‹ Saint-SaturninChapitre 5 sur 16 · DEUXIEME PART · texte numérisé non relu

DEUXIEME PART

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RUupDESSE toute neuve d’un premier matin de gel. Le ciel blanchit 4 peine. Nicolas, sous les clous de ses semelles, sent résister le gravier durci. L’air est mordant et sec. En été, la victoire sur la paresse s’affadit, sévapore dans la douceur du soleil naissant. Il faut l’arriére-automne pour rendre au dormeur qui plonge tout transi dans le sourcin glacé du petit jour, le plein contentement d’étre celui qui donne le branle. Car par-dela midi, et jusqu’a la soupe du soir, tout dépend de l’élan avec lequel cette premiére heure est attaquée. Rien ne dispenserait Nicolas de sa consigne. A lui l’entame! Mais pour qu’elle ait toute sa saveur (surprise que renouvelle chaque fin d’année), il faut que, levant son regard vers le ciel gris, il y surprenne encore un supréme, un tout pale scintillement. Salut, fidéles étoiles ! Je suis debout. Je vous reléve de votre veille !

De leurs millions de fléches, elles ont cette nuit fait bon ouvrage. Dés hier on sentait se préparer le massacre. Vers le soir les derniers nuages avaient disparu du ciel. Dans l’étendue verte et froide, Vénus s’était avancée, toute blanche, puis avait pris la fuite avant l’éveil de l’immense assemblée. Peu a peu, dans J’impi-

toyable transparence, on avait vu poindre et grandir les astres les plus puissants, bientét suivis par la multitude de leurs vassaux, sans qu'un seul fat manquant, comme si, jusqu’au moindre, tous voulaient célébrer la solennelle arrivée de V’hiver, ouvrir avec magnificence les assises de la grande purification.

En vain, quand il se lévera, le soleil fera fondre les aiguilles de glace qui craquent dans le fond des ornieres : nulle Saint-Martin ne rétablira une apparence de belle saison. Il fait assez clair pour qu’on apergoive la masse des somptueux dahlias qui se sont effondrés en quelques heures; et toute l'insolente flore inventée par l'homme, gavée de trop de nourriture, gonflée de trop de séve, git sans doute déja dans les plates-bandes, préte 4 retourner en fumier. Le chemin sonne allégrement sous le pas matinal. A toi aussi, salut, hiver qui détruis la vermine, qui arraches les guirlandes et cites chaque créature a comparaitre dans sa nudité! A l’entrée de la ferme, les vénérables tilleuls ont encore leur toison jaunie ; mais de ses fins couteaux, le gel a blessé l’articulation de chaque feuille. Dés que l’air tiédira, toutes vont tomber ; et ce soir, au retour, les ferraillantes charrues rentreront en silence, comme sur un chemin jonché pour une Féte-Dieu, tandis que, honteux, les deux arbres étaleront au jour leurs branchages, leurs cicz trices...

Hors de l’écurie ot: brille de la lumiére, les valets ont déja fait sortir les chevaux, et les grandes bétes encore endormies tanguent et fument dans le petit jour. Des ombres vont et viennent, les bras serrés au corps, tachant de retenir sur elles une derniére chaleur du lit. Hommes et choses lentement émergent de la marée nocturne et, comme recouverts encore de son limon, rentrent dans Vhabitude. du labeur. Les

machines reparaissent, poussées hors de la grange. Les pelles et les pioches, appuyées pour la nuit le long dun mur, reprennent place sur les épaules. L’eau tenue en sommeil dans les réservoirs recommence a faire bruire le bassin.

Le feu de son éternelle cigarette désigne de loin le contremaitre étranger. qui, dissimulé parmi les gars du pays, semble vouloir s'y cacher de la fortune adverse. Tandis que les « Bonjour monsieur Nicolas... Beau temps... Ga pince... » alternent avec le bruit des galoches qu’on entrechoque pour se réchaufter, le Russe, penché sur le pied d’une pouliche, ronchonne sans relever la téte :

« Encore une fois mal ferrée. Ce maréchal, cochon. Couper la corne, taper sur clous. Regardez, monsieur Nicolas. Aprés on dit : « Elle boite, c'est rhuma- « tismes dans l’épaule. » C’est clou et rien que clou! »

Nicolas tate le dessous du sabot que l’homme tient relevé. I] réserve son jugement avec prudence :

« Peut-étre bien... Nous verrons tout a l'heure, quand elle se sera déraidi les jambes. Allez toujours. Je vous rejoins. »

Il regarde la béte reprendre équilibre sur ses quatre pieds, reculer docilement vers le palonnier de la charrue. Ivanoff, pense-t-il, ne peut pas sentir ce forgeron; et c'est vrai qu'une fois de plus la corne est trop rognée. Mais puisque l’autre maréchal s’est mis mal avec la commune... Au diable ces complications diplomatiques !

Mais d’abord il faut passer par l’étable, voir comment se portent les deux nouveau-nés dont la vachére se désintéresse parce qu’ils font des maniéres pour prendre leur biberon. Allez faire comprendre 4 cette maritorne qu’une jeune béte qui a cing généra-

tions de noblesse, d’ancétres primés, est autre chose que le premier voyou venu de petit veau !

Il compte d’ailleurs étre sur le plateau presque aussi vite que les charrues, car celles-ci sont forcées de suivre les lacets de;la route, tandis qu’il peut prendre a travers bois. Mais le plus court est aussi le plus hérissé de tentations irrésistibles : 14 un lierre, 1a une ronce impudente qu'il tranche d’un coup de son ébranchoir. (D’autres font leur tournée le fusil a l’épaule, embléme de leur dignité, ou, sils ont perdu toute pudeur, la canne 4 la main; mais Nicolas n’est heureux que dans la compagnie de cette hampe coiffée d’un croissant d’acier.) Aussi, quand il atteint le labour, le travail est-il commencé déja. (Tiens, voici bien les innocentes ruses de mon Ivanoff : au lieu de faire doubler son sillon par ]’autre charrue, il s'est débarrassé d’elle en Jl’envoyant a la lisiére opposée du champ — charmant bavard, qui se ménage quelques ins.ants de causerie comme d'autres préparent leur rendez-vous d’amour. Au fait, est-ce que la jument boite? On voit mal 4 cause du cheval de fleche. Elle a l’air d’appuyer Je pied aussi gaillardement que je cale le mien dans ma bonne chaussure. Mais sur ce point Ivanoff raffine avec des préciosités de poete.)

L’attelage passe 4 cété de lui, mais sans s’arréter. Un bon point pour le Russe! Ivanoff sait que Yautre charrue le surveille et s’arrétera chaque fois qu'il s’arréte; or, il n’est nécessaire aux chevaux de souffler qu’aprés deux tours. Nicolas Jui lance):

« Eh bien, Serge Pavlitch, comment marche-t-elle? »

Apparemment trés bien, car, tout en prenant son air le plus noir, le chef de culture se contente d'un ambigu :

« Vous voyez vous-méme, commandant. »

C’est une appellation dont Nicolas n’a jamais pu le dissuader. Elle résume, pour I’ancien lieutenant, tout ce qu'il serait trop difficile d’exprimer en termes clairs : déférence, attachement; elle implique un remerciement pour l’emploi de son nom patronymique, auquel il est sensible. Jamais d’ailleurs ils ne se coupent ni l'un ni J’autre.: c'est un langage réservé au seul téte-a-téte. ee

Et la charrue s’éloigne sur la belle nappe de terre, ou ca et la se dressent quelques pommiers, derniers témoins des petites cours et des chétives parcelles acquises peu a peu par Saint-Saturnin. Au grand chagrin des laboureurs, Nicolas n’a jamais pu se résoudre a laisser abattre un arbre fruitier. Qu’ils meurent de leur calme vieillesse. Chaque année quelqu'un d’entre eux disparait, et tous ont besoin qu’aidant leur derniére vigueur, on les délivre des branches décrépites. Déja la lame de Nicolas réde parmi la membrure moussue de |’arbre au pied duquel il se trouve, et tranche 4 coups secs le bois mort. La voix d’Ivanoff le fait se retourner.

« Vous avez dit, commandant, couper les branches mortes des pommiers, c’est travail qui ne paie plus la main-d’ceuvre.

— Et cest bien vrai, Serge Pavlitch. Ce que je fais la cest du luxe. »

Les yeux bleus du Russe rient dans son visage immobile :

« Un luxe qui vaut moins que le salaire d’un journalier. Vous n’estimez pas cher votre travail, commandant. »

Nicolas désigne du regard la croupe soyeuse des chevaux, pansés, lustrés comme des montures de cavaliers :

« Votre amour, c'est les bétes, Serge Pavlitch, et non les arbres. Le tout c’est d’avoir un amour. »

go SAINT-SATURNIN

Mais l'autre n’est pas convaincu

« Les chevaux, on garde, on emporte avec soi; on sauve sa vie sur leur dos. Mais vos pommiers que vous plantez, que vous soignez, si un jour on vous les prend? »

C’est au tour de Nicolas de rire

« Eh bien, il restera sur la terre quelques bons arbres de plus. C’est tout ce qu'il faut. »

Le visage d'Ivanoff se durcit :

« Un jour ils voudront faire du feu. Du bois, il y en a tant qu’on veut dans la forét. Mais le chercher, trop fatiguant. Alors ils casseront les branches des pommiers. Vous ne les connaissez pas, commandant... Allons, hue, la Blanche! » Nicolas ramasse le bois mort, l’entasse au pied du tronc. Humble travail, certes oui, humble au point qu’on n’y met les journaliers qu’aux moments perdus. Mais surveillerait-il mieux son domaine s'il le faisait les mains oisives ? Voici tout de méme un arbre en bonne forme, un portefruits de plus parmi tous ceux qui font leur office au profit des hommes. Cela vaut bien le geai ou la pie qu’a sa place un autre aurait tirés pendant ce temps-la. I] attaque un second arbre en attendant que de nouveau la charrue s’arréte. L’occasion sera bonne pour régler avec Ivanoff la date de sa prochaine soilerie. Qu’un événement vienne bouleverser la vie des Colombe, ce n’est pas une raison pour qu’on abuse d’un étranger tenu par sa parole d'honneur. (Deux fois, complétement ivre, le Russe n’a pu conduire son équipe. De honte, aprés sa seconde défaillance, il a tenté de se couper la gorge. Il a fini par laisser Nicolas lui dicter un compromis qui réclame beaucoup de sa fermeté, mais donne 4a sa faiblesse de franches et pleines repues. Tant qu'il est sur la ferme, il ne touche plus a une seule

SAINT-SATURNIN gi

goutte d’alcool; mais chaque mois, sous prétexte de marchés a conclure, Nicolas l’envoie en. ville pour trois ou quatre jours, muni seulement d’une partie de sa paie.)

« A propos, Ivanoff. J’oubliais de vous dire que vous pourrez prendre un congé dés demain si ¢a vous plait. Je m’excuse d’avoir dii me reposer sur vous plus longtemps que je n’aurais voulu. »

Le Russe parait géné. I] bredouille :

« Ce n’est pas gentil.

— Qu’est-ce qui n’est pas gentil?

— De vous excuser. »

Il simpatiente de ne pas trouver les mots qu'il voudrait, vient jusqu’a Nicolas :

« Laissez-moi dire, commandant... »

Il hésite encore, puis avec le claquement des talons dont il ne peut pas se déshabituer

« Vous d’abord, vous allez a Paris. Moi je resterai. »

C’est la premiére fois qu’entre les deux hommes cette réciprocité s’exprime si nettement. A son tour Nicolas en est un peu décontenancé — en surface du moins, dans son souci de la juste attitude, car si sa vie est dominée d’un scrupule qui lui tienne au cceur, cest de ne se permettre, en fait de basses facilités, rien de plus que ce qu'il peut accorder aux autres. Et que cette égalité se trouve soulignée flatte en lui une certaine loyauté virile. Il dit simplement

« Non, mon ami; dans les circontances actuelles... »

L’autre a les yeux 4 terre. Il finit par murmurer :

« Ma mére a moi est morte de faim... »

Mais ce n’est pas de l’attendrissement qu’il sollicite.

« Je dis ¢a, parce que... »

Et levant cette fois son regard

« Parce que vous étes meilleur que moi, commandant. Nos moujiks l’adoraient; seulement ils ont eu peur et ils n’ont pas osé lui donner 4 manger... Mais quand je lai appris, c’était dans la rue, 4 Constantinople. J’allais'justement chez une femme... Je dis chez une prostituée... Eh bien, j’y suis allé quand méme.

—Il ny a aucune ressemblance, Ivanoff, entre les épreuves que vous avez pu subir et celles... »

Mais déja homme s’esquive, reprend les poignées de la charrue.

« Non, Ivanoff, écoutez-moi. »

Les bétes donnent un premier coup de collier, mais s’arrétent. :

« Quand méme j’aurais envie, Serge Pavlitch, de respirer, pour un jour ou deux, une autre atmosphére que celle d'ici... cela ne serait pas possible en ce moment. »

Le Russe souléve le soc, Vengage sous une motte, le souléve encore :

« Vous savez pourtant, monsieur Nicolas, qu’en votre absence...

— Je le sais parfaitement. Ce ne serait pas la premiére fois que je compterais sur vous.

— Non, je veux dire que, méme sil y a des choses plus difficiles... si on critique devant le personnel les ordres que vous avez donnés, eh bien, vous pouvez étre tranquille... J’avais, moi, un oncle trés vieux, peut-étre quatre-vingts ; il s'est mis A tout vouloir diriger... »

Nicolas s’apercoit qu’a l’autre bout du champ on allume ume cigarette, aussi coupe-t-il I’histoire de Voncle

« Est-ce que, ces jours derniers, M. William ?...

— Oh! rien... Quand il se promenait hier avec

cette dame... Mais les hommees savent bien qu'il faut dire : « Oui, oui » et continuer juste comme avant. »

Nicolas murmure par contenance :

« Tout cela n’est pas trés grave. »

Il quitte la charrue qui démarre, reprend son émondage. Une seconde fois, le petit fagot de bois mort s'accumule au pied du tronc, un fagot de pauvresse, pense Nicolas, et méme de pauvresse qui ne peut plus porter qu’une toute maigre brassée. Mais, allégé, le vieil arbre a déja meilleure figure. Un arbre de plus sur la terre... c'est bien cela qu'il disait, ce ramasseur de branches séches? C’est bien cela qui seul importe ? Un arbre de plus sur la terre, méme si cet arbre un jour devait passer en d’autres mains? Evidemment! Qu’est-ce que ¢a change?... Saleté de branche qui ne veut pas se laisser couper, mais elle descendra comme les autres! Oui, méme sil

venait 4 surgir on ne sait quels incidents... Un arbre °

de plus, mais un bien vieil arbre et qui ne vaut peut-étre pas toute la peine qu’on se donne.

Allons! C’est Vheure de rentrer a Saint-Saturnin, sil veut encore trouver ses enfants penchés sur leurs bols de lait, et compenser par quelques plaisanteries ce que les legons données par cette excellente Miss Barge, méme complétées par celles de l’instituteur, ont dun peu morose. Dvailleurs ils doivent étre gais, puisque les trois enfants de Louis prennent part 4 Yassaut donné contre les montagnes de tartines — si l'on peut encore appeler une enfant cette grande Laurette qui devient chaque jour plus belle fille.

Est-ce que le soleil s’est levé dans cet instant méme. ou Nicolas, tout 4 louvrage, n’a-t-il pas remarqué Sa venue? A travers le plafond troué de la futaie luisent des paillettes d’or. Les cimes s'illuminent dans

l’éclat rose et froid des rayons frisants. Le long des éboulis, les pierres roulent sous les pas rapides. En vain le serpent d’acier brille au bout du manche. Non, tentateur, qui te plais 4 m’entrainer hors de mon chemin, tu n’auras plus la pature ni d’un églantier ni méme d’une fougére! J’ai trop bel appétit pour me soucier du tien, et mon ventre 4 moi crie comme toute une portée de cochons de lait. Vite, si tu veux, au vol, ce jet de ronce; mais sans m/’arréter !

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