‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 143 sur 328 · Henri et Louis de Bourbon · texte numérisé non relu

Henri et Louis de Bourbon

DES MÉMOIRES DE SAÎKT-SIMOK. 275

Saint-Simon, qui a vigoureusement dessiné les principaux traits de la physionomie de Chavigny, s'est trompé sur les circonstances de sa mort. Voici son récit ' : « Ramassé par H. le Prince, il le trompa euGn, il fut découvert au moment qu'il s'y attendait le moins. M. le Prince, outré delà perfidie d'un bonmie qu'il avait tiré d'une situation perdue, éclata et l'envoya chercher. Chavigny, averti de la colère de M. le Prince , dont il connaissait l'impétuosité, fit le malade et s'enferma chez lui. Hais M. le Prince, outré contre lui, ne tâta point de cette nouvelle duperie et partit de l'hôtel de Gondé, suivi de l'élite de cette florissante jeunesse de !a cour qui s'était attachée à lui, et dont il était peu dont les pères, on eux-mêmes, n'eussent éprouvé ce que Chavigny savait faire, et qui ne s'étaient pas épargnés à échaufl'er H. le Prince. Il arriva, ainsi escorté, chez Chavigny, à qui il dit ce qui l'amenait, et qui, se voyant mis au clair, n'eut recours qu'au pardon. Hais M. le Prince, qui n'était pas venu chez hii pour le lui accorder, lui reprocha ses trahisons sans ménagement et rinsulta par les termes et les injures les plus outrageants. Les menaces les phis méprisantes et les plus fâcheuses comblèrent ce torrent de colère, et Chavigny de rage et du plus violent désespoir. H. le Prince sortit après s*étre soulagé de la sorte en si bonne compagnie. Chavigny, perdu de tous côtés, se vit ruiné, sans ressources et hors d'état de pouvoir se venger. La fièvre le prit le jour même et l'emporta trois jours après. »

Il y a plusieurs .erreurs dans cette narration que Saint- Simon a évidemment travaillée avec soin. La mise en scène dramatique , la visite du prince de Condé à Chavigny, le cortège qui l'entoure et qui l'excite, tous ces détails sont de l'invention de Saint-Simon ou de son père. Des mémoires <^crils au moment même, et non un siècle, ou peu s'en frut,

après révénement, comme ceux de Saint-Simon, retracent les circonstances de la mort de Chavigny. L'exact Honglat, Conrart, Retz, sont d'accord sur les points principaux; ils attestent que la scène , dont parle Saint-Simon, eut lieu à l'hôtel de Condé, où Chavigny s'était rendu, suivant son usage. « Il entra, dit Monglat*, dans la chambre du prince, qui était chagrin de sa maladie et du mauvais état que prenaient ses affaires ; et , ayant un peu parlé à lui , le prince s[empr)rta tellement qu'il lui dit des paroles pleines de reproches et si offensantes qu'il en fut tout saisi, de sorte que la fièvre le prit, et s'étant allé mettre au lit en sortant de là, il n'en releva plus. »

Conrart entre dans des détails encore plus circonstmciés sur les derniers moments de Chavigny : « Un jour, conmie le prince de Condé était malade, les uns disent qu'il malmena Chavigny, et les autres, qu'il lui répondit à ce qu'il alléguait pour sa justification, en termes et d'une mine qui tenaient de l'indifférence, de la raillerie et du dédain tout ensemble, ce qui fit que Chavigny n'eut plus de part en ses bonnes grâces ni aux affaires; de quoi il se saisit tellement qu'étant revenu chez lui fort enflammé et fort oppressé , il se mit au Iit^ > Et plus loin : « Le cardinal de Retz y alla; mais il ne le put reconnaître et encore moins lui parler'. M. le Prince y fut aussi, mais ce fut la même la chose. Comme il était dans la chambre, il dit : ce fut chez moi que le mal lui prit. La duchesse d'Aiguillon, qui était présente, répondit d'un ton et avec un geste qui faisaient assez entendre sa pensée : il est vraiy monsieur ^ ce fut chez vous qu^U prit le mal; ce fut chez vous, en effet. >

Ces textes ne laissent aucun doute sur les erreurs du récit de Saint-Simon. Si l'on recherche la cause des attaques vio-

1. Mémoirat de Montgl<U, p. 277 (édit. Michaud et Poujoulat).

Page 1