I. Joël., n, i
rasé par les sauterelles ! Il crie, il pleure, et revient en hâte à la ville. On l'entoure, on s'informe, et tous les habitants sortent de la ville pour constater la merveille. Et Thomme de Dieu, qui les accompagnait, saisissant, comme toujours, Toccasion de les instruire, leur disait comme les hommes doivent obéir à Dieu, à qui obéissent même les plus humbles créatures. Mais le pauvre homme s'écriait : c Et comment pourrais-je désormais obéir à Dieu, si je suis réduit à mourir de faim ? » Alors l'homme de Dieu, plein de compassion, et tirant de l'événement un nouvel enseignement : c Cet homme, par son châtiment, vous a procuré une grande leçon d'humilité et d'obéissance. Il est juste qu'en revanche votre libéralité lui procure de quoi vivre cette année. «» Ainsi fut fait, et chacun admirait combien il en coûte d'être incrédule, que de bienfaits la Providence divine dispense à ses adorateurs.
L'une des causes de l'impuissance des cités était la dispersion de leurs efforts. Séverin, et ce fut. un des résultats les plus importants de son action, créa entre elles un lien d'assistance mutuelle, et organisa à Favianes un véritable ministère de la charité.
Rien n'était plus opportun. On a pu voir com-
bien incertaines et inégales étaient les ressources de la province. Les champs étaient cultivés, sans doute, tant bien que mal. Mais, entre le fléau des Barbares et celui des sauterelles, la récolte n*était guère assurée ; les navires ou les chariots transportaient les marchandises d'un point à un autre, mais irrégulièrement; le commerce dépendait d'un caprice tyrannique. Il en résultait des alternatives de misère et de relative suffisance. Quoi qu'il arrivât, les riches comme toujours se tiraient à peu près d'affaire, mais la masse de la population, profondément atteinte dans ses biens, vivait péniblement. Beaucoup étaient réduits à mendier, et si une calamité fondait sur une ville, toute la ville mourait de faim.
Il était donc urgent, si l'on voulait agir avec quelque efficacité, d'établir une sorte d'organe régulateur en centralisant une partie des ressources, pour les répartir ensuite selon les besoins. Séverin l'avait essayé précédemment pourune seule cité, et l'on a vu qu'il avait réussi à soutenir les habitants jusqu'au moment où le dégel rendit la libre circulation aux navires. Il prétendit appliquer la même méthode à toute la province et conçut un vaste plan d'ensemble. Nous ne le connaissons malheureusement que d'une manière très incomplète.
Tous les citoyens furent invités à verser un dixième de leurs revenus entre ses mains. Ceux qui avaient de l'argent payaient en argent, ceux qui cultivaient la terre pouvaient s'acquitter en blé ou en huile ; on donnait aussi des vêtements. En6u chacun devait contribuer suivant ses facultés et ses ressources particulières. Tout cela venait se concentrer au monastère de Favianes, d'où on le renvoyait dans toutes les directions, suivant les besoins et les demandes. Les prêtres furent ordinairement chargés de veiller en chaque endroit à l'exacte rentrée de cet impôt, volontaire il est vrai, mais que la haute autorité du saint faisait considérer comme moralement obligatoire. Nous devons remarquer ici, une fois de plus, que, dans l'œuvre de saint Séverin en Norique, rien ne décèle l'établissement d'une autorité matérielle. Tout est libre, consenti ou spontané de la part de ceux qui acceptent et, mieux encore, sollicitent sa direction.
C'est aussi qu'il prêchait d'exemple. Lui qui se contentait de prendre de la nourriture une fois par jour, et en temps déjeune plus rarement encore, et qui semblait ne point souffrir de cette abstinence, ne pouvait supporter que les autres eussent faim; lui qui allait pieds nus par les froids les plus rigoureux frémissait de la nudité d'autrui. Tout ce qu'il avait, il le donnait, et il se dépouillait à ce
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point que nul ne pouvait voir ce spectacle sans en être touché. Ceux mêmes qui avaient à peine de quoi se soutenir sacrifiaient, avec une grande dévotion, la dixième partie, non de leur superflu, mais de leur nécessaire \
Séverin ne se contentait pas de prêcher d*exemple . La levée des dîmes était une de ses constantes préoccupations. Sans cesse il stimulait le zèle des fidèles. Quand il parlait, écrit son biographe, les auditeurs croyaient entendre un ange descendu du ciel pour leur rappeler les préceptes de la charité. Quand il ne parlait pas, il écrivait, tantôt aux prêtres, tantôt à toute la communauté des fidèles*.
Cette insistance n'était pas inutile. Certes, la bonne volonté était grande, etc*est un beau spectacle que nous a laissé c«tte province, persévérant, trente années durant, dans sa charitable docilité aux appels de son apôtre. Mais les temps étaient durs, mais les difiScultés de toutes sortes presque insurmontables. Aussi le relâchement, la négligence, rabattement se glissaient parfois jusque chez les mieux intentionnés. Des porteurs arri-
I. Eug, XVII, 2. Cujus largitîonem tam piam in pauperes plurimi contemplantes^ quamvis ex duro barbarorum imperio famis angustias sustinerent, devotissîme frugum suarum décimas pauperibus impenderent,
a. Eug-.y XVII, 4* Pfo decimisautem ut diximus dandis..., Korici quoque populos missis exhortabatur epistolis^
vèrent an jour à Favîanes^ chargés de paquets de vêtements. Comme ils venaient de Tintérieur, Séverin leur demanda si, à leur connaissance, ceux de Tibumîa ne se disposaient pas à envoyer leur contribution. Depuis quelque temps déjà, elle aurait dà être arrivée. Il lui fut répondu qu'ils avaient un peu tardé, mais ne se feraient pas longtemps attendre. Bientôt ils allaient se mettre en route. € Ils ne viendront pas, dit le saint, et tout ce qu*ils ont rassemblé, ils roffriront aux Barbares », et comme toujours, Séverin était bien renseigné. Les Goths, en effet, peu de temps après, attaquèrent Tiburnia, et, malgré la courageuse résistance de ses défenseurs, s'emparèrent de leur ville. Ils imposèrent à la malheureuse cité kur onéreuse alliance, en gage de laquelle ils se firent offiir tous les présents qu'ils purent, entre autres la grande quantité d'habits que l'on avait négligé d'envoyer au saint en temps utile.
Séverin avait au plus haut point Fart de tirer parti des circonstances pour entraîner les peuples à ses fins. Une année, les habitants de Lauriacum* avaient eu une détestable récolte ; aussi, quand vint le printemps, la misère était grande parmi eux. Cependant le saint ne les pressait pas moins