I. Ennod, Vita Anton., p
de courber le front des Romains sous le poids de leur changeante volonté, et, comme il arrive, les femmes plus que les hommes humiliaient avec rage le vaincu. Mais parfois aussi une terreur panique se répandait parmi eux, on les voyait précipitamment se ruer hors d'une ville, abandonnant tout leur butin, même ils se battaient entre eux avec acharnement, croyant avoir affaire à Tennemi. Sensibles et nerveux comme ils Tétaient, il n'était pas impossible d'avoir prise sur eux. Attila lui-même n'avait-il pas subi l'ascendant d'un saint Léon au passage du Mincio, d'un saint Âignan sous les murs d^Orléans, d'un saint Loup devant Troyes ? Ils n'étaient pas inaccessibles à la grandeur morale, à la supériorité de rintelligénce et du caractère. Le petit peuple était naïf et confiant volontiers. Peut-être, ou plutôt certainement, une crainte superstitieuse se mêlait à ces sentiments. Qu'un homme vénérable osât leur tenir un langage ferme, qu'il les menaçât des châtiments célestes, sans toutefois éveiller leur susceptibilité par une nuance de mépris, on voyait ces arrogants se faire humbles et petits, les plus fiers baissaient le front, acquiesçaient à tout et se retiraient humblement en sollicitant avec une naïveté presque touchante la grâce d'une bénédiction. Ils recherchaient les
conseils et l*amitié des hommes supérieurs, et qui donc eût pu les aimer alors, sinon des saints qui voyaient en eux avant tout des hommes, des frères un peu rudes, sans doute, mais qui avaient eux aussi une âme a sauver? N'est-il pas symbolique, ce trait commun à tant de légendes, qui nous montre les saints, amis, protecteurs et maîtres des ours et des loups? Mais de telles impressions étaient fugitives. Il fallait avec persévérance les entretenir et ne jamais faire fond sur leur durée.
Aux maux causés par les Barbares s'en ajoutaient d'autres qui en étaient l'inévitable conséquence. Comment cultiver régulièrement la terre quand il y avait danger à s'aventurer hors des villes ? Et, lorsque à grand risque on avait labouré et ensemencé, le fruit de tant de travail était trop souvent perdu, saccagé, enlevé. La famine était à l'état chronique. L'irrégularité des transactions ne permettait qu'imparfaitement d'y porter un faible remède par des importations étrangères. La voie la moins compromise était encore le Danube et ses affluents. Mais la rigueur du climat qui, pendant de longs mois d'hiver, immobilisait les cours d'eau sous une épaisse couche de glace, s'opposait à la navigation. A des périodes d'absolue pénurie succédaient de courts répits d'abondance ;
comme il arrive en pareilles circoDstances, la crainte de manquer et la spéculation entravaient la libre circulation des grains. Des accapareurs entassaient le blé dans leurs greniers et voyaient d'un œil sec les souffrances du peuple. Enfin, des fléaux naturels — souvent ils accompagnent les grandes crises causées par la folie ou le malheur des hommes — s'abattaient sur l'infortunée province. Des nuées de sauterelles anéantissaient ce qui avait échappé à la cupidité des Barbares.. Des inondations dévastaient la partie basse du pays. Des tremblements de terre ajoutaient la terreur à la destruction.
En présence de telles calamités, comment le découragement ne se serait-il pas emparé de cette malheureuse population ? Et le découragement entraînait avec lui le cortège de ses compagnons habituels, le désordre, la folle insouciance, le goût de la jouissance immédiate, Thorreur du sacrifice. Non pas même pour résister, mais pour supporter sans défaillance, toute la force d'âme que ces hommes pouvaient tirer de leur nom de Romains et de chrétiens n'eut pas été de trop. Mais où était la puissance romaine? Autant les Barbares étaient rudes et énergiques, autant les Romains et romanisants étaient alors mous et incapables d'effort. Ce nom jadis si redouté, et qui,
à lui seul, constituait une sauvegarde, ne paraissait qu'un titre de plus à la persécution et à Tesclavage. Onen avait perdujusqu'à la fierté. On est confondu de constater Pinsouciance, Toptimisme même, qu*entrelenait une si extraordinaire incurie. En vain des avertissements sûrs prévenaient-ils les habitants d'un bourg de rapproché des Barbares. Ils se refusaient à croire aux dangers tout proches qu'on leur annonçait. Peu s'en fallait qu'ils ne ^fissent un mauvais parti aux prophètes de malheur. L'irruption des hordes seule leur dessillait les yeux. Mais trop tard. La barbarie avait achevé son œuvre avant qu'ils n'eussent eu le temps de se mettre en défense. L'incendie, le pillage, le massacre, la pendaison étaient leurs châtiments.
Aveugles sur leurs propres fautes, quelquesuns s'en prenaient à Dieu qui ne les avait pas sauvés malgré eux. Comme en d'autres parties de l'empire, des païens, superficiellement convertis, accusaient d'impuissance la nouvelle religion, et, tout en observant extérieurement les pratiques du catholicisme, revenaient en secret à celles du paganisme. Sans être, à ce qu'il semble, mauvais dans son ensemble, le clergé était impuissant. Il participait de la mollesse générale, et l'action des meilleurs était empêchée par l'égoïsme, la
lAcheléy la corruption des autres. Un jour, le bruit se répandit que toute une fraction de la population d*une ville chrétienne se rassemblait furiivement pour accomplir des sacrifices humains ! Et la rumeur fut reconnue fondée. Dans leur aberration, ces mêmes hommes qui ne renonçaient pas à fréqventer Téglise, au sortir de Toffice ou du sermon, couraient se livrer à d'abominables rites! Certes, l'événement démontra qu'il y avait encore de bons éléments, tant dans le peuple que dans le clergé. Mais, pour stimuler les bonnes volontés, les grouper, introduire un peu d'ordre dans l'anarchie, organiser les secours contre la famine et la misère, résister aux Barbiires ou négocier avec eux, tirer parti de leurs divisions, surtout pour ranimer dans ces âmes moribondes un peu de flamme généreuse, il fallait un chef capable d'inspirer la crainte par sa fermeté, la confiance par la sûreté de son jugement, l'ardeur par la promptitude de sa décision, l'amour par sa bonté.