‹ Saint Séverin, apôtre du Norique (453-482): (453-482)Chapitre 2 sur 81 · RUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

RUE BONAPARTE

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SOUBGBS DE l'uISTOIRB DE SAINT SÉVERIN ' EU6IPPIUS

Très populaire en Autriche et même en Allemagne S saint Séverin, improprement appelé Y apôtre duNorique (cette contrée était chrétienne avant qu'il n'y vînt), est relativement peu connu en France. Et pourtant, quelle belle leçon d'énergie nous offre l'étude de sa vie ! L'histoire ne présente peut-être pas un second exemple aussi frappant de ce que peut la volonté d'un seul homme, dénué de toutes ressources, sans relations, presque sans nom, soutenu par la foi et la charité, sur un peuple amolli, indifférent, léger,

I. Assez populaire pour que sa biographie antique prenne place dans renseignement. L'illustre Mommsen n'a pas juge indigne de lui d'en établir une exceRente petite édition à l'usage des classes. V, Bibl.

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réduit à un demi-esclavage, hors d'état de résiste à ses persécuteurs ou de réagir contre lui-même Sans doute, l'importance de cette figure n^ pas entièrement échappé à nos historiens mo demes. -Mais à Texception d'un seul, ils s'y arrêtent peu. Ozanani ne lui consacre que cinq pages pénétrantes, mais non exemptes d'erreurs* Montalembert moins encore dans son Histoin des moines d'Occident. Amédée Thierry au contraire, qui, avec moins de génie historique, partageait avec son illustre frère l'art de faire jaillii la vie des textes morts, a incorporé, en plusieurs fois, presque toute la biographie de saint Se vérin dans ses Récits de V Histoire romaine au F^ siècle. Et, il faut le dire, il l'a fait avec un rare bonheur. Jamais peut-être chroniqueur ne l'inspira mieux que le pieux auteur de la F'ie de saint Séverîn. Sans exagérer, le talent du conteur est ici prestigieux et inégalable. Mais, d'autre part, devonsnous admirer sans réserves ? Fidèle à ce principe, d'ailleurs fécond, que l'histoire est une résurrection^ Amédée Thierry, on est forcé de le reconnaître, donne un trop libre cours à son imagina-

I. Ozanam. Études Germaniques^ t. II, p. 38-43. Ozanam a eu en outre le mérite de publier le premier le texte de Vhymne à saint àSëverin que nous traduisons pour la première fois en français dans notre appendice. Documents inédits, Paris, i85o, p. a4i) c^* P* io5.

lion. A comparer les textes dont il s'inspire et les pages qu'il en tire, son procédé de composition apparaît en plein. Quelques lignes sèches, moins que cela, quelques mots relatent un fait : aussitôt notre auteur, par un effort manifestement voulu, et non sans charme pour lui comme pour le lecteur, se représente comment la scène a dû se passer; il en perçoit tous les détails, il la ^eçit\ le paysage, les lieux, la physionomie des personnages, leurs traits, prennent forme et se précisent; soyez assurés qu'il ^o^Y leurs costumes, leurs gestes, qu'il les entend i^2j\er. Et ce tableau magique, il le transporte tout vif sur la toile M II

I . Eugippius écrit : Reversus ad hospitium quod ab ecclesiae fuerat custode susceptus. Voici ce que deviennent ces mots si peu suggestifs sous la plume d'Am. l'hierry : a Son accoutrement dénotait une profonde misère et ne lui valut d'abord que méfiance et dureté (?). La petite ville d'Astura, où il se proposait de séjourner, fut sur le point de lui fermer ses portes... l'étranger n'y trouva pas un toit pour s'abriter. Toutes les portes se fermèrent devant le mendiant et le vagabond. U courait risque de mourir de faim et de froid, si le portier de r église^ presque aussi pauvre que lui, ne Veut reçu dans un coin de Tenclos qu'il occupait près du temple. »

Ailleurs, il s'agit d'une bande de pillards surpris par un -détachement de soldats romains. L'auteur ancien écrit : « Secundo milliario, super rhum qui vocatur Diguntîa latrones inveniunt, quibus in fugam conversis^ etc. », et l'auteur contemporain : c( A deux milles de la ville coulait une petite rivière appelée Dicuntia, dont le cours sinueux baignait une vaste prairie avant de se perdre dans le Danube. On

a réalisé une délicieuse œuvre d'art! On dît

qu'ainsi composait Gustave Doré.

Mais ici, il ne s'agit pas de rivaliser de style et de couleur avec l'excellent écrivain. Saint Séverin, si original, si édifiant, a bien droit aux honneurs d'une biographie à part et, à notre sens, une vie de saint, si remplie soit-elle d'aventures, ne doit être ni un roman historique, ni de l'histoire romanesque.

En outre, comme il convenait à son dessein, Amédée Thierry s'est contenté, en somme, d'introduire, en y ajoutant mille traits brillants, le texte du biographe ancien dans son récit. Or, il n'est pas impossible de serrer de plus près ce texte, non seulement pour raconter avec plus de détails la vie du saint, mais aussi pour en tirer d'assez nombreux renseignements, intéressants soit pour notre sujet particulier, soit à un point de vue plus général. Grouper les faits épars, les classer, tirer d'un mot, d'une allusion, les îndi-

eût dit ce lieu fait exprès pour une halte.... Mamertinus s'y dirigea en toute hâte et surprit effectivement le» voleurs au milieu d'une véritable orgie (!), le» uns mangeant et s'enivrant, les autres déjà ivres et dormant sur Thérbe. Leurs armes dispersées gisaient çà et là sur la prairie, etc. » Et voilà, certes, deux tableaux achevés. Mais les textes ne disent pas un mot de tout cela, et même, en usant du même procédé, on en pourrait tirer d'autres tableaux non moins pittoresques et fort difiFérents.

cations qulls sous-eotendent et 1e$ circonstances qulls impliquent, est le travail minutieux du biographe plus que de Thistorien qui fait mouvoir toute une foule de personnages et doit puiser à un grand nombre de sources. Puis, une fois reconstituée de notre mieux la société d'une province alors si tragiquement éprouvée et comme perdue, bien que Rome fût proche, au bout du monde ; une fois établies, dans un ordre autant que possible chronologique, les actions de rhomme extraordinaire dont nous racontons la vie, notre tâche sera-t-elle finie? N'irons-nous pas chercher dans son cœur, dans son âme, dans son caractère, dans sa foi et dans ses vertus, le secret de son incroyable influence, de ses mystérieux pouvoirs, de son indomptable et victorieuse énergie ? Quand un homme eut en partage une âme si haute et si pure, une volonté si forte que nul ne pouvait l'approcher sans goûter la beauté de Tune et ressentir l'ascendant de l'autre, passerons-nous à côté de cette âme sans tenter de la pénétrer? Avec l'homme d'action qui intéresse plus particulièrement l'histoire, il importe de faire connaître, ou plutôt d'essayer de faire connaître l'homme intérieur et spirituel.

Le seul document que nous possédions, mais

il est de premier ordre, sur la vie de saint Séverin, est la biographie terminée à Naples en 5i i par le prêtre Eugippius, vingt-sept ans après la mort du saint. Elle avait été commencée, comme Tauteur nous le dit lui-même, sous le règne de Théodoric et le Consulat d'Importunus, c'est-àdire en 509.

Les écrivains ecclésiastiques de l'âge suivant font d'assez fréquentes allusions à saint Se vérin, mais à l'exception d'un seul qui nous procure un détail intéressant, ils ne nous apprennent rien que nous ne connaissions par le biographe. Leur source unique est Eugippius. Il en est de même de l'hymne à saint Séverin. Leur témoignage toutefois n'est pas indifférent, car il nous permet d'apprécier l'autorité dont jouissait Eugippius. De plus ils nous renseignent sur la vénération dont la mémoire de Séverin ne cessa d'être l'objet, sur son culte qui s'établit aussitôt après sa mort, sur ses reliques et les miracles que l'on attribuait a son tombeau. Ils nous font connaître aussi ce qu'il advint des monastères fondés par saint Séverin et ramenés plus tard en Italie, où ils n'en formèrent plus qu'un.

Eugippius était un moine formé par saint Séverin lui-même. Il vécut sous sa direction pendant plusieurs années et beaucoup plus longtemps en

la compagnie d'anciens disciples directs de Séverin, enfin il était un des plus considérés parmi ceux-ci, puisqu'il devint abbé du monastère transporté du Norique en Italie. Il a donc composé son livre d'après ses propres souvenirs et ceux de ses plus anciens compagnons : Ex notïssima nobis quotidiana majorum relatione compO" sui^. Auteur d'un Trésor fort estimé .d'extraits de saint Augustin, et d'une Regle^ pour les moines de son abbaye, inspirée par la tradition fidèlement gardée des préceptes de saint Se vérin, Eugippius est un auteur grave et qui mérite confiance. Cassiodore, le savant écrivain, ministre de Théodoric, qui le connut personnellement (c'est pour une nièce de Cassiodore, Proba, qu'il avait composé ses extraits de saint Augustin) nous dit qu'il n'était pas particulièrement çersé dans lés lettres profanes, mais tout plein de la dinne Écriture^.

I. Eugip. Àd Pasch., a, 7. Nous renverrons à Eugippius d'après Pëdition de Mommsen, facile à se procurer. Pour la Vie, le premier chifiPre niarquera le chapitre et le deuxième le paragraphe. Pour Tépître à Paschasius et la lettre de celui-ci à Eugippius, le premier chiffre indiquera' le paragraphe, le second la ligne du paragraphe.

a. hid. De vîris ilL, c. 3ï.

•3. Cassiod, Div. lect,y c. i3,.. vîri non usque adeo saecularihus litter'is eruditi^ sed scripturarum dmnarum lectione ^len'issimi. Beaucoup d'autres témoignages anciens attestent

Sans doute ^radmiration qu'il professait pour son maître a pu le porter à mettre particulièrement en lumière les succès de celui-ci, à dissimuler inconsciemment ses échecs, peut-être h effacer à son profit le rôle de quelques-uns de ses auxiliaires, c'est une tendance commune à beaucoup de biographes, mais tous les faits historiques qu'il nous est possible de contrôler, ce qu'il nous dit d'Odoacre, du transfert de la population romaine du Norique en Italie, de la translation des reliques de saint Séverin, est marqué au coin de la vérité. Nous pouvons donc le suivre sans crainte. Si quelques passages restent obscurs pour nous, cela tient vraisemblablement à notre propre ignorance plutôt qu'à celle de l'auteur ou à sa négligence.

Eugîppius, comme tous les écrivains ecclésiastiques de l'époque, attribue volontiers au miracle

restîme qu'il inspirait. Lettre de Fulgence, évéque de Ruspe, en Afrique : domino beatUsimo et plurimum venerab'Ui ac toto caritati affectu desiderabîli sanclo fratri et compresbytero Eugyppio, Migne. P. L., t. 65, p. 34^. — Fulgentius Ferrandus, diacre de Carthage, adresse deux lettres : domino bealissimo et débita caritate peculiariter honorando sancto fratri (a* lettre, patri) Eugippio presbytero. FloriL Casin , t. i, p. 194-195. — Dionysius Exiguus dédie à Eugippius une traduction latine du traité de S. Grégoire de Nysse sur La Condition humaine. — Johannes Diaconus, Transi, S, Seperini : quas (Sev, virtutes) jam ab olim per totum orbem libellus solertissimi dispersit Eugippii,

des faits qui peuvent s'expliquer sans intervention surnaturelle. En ces temps de naïve croyance et de facile crédulité, la légende s'établissait pour ainsi dire au jour le jour, du vivant même des saints personnages ou au lendemain de leur mort. La pieuse admiration des disciples prenait plaisir à Taccueillir de la voix populaire, et euxmêmes se laissaient aisément entraîner à la former. Venaient ensuite les biographes dont le dessein était moins d'instruire que d'édifier. Or, chaque genre a, suivant les temps, sa rhétorique. Celle de nos vieux hagiographes consiste, en partie, à supprimer la série des actes intermédiaires, pour arriver de suite au résultat, d'où l'apparence miraculeuse d'une loule de faits qui s'expliquent d'eux-mêmes si, par un procédé contraire, on rétablit la série des actes supprimés. Elle consiste aussi à substituer une inspiration directe venue d'en haut aux efforts de la pensée, de la réflexion et de l'information, soutenus par la grâce qui, effectivement ne pouvait manquer d'être donnée surabondante à ces héros de la foi et des mœurs.

Si l'on prenait Eugippius au pied de la lettre, la vie de saint Séverin offrirait plus de miracles que n'en firent le Christ et les Apôtres, elle ne serait à vrai dire que miracles continuels. C'est

pourquoi nous croyons qu'il île faut pas s'en fier au langage toujours mystique des hagiographes et prêter à des hommes de jugement sûr et de sens pratique, tel que parait avoir été Eugippius, une crédulité invraisemblable et parfois puérile. Sans tomber dans Texcès d'un rationalisme qui nierait a priori tout miracle rapporté dans ces conditions, on peut, je crois, admettre, et même il paraît en certains cas nécessaire d'admettre que les écrivains de cette sorte n'ont eu d'autre intention que de mettre à la portée de leurs lecteurs populaires, et sous une forme frappante pour l'imagination, les exemples qu'ils leur proposent.

D'autre part, le merveilleux se mêle parfois si intimement à la trame du récit qu'il n'est guère possible de l'en extraire sans mettre en pièces tout le tissu. Or, comme aucun de ces miracles n'engage la foi, le plus sage n'est-il pas, lorsque les faits s'expliquent naturellement, de les débarrasser de l'appareil qui est la marque du temps oii ils furent relatés, et, dans le cas contraire, de les rapporter simplement tels qu'ils nous sont livrés? Et enfin irons-nous de parti pris déflorer, par une critique souvent bien inutile, le charme de ces vieux récits ?

Voici en quelles circonstances Eugippius fut amené à écrire la vie de son maître. Il lui tomba,

dil-il*, entre les mains, une lettre d'un certain laïque, de famille noble, où était racontée la vie du moine Bassus. Remarquant avec quelle ferveur cette lettre était lue et copiée par plusieurs, le désir le prit quêtant de merveilles opérées par saint Séverin ne demeurassent pas dans Toubli. Il s'ouvrit de cette préoccupation à quelques religieux, si bien que le bruit en parvint jusqu'à l'auteur de la lettre. Celui-ci écrivit à Eugippius pour le prier de lui adresser des notes d'oii il put tirer une Vie de saint Séverin. Eugippius, recueillant ses souvenirs et ceux de ses compagnons, se mit à l'œuvre. Mais un scrupule le tourmentait. N'était-il pas dangereux d'abandonner à un laïque bel-esprit une tâche de cette nature? Il ne manquerait pas d'y appliquer les faux brillants d'une rhétorique profane, si bien que les simples n'y comprendraient rien. Cette crainte n'était pas sans fondement, car il existe plus d'une de ces vies de saints anciennes, qui par le tour et la recherche rappellent trop les panégyriques profanes et où l'on sent que l'auteur a plus cherché à paraître qu'à instruire ou édifier. Or, Eugippius n'entendait pas seulement glorifier son

I. Toute la genèse de l'œuvre historique est contenue dans la lettre à Paschasius qui constitue une véritable et très curieuse préface.

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maître, mais prolonger sa bienfaisante influence par Fexemple de ses vertus. La vie des saints, pensait-il, doit être une prédication. Elle ne doit pas être contée pour charmer les délicats, mais bien plutôt pour toucher les ignorants. C'est là une conception sinon complète, du moins aussi juste qu'intéressante. Il connaissait un certain Paschasius, diacre de Téglise de Rome, écrivain exercé, dont il subsiste quelques ouvrages. Le nom de Paschasius a gardé une certaine notoriété à cause de la lutte sans merci que cet ecclésiastique mena contre le pape Symmaque, obstination qui, suivant une légende rapportée par Grégoire le Grand, valut h son âme un stage au Purgatoire*. Sans plus s'inquiéter du c laïque noble », Eugippius envoya donc ses notes à Paschasius, en le priant, avec les éloges les plus hyperboliques, suivant la fâcheuse habitude des épistoliers d'alors, de consentir a se faire l'architecte de ces matériaux. Paschasius, en un style plus simple, lui répondit qu'il n'y avait pas lieu de reprendre ce qu'il avait si bien achevé luimême. En cela il ne voyait peut-être pas tout à fait juste. Mais il ajoutait cette fine observation : < Personne n'est plus apte que les disciples à

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