‹ Saint Séverin, apôtre du Norique (453-482): (453-482)Chapitre 42 sur 81 · I. Eug., XVII · texte numérisé non relu

I. Eug., XVII

a. Eiig., XVm.

de donner, comme ils Tauraient dû faire déjà, le dixième de leur récolte pour la réserve commune. Mais ils différaient toujours. « Sans doute, protestaient-ils, ils ne demandaient qu*à s'acquitter comme les autres. Mais, en vérité, Tannée était trop dure. Que le saint homme patientât : déjà les blés jaunissaient, la récolte s'annonçait bonne. Alors ils paieraient d'un seul coup intérêt et capital. » Or, voici que cette moisson, que Ton espérait si belle, fut tout à coup menacée : une rouille subite l'envahit. Nul doute, c'était le châtiment céleste. Pourquoi avaient-ils méprisé les objurgations du saint ? En l'offensant, c'est Dieu même qu'ils avaient offensé. Maintenant lui seul pouvait obtenir de Dieu le pardon de leur faute. Ils lui envoyèrent quelques-uns des leurs. Ceux-ci se jetèrent à ses pieds et convinrent de leur tort. Mais lui les consola en disant : « Si vous aviez offert aux pauvres les dîmes que vous leur deviez, non seulement vous vous seriez assuré l'éternelle récompense, mais dès maintenant vous auriez toutes choses en abondance. Mais puisque vous vous punissez de votre faute par un aveu volontaire, je vous le déclare. Dieu vous prendra en pitié et vous n'aurez point à souffrir de cette rouille. Souvenez-vous à l'avenir de ne pas chanceler dans votre foi. p Et, comme il l'avait dit.

la rouille disparut, car une pluie violente vint à tomber, qui la fit évanouir.

Séverin suscitait la plus touchante et parfois la plus héroïque émulation. Témoin Maximus, cet hôte de Favianes que nous avons déjà vu, lors d'un envahissement du Norique intérieur, partir du monastère chargé de lettres pour Févèque Paulin. On était en plein hiver et à Tinstant le plus douloureux pour le Norique qu'oflfre la période de trente années où Séverin y régna par son influence. Je veux dire la grande invasion des Alamans dont nous parlerons plus loin, et qui avait contraint tous les habitants du Norique riverain supérieur à fuir vers le Sud ^ La contrée qui sépare CucuUis du Danube est toute hérissée de montagnes. En hiver, pendant la période des grandes neiges, les voies de communication sont interrompues. Les routes disparaissent sous un manteau glacé. Mais il n'est pas d'obstacle pour la charité. Maximus connaissait la détresse des riverains du grand fleuve. A la misère habituelle que ramenait périodiquement la saison, s'ajoutait le malheureux sort d'une multitude de captifs.

I. Eug,^ XXVIII. Post excidium oppidorum in superiore Dorte Danuvii,,, XXIX... Per idem tempus,,,,

Bravant tous les dangers, il résolut de leur porter secours dans la mesure de ses forces. Pour cela, il tira de Cucullis et des villes voisines la plus grande quantité de vêtements qu'il put, et avec la témérité que seule peut inspirer la foi, il se mit en route avec quelques compagnons de bonne volonté. Chacun des voyageurs portait sur ses épaules une lourde charge. A travers mille obstacles, ils parvinrent enfin au sommet des Alpes. La neige tombait à flots pressés. La nuit vint. Incapables d'avancer davantage, les voyageurs se mirent à Tabri sous un grand chêne. Les heures passèrent et quand l'aube apparut,ils s'aperçurent que la neige, retenue au-dessus de leurs têtes par les branches de l'arbre, formait autour d'eux une haute muraille. Ils étaient enserrés comme dans une fosse et se voyaient irrémédiablement perdus. Le désespoir les prit, puis vint l'engourdissement, précurseur de la mort. Maximus, aussi bien que ses compagnons, était plongé dans une torpeur meurtrière, quand tout à coup il crut voir une forme humaine se dresser devant lui. Il reconnut l'image de Séverin, et entendit une voix qui lui disait : « Ne craignez rien, continuez ce que vous avez entrepris. » Se relevant aussitôt, il réveille ses compagnons, leur fait part de ce qu'il vient de voir et d'entendre. A ce

récit, leur courage se ranime. Ils se lèvent, chargent leur fardeaux sur leurs épaules, et soutenus par leur foi plus que par la force de leurs membres, ils tentent de se frayer un chemin à travers la neige. A ce moment une forme monstrueuse se dessine à leurs yeux. C'est un ours gigantesque qui se dirige vers eux. Il descend dans leur prison, puis, au bout de quelques instants, il se remet en marche. Sous la masse de son corps la neige cède, il fait une trouée. Les voyageurs passent et emboîtent le pas derrière lui. Il poursuit, ils le suivent, et pendant l'espace de deux cents milles, ce guide improvisé leur fraie la route et leur montre la direction; enfin, ils aperçoivent des habitations; c'était le monastère! Alors l'animal, ayant accompli sa tache providentielle, les quitte et disparait dans le désert immense. Ils fi-appent. On leur ouvre, et à leur vue, le saint s'écrie : « Béni soit le nom du Seigneur ! Qu'ils entrent ceux a qui un ours a montré la route qu'ils devaient suivre'! » Stupéfaits, les voyageurs reconnurent que, sans que personne

I. Eug, XXIX, 4» « «y*' nomen Domini benedictuml Ingrediantur quibus viam qua venirent ursus aperuit^ » On se souvient qu*il 7 avait à Favianes un moine du nom d'Urso ou Ursus, robuste barbare converti. Cet Urso ne fut-il pas Vours de la légende ? Simple hypothèse. Ces moines de Sëverin étaient sans cesse par monts et par vaux.

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lui eût conté la merveille, Thomme de Dieu savait par quel secours miraculeux ils étaient parvenus jusqu*à lui. Pour noua, nous ne saurions être surpris. Comment la légende ne se serait-elle pas emparée de si sublimes dévouements ? Et qu*est>elle autre chose, sinon Texpression de la justice populaire ?

Et d'ailleurs on peut observer qu'ici elle ne fausse nullement Thistoire. Elle orne les événements de circonstances merveilleuses, mais elle n'invente ces événements ni ne les dénature.

Cet épisode charitable n'est pas le seul qui l'ait inspirée. Vers le même temps, il y avait à Lauriacum une immense affluence de peuples, chassés du Nord par les Alamans. Le saint s'y rendit. Admirable constance de la foi! Quel que fût leur dénuement, le saint ne cessait de prêcher à ces hommes la fidélité à leurs engagements charitables. Si peu qu'ils eussent, ils devaient le partager avec ceux qui n'avaient rien*. Il ne manquait donc pas entièrement de ressources pour ses distributions, mais elles étaient bien insuffisantes. Un jour il convoqua les pauvres de la ville à venir recevoir dans la basilique une ration

I. Eug,, XX VIII, I. jàssiduis hortatibus prmstruebat nejn sua virtute confiderent sed orationibus et JejuniU et elemosynis insistentes armis potius spiritualibus munirentur.

d'huile^ Cette denrée était particulièrement rare^ car le pays n*en produisait pas, et les dangers de la route interdisaient aux marchands d*en importer. Aussi Taffluence fut considérable. Suivant son usage, qui était d'ailleurs celui de rÉglise en pareilles occasions, Séverin commença par prononcer quelques prières, puis il adressa une allocution à son auditoire. Quand il eut achevé, fidèle imitateur de son Maître, qui n*était pas venu au monde pour être servi, mais pour servir', il se mit en devoir de verser luimême Thuile dans les vases que des auxiliaires distribuaient ensuite. Et tandis qu^il versait Thuile, il s'apercevait que celle-ci ne diminuait pas. Il se réjouissait dans le fond de son cœur, mais il se gardait bien d'en rien dire, car sa gauche ignorait ce que faisait sa droite'. Cependant le miracle ne pouvait échapper longtemps aux assistants : et en effet, ceux qui se tenaient auprès du saint s'aperçurent bien de ce qui se passait, mais à son exemple, ils gardaient le silence. Or, voici que Tun d'eux, nommé Pientissimus, ne pouvant contenir davantage son émerveillement, s'écria : « Oh ! maître I cette huile est inépuisable et coule comme

r. Eug., XXVIII, 1-5.

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