’est pas assez riche en soucis du coeur pour que la nouvelle inquiétude Il’assiége sous leurs apparences. La menace qui le vise directement, il V’avait depuis longtemps pressentie; elle l’a pourtant surpris par sa netteté. « Mieux vaut savoir. On

eee

verra demain. Mais pour cette nuit encore, je tire mon drap par-dessus ma téte. Je suis en sécurité dans le merveilleux silence. Je suis au chaud dans la caresse de mon lit, dans la douceur de mes ténébres. »

Pendant trop d’années de guerre, il a dormi sur un cadre en treillage, le dos contre l’argile ou les planches d’un abri. Le refuge d’un lit lui semble un ‘lieu de paix presque sacré, ot l’on n’est admis que par quelque divine permission, une retraite ot l’esprit Savoure ses pensées, comme le corps se réjouit de sa propre chaleur. Il se peut que la permission soit de nouveau retirée. Il n’est pas écrit dans les astres que l'on dormira toujours sous un toit. Il y a bien des endroits sur la terre ot l'on peut errer de gite en gite. Et tout peut advenir hormis qu’on soit toujours vivant...

Il tasse avec soin les couvertures tout autour de lui, puis il fait sa pri¢re de chaque soir

« Ma chérie. bénis-moi qui suis mauvais. »

« PiLusieuRS fois, dit Jourdaine, je vous ai cherchée depuis ce matin, Jenny. Personne ne vous avait vue. Aprés le départ de mon frére Louis, je suis montée a votre chambre. Vous n’y étiez pas. Comme M. Nicolas voulait surveiller les labours, je suis sortie avec lui, car nous avions 4 causer de beaucoup de choses. Je rentre et vous étes toujours introuvable. J’ai fini par prendre peur. Oui, chére vieille, je ne savais plus qu’imaginer. Quelle idée que de vous mettre a faire des rangements dans ce galetas! Si je ne vous avais pas entendue marcher, jamais je ne me serais avisée de vous chercher jusque sous les toits. Je ne plaisante pas, ma bonne Jenny; j’étais inquiéte. « Asseyez-vous a coté de moi, sur cette vieille malle. Vous ne voulez pas? Voyons, Jenny, que se passe-t-il? Vous avez du chagrin, et vous vous étes cachée, loin du bruit de tous ces départs. A midi, Mme Louis vous a cherchée avant de monter en voiture; (elle m’a chargée de vous embrasser). Il parait que ce matin de bonne heure, quand on embarquait la bande des cousins, elle s’est approchée de vous, mais que vous vous étes enfuie. Elle craint de vous avoir froissée, sans savoir comment. Et* maintenant je ne sais plus que croire.. Ce n’est pas l’heure,

Jenny, de laisser des chiméres se glisser entre nous. Je dis : chiméres; car il ne peut s’agir d’autre chose, en regard de toutes les difficultés qui se présentent et quil n’a méme pas été possible de discuter a téte reposée, puisque nous avions sur les bras cette odieuse femme.

« Qu’est-ce qui vous étonne? Est-ce que c'est elle, par hasard, que vous n’avez pas voulu rencontrer ? Alors comprenez ce que sa présence est pour ncus, au salon, au jardin, a table. Est-ce que j’ai deviné, Jenny? Ne tournez pas vos yeux vers moi comme vers une femme qui viendrait de commettre un meurtre. I] s’agit d’elle? C’est bien cela? Vous vous indignez que nous ne l’ayons pas jetée a la porte? Eh bien, Jenny, cest moi-méme, ce matin, qui l’ai, le plus aimablement du monde, invitée a retarder son départ. Et je souriais avec une politesse irréprochable. Oui, moi, Jourdaine. Mais ce n’était pas d’un cceur trés joyeux.

« Et maintenant, avant de vous scandaliser, écoutez nos raisons. Nous savions depuis hier que Mme Tavernier, d’accord avec mon pére, avait projeté de ne pas partir. J’ai pourtant voulu tacher de la bousculer en faisant celle qui ne se doutait de rien, et vingt minutes avant Vheure du départ, je suis entrée chez elle, sous prétexte de faire enlever son bagage. Elle n'a pas mal joué sa comédie. Elle s'est jetée sur sa montre, qu’elle avait soigneusement retardée d’une heure ; elle s’est mise 4 pousser des cris : que cétait affreux, que jamais pareille chose ne lui était arrivée, qu'elle serait préte dans cing minutes! Et elle courait a droite, 4 gauche, elle se trompait, elle revenait, elle renversait un flacon, elle secouait sa montre. Mon mari dit souvent : « La premiére régle, tant, « qu’un adversaire n'a pas donné de prise, c’est de ne

« pas lui laisser voir qu’on se méfie. » Moi aussi, ma pauvre Jenny, j’ai fini par apprendre ces vilaines finesses ; et, quand personne n’est 1a pour me faire rougir, je m’en tire presque aussi bien qu’une autre... Donc je me hatais de lui plier ses robes. Naturellement tous les objets, méme les plus inutiles, étaient étalés sur la cheminée; naturellement le nécessaire était fermé, la clef ne se retrouvait pas. Quand elle s'est vue débordée par la rapidité de mes mouvements, elle a changé de tactique. Elle a dit que j’étais seule 4 pouvoir la conseiller, qu'elle n’était pas arrivée a me voir hier soir en téte-a-téte, qu'elle était dans ‘le dernier embarras, que mon pére insistait avec beaucoup d’obstination pour lui faire prolonger son séjour. Elle affirmait qu'elle avait peur de le mettre en colére, mais que jamais, cela va sans dire, elle n'aurait Jlindiscrétion de rester ici dans un tel moment. Moi je faisais toujours la crédule, je me dépéchais, j’emballais. Alors elle a murmuré, comme sans y attacher d’importance : « I] menagait, au cas « ou je n’obéirais pas, d’aller lui-méme a Paris. Vous « n’aurez ipas de peine a le décourager de cette ‘« folie. » Je m’étonne encore d’avoir si vite pris mon parti, (mon mari m’en a fait des compliments). J'ai dit, le plus narvement que j’ai pu : « Mais, Ninette, « alors pourquoi cette hate? Faites-nous donc le plai- « sir de ne partir que demain. » Elle n’a pas accepte, mais elle a si bien fait durer ses protestations qu il a fallu que la voiture parte sans elle.

« Mes fréres pensent que j'ai bien fait. C’est-adire que M. Louis n’attache pas beaucoup’ d’importance a tout cela. Nos prudences lui paraissent excessives et presque injurieuses. Mais vous, Jenny, vous comprenez comme la vieillesse est désarmée et comme elle a besoin d'aide.

« Alors maintenant, chére vieille, venez vous asseoir. Donnez-moi vos mains. Ne soyez pas si bouleversée. Cest une créature plus disgraciée que méchante. Vous dites : « Une femme dangereuse »; cest lui préter beaucoup d'importance. Qu’est-ce qui vous fait hocher la téte? Vous étes sire de quoi? Que ma mére s'inquiétait 4 son sujet? Babet a surpris des paroles trés vives? Mais d’abord Babet a pu mal comprendre. Si ma mére a dit : « Ninette ne mettra pas ici les pieds »; si méme elle a dit avec indignation : « Vous l’avez invitée, eh bien, « vous la décommanderez! » cest que tout, dans cette femme, ne pouvait que lui faire horreur. Il y avait. aussi, parait-il, des demandes d’argent. Je Vignorais. Jamais ma mére n’en a rien dit a aucun de nous, mais M. Nicolas s’en croit str. Il n’est pas nécessaire, je pense, de chercher plus loin.

« Quant a ce que Babet appelle « une scéne violente », vous savez bien que personne, en nulle occasion, n’a jamais sunpris entre mes parents une seule parole brusque, méme pas un signe d’impatience. Alors serait-il vraisemblable ?... La pauvre fille s’exalte a lire des livres de sainteté : 4 son tour elle entend des voix !

« Jai tort de plaisanter, Jenny. Je n’en ai nulle envie. Non, je ne veux pas interroger Babet ; comment y pensez-vous? Il y a donc autre chose? Enfin, Jenny, ‘parlez! Vous vous faites arracher les paroles une a une. Maman -aurait dit quoi? « Si son « amant l’a plantée 1a, est-ce de notre faute? » Voyons, ce n’est guére une phrase de Maman; et « Je vous « trouve bien compatissant! » ne vise probablement que les subsides dont je parlais.

« Ah! Jenny, si vous aviez pu voir ce matin mon pauvre vieux pére! Quand je sortais de chez cette

femme, je l’ai croisé dans l’antichambre. Vous-méme, vous n’auriez pas pu vous empécher d’avoir~ pitié. Jai cru devoir prendre les devants et dire : « Puisque « tu le souhaites, j’ai prié Ninette de ne partir que « demain. » Alors il a passé son bras autour de moi. Il m’a dit que, dés ma naissance, il avait révé que je serais une fille douce et patiente, que je le comprendrais, que je l’aimerais... J’en étais toute remuée. Je sais bien que je n’ai pas toujours été cette fille de ses réves...

« Depuis vingt ans, je n’étais pas montée dans ce grenier. Que d’objets, que d’objets! Cette chaise qui n'a plus que trois pieds, 4 qui voulez-vous jamais qu'elle serve? Et cette valise en tapisserie? Et ce soufflet crevé? Ce n’est méme plus un hédpital que vous avez la, c'est un asile d’incurables !

« Je sais bien ce que vous pensez : « Pourquoi se « montrait-il si anxieux? Pourquoi ces effusions de « reconnaissance? » Mais, chére vieille, qu’allez-vous supposer ? C’est absurde. Par bonheur, M. de Sinnis ne part que ce soir. Je lui dirai ce que vous m’avez raconté. Personne n’est de meilleur conseil que lui... Voyons, Jenny, a l’age qu’a mon pére! Je vous répéte que c'est absurde... Notez que mon mari penche plus que mes fréres 4 penser qu'il ne faut pas laisser d’étrangers prendre trop d’ascendant sur les vieillards. Il a convaincu les Louis de nous laisser leurs enfants quelques jours. Mon pére aime beaucoup ces petits. Ils travailleront avec Lise et Jacquou. Dans une maison pleine d’enfants, la pire créature est génée dans ses mauvais desseins.

« On ne peut en vouloir 4 mon frére Louis d’étre parti. Les usines ne peuvent pas attendre. L’existence de tant de gens dépend de son travail! Et sa femme ne pouvait pas rester toujours. Et mon mari s’en va.

Que voulez-vous? La vie continue. Dés ce soir, nous en serons réduits 4 nos seules forces. Tout va reposer sur M. Nicolas.

« Vous alliez encore dire quelque chose. . Mais si, Jenny. Ah! que vous étes insupportable !... Quand je compte m’en aller moi aussi ?...

« Tenez, nous descendrons ce vieux métier a broder. Je crois bien que cétait celui d’arri¢re-grandmére. Comme on aimait les meubles soignés, dans ce temps-la! Il] est en acajou massif; et regardez ces petits ornements de bronze guilloché... J] faudrait une bonne fois refaire la tapisserie du fauteuil bleu. La patience est moins difficile quand les mains sont occupées. Chére vieille, qu’est-ce que vous vous étiez donc imaginé ?

« Mais je ne promets pas d’achever le fauteuil. Je ne promets rien... Il aurait été pour moi si nécessaire d’étre 4 Londres! »

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