I. Eug., XXXI
i54 SAINT SÉVERIN.
. Félelhée réunit donc une armée pourraballre de force sur les places du Norique Oriental, c'està-dîre dans la direction de Vienne [f^indobona), tout ce qui avait échappé au glaive des Alamans et de leurs alliés. Il les établirait dans les villes de Favianes, de Comagène» d'Astura, qui n'étaient séparées des Ruges que par le Danube, et moitié de gré, moitié de force, étaient déjà à peu près en son pouvoir. Il estimait que ces villes ainsi augmentées d'une population nombreuse et qui reprenait l'habitude des armes, avec un chef comme Se vérin, défendues en outre par des garnisons tirées de ses propres troupes, seraient inexpugnables. En outre il prendrait de plus en plus pied dans le Norique riverain, but constant de sa politique.
Lorsque ces projets furent connus à Lauriacum, une grande agitation s'y manifesta. On y savait ce que valait la protection des Ruges. Et tout d'abord, n'était-ce pas une seconde invasion qui allait s'ajoutera la première? Quelles étaient les intentions véritables de Félethée ? Leur apportait-il la liberté ou l'esclavage?
Là première précaution à prendre était de lui envoyer un négociateur» Il était choisi d'avance. Ce fut Se vérin que l'on députa.
Mais Séverin ne jugeait pas de la situation
comme la plupart des Romains. Il estimait que le plan de Félelhée, «i scabreux au premier regard, pouvait contenir une chance de salut, la seule même, pourvu que Ton amenât le roi à procéder pacifiquement ^ Il importait actuellement d'épargner au pays le passage de cette nouvelle nuée de sauterelles, et aux Romains les brutalités dont leurs amis ne manqueraient par de les gratifier.
Il partit donc de nuit et fit diligence. Il ren~ contra Féletliée au matin, à une distance d'environ vingt milles. Le roi apparemment ne se sentait pas la conscience bien nette, car à la vue du saint, il fut saisi de crainte. La fatigue de Séverin, ses traits altérés par les traces d'une nuit, de marche, lui faisaient craindre quelque contretemps qui allait réduire à néant ses projets. Séverin le rassura aussitôt par des paroles affectueuses, a La paix soit avec toi, roi très cher, lui dit-il. Je viens à toi en ambassadeur du Christ. Souviens-toi de la faveur, souviens-toi des bienfaits de Dieu, dont ton père a si souvent éprouvé le secours. Tant que dura son règne, tu ne l'ignores pas, jamais il n'entreprit rien d'impor-
I. Sa conduite postérieure et le langage qu^il tint au roi prouvent cette assertion, d'ailleurs conforme avec tout ce que nous venons de voir.
tant sans me consulter. Toujours il écouta mes avis salutaires avec un cœur docile, et il s'en trouva bien, car il connut toutes les prospérités. Il avait éprouvé combien est profitable l'esprit de soumission, et combien il est utile à un vainqueur de ne pas s'enivrer de ses victoires. » A demi rassuré, Féletbée se fit bon liomme : « Je ne puis souffrir, lui répondit-il, que ce peuple, pour lequel tu viens me trouver en ambassadeur généreux, devienne la proie des Alamans et des Thuringes. Je ne puis souffrir qu'il soit pillé, massacré, traîné en esclavage alors que nous possédons des places fortes, voisines et tributaires, où il pourra trouver la sécurité. » Le serviteur de Dieu reprit avec fermeté : « Est-ce par ton arc et par ton épée que ces hommes ont échappé depuis si longtemps à l'assaut de leurs ennemis ? N'est-ce pas plutôt par un bienfait de Dieu qu'ils ont été conservés pour vivre, quelque temps du moins, sous ta loi? Ne repousse donc pas mon conseil, roi très bon. Confie-les à ma foi. Ils m'obéissent. Une armée comme celle que je vois leur fera beaucoup de mal, plutôt qu'elle ne protégera leur migration. Pour moi, je mets ma confiance dans mon Seigneur. Il m'a établi pour les secourir au milieu de tant de calamités. Il me permettra de leur servir de guide. » Féletbée tout a fait rassuré par
ces paroles, satisfait de voir le saint acquiescer à ses désirs, se retira avec son armée.
Séverin, comme il Tavait promis, décida les Romains à quitter Lauriacum et la migration s'accomplit dans un ordre parfait, sans être inquiétée par les Alamans. Ils s'établirent pacifiquement dans les villes qui leur avaient été désignées, et de son côté, Félethée tint ses engagements. Comme il Tavait prévu, les Alamans n'osèrent les poursuivre jusque là et une ère de tranquillité relative commençai
C'eût été presque le port après la tempête si la reine GIso, dont après l'aventure de son fils, le méchant naturel avait bientôt repris le dessus, n'avait été là pour leur rappeler qu'ils n'avaient, après tout, échappé à un esclavage plus dur que pour tomber dans un autre, moins farouche, mais aussi humiliant.
Séverin, retiré dans son monastère de Favianes', s'adonna tout entier à son œuvre de prédication. Il ne cessait de répéter aux Romains que leur exil n'était que passager, que bientôt ils retourneraient dans leur ancienne patrie et que
I. Eug.y XXXI, 6. Igitur Romani^ quod in sua sanctus Severlnus fide tusceperat de Laurîaco discedentes pacificis dis~ posUionibus in oppidis ordinati benivola cum Rugis societate vixerunt,