CHAPITRE I
Division du règne de Louis XIY en trois époques.— Première période (164S-1661). — Ministère de Masarin; acharnement de Saint- Simon contre ce cardinal : il lui reproche d'avoir retardé la paix de Westphalie par intérêt personnel et d'avoir manqué d'habileté dans la conduite des négociations qui aboutirent à la paix des Pyrénées. — Il l'accuse d'avoir provoqué les troubles de la Fronde et d'avoir abaissé la noblesse. — L'injustice de ces reproches est démontrée par l'histoire du gouvernement extérieur et intérieur de Mazarin. — 1® Politique extérieure: en Italie, Mazarin resserre l'alliance de la France et de la maison de Savoie ; il forme le projet d'enlever à l'Autriche le royaume de Naples ; il contraint le pape Innocent X à garder la neutralité. — Négociations de la paix de Westphalie. — Mazarin repousse le reproche d'avoir retardé la paix par intérêt personnel, reproche qu'on lui avait adressé dès 16^8. — Résultats avantageux de la paix de Westphalie et de la ligue du Rhin qui en fut la conséquence. —
182 EXAMEN CRITIQOE
La paix des Pyrénées, conclue en 1659, fut également glorieuse pour la France. — 2« Gouvernement intérieur : reproches que l'on peut adresser à Mazarin. — Il na pas provoqué la Ftx>nde, oomme le prétend Saint-Simon. — 11 n'est pas Tauteur du système de gouvernement, dans lequel Saint-Simon l'accuse d'avoir emprisonné la France. C'est surtout le cardinal de Richelieu qui attaqua et vainquit la nouvelle féodalité qui s'était formée pendant les troubles du seizième siècle ; Mazarin ne fît que continuer son œuvre.
Saint-Simon n'a pas prétendu embrasser dans ses mémoires le règne entier de Louis XIV, qui comprend soixantedouze ans. Il ne s'est attaché qu'aux vingt-quatre dernières années. Cependant il revient souvent sur le passé, et il a jugé les principaux personnages qui ont gouverné la France pendant ce long règne : Mazarin, Anne d'Autriche, Louvois sont traités aussi sévèrement que Louis XIY lui-même et que les contemporains de Saint-Simon. Il est donc nécessaire de revenir, comme Ta fait cet historien, sur l'ensemble du règne et d'en marquer tout d'abord nettement les principales divisions.
Le règne de Louis XIY est loin de présenter, dans son complet développement, la majestueuse unité dont le nom et la figure du grand roi font naître la pensée. Les dixhuit premières années (et ce ne sont pas les moins glorieuses) appartiennent à Mazarin, à Condé, à Turenne, à là régente Anne d'Autriche. Quant à Louis XIV, ce n'est à cette époque qu'un enfant dans lequel on peut à peine pressentir, par quelques traits, la grandeur et la force qui en feront bientôt le mattre de la France et l'arbitre de l'Europe. Le ministère de Mazarin, malgré les désordres de la Fronde, a eu des résultats considérables. Il a continué et complété l'œuvre de Richelieu en abaissant la maison d'Autriche et. en donnant à la France les frontières du Rhin et des Pyrénées. C'est dans les négociations diplomatiques de ce ministre qu'il faut ciiercher sa supériorité : la paix de
Westpbalie et la paix des Pyrénées resteront ses fiUes immortelles. La maison d'Autriche abaissée^ TAllemagne occidentale formant, sous le protectorat de la France, la ligue du Rhin, la Hongrie encouragée dans ses résistances nationales, le Portugal et le Piémont protégés contre TEspagne, les États du Nord venant demander à la France la médiation qui doit mettre un terme à leurs longues et sanglantes guerres, en un mot, la France placée au premier rang des États européens et couronnée des lauriers de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingen, de Len? et des Dunes, voilà un assez beau résultat pour un ministère de dix-huit ans. On ne doit pas oublier, sans doute, au prix de quels sacrifices forent achetés ces avantages. C'est le droit et le devoir de rhistoire de tout dire. Mais on ne peut sans aveuglement méconnaître la grandeur d'une pareille époque. Que si l'on ajoute aux conquêtes extérieures l'éclat des lettres et des arts, quelle période fut plus féconde que celle qui présente, kcôvk de Gondé et de Turenne, Pascal et Bossuet, Corneille et Molière, Le Poussin et Le Sueur ! C'est l'épanouissement dii génie français dans sa force et sa grâce.
Après la mort de Mazarin, Louis XIV commença à gouverner par lui-même. Pendant plus de vingt ans, il développa glorieusement tous les gerrnes de prospérité et de grandeur que renfermait la France. Profitant du génie administratif de Colbert, il réforma les finances, créa la marine, donna l'essor à l'industrie et au commerce. Louvois perfectionna l'armée, et la supériorité diplomatique de la France fut soutenue par de Lyonne. Secondé par ces ministres, Louis XIV conquit la Flandre et la Franche-Comté; mais il irrita la Hollande et l'Allemagne, ses anciennes alliées, et prépara par son orgueil les coalitions qui devaient lui faire cruellement expier, dans la dernière partie de son règne, la prospérité des premières années. Cependant tant qu'il réussit à maintenir les Stuarts sur le trône d'Angleterre, il brava tous ses ennemis et donna des lois à l'Europe. En