‹ Saint-SaturninChapitre 8 sur 16 · LETTRE DE MARIANNE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MARIANNE

Ma chére maman,

J’ar dépassé Louis le Gros et lacide sulfurique. Jai 16 pour ma composition par correspondance. Je vérifie dans le livre tout ce que dit Miss Barge, car je me suis apercgue qu'elle croit a Sémiramis. Je parle anglais avec tante Jourdaine. Elle au moins sait la grammaire. Elle m’a trés bien expliqué les would et les should.

Réponds a toutes mes: questions

Est-ce qwil faut absolument aimer Mme de Sévigné ?

Est-ce quwil faut absolument dire 4 Mme Tavernier « Cousine Ninette »? Elle voudrait, mais nous trouvons que cest comme dans Mme de Ségur.

Est-ce que tw trouves comme Laurette qu’oncle Nic ressemble a Alexandre le Grand, et parce qwil n’est pas du tout chauve, qwil est plus beau que Papa?

Est-ce que tu trouves comme Miss Barge que cest

une disgréce de dire « Nom de Dieu » et encore

quelque chose d’autre, mais je ne sais pas comment

ga s’écrit? Grand-pére l’a crié dans la cour. Réponds bien exactement, et st tu ne sais pas, ne

dis pas que je comprendrai quand je serait plus grande. Je técrabouille.

LETTRE DE LAURETTE Maman chérie,

Si nous n’étions pas venus pour un événement si triste, je ne peux pas dire a quel point je serais heureuse ici. C’est la premiére fois que je vois Saint- Saturnin au commencement de Uhiver. Je croyais connaitre chaque buisson, chaque plante. Du temps ou nous percions nos doublures pour y introduire des aiguilles du grand sapin et les garder sur nous toute Vannée, je me fdchais contre Fernand quand il prétendait aimer mieux que moi n’importe quel coin des alentours. Maintenant tu peux Iwi dire que ja pris une avance quwil ne rattrapera jamais. Tout est différent et tellement merveilleux !

Jai recommencé le Moulin sur la Floss. J’espére que tu me donneéras ces volumes pour mes seize ans. C’est ta faute si je n’avais pas continué la premiére fois. Tu dis « C’est beau » et c'est tout. Oncle Nic m’a parlé de Stephen, de Tom Tulliver. Maintenant ga mvintéresse énormément. Il trouve des choses a dire sur tous les livres qwil a lus, tellement quwon voudrait connaitre méme ceux quwil trouve mauvais.

Jai fait une découverte : je crois qwil est affreu- Sement gourmand. Il m’a traitée de barbare, parce que je mange la confiture avec une cuiller. Il dit

quil faut se servir d’une fourchette, parce que la confiture touche plus vite la langue. Est-ce que ce n'est pas horrible? Et naturellement les petits ne veulent plus manger autrement.

Ta fille qui taime.

LETTRE DE JOURDAINE Chérie,

Elle est toujours ici. Toutes nos allusions, nos invites, sont restées inutiles. Ca fait presque quinze jours. Déja la vie n’a plus sa marche irréguliére. Si deux fots de suite j’entre chez mon pére a la méme heure, cest un embryon de coutume qui se forme ; et toute ma crainte c’est que Ninette, méme sans malice de sa part, ne soit amenée a faire partie de ce nouveau réseau d’habitudes. Je tdche de Vempécher, en rompant chaque jour ce qui semblait sétablir la veille ; mais je n’aurais pas le courage de persévérer dans ces précautions lassantes, n’était Vespéce de scandaleux défi que la présence de cette femme jette aux

volontés de Maman.

Je Vobserve. Elle semble assez intimidée par le ton de la maison. On la sent préte a retirer aussitét tout ce qwelle affirme. La seule chose qu’on puisse dire de son langage et de ses maniéres, cest quelle y évite avec soin cé qui’pourrait choquer. Je la crois moins mauvaise que faible et désordonnée, victime de ses besoins d'argent.

On ne peut nier qu'elle n’exerce une influence pacifiante sur Vagitation si pénible de mon pére. Avec sa tendance a tout simplifier, Louis m’écrit : « Puisquelle lui donne plus de sérénité, n’est-ce pas un bien-

fait qui a son prix? » Mats il me répugne autant quil me parait peu sage d’accepter de sa part aucun Service.

Je me rappelle Vétonnement de -certains étrangers a qui jessayais de faire comprendre comment notre

mutuelle confiance suffisait 4 maintenir l’union d’une famille telle que la nétre. Ils souriaient poliment a Vidée de cet attelage maintenu par des fils d’araignée. Je prenais dun peu haut leur scepticisme. « Ow, leur disais-je, ainsi sommes-nous faits dans notre vieux monde... » Mais le souvenir de leurs airs narquots miagace depuis quelques jours... La lettre de Pere, que nous avons lue ensemble, le soir de Venterrement, contient quelques phrases que j'ai recopiées pour m’en Souvenir exactement. Elles nous avaient paru presque naturelles, tant elles étaient dans la ligne du passé ; mais maintenant je vois mieux ce quelle avatent Wexceptionnel et d’exquis.

La charmante gaieté de tes enfants nous donne courage et patience.

Nous pensons a toi tendrement.

Une lueur rampe sur le tapis, monte aux pieds des meubles, touche le dessous des si¢ges, léche le bord luisant de la table. Comme un soleil couchant, le feu de la cheminée répand sa rougeur dans un étrange sous-bois d’acajou et de palissandre : racines contournées, tiges vernies, obscure végétation du salon deésert. Non pas un feu de menu bois, qui crépite et se hate, mais de grosses biiches, lentes. 4 se laisser pénétrer par la flamme, lentes 4 se défaire en puissantes braises. Le chicot de hétre qui achéve de se carboniser, brile depuis ce matin. A l’endroit ot ils se sont couchés aprés leur promenade de l’aprés-midi, les chiens dorment sans qu’on entende seulement leur souffle. Les meubles symétriquement rangés, peuple d’antiques serviteurs, attendent patiemment le retour des maitres, qu'il soit pour tantét, ou demain, ou la saison prochaine. D’infimes insectes qui, dans Vépaisseur du plafond, rongent une énorme solive, en arrachent d’heure en heure un grain de poudre : lent sablier qui mesure l’écoulement des années.

Un des griffons dresse loreille : il reconnait un lointain remuement de chaises. A cet instant-la, d’habitude commencent de légers coups de queue sur le tapis; mais cette fois, immobiles, les chiens écoutent

SAINT-SATURNIN - 101 les pas qui viennent de la salle 4 manger, les voix qui se rapprochent a travers l’antichambre. A Jirruption bruyante des humains, ils se lévent et, comme offusqués par la lumiére, reculent jusque dans un coin d’ombre.

William Colombe marche au bras de Mme Tavernier. Celle-ci, dés le seuil, apostrophe les bétes :

« Eh bien, mes beaux chéris, on ne vient pas se faire caresser? »

« Flatteuse », pense Jourdaine en refermant la porte. Et comme les chiens ne bougent toujours pas, elle les appelle 4 son tour :

« Ici, Biscot, mon vieux! Ici, Biscotine! »

Mais, boudeurs, ils tournent sur eux-mémes et se recouchent. Un peu mortifiée, elle se hate de dire :

« Ils ont raison. Dormez tranquilles. »

Et rapidement elle gagne le fauteuil qui fut toujours celui de sa mére. L’autre jour, la cousine n’at-elle pas eu l’inconscience de s’y asseoir? Voyons si, malgré l’ostensible soin qu’on apporte a laisser bien au centre de la table, qui fut toujours sa place, le gros tricot d’Elisabeth, elle se permettra, cette fois encore, de le repousser du coude.

Le métier au canevas bien tendu, rempart illusoire, mais qui crée 4 Jourdaine un semblant de solitude. La du moins, sur la, tapisserie, les heures fastidieuses se déposent en bouquet de rocailles et de roses bleues; la cendre de cette morne soirée laissera du moins une rose... Mais les lignes de points ondulent et se brouillent. Lui va-t-il falloir porter des lunettes? Elle passe les doigts sur ses paupiéres : qu’est-ce donc qui l’affecte jusqu’é lui remplir les yeux de larmes? Les chiens ont refusé de la reconnaitre parmi ces trois acteurs qui jouent avec des voix fausses une ridicule et mesquine comédie.

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Les chevaux remarquent bien la moindre nervosité de leur cavalier; pourquoi ces deux bétes aux yeux tendres, que déconcerte un mot brusque, une intonation moqueuse, ne se sentiraient-elles pas dépaysées dans l’énervement de toutes ces cordialités contrefaites? Ainsi donc leur str instinct ne discerne plus de différence entre elle, Jourdaine, et cette étrangére sophistiquée! Et de quel droit réclamerait-elle un autre traitement, tout occupée 4 cet espionnage misérable ? Mais comment surveiller un adversaire, si l’on ne le suit pas sur son propre terrain, si l’on perd le contact, comme ils disent dans leur jargon stratégique? Il y a trois jours déja qu'une lettre est arrivée de la banque. €a va bien : nous fermons les yeux. Vous avez ce que vous vouliez. Epargnez-vous ces graces qui ne servent plus 4 rien, et retournez a vos aventures.

Pourquoi se pencher avec cette vénération hypocrite vers le fauteuil du vieillard? Que dit la sotte créature? Pas si sotte, peut-étre. (J’entends encore le vieux prince Alexandre déclarer que la perte des gens d'esprit, c’était toujours d’en trop peu préter 4 leurs adversaires.) I] ne lui est pas facile aprés tout, sortant d’ot elle sort, de trouver le ton qui convient ici. La voila qui s’extasie sur les glorieuses couleurs que prennent en cette saison les derniéres feuilles. « Une apothéose. » Ca, pauvre imprudente, c'est taper dans le mille... En effet, la riposte est instantanée :

« Glorieuse? Vous dites glorieuse? Vous avez tenu ce propos de citadine! Vous avez répété cette niaiserie des poétes, qui sont des bavards privés de toute imagination. Dites la couleur terrible, la paleur affreuse. Est-ce que vous parlez d’apothéose devant les taches vertes de la pourriture (mais oui, c’est la méme chose!) ou devant les marbrures violettes de

la gangréne? Qu’est-ce que les poétes attendent pour chanter ces tons ravissants? »

Et avant qu’éberluée, la cousine ait balbutié quoi que ce soit, il reprend

« Vous étes-vous jamais demandé ce qu’un homme des premiers ages pouvait éprouver, quand peu a peu la nature perdant sa couleur devenait bléme, quand elle semblait saisie de la méme épouvante que luiméme 4 l’approche du froid, du temps ot I’on souffre, ou la nourriture manque? Voila ce que les poétes comprendraient, s'ils étaient capables d’une invention vraie. » ;

A travers le canevas, l’aiguille plonge et reparait plus vite. « Tiens, comme il la secoue! » C’est assez pour que Jourdaine se sente préte a la générosité. Elle intervient :

« Puisque les femmes n’ont pas d’imagination, laisse-nous, Ninette et moi, étre poétes et nous réjouir devant la couleur des feuilles qui tombent. »

C’est contre elle qu’aussitét l’éloquence se retourne :

« Toi, poéte! Toi qui es la créature la plus raisonnable de la terre! Si quelqu’un l’est ici, c’est moi, dans le sens vrai du mot, bien je n’aie jamais écrit une ligne ot paraissent des Apollons et des Nymphes. Car je pergois le dedans des choses. Je comprends leur langage. Je souffre avec elles. C’est cela qui vous a toujours manqué 4 tous les trois. Vous ne compremez pas la souffrance. »

Jourdaine sursaute; mais le vieillard rejette la téte en arriére, l’agite plusieurs fois d’une facon mitragique, mi-narquoise :

« Eh oui, fait-il, vous étes ainsi! »

L’occasion est trop belle de rendre une politesse, pour qu’a son tour, avec un sourire vers sa cousine, | Mme Tavernier ne lui fournisse pas le secours d’une >

diversion. Jourdaine pergoit 4 peine les paroles, tant la sortie de son pére l’a décontenancée. Mais tout de suite William Colombe reprend le ton déclamatoire ou, depuis quelques jours, il semble trouver un bizarre plaisir.

« Nous dansons une vraie figure de ballet! pense Jourdaine. Dieu merci, personne n/’assiste au spectacle. »

Maintenant le vieillard parle de son propre pére, part dans des anecdotes qu'il interrompt aussitét : faux aiguillages qui conduisent son esprit ot il ne voulait pas aller. Il se reprend une fois de plus :

« Qu’est-ce que je voulais dire? De quoi est-ce que nous parlions tout 4 Vheure?

— Des feuilles, dit Mme Tavernier.

— Mais non, pas des feuilles!

— Et des poétes.

— Pas des poétes non plus! »

Et tout a coup :

« Nous parlions de la douleur... de la compreéhension qu’on a de la douleur des autres. La, mon pére a donné un exemple immortel. Eh oui, je n‘ai pas peur des mots. Vous croyez que j’ai peur? Vous savez comment sa femme est morte, brilée vive, a trente ans, par la faute d’une de ces absurdes crinolines, car il faut toujours que les femmes... Mais peu importe. I] n’avait que trente-six ans, et ma vieille grand-mére, qui le voyait seul avec deux petits garcons (j’avais un frére cadet qui est mort de la diphtérie), ma grand-mére a fait tout son possible pour le remarier. Jamais il ne lui a seulement laissé terminer sa phrase. Notez que cétait un homme aimable et du caractére le plus tendre. Il avait tous les dehors d’une humeur enjouée et méme il se permettait des plaisanteries assez vives. Ainsi un jour...

Mais tout cela n’était qu’une facade pour mieux cacher le fond de.son cceur... Oui, de son grand coeur. Si bien que dans l’époque la plus dévergondée, je veux dire la fin du Second Empire... Est-ce que vous avez lu les mémoires... Je ne retrouve plus le nom de l’auteur... Tu sais bien, Jourdaine... »

Sa fille se hate de citer des noms. Qu’on parle de la Paiva ou du duc de Morny, mais qu’on laisse en paix la vie intime du grand-pére!

« Ce n’est pas cela du tout, dit William Colombe. Voila que tu m/’as fait perdre le fil... Je disais... Oui, mon pére... Eh bien, malgré toutes les sollicitations (et c’était un bel homme, un homme qui ne laissait pas jes femmes indifférentes), jamais on n’a pu le distraire de la pensée qui restait la seule de son ame. Pourquoi? Vous me direz : « Parce qu’il avait des « principes austéres. » Pas du tout. Regardez-moi bien. Parce qu'il était incapable d’oubli. Parce qu’aprés des années et. des années, sa femme était aussi présente 4 sa pensée que le soir ou elle l’avait quitté, ici méme, pour monter dans sa chambre. Et dans sa derniére maladie, 4 soixante-dix ans, savezvous ce quil a murmuré 4 mon oreille, quand je me penchais pour lui demander sil souffrait? Non pas : « C’est la téte qui me fait mal » ou « Chaque « respiration me déchire. » Mais il m’a dit a voix basse, il m’a dit comme s’il pouvait enfin révéler le secret de sa vie entiére : « J’entends toujours ses « Cris... »

Jourdaine n’ose pas quitter des yeux son ouvrage. Pourquoi raconte-t-il tout cela? Pourquoi devant cette femme? Mais avant que, dans son malaise, elle ait. essayé de trouver une réponse, un petit bruit saccadé lui fait relever la téte. Le vieillard pleure. Déja elle se léve pour aller vers lui. Mais au lieu

io6 ‘SAINT-SATURNIN

d’essuyer ses larmes, William Colombe, tourné vers Mme Tavernier, semble l’en prendre 4 témoin. Il a un sourire étrange, auquel sa fille ne sait quel nom donner, ot) il y a de Jlexaltation, une sorte d’apparat et quelque chose de péniblement avantageux.

Et tout a coup elle se sent rougir, tant le mot qui se dresse dans son esprit Iui semble injuste, atroce :

« Il fait la roue! »

« Evte part! La femelle part! »

De la cuisine, le bruit gagne en quelques instants la lingerie, l’écurie, la ferme :

« Richard a recu l’ordre de la conduire au train. Faut croire qu'elle se décide quand méme 4a rentrer pour changer de chemise... Oui, Babet; elle s'en va la pute. Vous n’aurez plus besoin d’y cracher tous les matins dans son pot a l’eau! »

Mlle Cheu monte en courant chez Jourdaine :

« Alors, madame, elle part !

— Elle part? »

L’intendante raconte le peu qu'elle sait.

« Vous m’étonnez, Jenny. Hier soir il n’était question de rien. Est-ce qu’elle aurait recu des lettres? »

Mlle Cheu veut descendre s’en informer.

« Mais non, Jenny, qu’est-ce que cela fait? Vous voyez que tout sachéve le mieux du monde. Vous auriez fini par nous effrayer avec vos idées folles. »

Quelqu’un frappe. C’est 4 son tour l’institutrice, Miss Barge, qui vient apporter la nouvelle.

« Ah! madame, vous savez déja? »

L’effervescence de ces vieilles filles l’empéche de tomber elle-méme dans une agitation ridicule. Touchantes, aprés tout, dans leur zéle a défendre la

fourmiliére, ces ouvriéres aux flancs stériles, aux vies ingrates; oui, pareilles 4 deux fourmis efflanquées qui se jettent é¢perdument sur l’ennemi fourvoyé dans leur ville.

« Si vraiment elle s’en va, retirez-vous vite, car elle ne peut tout de méme pas manquer de venir m’en faire part. »

Au bout d’un quart d’heure, en effet, c’est Mme Tavernier qui parait.

Excuses sur J'indiscrétion d’un séjour qui s‘est beaucoup trop prolongé; remerciements pour un accueil dont la cordialité dépassait tout ce qu’on était en droit d’attendre, tout ce que méritait une intrusion si déplacée :

« Dés le premier instant, Jourdaine, j’ai senti que jaurais di refuser. Mais par la suite, je l’ai senti bien davantage. Je n’ignorais pas ce que vous étiez, vous et les vétres; mais jamais je ne vous avais connus que hors de chez vous. Ici, dans votre sanctuaire... car cest vraiment le lieu saint de votre famille... ici l’on découvre un monde qu’on ne soupgonnait pas, ol tout ce qui vient du dehors fait une tache, ot. l'on se sent un peu sacrilége... »

Si vraiment elle l’a compris, pense Jourdaine, qu'elle s’en aille en paix. Peut-étre, aprés tout, ne ment-elle pas, bien que chacune de ses intonations sente l’artifice. Il y a de ces créatures disgraciées dont l’émotion la plus sincére n’a pour s’exprimer qu'un timbre félé.

« Et puis, Jourdaine, je peux bien vous le dire : votre admirable mére... »

Elle hésite devant une petite ombre qui parait sur les traits de sa cousine :

« Pardonnez-moi... J'ai eu’ tort de toucher 4 votre chagrin... »

Mais, avec un certain courage, elle domine sa géne :

« Autrefois, je n’avais pas su deviner la grandeur d’un si beau caractére, mais maintenant... maintenant je vois mieux. C’est cela que je tenais 4 vous dire. »

Si c'est un trait de diplomatie, il ne manque pas d’adresse. Jourdaine, désarmée, a pour la premiére fois un mouvement de cordialité :

« Jen éprouve une grande joie, ma chére Ninette, une véritable joie. »

Elle se leve comme pour aller vers Mme Tavernier, mais s’arréte gauchement. Elle ne peut pourtant pas embrasser cette femme pour avoir compris que Saint-Saturnin est autre chose que la maison de son ancien amant, le coulissier, et pour s’étre enfin décidée 4 partir. Ah! qu’on n’entende plus cette voix! Combien le fardeau semblera léger, quand il se réduira aux inquiétudes inévitables, 4 celles qui nous échoient par destinée, que nous portons comme les infirmités de nos propres corps! C’est ce faible surcroit qui rendait toute la charge intolérable. Que se passe-t-il 4 Londres? S’échapper pour un ou deux jours, sassurer que dans sa maison tout est bien ordonné, facile, au goat d’un homme qui n’aime pas les petits tracas. Par la faute de cette importune, il a dd vingt fois froncer les sourcils, s'impatienter contre l’absente; et Dieu sait quel arriéré de dettes saccumule une fois de plus chez les fournisseurs !

« Alors, Ninette, cette décision date de ce matin méme ?

— Oh! cest-a-dire.. Je voulais m’en aller depuis longtemps. C’est votre pére... Vous savez comme il est despotique.

— Et vous avez fini par le convaincre? »

Mme Tavernier répond avec un peu trop de hate :

« Je crains que dans l'avenir il ne vous donne bien du mal. »

Invite aux questions? Ouverture fugitive, qui peut ne se retrouver| jamais? Mme Tavernier répéte avec une bizarre insistance :

« Oui, bien du mal. »

Mais Jourdaine s'est déja repliée. On n’en est pas aux confidences, et d’ailleurs qu’attendre d’une source a ce point suspecte ?

Quand sa cousine est déja sur le seuil, elle se dit qu'elle a eu tort; que méme pour les plus grandes affaires de ce monde, on utilise les rapports d’agents douteux. Mais tant pis! cest trop tard. Elle a hate de retrouver Nicolas.

Des coups de marteau prouvent qu'il travaille dans la petite chambre des communs dont il s’est fait un atelier. Quand elle y arrive, il est en train de chauffer une piéce de fer sur une étroite forge. Il lui crie, sans cesser d’actionner le soufflet :

« Ne crois pas m’apporter la nouvelle. Tu arrives bonne troisiéme. Quelle allégresse publique! I] va falloir offrir du madére. On finirait par la prendre en pitié, la malheureuse! »

A Vaide d’une pince, il retire des charbons la ferrure de porte qu’il s'applique a redresser, et la pose rougie sur l’enclume :

« Cet animal de Richard a trouvé moyen d’accrocher avec son banneau la barri¢re du Pré-Gosset et de me tordre les pentures... Mais je n’en ai pas pour longtemps, et puisque 4 la maison nous n’avons plus d'incident a craindre, je filerai par le train de trois

heures. Ga nie te contrarie pas? Je rentrerai dés aprésdemain. »

Jourdaine regarde les coups de marteau arracher au métal rougi de courtes et molles étincelles. Fuir ! Lui aussi ne songe donc qu’a fuir, sans méme se donner la peine d’alléguer un prétexte honnéte a son absence. Et le voila qui prend les devants, avec son impudence masculine, de sorte qu’elle n’ose plus mentionner sa propre préoccupation, sous peine de mettre leurs deux impatiences en ignoble paralléle. Il demande :

« L’as-tu vue? »

Elle rend compte de la visite, mais en trois mots.

« Eb bien, moi, dit-il en recommencant 4 manier le soufflet, j’ai rencontré Pére. Note que je ne savais encore rien, de sorte que je n’ai pas observé trés attentivement. Il était de mauvaise humeur, mais pas en colére. Son air était plutét, comment dire? penaud. Oui, comme s’il venait de faire une sottise. »

Elle écoute 4 peine, ne tente aucun rapprochement. Cet homme en cotte bleue, au front tout mouillé de sueur, qui se fatigue comme un ouvrier, Dieu sait de quelles animales et sommaires satisfactions il se contente! Peut-on sans bassesse ne pas exiger davantage, ne pas étre tourmenté de deésirs plus fiers? Avec ‘quel sourire persifleur Amédée de Sinnis apprendrait les fredaines du forgeron Nicolas! Qu’il coure 4 ses maigres plaisirs, le pauvre garcon !

Elle rencontre des yeux la main noire qui tient le marteau : la paume en est souillée d’une lie brune qui a coulé sur le manche de l’outil.

« Mais, Nic, tu saignes !

— Oh! rien; une petite paille de fer.

— Laisse-moi la retirer.

Le SAINT-SATURNIN

— Je n’ai pas le temps, et mes pattes sont trop sales. »

Il finit pourtant par céder. Elle manie entre les siennes la main charnue mais adroite.

« Je ne te fais pas mal?

— Va toujours, mais dépéche-toi. »

La main est chaude. « Une main sans cruauté, pense Jourdaine, une main qui doit saisir avec fermeté ce qu'elle convoite. » La main se laisse faire docilement, indifférente, semble-t-il, 4 la déchirure de l’écharde. « Pauvre Nic, pense-t-elle encore, que sa vie est sévére! » La main est charbonneuse et durcie par les outils, mais 4 l’extérieur la peau en est douce. Une main solide et pourtant caressante. A ce contact naif et comme enfantin Jourdaine se laisse attendrir : « Il travaille et le peu qu'il réclame, qui donc aurait le droit de le lui contester? Tandis que moi, femme inutile et défraichie, qu’est-ce donc que je vais mendier sous des dehors d’amie dévouée, a quel espoir est-ce que je me raccroche, sans dignité, sans méme avoir Agta excuse lillusion de la ie petite chance ?...

Dans une ate de sang bien rouge, le fin dard de métal commence 4 sortir. Jourdaine est sur le point de dire : « Si l'un de nous était mort il y a quinze jours, les pensées de Maman ne quitteraient pas Saint-Saturnin. Et tout ce que nous parvenons a faire, c’est a cacher notre impatience... »

Mais non; se taire. On parle toujours trop.

Les peupliers gris le long du ruisseau, leurs troncs d’étain et d’argent, leur légéreté ravissante. Plus une feuille. On distingue la figure de chaque rameau, ses moindres divisions, ses plus fines brindilles. Rien que dans la grace d’une seule branche, dans ses entrelacs et ses arabesques, il y aurait déja de quoi combler le coeur. Et chaque arbre porte tant de branches! Et dun bout a l’autre du long herbage il y a tant d’arbres! Qui les regardera, non pas séparément et un a un — car les cinquante prunelles d’Argus luiméme n’y suffiraient pas — mais du moins d’un regard qui rende grace pour tant de beauté?

Le vieillard s’avance 4 petits pas sur le chemin qui descend de la maison. Mlle Cheu le suit, portant un plaid. Un jour, sa canne ayant glissé sur une pierre, il est tombé; sans l’aide d’un passant. il n’aurait pu se remettre debout, et depuis lors il a peur de se promener seul. Mais le matin, Jourdaine écrit des lettres, les enfants sont 4 leurs lecons. Il a dd se rabattre sur la vieille intendante, la maigre corneille ! C’est 4 pareille compagnie qu’on le condamne.

Le long de la pente, le chemin traverse un endroit toujours 4 l’ombre, ot régne une humidité glacée.

William Colombe s’arréte et commence une explication sur la condensation de l’eau dans les branchages. Mlle Cheu, qui n’a qu’une mince pélerine, lui fait observer timidement qu’il y a de |’imprudence a s’attarder dans'‘un lieu si froid. Il a bien entendu, car il a relevé le col de son gros manteau, mais il ne bouge pas. Il dit :

« Regardez. »

Son haleine forme une légére buée. Il souffle tant6t fort, tant6t faiblement.

« Vous voyez la fagon dont la vapeur se dissipe. Mais si je lui faisais rencontrer un objet... »

Il passe dans la buée soit sa canne, soit sa main.

« Touchez maintenant mes doigts. »

Elle a les mains cachées dans ses manches. Elle en retire une.

« Otez votre gant. »

Elle obéit et d’un doigt qui grelotte touche Vindex tendu vers elle.

« N’ayez pas peur. On dirait que vous craignez de toucher Je doigt d’un homme. »

Elle se hate de se reganter et de ramener ses mains dans leur abri.

« Si vous saviez les principes les plus élémentaires de la physique... »

Mais a son tour il finit par sentir un frisson, et toisant Mlle Cheu :

« Je crois, dit-il, que vous avez froid. Nous allons marcher d’un pas leste. »

Et dés quils ont atteint la prairie, le chemin devenant horizontal, il commence 4 forcer son allure. Il a cessé de discourir, tout occupé 4 poser le plus vite possible ses pieds l'un devant l'autre. Une main dans le dos, appuyée a plat sur ses reins, il ne peut allonger son pas, mais l’accélére jusqu’A une

sorte de trottinement. Chaque fois que Mlle Cheu est distancée de trois ou quatre métres, il murmure,

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mais sans s’arréter, quelque chose qu’elle entend mal

et qui la contraint elle aussi 4 ce qu'il faut de bonds pour regagner le terrain perdu.

« La marche lente fait descendre le sang dans les jambes... Vous n’écoutez pas! »

Il court de plus belle.

« Tandis qu'un bon pas rétablit la circulation. »

Quand il finit par atteindre l’extrémité de la prairie, il est essoufflé, mais elle l’est davantage. Pour se donner le temps de reprendre haleine, il dit :

« Vous ne regardez rien. »

Inquiéte elle tourne la téte en tous sens.

« Pas besoin de chercher 4 Vhorizon. Regardez cette souche qui est infiniment plus intéressante. »

Elle met son lorgnon, car elle est trés myope.

« Qu’est-ce que vous y remarquez? Eh bien, que le centre de l’arbre a disparu. C’est qu’on l’a coupé « a cul noir ». Le mot vous parait indécent ? Pourtant cest un bon vieux mot. Pour votre age, mademoiselle Cheu, vous étes vraiment trop effarouchable. Adressez vos reproches 4 M. Nicolas. C’est de lui que je tiens ce terme. Ses bicherons l’emploient. Cul noir. Mais oui. »

Il se sent en mesure de reprendre son élan, et tout aussit6t, en sens contraire, la course recommence. Le lorgnon tombe. Embarrassée par le poids du plaid, Mlle Cheu ne parvient plus a suivre. Le vieillard a beau ne plus obtenir de réponses, il tache d’aller encore plus vite et ne s’arréte qu’a l’endroit oi le chemin remonte. Justement Jourdaine en débouche :

« Je me demandais ce que tu étais devenu », dit: elle.

Il fait un signe de téte vers l’intendante :

« Fourbue, la pauvre femme. Ta mére la faisait beaucoup trimer. Elle est usée.

— Eh bien, veux-tu faire encore quelques pas avec moi? I] faut, profiter de ce beau soleil. »

Le vieillard hésite :

« Peuh... »

Son regard froid soudain s’adoucit, comme s'il s'apercevait seulement qu'il est posé sur l’enfant préférée :

« Tu veux dire ce petit soleil d’hiver... »

Il y a longtemps qu’elle n’a vu cette expression, ce visage apaisé :

« Un petit soleil, dit-elle, mais pourtant qui réchauffe. »

William Colombe sourit gentiment :

« Mais je n’ai pas besoin d’étre réchauffé, ma chére fille. »

Et plus bas, s’approchant tout prés d’elle :

« L’ihiver ne glace que les gens finis, qui n’ont plus de projets. Moi j'ai toujours regardé vers l’avenir. »

Mlle Cheu les a rejoints. Aussitét la pensée du vieillard change de cours :

« Non, j’aime mieux rentrer. Toi, continue ta promenade. Mais si! puisque tu as besoin de chaleur. Mlle Cheu me donnera le bras. Je t’en prie, continue. Venez, mademoiselle. »

Il passe son bras sous celui de sa victime et commence 4 grimper. Il s’'appuie de tout son poids. Il renonce 4 se servir de sa canne : il n’en a plus besoin. Il s’appuie. C’est qu’elle est encore solide, cette vieille toupie !

La terre, les herbes rousses, tiges et troncs, cendres

et nacres! Et les roseaux desséchés qui tordent de fragiles caducées d'ivoire... Jourdaine suit le ruisseau. Elle est inattentive 4 tout ce qui l’entoure. « Projets... avenir... Il regarde vers l’avenir... »

Ses yeux finissent tout de méme par tomber sur un saule qu’accable un lierre énorme. Elle se dit « Le lierre qui fleurit encore. Il y a des fleurs pendant tout l’hiver. » Elle s’attendrit sur ces petites ombelles, sans couleur, a l’odeur Acre. Elle se dit encore : « A toute époque on trouve sur les. ajoncs une fleur ou deux. » Les ajoncs ont un délicat parfum, mais sont garnis de dards. Elle s’attendrit également 4 l'idée de ces fleurs trop bien défendues, de leur armure épineuse. Et sa pensée distraite glisse vers le passé : « A l’dge ow les petites filles soignent des tourterelles ou des souris blanches, j’élevais dans une caisse une famille de hérissons... La meére et cing petits... comme une grappe de chiataignes... qui laissaient dans la main une légére odeur musquée. La petite fille aux hérissons... dréle de petite fille... oui, sans charme, mais avec plus de cran peut-étre que les petites doucereuses aux tourterelles!... » Elle s’arréte a l’extrémité de la prairie. « Bient6t midi! » Elle prendra par le plus court. Il se peut qu’on ait mis le taureau dans la Petite-Cour. Mais elle ne va pas maintenant avoir peur d’un taureau de dix-huit mois. Elle aura seulement soin de passer pres de la haie.

Bient6t midi : suffisamment travaillé! Laurette pense qu’elle peut bien s’échapper pour une demiheure. D’ailleurs, puisque oncle Nic est absent, rien n’empéche de rentrer cing minutes aprés la cloche. Laurette hume l’air sec et froid. Elle a cru voir du monde dans les allées, aussi file-t-elle vers le ruisseau, pensant que personne ne va jamais de ce cété-la.

| Laurette a découvert le plaisir de la solitude. Elle y court avec gourmandise, dés qu'elle peut, comme jadis au buffet de la salle 4 manger, ot l’on enfermait le dessert :\« Vite quelques grains de raisin sec ou un biscuit, avant que quelqu’un passe. » Elle marche d’un pas rapide, parce que les chemins déserts lemplissent encore d’une peur deélicieuse; mais ses regards, comme tout son corps, sont avides de se réjouir. Peut-étre remarquerait-elle les beaux peupliers a l’écorce argentée, si elle me savait que les branches dépouillées sont une image de la désolation :

Le bocage était sans mystere, Le rossignol était sans voix.

Mais le poéme n’a pas prévu les soleils de gui, dont les arbres sont tout étoilés. Elle est si surprise de leur sombre resplendissement qu’elle s’arréte. I] y en a dans presque toutes les cimes, groupés comme des constellations, astres verts dans un ciel de perle, Cassiopées et Pégases capricieux, qui rayonnent d’un somptueux ¢éclat. f

Laurette ignore le nom des étoiles, mais son coeur bat. Et tout 4 coup elle s’apergoit qu’elle est arrétée. Elle se met 4 courir sans savoir pourquoi... pour qu’on ne puisse pas dire qu'elle flane, pour rattraper le temps perdu. Il est vrai que les guis sont des plantes nuisibles. Elle s’est fait traiter de « petite horreur » par l’oncle Nic, un jour qu'elle parlait des magnifiques chardons. « Ces vermines! D’abord il n’y en a pas dans la propriété. Ou est-ce que tu en as vu? » Il dirait aussi qu’il n’y a pas de guis. Peutétre aprés tout qu’ils sont laids. Elle ne sait plus. Elle court plus vite. Mon Dieu, la cloche !

« MAINTENANT, Laurette, ne pleure plus et racontemoi ce qui est arrivé.

— Je ten prie, oncle Nic, laisse-moi partir. Il y a encore un train ce soir.

— Commence par tout me dire. Assieds-toi sur ce divan, 4 cété de moi.

— Mais commande la voiture. Je peux trés bien voyager seule.

— D’abord, je veux comprendre. Voyons, ma petite, ici tu es en sécurité. Je sais déja par le cocher que Grand-pére t'a emmenée a Variville. Mais qu’est-ce qu'il s'est passé ]a-bas? Allons, essuie tes larmes. Tu as perdu ton mouchoir, naturellement ! Voila le mien... Ne sursaute pas de cette facon. Personne ne vient jamais dans mon bureau. Et d’abord qu’est-ce que c’était que cette idée d’aller 4 Variville ? Il n’y met pas les pieds une fois par an.

— Promets-moi, oncle Nic, que jamais je ne serai plus forcée de sortir avec lui.

— Je te le promets, ma petite Laurette. C’est ta tante Jourdaine qui s’en chargera. On l’a rappelée a Londres d’urgence ; jamais sans cela, méme pour ces quelques jours, elle ne nous aurait laissés dans le’ pétrin. Et puis ton grand-pére accepte lidée d’avoir

une dame de compagnie. Alors tu n’as plus rien a craindre.

— Nulle part avec lui! Méme pas dans les allées! Méme pas autour de la maison !

— Mais non. Alors il t’avait demandé de l’accompagner 1la-bas ?

— Non, d’aller dans les bois.

— Et vous n’y avez pas été?

— Mais si, d’abord. Du c6té de la Mare-aux-Pies.

— Et la, qu’est-ce qui s’est passé?

— Il disait : « Nous allons écouter les bruits des « bétes. Moi je comprends tout ce qu’elles disent. » Mais il ne voulait pas rester sur la route. Il prétendait que l’auto les effraierait et qu'il fallait s‘enfoncer par un petit sentier. I] disait : « Ne fais pas de « bruit. Allons plus loin. » Jamais il ne trouvait que nous étions assez loin, et comme cétait 4 peine un sentier, j’avais horriblement peur qu’il ne tombe. Il levait son doigt comme on fait pour les petits bébés, et il disait : « T’entends? t’entends? » Je t’assure, oncle Nic, qu'il devient fou.

— Alors?

— Alors j’ai refusé de continuer dans le taillis. Mais il s'est faché. Il a dit que j’étais une petite fille peureuse, et que je ne comprendrais jamais les admirables choses de la nature, et que je lui avais fait perdre son temps.

— Mais il a fini par revenir sur ses pas?

— C’est-a-dire qu'il a fini par changer d’idée. Il expliquait... Je t’assure, oncle Nic, que jaime mieux rentrer 4 Paris... Comment veux-tu que je me rappelle tout ce qu'il racontait ?

— €a n’a pas d’importance. Vous étes revenus a la voiture?

— Si, je me rappelle. Il disait que jamais dans sa

vie, il n’avait passé une journée sans travailler 4 une weuvre utile et que, puisqu’il n’avait pas pu m/instruire, eh bien, il travaillerait pour le pays.

— Et tout de suite il s’est fait conduire a ce café?

— Non; d’abord il a dit 4 Richard : « Nous « allons a Variville. » Richard grognait un peu parce que tu lui avais donné l’ordre de charrier un banneau de fumier pour le jardin, et que la nuit tombait déja. Mais une fois qu’on était sur la petite place, Grand-pére a regardé tout autour et c'est alors qu'il a dit : « Tenez, nous irons chez Lucas, 1a- « bas ot il y a de la lumiére. » Moi, naturellement, je ne savais pas ce que cétait.

— Et vous étes entrés dans ce sale endroit?

— Oh! oncle Nic, quand j’ai vu ce taudis! Je ne croyais méme pas que c’était un café.

— C'est celui ot je conduis boire ma société de tir, mais je reconnais qu’il est dégodtant.

— Tout d’abord je ne voyais presque rien a cause de la fumée. C’était plein d’ouvriers serrés autour de deux longues tables. Je disais : « Je t’en prie, qu’est-. ce que tu veux faire ici? » Mais il me tirait par le coude, et moi, tu comprends, je pensais qu'il ne fallait pas commencer une scéne ridicule... J’espérais qu’au moins nous pourrions disparaitre dans un coin ; Mais tout de suite en entrant, il a crié trés haut « Je salue toute la compagnie. » Il y en a qui disaient : « Bonjour M. Colombe » et d'autres qui ne le connaissaient pas. Et tout le monde se taisait, en se demandant ce que nous voulions. Mais il a fait signe qu'il désirait s’asseoir et les gens se sont serrés pour nous faire de la place, juste sous la lampe a pétrole !

— Pauvre Laurette !

— De sorte que j’étais serrée comme une sardine

entre Grand-pére et un gros homme en manches de chemise... Ah! non, ne ris pas!

— Je n’ai pas envie de rire quand je te vois si malheureuse.

— Mais si, tu'as ril... Et maintenant je ne sais plus ou j’en étais.

— Voyons, ma petite Laurette, ne recommence pas a pleurer. Et vous étes restés 14 longtemps ?

— D’abord il a fait servir 4 tout le monde des petits verres. On en a mis un devant moi. Je ne voulais pas; mais. il disait : « Si, si! C’est ma « petite fille. Elle n’est pas une poule mouillée. « Essaie! » Je ne voulais pas faire la sotte. Je ne savais pas ce qu’ils allaient me verser. Et tous qui me regardent. Et deux ou trois, qui étaient déja ivres, qui crient : « Bravo! Bravo! la petite demoiselle! » Alors j’ai avalé. J’ai cru que j’allais tomber 4 la renverse et qu’on m’avait fait boire de la mort aux rats.

— Tu n’es pas habituée a leur eau-de-vie.

— Strement que c’était autre chose et qu'il y avait du poison dans la bouteille. Mais si, tais-toi; tu ne Sais pas encore! Je ne peux méme plus tout me rappeler. C’est abominable.

— Et Grand-pére?

— Sil s’était contenté de leur parler gentiment, comme tout d’abord : «Nous sommes voisins. I] est « bon qu’on se connaisse, qu’on cause de toutes les « questions. » Mais tout a coup, voila qu'il se met debout, comme a la tribune! Et des grands gestes, et des effets de voix. Moi j’étais dans un nuage, mais je voyais tout de méme les gens qui écoutaient, tout saisis d’étonnement. Et je crois qu’au début ¢a leur en imposait. Mais peu 4 peu j’ai entendu rire. C’était Grand-pére qui faisait des bons mots sur la politique.

Et eux pouffaient. Et Grand-pére continuait de plus belle, en faisant toujours plus de gestes. Alors les rires n’ont presque plus cessé. J’aurais voulu me cacher sous la table. Mais tu ne comprends donc pas que cest de lui qu’on riait et quil avait l’air d’un polichinelle ?

— Je ne me représente que trop bien...

— Mais non, ce n’est pas tout! Le pire c'est que quelqu’un a commandé une autre tournée. Dans du café. Pour rien au monde je n'y aurais touché. Mais le gros homme 4 cété de moi était tout a fait parti. Il voulait absolument que je prenne sa tasse. Il lapprochait tout prés de ma bouche et il a mis sa grosse patte dans mon dos. Je dois dire que les autres l’ont tout de suite empéché. Mais j’ai eu tellement peur que j’ai dit aussi fort que j’ai pu : « Grand-pére, je vais voir si la voiture est 1a. »

— Crest ce qu'il fallait faire.

— Mais quand j’ai voulu me lever... C’est pour ¢a que je dis que c’était du poison. Mes jambes étaient en laine. Je faisais des efforts comme une oie qui essaie de voler... Ne recommence) pas 4 rire!

— Personne n’a pu remarquet...

— Toutes les comméres de Variville doivent s’esclaffer ce soir! Puisqu’il a fallu que le gros homme me donne un coup de main! Et qu’ensuite j'ai da m’appuyer a4 la porte! Et que dans la nuit je n’ai pas vu le trottoir, et que j’ai roulé par terre comme une ivrognesse !

— Voila pourquoi, ma pauvre petite, ton bas est déchiré. Ne recommence pas a trembler.

— Alors tu vas me laisser partir.

— Non, ne grossissons pas cette stupide histoire.

— Je t’en supplie!

— C'est aprés-demain dimanche et ton pére a

promis de venir chasser. J’ai peur qu’il ne se mette que trop en coleére.

— Mais si vraiment Grand-pére devient fou?

— Pas fou tout 4 fait.. Un peu fou... comme beaucoup de vieillards... et ce sont les fous les plus difficiles 4 surveiller. Il y faudra nos efforts 4 tous... les tiens aussi, ma petite Laurette... C’est difficile... trés difficile... Mais on en sortira tout de méme. »

« Ict, sur le gravier, pense Louis, j’attendrai que Pére sorte pour sa promenade. Dans sa chambre, une explication risque de prendre un air trop solennel. Quelques mots bien nets, puis l’on parlera d’autre chose. Nic, par bonheur, s’est tenu tranquille et m’a laissé le soin de ce qui me regarde. Dans le premier mouvement d’humeur, moi-méme j’aurais pu passer la mesure. Une trés petite affaire, aprés tout; simplement agacante. Laurette sotile et pelotée par un ivrogne. Ne pas dramatiser. Le jeune mari qui, de mon aveu, lui caressera les cuisses m’agacera bien davantage. Une petite lecon de vie trés salutaire. Dieu merci, Reine est absente. Il ne doit pas étre fier de son équipée, le pauvre vieux! Ne pas lhumilier plus qu’il n’est indispensable.

« Un soulagement, 4 tout prendre. Etre placé devant un fait. Un fait bénin mais positif. Autre chose que des impressions. Jourdaine et Nicolas perdent la téte. S’il vous plait, précisons. Amenezmoi vos fantémes 4 la lumiére et que nous les tations un peu. Mais non; l’on s'ingénie autour de vagues vapeurs, on tache d’y découvrir des formes effrayantes. Parfaitement, ma petite Jourdaine! et pourtant rien’ n'est jamais si merveilleux ni si terrible qu’on s'ima-

gine... Romanesques a leur facon; c’est-a-dire qu’ils passent a cété des choses. Ils n’aiment que la mousse qu’on peut faire autour. Encore s/ils ne se fattaient pas d’atteindre ainsi « une réalité plus haute! » Non, mes enfants, une réalité soufflée, diluée, un maigre sirop d’inventions. C’est justement ce qui me parait a moi vide et plat.

« Si Pere ne descend pas, j’irai quand méme dans sa chambre. Déja dix heures, et ma précieuse matinée a moitié fichue. Du méme coup je parlerai de Saint-Saturnin, puisque je vois qu'il faut que je m’en méle. Trés gentil de danser autour des événements et de les enguirlander de belles phrases; mais ce n’est pas le moyen de les faire obéir... Pas d’ambition chez Nic. Les luxes invisibles, comme il dit; la robe du Chinois, qui est de bure, mais doublée de la plus belle soie. J’admets. Fignoler patiemment des facons de menus chefs-d’ceuvre, construire au fond d'une bouteille une goélette avec tous ses agrés. Forces mal employées; petit rendement; affectation démocratique. Mais enfin, sil y trouve son bonheur...

« Encore faut-il rester le maitre du champ restreint ot l’on veut agir; et Saint-Saturnin n’est toujours a lui qu’en principe. Rien ne pressait ; d’accord ! Mais on pouvait trouver mille occasions... Désintéressement : oui, que trop! Moins d’élégance, au nom -de Dieu, s'il faut la payer ensuite par des aigreurs ! Il apercevait plus clairement que nous les inconvénients de la situation présente; alors, que diable, il était assez grand garcon... « Tout s’arrangera. » Que non! Ne s’arrangera que ce qu’on arrange.

« Bizarre indolence... La grande construction 4 quoi Vhumanité travaille... l’échafaudage qui soutient le monde... Ne pas vouloir comprendre que, sil ne croule pas sous l’énormité du poids mort, s'il parvient

encore 4 monter, ce n’est que grace 4 quelques volontés qui supportent toute Ja machine. Ne pas désirer étre de celles-la, quand on a quelque générosité. Et ce n'est pas qu'il en manque, le bougre d’idiot ! Mais il est content d’une petite ration, d’une vie ratatinge, avec une marge de succés ridiculement réduite. Petits gains et petits espoirs. Petits efforts. Jamais un de ces coups de collier ot lon donne a fond : hardi! vas-y! ne lache pas! Encore un tour de vis, un quart de tour, et quelque chose, visiblement, sera changé sur la planéte. Car enfin, si je viens 4 bout de souffler aux Anglais cette grosse commande de rails, cest déja déplacer si peu que ce soit la prospérité des nations.

« Au fait, Pére est bien capable de ne pas descendre du tout. Peut-étre espére-t-il se faire oublier. Alors je monte... Pourvu qu'il ne commence pas une scéne de larmes... J’ai eu tort de me coller tout ce pain de seigle avec mon café au lait... »

Louis risquait en effet d’attendre longtemps, car il trouve son pére installé devant une somptueuse flambée.

« Il fait bon dans ta chambre.

— Ah! c'est toi, mon garcgon. Je suis content de te voir. Tu as raison de venir de temps en temps. Les tiens vont bien? Quand repars-tu ?

— Ce soir. Et comme je dispose de peu de temps...

— Je pense que tu vas chasser dans le bois de la Petite-Paroisse. On dit que les chevreuils ont écorcé tous les jeunes pins. Tire-nous l'un des coupables.

— Oui, cet aprés-midi. Mais pour ce matin...

— J’aimais beaucoup la chasse et pourtant je n’ai jamais pu pleinement satisfaire mon goiit. Trois ou quatre fois par hiver. Ni loisirs du samedi, ni communications faciles. Ainsi quand je partais a sept heures du soir... »

Louis n’est pas entré dans cette chambre depuis la mort de sa mére. On n’y a rien modifié. Les deux pesants lits d’acajou, l'un a cété de Jautre, dans leur majesté conjugale; les porcelaines de quatre sous, chéres 4 Elisabeth, les bibelots de pacotille, sur lesquels, essuyés, ¢poussetés chaque jour, se sont consumées les heures des servantes, jusqu’a se compter par années... Il guette, entre les phrases de son pére, le premier petit joint :

« La chasse, dit-il, était faite pour te plaire, parce que, tout comme moi, tu aimes la campagne mais pas beaucoup les campagnards. Nous qui sommes habitués a l’ouvrier d’usine... »

Si détournée que soit l’approche, le vieillard la flaire et l’esquive. II lance :

« A propos de paysans, sais-tu l'histoire qui est

arrivée au curé de Messicourt? »

Louis poursuit :

« Les paysans nous déroutent, et pas plus toi que moi, nous ne savons les prendre. Quand enfin nous croyons voir en eux un mouvement sincere... »

William Colombe fait des efforts pour se lever :

« Donne-moi ma canne. »

Adossé a l'un des lits, Louis ne quitte pas sa place :

« Quand ils paraissent parler 4 coeur ouvert, c'est le signe certain qu’ils ont une intention cachée. Et c'est pourquoi toujours... »

A force de tirer sur les accotoirs du fauteuil, son pere s'est 4 demi redressé :

SAINT-SATURNIN 129 « Aide-moi donc! » i

Non, Louis voudrait profiter de l’avantage que lui donne sa position dominante :

« C’est pourquoi toujours, entre eux et nous, il y aura des malentendus. Tu conviendras... »

Mais William Colombe est arrivé quand méme 4 se mettre debout :

« Tu me laisses griller devant ce feu. »

Louis le voit qui tourne sur lui-méme, qui regarde vers la porte. La chasse... oui, ces battues ot le gibier refoulé le long des grillages, s’affole et cherche 4 s’échapper. Dans ces occasions-la, le chasseur n’est pas toujours fier du métier qu’il fait. Pauvre vieux, qui cherche a se frayer un passage entre son fauteuil et la table...

« Te rendre populaire parmi les gens du canton, tu ne ten es jamais souci¢é; et maintenant il est bien tard.

— Laisse donc... Qu’est-ce qui te fait croire?

— Ce serait la seule raison plausible 4 ton expédition de l’autre jour. En tout cas tu reconnaitras qu'il était parfaitement déplacé d’y méler Laurette. »

Le vieillard est trés rouge. Il balbutie :

« Laurette !... Laurette |... »

Mais puisqu’on lui saute 4 la gorge, eh bien, il fera front :

« A-t-elle entendu des propos grossiers? Alors? Je ne te savais pas tant de goft pour l'éducation de couvent. Excuse-moi, mon cher, excuse-moi! »

Louis se pique :

« Ce n’est pas tant pour elle-méme qu'elle avait honte, que pour la situation pénible ou tu t’étais mis. »

Son pére riposte :

« Jen suis meilleur juge qu’une petite fille. »

Il semble pourtant craindre un duel inégal et travaille toujours 4 se rapprocher de la porte.

«,Je ne te parlerais méme pas de cet incident, reprend Louis, \sil n’était en contradiction avec ta vie enti¢re. Vas-tu te mettre a faire de lagitation politique, 4 flatter les manceuvres et les cabaretiers ? Mais en faveur de qui? Nos députés sont assez populaires pour n’ayoir pas besoin qu’on les soutienne. »

Le vieillard ne se laisse pas accrocher :

« A quoi l’on est apte ou non, dit-il, ce n’est que l’expérience qui l’enseigne. »

Et tout aussitot il se lance

« Apprends que nous sortons d’une famille ot l'on murit tard. Nous ne sommes pas de ces feux d’artifice qui font crier au génie, de ces chandelles romaines qui n’éblouissent que les badauds et qui s’éteignent un instant aprés. Ce que nous valons n’apparait qu’avec les années... »

Et s'animant de plus en plus :

« Nous continuons 4 nous accroitre, quand les autres déja se racornissent. Tu penses peut-étre avoir atteint le sommet de tes’ facultés. Mais tu vaux mieux que cela; cest moi qui te l’affirme. Jadis, comme toi, j’ai méconnu les ressources de notre sang. Jai jugé de ma force avec trop de modestie. Il m’a fallu l’4ge que j'ai, pour faire amende honorable envers notre race, pour comprendre sa vraie grandeur! »

Et cette fois, loin de reculer, William Colombe, les yeux brillants, revient vers le milieu de la chambre. Louis est bon négociateur quand il tient des données fermes ; ici le terrain le déconcerte. Il tache de ne rien brusquer. :

« Jespére beaucoup constater en moi-méme ce crescendo prolongé dont tu parles. C’est une pers-

pective qui console de bien des petites déceptions. Mais si l’esprit peut rester toujours en croissance, le corps obeit a la loi commune...

— Jamais je ne me suis si bien porté!

— Quand tu as quitté les affaires... »

La canne de William Colombe frappe le tapis :

« Eh bien, je me suis reposé depuis! Dvailleurs, mon cher enfant, si j’ai pris ma retraite prématurément, c’était surtout pour te faire de la place. Je vois que ta mémoire est courte. »

Quelque mal engagé que soit Jlentretien, Louis se mépriserait d’abandonner la partie. Il fait appel a tout ce quil peut fournir de souplesse

« Je Voublie si peu que j’éprouve de la géne a la pensée de tous les avantages dont tu m’as favorisé. Ce n'est pas que jamais Nic se soit montré ombrageux...

— Eh, de quoi donc?

— D’une inégalité si manifeste. J'ai une situation qu'on pourrait appeler brillante... »

De nouveau, les regards ennuyés du vieillard se mettent a errer par la piece. Il dit :

« Nic est trés content comme cela.

— C'est moi qui ne peux pas l’étre; et c'est pour ma tranquillité que je souhaiterais voir la question de Saint-Saturnin réglée définitivement. »

Satisfait du biais qu'il vient de trouver, tout 4 fait dans la ligne ot triomphe Amédée de Sinnis, il va pouvoir insister malgré les marques d’impatience.

« Non seulement, depuis vingt ans, Nic a tout le soin de l’exploitation, mais le bétail et les machines lui appartiennent. Il n’a pas cessé d’améliorer la terre, de sorte-qu’en équité elle est 4 lui... »

Le vieillard gémit :

« A quoi bon les notaires?...

—A la bonne régle, et 4 me tirer d’une situation fausse.

— Mais, mon enfant, ce n’est pas le jour... Nous avons bien le temps!

— Si jen parle au brave maitre Ramelle, ce sera Yaffaire d’un quart d’heure. »

Bon! le voila qui se dirige de nouveau vers la porte. Non, il s’arréte et lance d’une voix pleine d’amertume :

« Ce nest pas 4 mon age qu’on peut errer sans un gite a soi!

— Tu veux rire. Car si tu te réserves la maison, le jardin et toutes les dépendances... »

Son peére feint de ne pas entendre :

« .. qu’on peut étre réduit 4 demander V’hospitalité! »

Ec son front semble déja celui d’un vieillard chassé de chez lui, nu-téte, sous la neige. Il ajoute :

« La triste vérité cest que vous n’avez plus confiance en ma parole! »

Louis a beau protester sur un ton mi- plaisant, c'est le pére qui tient 4 son tour un argument dont il peut jouer 4 coup sir.

« Vous croyez utile de prendre des précautions... Contre quoi?... Contre les injustices que je pourrais faire !... C’est toi qui me dis cela !... C’est toi, mon fils ainé, qui m’infliges en souriant une pareille blessure! »

Dans cette indignation, l’exagération volontaire est trop manifeste pour que Louis soit fort touché :

« Voyons, voyons, cher Pére. Tu fais semblant de ne pas me comprendre. »

Mais le vieux Colombe ne va pas abandonner un si beau théme :

« Vous me considérez comme fini. C’est bien cela... Un vieillard en enfance et qui radote! »

Mieux vaut décidément laisser tomber l’entretien :

« Je t’ai soumis Vidée; tu y réfléchiras.

— Se sentir fort, c'est étre fort, crie le pére avec véhémence. Je ne suis pas un jouisseur, comprenez-le bien! Je suis un homme qui travaille 4 la sueur de son front! » '

Et levant ses deux bras qui tremblent :

« Je mourrai sur la bréche! sur la bréche! Je mourrai debout! »

Louis dit froidement :

« C’est une position trés peu confortable. »

Et se hatant de mettre 4 profit son fugitif avantage :

« Mais comme tu ne cours heureusement aucun danger, je vais voir ce que font mes enfants. A tout a Theure. »

Dans l’aprés-midi, la mauvaise humeur de Louis dure encore :

« Voila ces imbéciles qui ont laissé filer la béte vers la Bruyére-a-Jude. Pas méme l'occasion d’un coup de fusil. Aussi, quand on emploie comme garde-chasse une espéce de bicheron! Encore une de ces combinaisons de Nic. Vie simple, vie simple !... Courez vers la Bruyere tant qu'il vous plaira. Pas la peine de donner ces coups de trompe; j’entends trés bien la voix des chiens. Allez tous aux trente-six mille diables! Je m/installe au fond de ce trou; les feuilles ont l’air séches. Méme je décharge mon fusil. Vous pourrez vous amuser 4 me chercher longtemps.

« Aussi quelle imprévoyance que de laisser s’éterniser une situation mal définie. Trés ingénieux, mon Nic; mais pas d’horizon; des qualités de contre-

maitre. Sinon comment ne créverait-il pas dans cette vie moisie, dans ces occupations de larve? Accepter de mourir sans avoir tenté rien d’autre. « Seigneur, jugez-moi sur mon ceuvre, sur ces betteraves bien alignées et sur ces caniveaux soigneusement curés! »

« Et maintenant le voila buté contre un vieillard dont l’esprit s’en va, qui devient despotique et qui ne contréle plus ses antipathies. Ce qui sort aujourd@hui couvait depuis vingt ans. C’est alors qu'il fallait conquérir de l’estime et des droits. Et c’est naturellement sur moi que tout retombe. Idiote journée. Et c’est mes enfants qu’on retient ici pour intimider une quémandeuse dont ils avaient pris peur. C’est ma pauvre fille qui doit calmer un vieillard irrité contre eux, et qu’on sotile en compagnie de poivrots. Mais ¢a suffit : assez! Je les emméne. Que Nic se débrouille!... Et ce cochon de fusil qui m’entre dans les cétes. Toi, mon vieux, fous-moi la paix! Vlan!

« Ah! ca c'est réussi !...

« Ah! nom de nom, cest malin! Qui est-ce qui croirait qu’une crosse puisse éclater comme un morceau de verre? Je n’ai pourtant pas lancé fort. Elle a donné sur ce caillou. Un bois qui était parfaitement droit-fil. Construction impeccable. Fendu dans toute sa longueur. Inavouable ‘imbécillité. Vais étre forcé de prétendre que je suis tombé sur une racine. Grotesque spectacle qu'un homme en colére. Tu es grotesque ; et depuis ce matin tu n’as pas cessé de J’étre. Un homme qui se soulage en cassant une arme de prix. Pourquoi, tout de suite, ne pas te rouler sur le sol en te griffant la figure? Tu mérites qu’on te cingle les fesses 4 beaux coups de cravache. Oui, tu es grotesque! Oui, tu...

« Tiens : assez drole. « Tu »; pourquoi « tu »?

Je ne m’apostrophe pas ainsi d’habitude. J’avais un valet de chambre suisse qui se parlait toujours a la seconde personne : « Qui, monsieur, j’y penserai ; « tu fermeras la porte 4 double tour. » Singuliére idée que de se dédoubler ainsi, de s’entretenir comme avec l'image qu’on voit dans une glace. Est-ce que c’est une manie particuliére aux Suisses? Bizarre. Jamais je ne me sens en deux morceaux. Assez commode peut-étre pour se dire certaines choses désagréables. « Tu es un étre abject! » Tu l’es, pas de doute ; mais pas d’une maniére irrémédiable, puisque je garde assez de dignité pour t’en faire le reproche. Qui sait si, tout 4 lheure, quand je me suis surpris... Qu’est-ce que je me disais?... Oui : « tu es grotesque »...

« Tu es grotesque, Louis, parce que tu te faches. Et pourquoi cette colére, mon ami? Parce que tu as manceuvré comme un blanc-bec dans l’entretien avec ton pére et que, loin de trancher les difficultés, tu les as plutét envenimées. Et pourquoi cette éloquence enflammée, contre ton frére qui n’en peut mais?... » Ga c'est plus compliqué... Je crois quil faut remonter a Vhistoire du vieux pardessus. Quand je dis : « Nic « vit comme un rat galeux », je le vois toujours dans ce manteau beaucoup trop étroit, ses longs bras pendant hors des manches. Un vieux manteau que j’avais maltraité, rapé, mais assez bon pour lui, puisqu’il n/allait pas encore au lycée. Il descendait devant moi Vescalier. « Qu’il est laid, hou! Qu’il est laid, hou! » Et j’essayais d’essuyer sur lui mes bottines... Il a pourtant quelquefois porté des vétements soignés, mais je ne le revois jamais que dans ce paletot ridicule, avec les boutons qui tiraient l’étoffe jusque dans le dos.

« Curieux exercice. Aprés tout, c'est ce qu’on appelle examen de conscience. Doit étre trés malsain,

quand on est perspicace. Je voudrais bien savoir ce qui peut rester debout, lorsqu’on s’y met avec rigueur et volonté d’atteindre au fond du fond. Charpie... Assez calmant pour les passions; je le constate. A moins que ce ne soit l’effet du bain de siege dont ces traitresses de feuilles sont en train de me gratifier... Ma parole, j’étais assis dans un vrai cuveau.

« Ce qui se fait de mieux comme fusil anglais. Tout de méme, pas moyen d’avouer la vérité. Je raconterai que j’ai glissé; que j’ai cru me rattraper sur ma crosse; que par miracle les coups ne sont pas partis. Et voila comment arrivent les accidents, mes enfants! »

a ee a Pe ee ee

La neige en é€paisses rafales. Retard de tous les trains. Lasse d’attendre le dernier express, l’équipe de nuit s'est réfugiée autour de quelque poéle, abandonnant les voies et les chantiers ensevelis. Pour peu que Nicolas s‘éloigne de quelques pas sur le quai désert, derriére lui les voiles de flocons se referment et les lumiéres de la gare ne sont plus que des points confus. Tantét il distinguait encore les rails, mais maintenant, dans la blancheur tourbillonnante, il va et vient, comme au long d’une charriére, comme sur un champ ot s’entrecroisent des ornieres de tombereaux.

Passé minuit. Dans l’obscurité quelques ombres se réveillent et, tout fumant sous le givre, le train finit par entrer en gare. Jourdaine a une joyeuse exclamation devant le spectre d’Esquimau qui, surgi de la neige et de la vapeur, s’empare de sa valise. Mais il n’a pas dit trois paroles que sa gaieté tombe. Elle s'arréte sur le quai, questionne, indifférente aux flocons qui lui mouillent le visage. Les rares voyageurs se sont hatés vers la sortie. L’employé crie :

« Eh bien, eh bien, la-bas! Je ferme! »

Aprés qu'il a bouclé la porte, il revoit devant la

gare les deux mémes originaux qui continuent 4 discuter prés de leur voiture, homme tenant toujours la valise et secouant de temps a autre, d’un mouvement de téte, lé poids de neige qui fait plier les bords de son chapeau.

« Voyons, ma petite, sois raisonnable. Tu vas étre trempée.

— Qu’est-ce que ¢a fait?

— De toute maniére, il n’est pas question que tu reprennes le train cette nuit; alors autant te mettre a l’abri dans l'auto et nous tacherons d’arriver jusqu’a Saint-Saturnin. Par bonheur je connais la route presque aussi bien que l'intérieur de ma maison. »

Tandis qu'il s'efforce de gratter le verglas qui sest formé sur les vitres, elle entre dans la voiture ; mais par la portiére ouverte, elle reste penchée 4 micorps sous les flocons.

« Et comment t'a-t-il annoncé la chose?—

— Pas un mot 4a personne... Je t’en prie, tu vas prendre mal.

Elle sey mais comme il n’entend pas ce qu'elle demande, elle se penche de nouveau :

« Il di pourtant donner des ordres a Jenny?

— Non, rien. Il s’est méfié... Jespére que je verrai suffisamment. »

Il s'installe, démarre ét dans l’épaisseur aveuglante tache lentement de trouver son chemin.

« Mais, Nic, tu penses bien qu’a la cuisine on ne se fait pas faute de lire toutes les adresses des lettres que nous écrivons. Alors comment a-t-il pu correspondre, sans qu’on nous lait signalé?... Dans le flot de ses paroles, il se trahit comme un enfant. Et vous n’avez rien remarqué? »

Absorbé, Nicolas répond du mieux qu ‘il pent. aux questions dont on le presse :

« Non, si ce n’est qu’hier matin il semblait trés impatient d’avoir son courrier.

— Evidemment, évidemment! Tout était compromis sil n’aboutissait pas avant mon retour... 3

— Et tu vois qu’il sen est fallu d’un cheveu... (Foutue neige!...) puisque nous n’avons eu la surprise qu’a huit heures ce soir... Attention, nous devons approcher du pont.

— Lui qui m’a dit si gentiment, au moment de mon départ : « Je suivrai ton conseil. Je prendrai « quelqu’un pour m’accompagner. Je me réjouis de « ne plus vous étre 4 charge. »

— Eh bien, il ne mentait pas. »

Elle s’écrie-;

« La vérité c'est que, depuis deux mois, nous nous méprenons sur le caractére de cet attachement.

— Pas du tout! Nous ne nous trompions pas!

— Mais alors comment... »

Nicolas s’arréte, ouvre la portiere et allonge la jambe. Sa semelle rencontre l’herbe :

« C'est bien ce que je croyais : nous sommes sur le bas-cété. Esayons quand méme de faire encore un ou deux kilométres. Il n’y a pas d’arbres et les fossés ne sont pas profonds. »

I] reprend, quand il s’est rassis :

« Je jurerais au contraire qu’il se sent irréprochable. C’est bien pour cela qu'il a tant d’audace.

— Alors en invoquant la mémoire de Maman, nous devons obtenir... »

Tout a sa préoccupation, il semble n’avoir pas entendu, puis répond tout de méme :

« Obtenir qu’il ne recoive plus Ninette 4 Saint- Saturnin? Mais s'il va la rejoindre ailleurs?

— Non, qu'il choisisse entre elle et nous.

— Diable, diable, tu te sens bien forte!... (Ce ne

sont plus des flocons, c’est une purée de neige! On irait plus vite a pied.)

— Si tu savais, mon pauvre Nic, comme je suis peu pressée d’arriver! »

Elle reprend au bout d’un moment :

« La situation sera intolérable. Non, jamais je n’aurai la patience. Je repartirai demain.

— Evidemment tu peux repartir. Et Jenny de méme, comme elle l’aurait fait dés ce soir, si je ne Yavais pas suppliée d’éviter un esclandre. Attends-toi A ce que sa sceur tombe malade, comme chaque fois qu'elle, Jenny, a des contrariétés et désire ne plus nous voir pour deux ou trois semaines. Mais si vous partez dans l’éspoir qu'il vous rappellera, vous risquez d’attendre longtemps.

— Ninette se lassera vite. Déja, lors de son premier séjour, elle paraissait excédée.

— N’empéche qu’elle est revenue. C’est donc qu’on a trouvé des arguments plus forts que ses répugnances.

— Alors 4 ton avis... Car je connais Jenny : je vais la trouver sur le banc de Jlantichambre... Il faut qu’avant cinq minutes nous ayons au moins lair de savoir ce que nous voulons.

— Je doute qu’avant quelques jours... Cré nom, ¢a y est! »

Doucement, mollement, la voiture s’est inclinée vers la droite. Nicolas sort, marmonne une série de jurons, revient :

« Ma pauvre enfant, il n’y a rien a faire. Je mérite qu'on me plonge la téte dans la fosse 4 purin! Jai pris les arbres de la mére Camus pour ceux du carrefour. Aussi pourquoi craignais-tu tant d’arriver |... Je vais te chercher la carriole de la ferme. »

Mais Jourdaine est déja sur la route :

« Jamais de la vie! Nous marcherons. Il ne reste

méme plus deux kilométres. Puisque j’ai des guétres et un bon manteau !

— Comme tu voudras. Mais alors je prends ta valise. Dis-moi donc des injures! En tout cas nous aurons tout le temps de discuter notre tactique »

Mais dans les ténébres piquantes, peuplées d’invisibles essaims, la marche est -plus malaisée qu’ils ne pensaient. Avec l’air froid qu’ils respirent, un brusque hiver pénétre jusqu’en leurs pensées. Sur le sol floche, leurs pas sont muets. L’oreille n’est emplie que du petit bruit mat, de l’innombrable grésillement de la neige tombant sur la neige. Jourdaine sursaute lorsqu’il dit, pourtant 4 voix basse (il la tient par le~ bras) :

« C'est par un temps pareil qu’Ivanoff a di se sauver de chez lui, sous un caftan de palefrenier, avec de l’argenterie dans un vieux sac 4 pommes de terre... Nous marchons, nous, vers la maison bien chauffée, vers nos lits. Mais songe 4 ce que c'est que daller dans la direction contraire, vers un horizon vide, hostile. Essaie seulement de te retourner. Oui, tourne-toi rien qu’une seconde. N’est-ce pas qu’on se sent tout a coup petit, perdu? Et si tu fais seulement deux pas dans cette direction, c’est comme si tu avais a changer de place tous tes viscéres. »

Au bout d’un moment il dit encore :

« Liautre jour, pour quelques réparations, jai visité la petite ferme de la Cour-Marie, celle qui me vient de Renée. Sais-tu qu’a la considérer attentivement, elle est tout 4 fait habitable?

— Mais, Nic, tu ne songes pas ?...

— Bien sir que non. Mais tu me connais : je me sens beaucoup plus tranquille avec une tranchée de repli... Si seulement ces flocons ne vous entraient pas * dans le col! » /

Elle murmure :

« Mon repli 4 moi, c’était Saint-Saturnin.

— C'est bien, pourquoi il faut y rester. Hé la, tout de méme! Ce mest pas l’ogre qui est entré dans la maison. Non, sapristi, nous n’allons pas prendre la fuite. Mais pour pouvoir se défendre avec énergie, il faut conserver son. indépendance, n’avoir aucune faveur 4 demander. Ma situation est délicate... Allons, voici l’avenue. Tout va bien, mais gare aux arbres! »

Ils avancent plus lentement encore que sur la route.

« Appuie vers la gauche : méfie-toi du banc. »

La hate d’arriver les rend silencieux, et si son frére dit quelque chose, Jourdaine ne répond plus qu’a peine. I] pense qu'elle est transie :

« Quel grog je vais t’'administrer! A peine si tu pourras marcher jusqu’a ton lit. »

Cette fois encore elle n’entend pas :

« Qu’est-ce que tu dis? »

TX

LETIRE DE JOURDAINE

La nécessité de rendre courage aux autres fait qu'on finit par se prendre a ses propres arguments. Hier soir, vous n’auriez guére reconnu votre Jourdaine dans l'épave que Nic a ramenée jusqu’a la maison ; et pour une fois vous n’auriez pw me reprocher cet « insensible orgueil » sur lequel vous comptez, mais que vous n’aimez pas. Et pourtant je vous jure que si je me suis vue a tel point décontenancée par la nouvelle que Ninette était rentrée a Saint-Saturnin, installée dans les droits et privautés d'une dame de compagnie, ce n’était pas a cause des ennuis sans nombre auxquels sa présence nous condamne. Non, ce qui tout de suite m’a paru si lourd, c’est Vidée des obstacles que j’allais rencontrer a tenir la pro-— messe que je vous ai faite. Vous ne savez que trop combien la démarche que vous désirez m’était pénible ; vous née pouvez pas avoir oublié combien je me suis défendue avant d’y consentir; de ld votre esprit glissera, par une pente inévitable, a croire que je me hate de capituler devant le premier empéchement. — Il saute aux yeux qu’un service demandé a4 mon pére

dans la situation présente, aurait toute chance d’étre

accordé sur-le-champ ; Voccasion serait trop belle de désarmer une résistance qui ne s'est guére manifestée, mais quil pressent, quwil craint et qui peut le géner. Pourtant comprenez que ce serait vendre a prix dargent, par un marché tacite mais sans ambiguité, mon consentement a tout ce qui peut surgir ici de pénible ou d'absurde. Depuis hier, je ne fais que towrner autour de cette évidence, et j’y trouve toujours moins d’échappatoires. Laissez-moi, je vous en prie, quelques jours de répit, qui me permettront peut-étre de me rassurer. Mais le secret dont mon pére a cru devoir entourer sa détermination m’y fait craindre quelque chose de plus trouble que je ne voudrais le croire. d

Je vous écris dés ce matin, pour ne pas vous laisser un trompeur espoir. Je ne doute pas qu’en tout état de cause mon pére ne me donne les quelques bijoux de Maman. Vous savez que je n’y tiens pas et vous pourrez en disposer.

Ai-je besoin dajouter que mes fréreés ne soup- ¢onnent rien de ces ennuis, comme il n’en ont jamais

rien soupgonné, quoique hier soir, dans la voiture,

jae accablé ce malheureux Nic de questions tellement impatientes qu’aveuglé par la neige, il m/’a conduite dans un fossé.

Je nai presque plus le ceur de vous écrire ce quwautrement jaurais été si fiére de vous rapporter. N’y voyez pas un bauwme dont j’espére calmer votre déception. A Paris, jai pu rencontrer qui vous savez et lu remettre votre rapport. On attendait anxieusement ce papier. Si, malgré Vindolence de Vambassadeur et les fantaisies de Vattaché naval, les négociations progressent d’une maniére inespérée, ce mn’est que grace aux renseignements communiqués par vous. Au ministére on vous en a une grande reconnais-

Mia Papa's

oe aye

sance. A plusieurs reprises on m’a répété : « Nous ne tablons que sur les avis de Sinnis; il est le seul qui ne réve pas. »

Combien nous aurions ici besoin de ce coup dail pénétrant et de cette habileté, qui dans les jours heureux peuvent quelquefois paraitre redoutables, mais qui rassureraient dans—Vincertitude ot mous tdtonnons.

« Tu crois?

— Crest ce qu’on entend dire...

— Moi, Bichet m’a conteé...

— Savez-vous que dimanche M. William...

— Avez-vous observé qu’on ne voit plus les petites demoiselles ?

— Crest-il que M. Nicolas veut faire un bail, dit la buraliste, qu'il m’a pris trois feuilles de papier timbré ?

— Je voudrais bien savoir, dit la femme de Yadjoint, je voudrais bien savoir... Courez, Julie, a la lucarne regarder si Mme de Sinnis prend a droite, »

Le fermier des Houlettes le sait par la boulangére de Blanches-Portes <

« Ils ont fait manquer son train 4 Crétet, mardi dernier, 4 cause de leur cloche qui ne sonne plus, comme jadis, 4 midi tapant. Je me demande si des fois... oui, je me demande... »

Le pére Peutout, qui ldchait son eau derriére la haie, n’a pas manqué de regarder entre les branches :

« Il tatait les herbes séches avec le bout de son croissant, mon M. Nicolas; et bien sir, mes amis,

qu'il en a trouvé un. Il tournait le collet entre ses doigts. Qui est-ce qui peut bien en poser sous le nez de son fidéle garde? Mon gars, que ¢a me démangeait de lui souffler, qui donc qui léve sa chemise a la Pernette? Alors, celui-la, faut bien qu'il laisse le Pernet bricoler hors du lit une petite heure ou deux. Mais il a la téte ailleurs, M. Nicolas. »

On cause 4 la~sortie de la messe :

« Dame, ¢a ne doit pas leur faire plaisiv...

— A moi, Babet m’a dit...

— Je ne sais pas, mais...

— Des fois...

— Qui sait ?...

LETTRE DE JOURDAINE

Gargon chéri,

Ne te crois pas forcé de répondre a toutes mes épitres. Je m’apergois quelles se suivent d’un peu trop prés et tournent aux caquets d'une mére poule. Mais ce sont mes seules técréations, et le temps qui les sépare me dure terriblement. Ton oncle Nic est mieux partagé : il s’échappe, lui, vers ses livres, et sans importuner personne, y trouve un refuge aus-sitot qwil lui plait. En parcourant les rayons de sa bibliothéqué, je suis restée confondue de tous les sujets sur lesquels sa curiosité s'est portée. On le croit absorbé dans les besognes les plus grises, mais on découvre peu a peu que son esprit a mille retraites insoupgonnées, quwil s'est aménagées avec beaucoup de soin, jallais dire avec un sens ingénieux du confort,

car il méle a ses théories rustiques une espéce de

SAINT-SATURNIN 147 sybaritisme tout a fait amusant. Quand ma pensée a moi veut senfuir, elle n’a qu'un chemin, un sentier de mulets, qui grimpe dans la montagne. Et tout en haut, jatteins un petit village de huttes a tott plat... De loin je vois les chéchias rouges circuler sur la neige ; devant une porte je reconnais une paire de skis. « Veuillez demander au lieutenant sil peut me recevoir. Je ne le dérangerai pas longtemps. » Et, bien entendu, chaque fois, je m’attarde un pew plus que je nen avais Vintention.

A quels événements pleins dinattendu en étais-je restée dans ma derniére chronique? T’at-je dit que les deux filles de Louis sont reparties? On ne pouvait interrompre plus longtemps leurs études. D/ailleurs depuis Véquipée dont je Vai parlé, Laurette avait une apprehension maladive a se trouver en présence de son grand-pére, et celui-ci paraissait importuné, méme par la gentille Marianne. Peut-étre se croyait-il jugé par ces yeux naifs. Il ne marquait plus que du déplaisir a leur vue.

Pour ne pas tomber dans la méme deéfaveur, je déploie towte une tactique astucieuse. J’évite,. sauf pendant les repas et les soirées, de m’imposer en tiers ; mais pour ne pas laisser oublier ma présence, je surgis inopinément au détour d’une allée, ou m’avise d@aller au salon mettre une biiche sur le feu. Ninette te ferait rire par la maniére dont elle raffine sur des nuances de politesse destinées a souligner sa situation subordonnée. Je me méfierais moins si je lui voyais avouer plus candidement son naturel. Les domestiques, semble-t-il, ne lui ont pas encore fait d’avanies. Je dépense des soins infinis a leur inspirer le calme, Sans toutefois questionner ni tomber dans les confidences. Pour me punir de ma réserve, Jenny me boude, Crest a ces petits jeux que les jours se

wi oilieie ae TKA ee: jo SE Re Peete a eee oy

consument, et cest ainsi que ce triste janvier sen va peu a peu.

Mais le bouquet vient de m’étre offert tout a Vheure. Jallais t’écrire quand on m’annonce que, ne trouvant pas M. Nicolas, Ventrepreneur désirait me parler. Mon pére Vavait fait venir pour le prier de mettre a Vétude un projet si surprenant que d’abord je suis restée sans comprendre : rien de moins que Ventier remaniement de cette bonne vieille maison et Vagrandissement des deux ailes. Jusqwa VUescalier qui serait changé de place pour donner a Ventrée plus dapparat. Le travail semblait au brave homme si déraisonnable et si cotteux qwil hésitait a prendre au sérieux une telle fantaisie. Dans ma stupeur, j’at commencé comme lui par croire a des -propos sans conséquence ; mais brusquement je me suis avisée dun sens que pourrait avoir cette folie. Ne serait-ce pas une tentative pour obliger ce Nic, contre lequel ton grand-pére a toute sorte de griefs, a déloger et se chercher un gite ailleurs? Moi-méme, apres tout, ne serait-il pas soulagé si je déclarats ne pas vouloir habiter dans la peinture et les plitras? Ce n’est la quun soupgon, et bien noir; mais: du coup jai pensé quwil fallait agir prudemment et lVentrepreneur Sest laissé convaincre d’amuser ton grand-pére par quelques croquis, en attendant qu'un Caprice moins absurde soit venu fatre owblier celut-la.

Mais plus j’y songe et moins je puis dénier a mon explication un air de vraisemblance. Si j'ai raison, le projet ne serait pas né subitement et ne s évanouirait pas de lui méme; et si Von ‘n’y met pas dobstacle, de quels autres ne sera-t-il pas suivi? Le combattre ouvertement 2? Gagner du temps par une résistance dissimulée ? Mais qu’est-ce que gagner huit ou quinze jours au moyen de misérables combinaisons, quand

SAINT-SATURNIN Chae

ce qui s’ouvre devant nous, c'est un gouffre sans fond dautres semaines, de mois, d’années peut-étre !

Voila que je vais te paraitre inqueéte, alors qwil y @ tout juste matiére 4 mélancolie devant la déraison dun pauvre vieillard... Ecrivez-moi tout de méme un petit mot, lieutenant chéri, et grondez-mot de me laisser effrayer par des chiméres.

« Tenez, Marie, je les entends qui grattent leurs souliers sur le décrottoir.

— Qu’est-ce que je vous avais prédit? Regardez la pendule. Chaque jour ils rentrent de leur promenade quelques minutes plus tard. »

« J’astiquais mes harnais derriére la porte de Vécurie et j’ai tout entendu leur conversation, pas seulement leurs voix mais les mots. La « législation de notre pays », qu'il disait. Et qu’elle répondait : « Je « suis tout a fait de votre avis. » ;

— Ah! ils en disent !

— Hé, Charles, laisse 1a ta béche.

— Qu’est-ce que tu veux?

— Viens que je te dis. Renifle un peu sur moi.

— Ot que tu as pris cette odeur?

— Cours vite 4 la buanderie. Y a 1a Marie et Joséphine. « Faut croire qu'elle se beurre avec du « parfum », qu’a dit Marie. Et Joséphine a tout gardé dans un journal, par curiosité. Des frusques en soie rose. Cours y frotter ton nez avant qu'elle se mette a sa lessive. »

« Quand il lui donne le bras...

— Eh bien?

— Eh bien, ma fille, mettez vos lunettes.

— Pourquoi donc, mademoiselle ?

— Hé, pour mieux voir !

— Et qu’est-ce que vous avez remarqué, vous?

— Mais, ma pauvre enfant, cela saute aux yeux. Il allonge les doigts tout doucement. I] croit que personne ne peut s’en apercevoir. Et je vous en donne ma parole : il lui tapote la main! Je l’ai vu. II la lui ta-po-te! »

LETTRE D’AMEDEE DE SINNIS Ma précieuse Jourdaine,

Je dois vous combler d’aimables choses dont vingt personnes m’ont chargé pour vous, au cours d'une mortelle réception d’ow je sors. Vous tgnorez a quel point vous étes populaire. Chacun vous plaint de tout son ceur, mais sans pouvoir deviner combien vous méritez qu’on vous plaigne.

Car on n’a méme pas le recours, mon amie, de vous venir en aide en fardant tant soit pew la vérite. Ja honte de ne plus savoir étre avec vous que véridique, non par vertu, hélas, mais pour avoir abusé de bien des habiletés. Je vous le dis donc avec une entiere sincérité, Ou plus exactement avec totale impossibilité de feindre : mes affaires sont en état moins brillant qwil ne me serait agréable, mais avec quelque patience je suis certain d’en venir a bout. En tout cas mes ennuis ne comptent pas auprés des védtres. Permettez-moi donc de n’en plus parler du tout, jusqu’a ce que je puisse vous dire que je les ai définitivement écartés.

Crest de Louis que je souhaiterais vous entretenir.

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Vous wignorez peut-étre pas quwil fait partie d'un nouveau conseil, pour lequel il a di venir a Londres. Je sais déja que sa loyauté, son allant, son énergique indépendance ont fait ici grande impression. Il a, du premier coup, pris rang parmi les quelques hommes , devant lesquels on pense quwaueun cataclysme ne sera jamais désastreux, tant qwils seront debout. Jai corroboré cette admiration du mieux que Jai pu; mais au cours dun repas que nous avons pris ensemble, son attitude ne m’en a causé qwune plus vive surprise. Comme il me paraissait accepter un peu facilement les embarras de Saint-Saturnin, j'ai cru devoir lui suggérer quelques alarmes. Je trouverais @ailleurs naturel qu’a Véchelle de ses préoccupations, celles-la lui paraissent porter sur des chiffres négligeables; mais bientét, devant ses réponses évasives, je me suis demandé s’il avait autant dassurance quwil voulait le paraitre, ou sil n’était pas bien plutdt Soucieux d’écarter un probléme qui le tracasse. C'est comme si j'avais eu devant moi l'un de ces athletes qui tordent des barres et soulévent des sphéres de fonte, mais dont on apprend quwuls sont dangeureusement menacés en un point du ceur ou des reins. Observez-le bien, la prochaine fois qwil ira vous voir. Je ne pourrais pas préciser, mais il y a quelque part quelque chose qui cloche. L’absence de sa femme peut n’y étre pas étrangére — ma mauvaise langue allait ajouter : si toutefois Reine peut manquer a un homme @une pareille trempe ailleurs que dans son lit. Aw fait, peut-étre simplement dort-il moins bien... ;

Et pour m’excuser envers Reine, dont vous savez que japprécie les qualités charmantes, je me hdte de dire quavec sa bonne grdce et ses justes instincts, elle serait bien capable de vous aider 4 Saint-Saturnin

plus judicieusement quil ne ferait lui. Portez tous vos efforts a ‘ce quelle ne se désintéresse pas de vos difficultés.

Une phrase de votre pére mest revenue dans lesprit ; servez-vous en, si le pauvre homme parait toujours obsédé d’architecture. Un jour que je me promenais avec lui dans les avenues, j'ai souvenir qwil ma dit : « Je n’aime pas le faste des constructions. J’y vois quelque chose dindiscret et d’ostentatoire. Mais celui des allées d’arbres est royal sans blesser. » Il garde assez de clairvoyance pour se trouver flatté qwon lui rappelle un aussi jolt mot.

L’HEURE ow les rats commencent 4 circuler dans les plafonds. Bruit familier 4 ceux qui veillent encore aprés l’extinction des lumiéres; signal, qu’enfin les hommes ont fait silence et que la maison n’appartient plus qu’aux esprits dansants, aux elfes et aux songes.

Pourtant Jourdaine écoute mieux. Ce n’est pas audessus de sa téte, c'est le long du mur qu’ont passé des frélements légers. Elle tend Voreille : Cest a sa porte. Alors elle rallume, prend un peignoir, va entrouvrir :

« C'est vous Jenny? »

L'intendante, éblouie par la lumiére, cligne des yeux :

« Jai cru... Madame, je ne voulais pas vous réveiller.

— Qu’est-ce qu’il y a donc? »

Mlle Cheu se contente d’un signe de téte vers les appartements du bas.

« Mais quoi, Jenny?

— Si vous voulez voir vous-méme... »

Comme Jourdaine ne bouge pas, elle ajoute

— Déja hier soir!

— Mme Tavernier ?...

— Il y a des chances. »

Jourdaine sen veut de n’avoir pas contrefait le sommeil et ramené, pour ne rien entendre, la couverture par-dessus sa téte.

« Vous n’avez pas simplement vu de la lamiére? ou entendu parler? Souvent mon pére parle tout seul.

— Je ne vous aurais pas dérangée.

— Mais alors comment savez-vous?... »

Jenny répond avec quelque hauteur :

« Quand il faut absolument savoir, madame, on trouve le moyen. »

Pauvre et fidéle chien de garde! (Le fermier de la Mérouviére a laissé jadis égorger son valet d’écurie par deux voleurs de chevaux, pour avoir brutalement crié a son chien, qui aboyait, de rentrer dans sa niche, alors qu'il fallait descendre voir pourquoi grognait la bonne béte.)

Mlle Cheu poursuit :

« Quand vous aurez vu ce sabbat...

— Je passe une robe, dit Jourdaine, et je viens. »

C'est la vieille fille qui conduit la marche le long du couloir obscur. Il faut bien que Jourdaine avance comme elle, sur la pointe des pieds, se guidant d’une ~ main qui frdle le papier de la paroi et les vitres des gravures. Puis vient l’escalier, ou s’imposent des précautions encore plus grandes. Une marche apres lYautre. Descendre, descendre... Mon Dieu, descendre vers quelle honte découverte? On arrive devant la porte de la chambre. En effet il y a bien deux voix. Jourdaine chuchote :

« C'est vrai qu'elle est Ja... Je vous remercie, Jenny... Je constate par moi-méme... »

Elle recule déja, mais Mlle Cheu Jl’entraine par le coude :

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