‹ Saint-SaturninChapitre 9 sur 16 · SA ANE = S AD USN DN · texte numérisé non relu

SA ANE = S AD USN DN

Dans le cabinet de toilette.

La, tout autour d’une porte qui joint mal, il passe de la lumiére. Jourdaine n’avance plus. Elle cesse ou recommence d’apercevoir les raies brillantes, selon que Jenny s’en approche ou les quitte. De nouveau elle sent une main toucher sa manche :

« Venez voir.

— Non, Jenny.

— Il faut!

— Je ne veux pas.

— Vous ne pouvez pourtant pas permettre une chose pareille! Elle a fouillé les armoires de Madame. Alors j’entrerai, moi. Je dirai que j’ai vu de la lumiére. »

Jourdaine l’arréte et se décide :

« C'est 4 moi de le faire. »

Elle s'avance, frappe un léger coup, puis ouvre sans attendre la réponse. Dans son premier saisissement, elle sent ses jambes s’en aller.

Sa mére.,. assise 4 cété du lit qu’occupe le vieillard. Sa mére, qu'elle voit de dos, en chapeau et en robe de ville, son écharpe-»de fourrure \autour du cou, une main gantée posée sur le pommeau de son ombrelle. Mais, au bruit, l’apparition se retourne...

Le cri que voudrait pousser Jourdaine ne se traduit que par des mots enroués; mais son indignation n’a pas besoin de grands éclats : :

« Que signifie cette mascarade? Otez cela! Otez cela! »

Elle saisit l’écharpe, le chapeau :

« Qui vous a permis?... Sortez 4 l’instant de cette robe! »

Mme Tavernier tire sur les gants, qui ne viennent qu’a grand-peine, car elle les a passés par-dessus toutes les bagues d’Elisabeth. Elle balbutie :

ci, «Ps, s AY Te eee

« C’est votre pére qui s'est mis dans la téte...

— Et maintenant la robe! A Jinstant, 4 V’instant! Si vous €tes nue la-dessous, tant pis pour vous! »

Il faut d’abord défaire une broche. Mme Tavernier nest pas nue, mais va pourtant sabriter detriére un rideau pour dégrafer la robe de satin noir et reprendre la sienne. Elle gémit :

« Je vous jure que ce n’est pas de ma faute...

— A présent, rentrez chez vous... N’emportez pas ce collier, s'il vous plait! »

Sous les doigts tremblants de Ninette, le fermoir finit par s’ouvrir.

« Et reprenez vos boucles d’oreilles qui trainent sur la table. » -

Enfin elle est sortie! Jourdaine a besoin d’un effort pour oser regarder vers son pére. I] tient les yeux baissés. A-t-il dit quelque chose depuis le début de la scene? Elle n’a rien entendu. Elle hésite, se rapproche. Arrivé tout prés de lui, elle murmure :

« Comment as-tu pu supporter un pareil spectacle ? »

Alors il tourne vers elle un regard ot brille une sorte de passion désolée

« Pourquoi, dit-il 4 voix basse, pourquoi, mon enfant, m’arraches-tu le souvenir de ta mére? »

Elle est si désarmée par le chagrin de ces yeux qu'elle s'agenouille auprés du lit et ne peut retenir ses larmes :

« Mais'ce n’est pas ainsi, pauvre Pére... qu'il faut la rappeler parmi nous. »

Il ne bouge pas. An bout d’un moment il murmure :

« Vous ne comprenez pas que je souffre.

— Mais si, mais si, nous comprenons. »

Et plus bas encore, il ajoute :

« Vous ne comprenez pas combien je pane »

Que veut-il dire? Va-t-il de lui-méme corriger sa phrase ambigué ? Jourdaine attend, appelle d’autres paroles. Maintenant son pére a fermé les yeux; il garde Y'immobilité d’un homme qui dort. Peut-étre, dans son égarement, a-t-il vraiment pu se précipiter vers le sommeil, trouver moyen d’en étre submergé. Elle se reléve, remet en ordre, sans douceur, les cou-— vertures et l’oreiller. Qu’il se réveille et parle! Il a. fui, le plus loin qu'il a pu; il s’est mis hors d’at-

teinte; mais on ne peut pas, sans l’entendre, laisser

- grandir un dégoft contre quoi J’on ne saura plus

comment se défendre. Elle lui secoue résolument

Vépaule. Alors il ouvre enfin les yeux, la regarde... eras | non. Qu’il les referme au plus vite!

En voyant Mme Tavernier s’avancer vers lui dans le chemin de la ferme, Nicolas surpris jette les yeux sur sa montre. Non, il n’a pas la berlue : méme pas huit heures du matin; sept heures et demie !

« Vous avez vu Jourdaine? demande-t-elle.

— Non, qu’est-ce qu’il y a?

— Quelque chose d’extrémement pénible... Une situation tout 4 fait abominable... »

L’habitude de converser avec les paysans a développé chez Nicolas une certaine prudence, qui le porte a laisser venir. Il observe curieusement Cette femme agitée, qui se tient téte nue dans la froide petite brume de février.

« Je croyais, poursuit-elle, que votre sceur... j’espérais presque... Je n’aurais pas eu Vhumiliation de vous expliquer moi-méme...

— Oh! fait avec bonhomie Nicolas, vous savez que je suis sans préjugés... Prenons par ce chemin, si vous ne voulez pas que tout Variville sache demain nos histoires. »

Elle se laisse passivement conduire :

« Mon Dieu, murmure-t-elle, yoila déja que vous imaginez les pires choses !

Sain? SATURNIN 159

— Je n’ai rien insinué, Ninette. »

Elle marche dans les flaques de boue sans y préter aucune attention :

« Mon erreur impardonnable, c’est d’avoir cru que je pourrais me dépétrer toute seule... J’ai bien taché de m’ouyrir 4 Jourdaine, mais elle n’a pas compris, ou plutét elle n’a pas voulu.comprendre... Elle peut étre si froide... Vous étes tous tellement distants !

— Pas moi, voyons, Ninette! Je fais partie du Paysage, pour ne pas dire du cheptel. »

Ce ton achéve de la décontenancer.

« Pas vous peut-étre, balbutie-t-elle... Mais on a si vite fait de rejeter toute la responsabilité sur les femmes... Est-ce que vous ne m’auriez pas crue coupable de je ne sais quelles manceuvres... si j’étais venue vous révéler que votre pére...

—« Révéler », Ninette, cest beaucoup dire, car il n’y a pas besoin d’étre bien perspicace...

— Pour voir quoi? demande-t-elle nerveusement.

— Pour voir que mon pére vous témoigne des sentiments d’une galanterie assez pénible.

— Ah! oui, pénible! mais pas seulement de la maniére que vous semblez croire... Pénible en raison du respect... oui, Nicolas, du respect que je porte a la mémoire de cousine Elisabeth. Je vous étonne peutétre. Je sais qu'elle n’était pas bien disposée 4 mon égard. Elle me jugeait sur quelques apparences, et jaurais eu le droit d’en garder du ressentiment... Ce n'est pas qu’on m’ait beaucoup parlé d’elle depuis que je suis 4 Saint-Saturnin. Quelquefois votre pére ; jamais vous ni Jourdaine... Mais il y a des choses qui se comprennent sans paroles... Je le dis honnétement : je mesure toute la différence entre elle et moi, tout Yabime qui sépare ce qu'elle valait de ce que je puis valoir moi-méme... Alors 4 l’idée que je pourrais lui

succéder dans cette maison, prendre sa place au milieu de vous... »

Nicolas s’arréte. Il a l’air si stupide qu'elle ne sait plus ce qu'elle doit dire.

« Je vous jure, que je ne suis coupable d’aucune coquetterie. D’abord je ne comprenais pas. Il disait « Je voudrais vous voir avec une autre coiffure » ou bien « Croisez vos mains sur vos genoux »... Jourdaine ne se rend pas compte de tous les caprices auxquels j’ai di résister... Jusqu’a l’affreux bourrelet de faux cheveux, cette chose que votre mére portait sous son chignon... Il voulait m’obliger... Mais je n’ai pas voulu, ca non! »

Perdant décidément pied, Nicolas semble concentrer toute son attention sur la pélerine de Mme Tavernier ot le brouillard se dépose en un velours de fines gouttelettes. Enhardie quelque peu, Ninette reprend : ;

« Il m’est bien arrivé, comme a toute femme qui est seule dans la vie, de réver que je pourrais me refaire un foyer... Mais je vous jure que, méme lorsquil me baise les mains et qu’il me supplie en pleurant d’étre sa femme... Eh bien, non, cela ne doit pas étre... Je voulais ce matin m’en aller sans revoir personne, mais je n’ai pas su comment m’y prendre... Je ferai ce que vous voudrez... Je vous en prie, Nicolas, donnez-moi conseil. »

Le trouble de Ninette ne semble pas feint; c'est méme la seule réalité que Nicolas, parmi ces propos absurdes, ait jusqu’a présent rencontrée. Il se méfie des déterminations improvisées et dit, pour gagner du temps :

« Vous savez, les mariages... C’est moi qui suis le maire de la commune.... Alors tant que je n’aurai pas pris mon écharpe... »

La plaisanterie n’est pas fine, mais |’événement tout entier n’a ni queue ni téte. Par quel enchainement saugrenu sont-ils la tous les deux 4 se promener dans ce chemin, parmi ces arbres qui s’égouttent et ces fougéres qui ploient sous l’humidité, dans ce paysage ott des fantémes de troncs et de branches semblent des algues au fond~d’une eau grise? A coté de lui, la voix de Mme Tavernier reprend :

« Je ne vous demande qu'une grace : épargnez-moi de me trouver en face de Jourdaine. »

Oui. Jourdaine... Que s’est-il passé?... Pourquoi ne Va-t-elle averti de rien? C’est vrai qu’il n’est seulement pas huit heures. Avec le brouillard on ne sait méme plus si l’on est le soir ou le matin.

« Marchez sur les feuilles mortes, dit-il. La boue est si collante que vous allez y laisser vos souliers. »

> Sa

Dreux jours plus tard, pour complaire au désir de Nicolas, Louis s’est fait déposer a l’entrée de l’avenue, et grace 4 l’obscurité, personne ne l’a vu gagner la maison. Demain matin, de la méme manieére, il repartira sans que son pére ait quelque chance d’apprendre sa visite. Ces airs de conspiration l’agacent et sont d’ailleurs bien superflus, car la situation parait assez simple. Rien de tel, pense-t-il, que de la poser sur le papier : le pour et le contre, noir sur blanc. Une femme plus audacieuse que Ninette pourrait effectivement tenter la grande intrigue : épouser, séquestrer, plumer, faire place nette en quelques mois. Mais, primo, elle ne semble pas avoir ce qu'il. faut de cynisme et de détermination pour un coup si risqué. Secundo, l’on peut méme croire qu’en faisant appel a ses scrupules, on la trouverait capable d’une certaine délicatesse. Tertio, son ambition parait se borner a gratter de-ci, de-la, des sommes assez modestes. De la toute petite industrie 4 domicile. I] faut que chacun vive. Et puisqu’on la dédommagera de maniére qu’elle puisse sortir de ses embarras d’argent, elle ne demandera sans doute pas mieux que de disparaitre.

Louis d’ailleurs apporte un fait nouveau : si J’on

| aici y We) wae .

en croit certains renseignements, tout cet automne Ninette se serait affichée en compagnie d’un homme beaucoup plus jeune qu'elle. Si vraiment elle s'est -toquée de quelque danseur professionnel, l’endurance lui fera défaut pour supporter les dégodts qu’implique la conquéte d’un vieil infirme. Sur quoi Jourdaine a protesté que son frére-ne connaissait rien aux femmes, et qu'elle commengait seulement de craindre Ninette depuis qu'elle savait l’existence de ce gargon.

Dans le bureau de Nicolas, devant le feu de la cheminée, la discussion pourrait se prolonger toute la nuit. Pourtant il faut conclure :

« Nous sommes d’accord, dit Louis, sur les mesures qu’en pratique il convient de prendre. Mais quant aux mobiles qui nous déterminent, je tiens a bien souligner qu’ils sont différents; pour un peu je dirais contraires. OU vous ne voyez qu’un vieillard en enfance, moi je vois un blessé du travail. Simple nuance d’interprétation, mais qui modifie bien des choses. J’aime a croire que tu fais une différence entre un vieux soulaud qui sen va du delirium et un vacher perclus de rhumatismes qui t’a pendant cinquante ans trait tes bétes sous la pluie. En tout cas dans l'industrie on distingue. Vous savez trés bien que l’usure de Pére n’a pas d’autre cause qu'un travail trop tendu et qu’une mauvaise hygiéne due au manque de repos. Et vous savez non moins bien que cette vie agitée, il n’en avait méme pas le godt, qu'il se l'imposait dans notre intérét, par une sorte de scrupule, par idée que toutes les forces qu’on détient, on en doit compte, et qu’on garde sur la conscience toutes celles qu’on n’a pas utilisées.

Il poursuit, tout en remaniant pour la dixiéme fois, du bout des pincettes, un savant édifice de braise :

« C'est l’éternelle histoire des soldats qui se sont

fait casser la figure... Mais non, Jourdaine, ce que je

dis la ne va pas de soi; ce n’est pas un lieu commun de réunion publique. Je dis quil y a de charmants petits vieux, pléins de philosophie, pleins d’attentions pour leur entourage, qui ne geignent sur aucune infirmité, qui n’ont ni jambe de bois, ni vilaines ‘cicatrices dans la figure. Tout le monde leur sait gré d’étre comme ils sont, et tout le monde ferme les yeux sur le passé, sur ce qu’a cotté la préservation de leur humeur guillerette et de leur teint frais. Pére n’a pas cette amabilité. I] est contrariant ; il est aigre ; il se rend malheureux. A qui la faute? A lui, dirat-on. Qu’est-ce qui l’empéchait de se ménager en temps voulu et de s’embusquer comme les autres? »

A qui diable en veut Louis, puisqu’on n’a rien dit qui ptt provoquer cette boutade, et contre quel antagoniste imaginaire cette véhémence est-elle tournée? Nicolas voudrait en finir :

«Il ne reste plus, dit-il, qu’a voir si Ninette accepte notre plan. Je pense que Pére est monté dans sa chambre et qu’elle m’attend au salon comme elle avait promis. Vous étes donc bien d’accord : départ sous prétexte d’emplettes, lettre de rupture et disparition. Et j’offre la somme que nous avons dite. Faut-il que je vous relise le projet de lettre? Je ne crois pas qu’il soit possible de mieux ménager son amour-propre a elle, non plus que les sentiments de Pére. Je persiste 4 penser que la lettre est un peu trop bien écrite, je veux dire d’un ton trop sobre, notamment le passage sur « l’apparente ingratitude » et « le souci d’épargner des souffrances inutiles ». Mais ¢a n’a pas grande importance; tenons-nous- jy... En attendant que je revienne, faites-vous du thé. Vous trouverez tout ce qu'il faut sur la table. »

Mais quand il est parti, ni son frére ni sa sceur ne quittent la cheminée.

« Dans une demi-heure, murmure Jourdaine, on respirera peut-étre plus a l’'aise. A moins que, depuis | deux jours, Pére ne lui ait donné de telles assu- | rances... » i Pour Louis, le probléme est ailleurs que dans les difficultés immédiatés. I] ne lache pas son idée :

« Je crains de m’étre mal expliqué tout 4: lheure.

Cest une question, vois-tu, qui m’a toujours préoc- '-cupé : Vusure, l’espéce de dignité que prend un

objet quand il a pleinement rempli sa destination. Je sais tout ce qu’on peut objecter. Mais homme qui parvient 4 la fin de sa vie sans aucune sorte de fatigue, tant mieux pour lui peut-étre; mais je doute qu'il ait jamais été travaillé par une générosité bien dévorante et qu'il mérite aucun respect. D/ailleurs, sur le fond, toi, Jourdaine, tu es parfaitement de mon avis. Nous ne sommes pas de précieuses merveilles qu'il s’'agit de transmettre a la postérité, mais des machines qui de toute maniére doivent étre cassées, jetées 4 la ferraille : alors qu’on ne les conserve pas dans du papier de soie, mais qu’on les fasse tourner tant qu’elles pourront.

Faute de temps, faute d’amis, Louis n’a guére occasion de tirer ses réflexions au grand jour, et méme, faute d’émulation, il perd tant soit peu l’habitude de les identifier au fond des limbes ow elles dorment. Ce soir il est lancé :

« Javoue qu’en trois mois mes sentiments ont beaucoup varié. Sous l’impression de la mort de Maman, j’étais tenté de ne rien mettre plus haut que cette sérénité parfaite, que cette espéce d’innocence. Toutes les autres fins de vie me semblaient, comment dire? participer 4 nos miséres, étre entachées d’im-

pureté. Mais je crois qu’a mon insu, la grandeur du spectacle avait pesé sur mon jugement et le détournait dans un sens qui n’était pas spontanément le mien. Je m/’en, suis rendu compte a mesure que l’événement a pris du recul. Ne te trompe pas sur ce que je vais dire... Ce n’est pas que la longue existence de Maman m’ait paru moins bien remplie, certes non! Personne ne s'est dépensé plus généreusement. Mais tout de méme, si je mets ces deux vies en regard... (Et je sens trés bien ce qu'il y a de grossier dans de telles comparaisons. N’y vois qu'un moyen de rendre clair ce qu'il n’est pas trés facile d’exprimer.) Eh bien, malgré tout, malgré l’espéce de vase qui semble maintenant remonter a4 la surface, je trouve dans l’activité de Pére quelque chose de plus haut, de plus fort. Est-ce que j'ai pour la destinée d'un homme une sympathie plus directe?... Mais non. Un effort soutenu si longtemps démontre une énergie, une persévérance, qui s’élévent sur l’échelle humaine a quelques degrés de plus. Et d’autre part je ne puis pas oublier le rayon dans lequel une telle action s'est exercée, le grand nombre des étres qui en ont bénéficié. » :

Jourdaine ne saurait expliquer en quoi l’argumentation dressée par son frére la choque. Statistiques présomptueuses... Elle dit :

« L’influence véritable... peut-on jamais la mesurer? »

Les mains tendues vers le feu, elle regarde la chair rose de ses doigts traversés par la clarté. Elle cherche ce qu’elle pourrait répondre, quels mots elle pourrait opposer aux mots. Mais Louis voit tout de suite que son discours a manqué le but, s'est perdu dans le vide. C’est d’ailleurs presque toujours ainsi, quand on déballe ces sortes de choses. I] ne sy

SAINT-SATURNIN fe ir,

laissera pas reprendre de si tot. Par bonheur la porte d’en bas vient de se refermer :

« Jentends le pas de Nicolas. I] monte quatre 4 quatre. C’est donc que tout va bien. »

En effet, Nic est souriant :

« Je ne savais plus comment me dépétrer de ses remerciements. Elle part cette nuit, si vous voulez. On n’est pas plus parfaite. Ah! mes enfants, quel spectacle yous avez manqué! Une surenchére de prévenances, des assauts de délicatesse. Elle n’a presque pas eu l’air d’entendre ma phrase sur |’indemnité !... Je crois, au fond, qu'elle n’a pas assez d’imagination pour que l’espoir d’un grand coup de rateau lui fasse avaler en fermant les yeux ce qu'il faudrait avaler ici. Quant a son idylle, plus de doute; elle est trop impatiente de rentrer 4 Paris. On ne me fera pas sortir de la téte qu’elle est venue en service commandé. Or, elle peut rentrer avec un petit butin, certaine par conséquent de ne pas étre battue. Vous verrez qu'un jour nous finirons par la-regretter; car ce qui est sir (et maintenant je ne plaisante pas) c'est qu’a Saint-Saturnin elle a eu la révélation de quelque chose qu’elle n’avait jamais entrevu, quelque chose qui l’a remuée dans son fond le meilleur... Ah, ¢a, quelle paresse! Vous n’avez méme pas préparé Yeau chaude. Moi j’aurais faim pour un beefsteak. »

Mais lappétit des autres ne va pas jusqu’a leur faire tendre la main vers Jlassiette de biscuits. En Sy mettant a trois, bien armés de leurs priviléges, ils sont venus 4 bout d’intimider une femme et de lui souffler sa chance. Mais un obstacle franchi, c’est pour se trouver en présence d’autres obstacles,

« Elle part, dit Louis, c'est fort bien; mais Pére ne peut pas rester seul...

— Je voudrais, dit sa sceur, étre au lendemain du

jour ot la lettre lui parviendra. Pauvre homme, ce sera dur. »

Et Louis reprend :

« Nous sauvons l’essentiel, mais ne nous cachons pas qu'il faudra'd’autre part jeter du lest, céder sur d’autres caprices.

— Le laisser se couvrir de ridicule par on ne sait quelle campagne électorale? fait Nicolas. Ce n’est peut-étre pas nous montrer bien chatouilleux pour sa dignité. Alors quoi? Démolir Saint-Saturnin ? »

Jourdaine se récrie, mais Louis murmure :

« Une maison n’est qu’une maison. »

Et comme les deux autres se taisent :

« Gagner du temps, ¢a va de soi, et limiter les dégats le plus possible. Naturellement nous nous arrangerons 4 ce que Nicolas ne soit pas lésé.

— Sil faut, hasarde Jourdaine, lui laisser casser un jouet, ne pourrait-on... »

Mais l’ainé lui coupe la parole :

« Il n’a jusqu’a présent rien cassé du tout. Laissezle du moins commencer. Méme sil met la maison par. terre, ce ne sera pas une folie plus onéreuse que sil avait entretenu dans quelque coin une maitresse méme assez modeste. Il ne sest pas payé la part de fantaisie 4 laquelle son travail lui donnait droit. »

Nouveau silence. Jourdaine se verra-t-elle forcée de parler toujours au nom de la lésine? Elle dit, irritée contre elle-méme :

« Le coup d’essai peut aller loin.

— Mais, riposte son frére, c’est la vie tout entiére qui peut aller loin. Tu la prends pour une rosse qu’on fait tourner dans un manége. Tout a coup elle rue et s‘emballe... Heureusement! »

oe

Il passera le reste de la nuit sur le divan de Nicolas. Mais le sommeil est un ami méfiant qu’il n’apprivoise jamais qu’avec peine et dont il connait bien les signes de mauvaise humeur. Au lieu de s’acheminer vers l’engourdissement,son esprit reste lance. « La vie rue et s’emballe, mais le bon cavalier en redevient maitre. » Ce n’est pas que Louis soit passionnément homme de cheval; pourtant les obscures images qui signifient pour lui vigueur, orgueil, conquéte, c’est la mémoire de ses muscles qui la lui fournit le plus souvent : souvenirs présents dans ses cuisses, dans ses bras, lutte heureuse entre Vhomme et la béte qu’il presse de ses genoux, victoire sur la monture obéissante, sur la route et le vent. Mais dans le malaise de l’insomnie, c’est toujours de la méme maniére que l’euphorie s’altére et fait place a l’appréhension. Il ne progresse plus qu’avec peine, il lutte contre un élément hostile : et tantdt cest contre le courant d’un bras de mer (survivance d'une terreur d’enfant, un jour qu’en se baignant il faillit étre emporté par la marée descendante) ; tantot cest contre un flot humain qui lenserre, qui V’étouffe (angoisse laissée en lui par le début de la guerre, quand sur les routes du nord, pour faire avancer sa compagnie, il lui fallait se frayer un che- Min parmi la cohue des populations en fuite). Ses nerfs gardent de cette €poque une secréte blessure dont jamais il ne fera l’aveu; mais lorsque certaines tétes, toujours les mémes, avec une certaine expression hagarde, commencent a défiler sur sa droite et sa gauche, il sait que l’obsession va devenir cauchemar et qu'il faut se hater de rallumer, d’ou- | vrir un livre.

Il n’a, cette nuit, aucun volume sous la main. Aller jusqu’a la bibliothéque de Nicolas? Par paresse et fatigue, il hésite. Il se surveillera; il viendra bien a bout tout seul! d’écarter ses fantémes. Mais homme couché n’est jamais assez vigilant pour empécher la somnolence de jeter sur lui ses filets... Le fusillé... Ah! non, assez de cette vieille histoire!... Trop tard Louis s’efforce de faire un bond hors du cercle ot Vidée fixe l’a cent fois fait tourner. (Un maire de village qui, pour avoir déplu par la fermeté de son attitude, fut poussé dans la rue, les mains liées derriére le dos, les bretelles coupées, le pantalon tombé sur ses chaussures, et qui, grotesque, trébuchant, fut abattu 4 coups de balle.) Parmi des millions d’agonies, pourquoi ressasser éternellement celle de ce malheureux? Mais l’esprit a ses prédilections, ses pentes. Car si la dignité de homme ne tient que par six boutons de culotte, si la contenance et le courage, méme payés de la vie, sont 4 la merci d’un ridicule pan de chemise qui bat au vent et dans lequel des brutes tirent a la cible... Mon Dieu, assez! Louis sait vers quelle région de son nihilisme ce raisonnement voudrait l’entrainer. Non qu'il réve de la gloire : le hasard en est maitre; qu'il la dispense a qui lui plaira! Mais il y a ume certaine fierté, une certaine tenue, que nous avons acquises par labeur et discipline, qui sont 4 nous. Si cela méme peut nous étre enlevé dérisoirement... Le pauvre bougre avait di préparer ses réponses le plus bravement qu'il avait pu. On se tient prét, puis la chance se moque... Toujours, chez Louis qui n’a pourtant jamais connu d’échec, cette méme peur d’étre pris au dépourvu, a quelque tournant, de faire figure insuffisante. La partie n’est jamais gagnée définitivement. On peut la perdre. Je peux la perdre. Tu peux la perdre... Assez,

Fed ant hs Ta : ‘

assez !... Il doit bien trainer un bouquin sur quelque chaise... A condition que ce ne soit pas un volume de

poésie !...

Quand Nicolas le réveille et s'informe comment il a dormi, sa réponse est celle dont il ne se départit jamais :

« Tout a fait bien, » ;

D'ailleurs, dés qu'elle est lucide, sa pensée soigneusement gardée ne sait plus rien de ce qu'il convient quelle ignore, et jamais elle ne s'aventure dans les zones interdites.

Au bout de l’avenue, il attend l'auto qui doit venir le prendre. La campagne baigne dans le lait matinal et Vherbe est toute miroitante de gelée blanche. Pas chaud! Mais les joues ou le rasoir vient de passer conservent une brilure délicieuse, comme si déja cétait le soleil levant qui les caressait, et l’air a le gout d’un sorbet qui fond sur la langue. Avec ce départ 4 la pointe du jour, l’opération se trouvera bouclée en un minimum d/heures. Rien n’énchante Louis comme ces sortes de réussite. Ce soir il doit coucher 4 Bruxelles, 4 Zurich demain. Il y a bien trois minutes qu'il attend, sans qu'il s’impatiente encore.

A travers l'irisation de la buée, il regarde, au tour-

nant de Ja route, une misérable charrette qui s’avance au petit pas. Dix fois par minute les rénes, agitées

d'une secousse, tirent en guise d’encouragement sur le mors du vieux cheval. Une imperceptible fumée monte doucement du maigre dos, comme d’un feu presque mort sous la cendre et la rosée. A hauteur de l’avenue, il faut un grand effort pour convaincre

la béte de quitter la route et de s’engager entre les.

bornes. Quand elle se décide 4 donner une poussée

sur le brancard, l’un des traits se décroche. Louis voit paraitre hors de la bache une Petite Soeur des Pauvres qui, malgré les chales dont elle est emmitouflée, descend lestement du siége et saute a terre. Il s’avance aussitot

« Laissez, ma sceur; je vais rattacher la chaine. »

Mais l’'accident semble étre un épisode normal du voyage : déja tout est remis en place. La sceur s'avance, délibérée, avec une familiarité paysanne, les mains a demi croisées pour tacher de réchauffer ses doigts gourds

« Monsieur Louis ?... oui, n’est-ce pas? oui... sceur Emérantine... Oui, n’est-ce pas?... C’est Mme de Sinnis qui nous a fait dire... Des vétements, du linge, qu’elle nous demande d’enlever immédiatement... Des vétements qui ont appartenu... de sorte que nos pauvres vieilles, encore une fois, c'est la chére dame qui leur envoie... qui leur envoie du Ciel... »

Et soudain Louis voit la religieuse baisser la téte, la baisser encore davantage. Elle fond en larmes :

« Ah! monsieur, nous avons perdu... celle qui nous donnait tout notre courage... une véritable mére! »

Des sanglots bruyants partent de la voiture; la sceur balbutie :

« C'est la petite Amélie Vasse, vous savez bien... cest la petite Amélie Vasse. »

Ce nom ne rappelle rien A Louis. Embarrassé, il cherche un billet dans sa poche, mais n’ose Jloffrir. La religieuse poursuit :

« Elle est a présent novice dans notre maison... Aprés ce qui lui était arrivé, n’est-ce pas?... »

Confusément un souvenir remonte dans l’esprit de Louis, l’histoire d’une fille accusée de vol. Sans doute est-ce Mme Colombe qui est intervenue.

6 Og ite: |

ne serait plus de ce munde... »

€paule enveloppée de noir. Les deux femmes restent — (SOUL 1:

“depuis... Alors, que voulez-vous... »

Sous la bache les sanglots redoublent. La sceur grimpe au marchepied, tapote affectueusement une

un moment embrassées. On entend la voix de la

« Crest la premiére fois que nous revenons depuis... Et tournée vers Louis, -elle le soe "encore a. témoin :

-« Cest la petite Amélie Vasse... »

Ix y avait encore moyen, ce matin, d’intercepter la lettre. Maintenant il l’a lue depuis une heure, depuis deux heures... Jourdaine n’est pas entrée dans sa chambre. Il n’a- demandé a voir personne. I] a renvoyé Babet, venue comme d’habitude pour lui mettre ses chaussures, ce qu'il ne fait plus tout seul que difficilement.

On a franchi une certaine frontiére invisible. On a dépassé la confuse aréte ot se fait le partage des eaux. On est sur ]’autre versant. On ne s’y est encore avancé que de quelques pas, mais déja le recul n’est plus possible. On est engagé sur la pente qui va descendre, qui ne peut plus que descendre et se précipiter.

Ils ont fait appel a la ruse. Ils ont commencé la résistance. Ils espérent la maintenir sourde, l’envelopper de ménagements. Mais pour couvrir un premier mensonge, il faudra le renfort d’autres mensonges. Ils ne fixeront plus les bornes au-dela desquelles ils refusent de se laisser entrainer.

Comme dhabitude, Jourdaine a envoyé les trois enfants dire bonjour a leur grand-pére; mais c’est une corvée dont ils se sont acquittés au plus vite, sans

regarder 4 droite ni 4 gauche, si bien qu’a leur sortie de la chambre il n’y a rien 4 tirer d’eux.

Un peu plus tard, passant sur le palier, l’odorat fin de Mlle Cheu a cru percevoir une odeur de brilé. Elle est entrée, a vu sur le tapis des cendres de papiers. « Mon Dieu, a-t-elle dit, se peut-il que le vent ait refoulé des cendres jusque-la! » De son fauteuil William Colombe a répondu : « Laissez donc! Le vent n’a pas soufflé~du tout. » Mais on ne sait quoi, aujourd’hui, la rend d’humeur combative, et de sa propre autorité elle a déployé le garde-feu devant la cheminée. Elle en reste agitée tout le matin. Bien qu'elle soupconne un peu lorigine du papier brilé, l'occasion est trop bonne de gourmander Babet : « Vous avez encore oublié le gardefeu! » En passant par l’office : « Naturellement, pas de garde-feu! On s’étonne ensuite que les maisons flambent. »

Au -premier coup de cloche, William Colombe a fait dire qu'il désirait déjeuner dans sa chambre. Et déja lengrenage commence 4 jouer; car sous peine de paraitre complice, il faut bien que, feignant Yignorance, Jourdaine aille prendre de ses nouvelles. En chemin elle croise Nicolas.

« Bon courage, dit-il. Moi j’ai le réle de l’armée prudente qui pousse devant elle un rideau de femmes et d’enfants. »

Elle le retrouve un quart d’heure plus tard :

« Il est dans son fauteuil, dit-elle. I] n’ouvre pas la bouche. Ses traits sont durs. Il fait une sorte de moue. Comme il n’était pas complétement habillé, j’ai terminé sa toilette. Mais il n’avait pas l’air de seulement me voir. »

Vers deux heures, le bruit court 4 la ferme qu’en desservant, Babet lui a entendu dire : « Je chasserai

tous ces escargots! » Mais le jardinier colporte une autre version : « Je les écraserai comme des escargots! »

A la nuit tombante, Ivanoff, dans l’étable, vient de porter au taureau sa ration de foin. A cdété de lui, la mére Elodie a ramené les veaux vers leur box. Le puissant mile, irrité par tous ces mouvements, s’agite, meugle, fait jouer les muscles de sa formidable encolure, frotte contre sa mangeoire l’anneau de fer qu'il porte aux naseaux.

« Hé, dit gaillardement la vieille, il se souvient quiil les a faits, et ¢a le chatouille encore ou ga le chatouille. »

Sur quoi, se retournant, elle apergoit avec stupeur William Colombe. On ne l’a pas entendu s’approcher. Parfois il Iui arrive de traverser la cour; jamais il n’entre dans les batiments. Mais quelque insolite que soit sa présence, la vachére est depuis tant d’années dans la place qu'elle ne perd pas la téte pour si peu. Elle prend son sourire le plus aimable et, désignant l’énorme béte, elle se contente de traduire en langage de cérémonie sa remarque de tout 4 l’heure :

« C’est le pére de famille! »

Il y a un petit silence. Le vieillard porte son regard de la mére Elodie au chef de culture, puis le raméne a4 Elodie. Sa taille se redresse et, le front haut, il dit d’une voix nette et forte

« Non seulement vous avez raison, mais vous avez prononcé une profonde parole! »

La femme continue a4 sourire, mais par exces d intimidation.

« Le pére de famille! poursuit le vieillard. Quand — les hommes d’aujourd’hui se servent de ce mot, on croirait quils n’en connaissent plus le sens. Ils semblent avoir devant les yeux l'image d’un paisible

boeuf, mais cest au taureau quils devraient songer : le taureau qui marche a la téte de toutes ses femelles, qui a mis tous ses rivaux hors de combat, qui renverse et piétine tout ce qui provoque sa colére, et que le lion lui-méme n’ose attaquer! Et dans les anciens temps, du temps des Romains... »

Il y a un arrét. La fourche en main, le Russe hésite 4 se remettre au nettoyage des litieres. Le vieux barine va dire encore quelque chose; il a quelque chose sur les lévres. Mais c’est comme si le discours, quittant soudain la surface, avait trouvé son chemin le long de failles souterraines. La téte a de petits hochements, mais les lévres ne se desserrent plus.

= eae ’ ry * be F ) x ‘ “ i t ~ ' HM re £ baat i { ' ot ie , ¥ 4 ew: 7 A j ; ; j , a P te i “ | =

ARTII

Ee

Page 1