‹ Saint Séverin, apôtre du Norique (453-482): (453-482)Chapitre 16 sur 81 · Eug„ IV · texte numérisé non relu

Eug„ IV

latrones. Surpris par la soudaineté de Tattaque, ils prirent la fuite, abandonnant leurs armes, comme l'avait prédit saint Séverin. Cette fuite, toutefois, ne fut pas si rapide, qu'un certain nombre d'entre eux ne tombât aux mains des Romains.

Respectueux des ordres du saint, ils ne leur firent aucun mal, les enchaînèrent et les amenèrent à Favianes. On les présente à Séverin. Il les fait délivrer de leurs liens, les traite avec bonté, ordonne qu'on leur serve à boire et à manger. Lorsqu'ils furent ainsi rassurés et en état d'entendre les paroles de leur juge : « Allez, leur dit-il sévèrement, et avertissez vos complices qu'ils n'aient plus l'audace de s'aventurer dans ces parages, car la vengeance céleste ne se ferait pas attendre. Dieu combattra pour ses serviteurs et telle est la protection qu'il exerce sur eux, que les traits de leurs ennemis ne les blesseront pas, mais deviendront des armes entre leurs mains )». Et il les congédia. Alors, se tournant vers les habitants de Favianes, témoins de cette scène, il leur promit que leur ville serait désormais à l'abri des déprédations des brigands, mais à cette condition que, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, ils resteraient fidèles observateurs du devoir et de la piété. Puis il rendit grâces à Dieu.

Nous avons tenu à rapporter ces deux traits,

parce qu'ils nous montrent Séverin dès à présent maître de sa méthode, pourrions-nous dire, tant vis-à-vis des Romains que des Barbares, méthode faite de bonté, de souplesse et d'autorité^

Les événements de Favianes avaient consacré Tautorité de Séverin. Il s'agissait maintenant d'en organiser l'exercice. Dieu, il n'en pouvait plus douter, avait fait de lui le dépositaire d'une force dont il devait user selon les plans de la divine Providence. Pour mûrir ses projets, il se retira dans une solitude, au lieu appelé ocf F'ineaSj à peu de distance de la ville. Cet instant est décisif dans la vie de Séverin*.

I. Cet épisode jette une complète lumière sur Timpuissance de Tarmëe à faire respecter les indigènes. On remarquera qu'il n'est pas ici question de forces barbares régulières mais de simples brigands. Or, sans la confiance qu'inspiraient Tautorité et les prières de Séverin, les soldats romains ne se fussent pas hasardés à les poursuivre. Eugippius nous apprend (XX, i) qu'il y avait quelques troupes dans un assez grand nombre de vilies. Cependant c'est ici le seul cas où nous les voyions agir.

a. Amédée Thierry interprète cette retraite comme une reprise temporaire de Séverin par l'amour de la solitude. Nous ne pouvons paitager cette manière de voir. Le moment eût été singulièrement choisi pour rentrer dans l'ombre, puisque le succès venait pour la première fois de couronner ses efforts. Rien n'eût été plus contraire aux intérêts dont il était persuadé que Dieu lui avait donné

Il compril d*abord qu'il ne pourrait suffire à la tâche s'il continuait à agir seul. Son but était double. Il était nécessaire d'une part de rénover le peuple dont il avait la charge, de le tirer de son insouciance, de son amour des plaisirs, de la mollesse surtout qui le rendait incapable de toute action virile. Il fallait suppléer à l'insuffisance du clergé, étendre son action sur ce dernier et amener les meilleurs sujets à collaborer à son œuvre. En un mot, il s'agissait de convertir à nouveau la province de Norique, et de transformer ces chrétiens tièdes ou infidèles en de véritables serviteurs du Christ. Tous les maux dont ils souffraient, pensait le saint, étaient le châtiment de leurs vices et de leur lâche abandon. La pénitence d'abord, puis la fidélité, étaient le véritable. Tunique remède. L'amélioration de leur condition matérielle viendrait ensuite, tout naturellement, et comme par sujfcroit. Il comptait beaucoup sur l'esprit de sacrifice, sur la charité sous toutes ses formes pour opérer ce double relèvement, La prédication, puis un contact de tous les instants, étaient les moyens qu'il emploierait pour obtenir ce relèvement et le maintenir.

D'autre part, il n'était pas moins indispensable

la charge. De plus, dès qu'il en est sorti, nous le voyons fonder des monastères.

de prendre quelque empire sur les Barbares. La violence, les caprices de ceux-ci, leurs volontés impérieuses et soudaines, n'étaient pas des obstacles moins redoutables que la mollesse de leurs victimes à rétablissement de quelque ordre dans le désordre, de quelque règle dans le chaos. Et il était plus déconcertant. La soudaineté de leurs résolutions, la brusquerie de leurs démarches, ne pouvaient être combattues qu'à la condition d'être toujours au courant de leurs faits et gestes. Ici encore des auxiliaires, des agents d'information, des missionnaires diplomatiques, étaient indispensables. C'est donc toute une milice active, partout présente, dévouée au chef, soumise à ses ordres, surtout en plein accord avec lui de foi et d'ardeur, qu'il s'agissait de créer. Or, quelle milice pouvait réunir ces conditions, si ce n'est ce que dans le langage du temps on avait coutume d'appeler la « milice de Dieu », c'est-à-dire les moines? En eux il trouverait l'abnégation, l'obéissance prompte et joyeuse, le courage toujours prêt, dont il avait besoin pour accomplir sa mission. Il les avait vus à l'œuvre en Orient, et il n'ignorait pas les grandes choses qui par eux s'accomplissaient déjà en Occident.

Quand Séverin eut quitté la solitude pour mettre

à exécution ses projets, il n'est pas douteux qu'ils ne fussent nettement arrêtés clans son esprit. En effet, sans plus tarder, il se mit en quête d'auxiliaires. La confiance qu'il inspirait dut lui rendre la tâche facile, car il en eut bientôt réuni un assez grand nombre. Il leur construisit un monastère^ à peu de distance de Favianes, cette ville h laquelle l'attachaient des liens déjà si chers, et dont la situation et la force semblaient favorables à un pareil établissement.

Il ne parait pas que Séverin ait rattaché ses

ï. Cette fondation doit être de 4^5. En effet, Séverin arrive à Astura après la mort d'Attila, qui eut lieu en 453, et probablement après le règlement de sa succession plutôt qu'au milieu de la inêlëe qui suit immédiatement cette mort, c'est-à-dire en 454» Sa vie retirée à Astura ne dut pas durer fort longtemps, puisque Sévérin veuait en Norique ppur une œuvre déterminée. Or, quand il partit pour Comagène on était en hiver, car la panique des Ruges que nous avons racontée se produisit à la tombée de la nuit, quand venait de finir le « sacrifice », et la coutume était alors de dire la messe les jours de jeûne à trois heures de l'après-midi. On se souvient que précisément on avait décidé un jeûne de trois jours. La nuit tombait donc de bonne heure. Ensuite nous voyons Séverin appelé à Favianes quand les glaces encombrent le fleuve. La débâcle qui suit est donnée comme prématurée (Eug,^ III, 3). Puis vient l'épisode des Scam^res. On pouvait donc être au printemps quand Séverin se retira ad Vineas. La fondation du monastère suivit bientôt, car elle eut lieu certainement dès les premiers temps de la prédication de Séverin. L'été de 455 nous paraît une date très vraisemblable.

moines à quelque règle connue. En effets ce fut seulement bien des années après sa mort qu^Eugippius, le biographe, devenu abbé à son tour, après le transfert des moines en Italie, composa pour eux une règle officielle, qu*il leur laissa, nous dit un auteur ancien, comme Texpression de ses dernières volontés*.

Homme d'action, homme pratique, allant droit au but, Séverin les instruisait par les exemples plus que par les paroles, et c^est en les faisant agir eux-mêmes qu'il les formait*. Pour la science, il se contentait de les exhorter à vivre dans le commerce des anciens Pères oit ils trouveraient tout le nécessaire. Pour la piété et les mœurs, il leur recommandait de prendre garde qu'après avoir quitté leurs parents et le siècle, ils ne regardassent pas en arrière, de peur de donner accès à quelque regret et qu'il ne leur advint le même sort qu'à la femme de Loth. Il leur rappelait que la crainte de Dieu peut seule dompter l'ardeur des passions et que le feu de la sensualité ne peut être éteint que par les larmes, qui sont

I. Isld,y De Vir. iil., c. 34< Scripsit et regulam monachis consistentibus in monasterio «9. Severini^ quant eisdem moriens quasi testamentario jure reliquit. L'hymne à saint Séverin fait aussi allusion à cette règle (v. aa).

a. Eug,^ IV, 6... plurimos sancto cœpit informare propo' sito, factis magis quant verùis instituens animas auditorum.

une grâce de Dieu^ Pour la discipline, enfin, il avait coutume de préconiser Tabstinence et le jeûne, et disait qu'une àme qui habite dans un corps trop bien nourri est bientôt perdue*. Mais surtout il les dirigeait personnellement, sachant ce qui convenait à chacun d'eux, poussant celui-ci vers Toraison', employant cet autre aux missions actives, les connaissant et les aimant tous de toute la pénétration de son jugement et de toute la chaleur de son cœur^.

Les ressources de saint Séverin devaient être dès lors relativement considérables. Les cellules qui abritaient les moines n'entraînaient à vrai dire pas de grandes dépenses, mais il y avait joint une basilique, et nous savons qu'elle contenait un grand nombre d'autels consacrés à divers saints dont il avait pu se procurer des reliques. Comme la plupart des chrétiens de cette époque encore rapprochée de celle des persécutions, il les avait en grande vénération. Les reliques des saints Gervais etPrptais lui étaient parvenues d'une iaçon presque mi-

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