‹ Saint Séverin, apôtre du Norique (453-482): (453-482)Chapitre 63 sur 81 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

Let dernières années de saint Sërerin. — Odoacre, roi d'Italie. — Le monastère de Favîanes. — Saint Antoine de Lérins. — Derniers avertissements à Fëlethëe et à Giso. — Frëdëric, frère de Fëlethëe. — Menaces que lui adresse Sëverin. — Dernières paroles du saint à ses moines. — Mort de saint Sërerin (476-4^2) •

Nous avons pu jusqu'à présent raconter Thistoire de la province de Norique entre les années 453 et 4769 si intimement liée à celle de saint Sëverin, sans éprouver le besoin de faire aucune allusion à Thistoire générale, tant les pays du Danube furent alors abandonnés à eux-mêmes ou plutôt à la barbarie ! Il n'en sera plus ainsi désormais, et le Norique en particulier va reprendre un rôle de quelque importance parmi les vicissi-, tudes de l'Occident.

En effet, tandis que cette province se débattait dans les souffrances que nous avons décrites, des événements de la plus grande conséquence avaient l'Italie pour théâtre. Nous voulons parler ni plus

nî moios que de la disparition de l'empire d'Occident. Sans doute, depuis près d'un siècle, le pouvoir impérial n'était plus en Occident qu'un fantôme, les empereurs que des ombres dont disposaient, au gré de la fortune, tantôt les Barbares, et tantôt les empereurs d'Orient. Mais, nominalement au moins, il v avait encore un empire d'Occident.

Arrivé en Italie, Odoacre s'était, comme il l'avait désiré, engagé dans la garde des empereurs, et il y avait rapidement conquis un rang élevé. Ces années ne furent pas perdues pour lui. Il dépouilla en grande partie le barbare, il s'instruisit, ses mœurs s'adoucirent. Il comprit la valeur de l'ancienne civilisation et sentit la grandeur des souvenirs dont malgré leur décadence les institutions de Rome gardaient le parfum à demi évanoui. En même temps, ses connaissances en art militaire se développaient et faisaient de lui un général capable de tenir tète victorieusement à des armées régulières. Plein de confiance en lui-même, gardant au fond de son cœur le secret d'une ambition qu'encourageait peut-être le souvenir du salut prophétique dont Se vérin avait accompagné son départ pour l'Italie, Odoacre n'attendait qu'une occasion pour monter plus haut encore.

Cette occasion, il eut à peine besoin de la solliciter. Elle vint à lui pour ainsi dire d'elle-même. Il n'avait pas fallu longtemps pour abattre les espérances qu'avait fait naître Tavènement de l'empereur Nepos. Cet homme dont on vantait les vertus morales et les talents militaires ne signala son règne si court que par un traité qui cédait l'Auvergne aux Visigoths. A sa sécurité, il sacrifiait jusqu'à son honneur. Calcul imprévoyant! N'eût-il pas dû savoir que la fermeté seule en imposait aux Barbares et que les concessions n'étaient à leurs yeux qu'un aveu d'impuissance en même temps qu'une amorce à leurs convoitises ? Enhardis en effet par cette lâcheté, à laquelle personne ne s'attendait, les Barbares d'Italie se soulevèrent en masse sous la conduite d'un des leurs, le patrice Oreste, Romain de Pannonie, par ses origines, qui, de secrétaire et ambassadeur d'Attila, était devenu le chef de toutes les milices impériales avec le titre de patrice.

Nepos, par une fuite honteuse, mit sa vie en sûreté en cherchant un refuge jusqu'en Dalmatie dont il avait été précédemment le gouverneur ou, pour mieux parler, le véritable roi.

Le trône impérial restait donc vacant de fait. Oreste ne crut pas pouvoir ou ne voulut pas y aspirer lui-même. Mais il désigna son (ils Romu-

lus au choix des Barbares qui racceptèrent sans difficulté. Cependant, jaloux de tirer pour euxmêmes quelque avantage de la révolution qu'ils venaient d'opérer, ils prétendirent contraindre Oresle à leur partager un tiers des terres d'Italie. Oreste eut le courage de résister à une exigence dont la réalisation eût entraîné la ruine de la population italienne. Odoacre jugea que le moment était venu pour lui d'entrer en lice. Il prit la tète du mouvement qui se dessinait contre Oreste et son fils, rassembla de toutes parts les Barbares qui tenaient garnison dans les villes d'Italie et marcha contre Oreste. Il le prit dans Pavie et le mit à mort. Quant à Romulus qui avait reçu le nom d'Auguste, mais auquel, par une dérision peut-être imméritée, l'histoire n'a accordé que celui d'Augustule, on eut pitié de sa jeunesse et l'on se contenta de le reléguer, coïncidence singulière, en Campanie, dans une ancienne villa de Lucullus^ où quelques années plus tard devaient s'établir, autour des reliques de leur' maître, les moines de saint Séverin, tirés du Norique par le même Odoacre. Celui-ci avait obtenu de l'infortuné jeune homme une abdication régulière qui avait été ratifiée par le sénat

I. Marcell, chron, ad. an* 476. jéugustulum filium Orestis Odoacer in Lucullano Campanim custello exlUi pœna damnav'U*

et notifiée par ce corps à l'empereur d'Orient Zenon. Le trône impérial était vacant de droit.

Rien n'eût empêché Oiloacre de s'en emparer.

Cependant vainqueur, il montra plus de sagesse et de modération qu'on n'eut pu l'attendre d'un homme de sa race, même frotté de civilisation. Il ne prit pas le titre d'empereur et se contenta de la vague dénomination de roi, en usage chez les Barbares'. Mais il n'eut garde de rétabhV au profit d'un autre la dignité impériale et garda pour lui-même toute la réalité d'un pouvoir dont il dédaignait le titre.

Il renvoya en Orient les insignes impériaux.

Les sénateurs eux-mêmes avaient déclaré qu'il suffirait désormais d'un seul empereur pour présider aux destins de l'Orient et de l'Occident. Ils avaient même, en confirmation de cet acte, élevé à Rome une statue à Zenon. On ne saurait imaginer plus de souplesse dans la servilité !

Donc, sous les titres de patrice et de gouverneur du diocèse d'Italie, Odoacre reçut une sorte d'investiture qui palliait son usurpation. Entré temps il avait contracté une alliance honorable en épousant la fille du comte Romulus, de Péta via en Pannonie supérieure.

1. Cassiod, chron,^ ad. an. 476. Nomenque régis Odoacer abtumpsit^ eum tamen nec regalibus uteretur insignibus.

Sans raconter ici le règne d'Odoacre, nous devons rappeler qu'il ne se montra pas indigne du haut rang où la fortune et son ambition, jointes a ses véritables mérites, l'avaient placé. Il respecta les mœurs et les institutions de ses nouveaux sujets, rendit hommage au passé de Rome en rétablissant quelques années après son avènement le consulat qui fut occupé par des représentants des plus illustres familles patriciennes, fit observer les lois des empereurs et les règles de l'administration. Ses armes assurèrent la sécurité des frontières. Quoique arien il laissa toute liberté aux catholiques. Qui pourrait affirmer que le souvenir de saint Séverin fut étranger à cette modération?

Il ne l'avait pas oublié, en effet, et c'est une lettre adressée au solitaire de Favianes qui nous ramène sur les bords du Danube.

Cette missive, pleine d'une affectueuse déférence, rappelait à Séverin le présage qui avait annoncé au jeune Barbare ses hautes destinées. Il le suppliait de lui fournir les moyens de lui témoigner sa reconnaissance en lui adressant telle demande qu'il voudrait. Toujours charitable, Séverin ne pensa pas à lui-même, mais sollicita la grâce d'un certain Ambroise, attaché au parti d'Oreste, exilé, qui avec plusieurs autres,

parmi lesquels le prêtre Primenius avait cherché un asile auprès du saint dont la renommée avait depuis longtemps dépassé la frontière du Norique. Celte grâce fut accordée sur-le-champ*.

Si pourtant Odoacre avait pu entendre ce qu'annonçait de lui Séverin, deux ou trois ans plus tard, sa reconnaissance n'eût sans doute pas été diminuée, mais il n'eût pas été sans inquiétude sur son avenir.

Comme on peut bien le penser, en Norique plus que partout ailleurs, il n'était question que de lui. Un jour, en présence du saint, quelques personnages de haute naissance exaltaient le nouvel astre et portaient jusqu'aux nues les mérites du roi : Séverin, absorbé dans ses pensées, n'avait suivi la conversation que d'une oreille distraite. Il demanda tout à coup : « Mais de quel roi parlez-vous donc? — D' Odoacre, lui fut-il répondu. — Odoacre, fit-il, en secouant la tête, Odoacre! Son bonheur ne durera pas plus de treize ou quatorze ans ! y> Et comme on semblait douter de la fragilité d'un pouvoir si bien établi : « Vous verrez que je dis vrai, ajouta-t-il, et vous-mêmes, vous en serez les témoins*. »

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