‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 103 sur 328 · XAH£N GRITIQU · texte numérisé non relu

XAH£N GRITIQU

méoie temps la littérature et les arts brillaient d'un édat incooiparable : Bossuet et Bourdaloue dans la chaire chré» tienne; Molière» Racine, Boileaui La Fontaine dans la peé^ siej Mme de Sévigné, La Bruyère, Le Brun» Perrault, L^ Pujet, Mansard et d'autres artistes qui, dans un siècle moins riche en hommes de génie, auraient figuré au premier rang, formaient une auréole brillante autour du grand roL

La révolution d'Angleterre, en 16QS, fut le signal d'une crise préparée par l'orgueil et les fautes de Louis XIV. il veuait de révoquer l'édit de Nantes et de se priver de sujets • paisibles et industrieux. Les protestants portaient en An^e^ terre, en Hollande, en Allemagne, leurs plaintes et leurs haines. Louvois, dans sa fureur ambitieuse, provoquait l'Eu-^ rope par des attentats réitérés. Ce fut alors que le génie de Guillaume III, rassemblant toutes ces haines décbahiées contre la France, en fit un faisceau formidable, et tenta d'en accabler Louis XJV» La France résista noblement, et quoique les grands .ministres eussent disparu et que les grands gêné* rau?^ devinssent plus rares, elle soutint les deux guerres de succession avec une vigueur admirable et ne céda rien de ses anciennes conquêtes. Cependant la gloire de Louis XIV avait p&li dans les vingt dernières cannées de son règne; ses arm^s avaient plus d'une {(As essuyé de sanglants revers, et h l'iatérieur la misère et la famine avaient désolé le roy^uume. L'opiiMon publique^ qui avait si longtemps soutenu le roi, commentait à l'abandonner. Fénelon lui-même criti* quait w gouvernement abiolUi auqued il attribuait les malheurs de la France. Boulainvilliers et l'abbé de Saint^Pieire aspiraient à une réforme, dont, il est vrai, ils iie savaient préciser ni le caractère ni les conséquences. D'autres^ comme Bayle, s'attaquaient à la religion. La poésie elle-même blasphémait, et ce fut au milieu des imprécations et de railleries cyniques que Louis XIY descendit au tombeau.

Saint-Simon^ comme nous l'avons dit, n'a réellement retraçj^ que les vingt-quatre dernières années de ce règne.

de 1691 à 1715. C'est à eette décadente qu'il nous fait assister. C'est au milieu d'une société déjà minée par le scepticisme et la eorniption de la régence que son génie puissant transporte le lecteur. Comment s'étonner s'il a peu d'admis ration pour cette fin du règne de Louis XIV, et si ses tableaux déyoîknt surtout des vices et des turpitudes? On lui pardonne même ces exagérations en présence d'une aussi triste réalité. Hais ce qui serait complètement faux (et c'est la dis^ position trop commune), ce serait de voir dans Saint-Simon uo. historien du règne de Louis XIY, lorsque les deux premières époques, qui comprennent une période de plus de quarante ans et qui ont été si fécondes en grands hommes et en grandes choses, lui échappent presque entièrement. Il n'en parle qu'épisodiquement et la plupart du temps avec passion et en altérant la vérité. Le spectacle qu*il avait sous les yeux lui voile la grandeur du passé. Il oublie toutes les règles de critique historique qu'il s'est posées, et sur la foi de quelque témoignage incertain ou mensonger, il déverse le blâme et la calomnie sur les hommes qui ont le phis contribué à la grandeur de la France.

Pour la première partie du règne de Louis XIV, qui s'étendre 1648 A 1661, Saint>-Simon a insisté tout spéciale^ ment sur quelques-uns des personnages qui ont joué un rôle. iaq)ortant, et entre autres sur Mazarin, Anne d'Autriche, Chavigny, Bartet^ Fouquet et les nièces de Mazarin. Tout plein des souvenirs de son père et ajoutant une foi aveugle aux récits de ce fhvori de Louis XIII, il est tombé dans de grossières erreurs. Pour les réfuter il sufSra de comparer aux assertions de Saint-Simon un genre de documents qui mérite toute confiance; je veux parler de la correspondance des personnages dont il est question dans les mémoires de cet écrivain. Nous Of^serons aux bruits vagues et dénués de preuves, qu*il a recueillis et consignés dans ses mémoires, des lettres de Mazarin, d'Anne d'Autriche, de Chavigny, de Claude de Saint-Simon et de Bartet. De pareils

documents, où le cceur s'épanche dans rintimité, ont une autorité historique bien supérieure à celle des mémoires. Ces derniers ne sont trop souvent que des yengeances ou des apologies posthumes; l'auteur s'y drape devant la postérité, tandis que les lettres intimes révèlent les intentions secrètes des principaux acteurs, et les montrent dépouillés de leur costume d'apparat.

Deux personnages dominent la première époque du r^ne de Louis XIV, Mazarin et Anne d* Autriche. Saint-Simon, né après leur mort, ne les a pas épargnés. Mazarin surtout est, de sa part, l'objet d'attaques nombreuses et violentes. Nous examinerons plus loin ' les motifs qui ont porté Saint- Simon à s'acharner contre ce ministre , et nous verrons qu'adoptant avec une étrange légèreté les opinions de son père, il s'est fait l'accusateur de la reine et de son ministre. Je ne prétends pas que l'administration de Mazarin ait été à l'abri de tout reproche. Le désordre des finances, les dilapidations, la honte des mesures employées pour vaincre certaines résistances, l'indififérence sur les moyens pourvu qu'on arrivait au succès, ne sauraient se justifier. Mais à cdté du mal il y a le bien : la France agrandie et victorieuse de la maison d'Autriche, l'autorité affermie et triomphant des dernières agitations de la féodalité, le r^ne glorieux de Louis XIV préparé par des alliances habilement ménagées. Ces succès ne sont pas dus uniquement à Mazarin, je le reconnais; il fut servi par un merveilleux concours d'hommes supérieurs. Mais il serait cependant injuste de ne pas admettre qu'U a su habilement profiter des circonstances, et qu'au lieu de laisser s'affaiblir et s'énerver pendant une régence, comme on Tavait vu après la mort de Henri lY, les éléments de force et de prospérité que renfermait la France, il les a développés et agrandis.

1. Voy. les chapitres III et IV de cette seconde {Mirtie, où est retracé le rôle du père de Saint-SimoD pendant la Fronde.

Saint-Simon n'a vu que le mal dans radministratlon de Mazarin. Il ne lui pardonnait ni sa conduite envers son père, ni sa victoire sur une aristocratie turbulente qui conduisait la France à Tanarchie. Examinant la forme de gouvernement qu'il conviendrait d'établir en France après l'administration de Louis XIV, il s'exprime ainsi' : « Ce que j'estimai Je plus important à faire et le plus pressé à exécuter fut l'entier renversement du système de gouvernement intérieur dont le cardinal Mazarin a emprisonné le roi et le royaume. Un étranger de la lie du peuple, qui ne tient à rien, et qui n*a d'antre dieu que sa grandeur et sa puissance, ne songe à l'État qu'il gouverne que par rapport à soi. Il en méprise les lois, le génie, les avantages ; il en ignore les règles et les formes; il ne pense qu'à tout subjuguer, à tout confondre, à faire que tout soit peuple ; et comme cela ne se peut exécuter que sous le nom du roi, il ne craint pas de rendre le prince odieux, ni de faire passer dans son esprit sa pernicieuse politique. On l'a vu insulter au plus proche sang royal, se faire redouter du roi, maltraiter la reine mère en la dominant toujours, abattre tous les ordres du royaume, en hasarder la perte à deux différentes reprises par des divisions à son sujet, et perpétuer la guerre au dehors pour sa sûreté et ses avantages, plutôt que de céder le timon qu'il avait usurpé. EnGn, on l'a vu régner en plein par son extérieur et son autorité, et ne laisser au roi que la figure du monarque^ C'est dans ce scandaleux éclat qu'il est mort avec les établissements, les alliances et l'immense succession qu'il a laissée, monstrueuse jusqu'à pouvoir enrichir seule le plus puissant roi dé l'Europe. »

Saint-Simon ajoute, quelques pages plus loin * : « La minorité, qui est un temps de faiblesse, excita les grands et les corps à se remettre en possession des usurpations qui leur avaient été arrachées, et que la vile et l'étrangère extraction

1. Mémoires de SairU-Simemy t. XH, p. 170. — 2. Ibid,, p. 173.

du mattre que la régente leur avait donné et à elle-même, et les fourbes, les bassesses, les pointes, les terreurs et les sproposito^ de son gouvernement, également avare, craintif et tyrannique, semblaient rendre, sinon nécessaires, au moins supportables. Il n*en fallut pas tant que ce que Mazarin en éprouva pour lui ftiire jurer la perte de toute grandeur et de toute autorité autre que la sienne. Tous ses soins, toute son application se tourna à l'anéantissement des dignités et de la naissance par toutes sortes de voies, à dépouiller les personnes de qualité de toute sorte d'autorité, et pour cela de les éloigner, par état, des affaires; d'y faire entrer des gens aussi vils d'extraction que lui ; d'accrottre leurs places en pouvoir, en distinctions, en crédit, en richesses; de persuader au roi que tout seigneur était naturellement ennemi de son autorité, et de préférer, pour manier ses affaires en tout genre, des gens de rien, qu'au moindre mécontentement on réduisait au néant, en leur ôtant leur emploi, avec la même fkcilité qu'on les* en avait tirés en le leur donnant, au lieu que des seigneurs, déjà grands par leur naissance, leurs dliances, souvent par leurs établissements, acquéraient une puissance redoutable par le ministère et les emplois qui y avaient rapport, et devenaint dangereux à cesser de s'en servir par les mêmes raisons. De là l'élévation de la plume eit de la robe, et Tanéantissement de la noblesse par degrés, jusqu'au prodige qu'on voit et qu'on sent aujourd'iiui, et que ces gens de plume et de robe ont bien su soutenir, et chaque jour aggraver leur joug, en sorte que les choses sont arrivées au point que le plus grand seigneur ne peut être bon a personne, et qu'en mille façons différentes il dépend du plus vr! roturier, t

Ainsi, c'est à Mazarin que Saint-Simon attribue l'établissement du pouvoir absolu et la prépondérance des ministres roturiers. Nous discuterons plus loin ces assertions; nous

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