‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 142 sur 328 · C*est-À-dke par le dernier courrier · texte numérisé non relu

C*est-À-dke par le dernier courrier

et à Bouillon , après avoir appris qu'il vous avait témoigné que mon éloignement des affaires lui faisait croire qu'elles seraient bientôt en mauvais état , se rapporte à ce que ledit sieur de Chavigny débite. Il est vrai que je vous témoignai fort vouloir être de ses amis; que je croyais son retour utile au service du roi; que je l'avais fait ainsi savoir à la reine, et que je m'employerais volontiers pour toutes les choses qui le pourraient le plus satisfaire, concluant que , si vous reconnaissiez que M. de Chavigny eût les mêmes sentiments h mon égard, vous pourriez faire venir une personne qui est auprès de lui, par le moyen de laquelle on pourrait traiter plus particulièrement de toutes choses. Je ne sais pas si je me suis plus avancé et si j'ai pu avoir perdu l'esprit au point de parler avec si peu de respect de la reine, en promettant la principale confiance de Sa Majesté. Je sais seulement que je souscrirai à tout ce que vous en direz, car j'ai la même créance en vous qu'à moi-même. Mais quand il serait vrai que je vous eusse proposé des choses encore plus avantageuses pour lui, il en userait fort mal à mon égard , et encore plus envers vous, de le ménager si peu en le publiant pour me décrier, faisant vanité d'une semblable chose. Je vous ajouterai, de plus, que la fin de tout ce qu'il publie est qu'il ne veut jamais avoir de liaison avec moi , et que si on lui voulait donner la moitié du royaume, à condition de reconnaître ce bienfait de mes offices, il ne les recevrait pas. 9 Enfin, Mazarin rappelait, dans une lettre du 15 juillet 1651 à Pabert, ses principaux griefs contre Chavigny, et s'indignait surtout du démenti que ce dernier lui opposait. Il l'accusait ensuite d'avoir excité contre lui le maréchal de Gramont, le maréchal d'Estrées, Servien et le surintendant La Vienville. « Je ne finirais pas, ajoutait-il, si je voulais vous dire toutes les pièces que M. de Chavigny me joue, et surtout auprès de la reine, par certains émissaires qu'il a, pour insinuer à Sa Majesté que j'ai tout perdu; que je ne suis pas capable de servir; que la reine ruinerait l'État si elle s opiniâtrait à me

protéger et vouloir mon retour. Je vous dirai, en un mot, qu'outre les heures du jour, il en ôte quelqu'une à son repos pour employer à travailler à ma perle. »

Le ministère de Ghavignyiiedura que quelques mois. Lorsque le prince de Gondé sortit de Paris en septembre 1651 , pour aller en Guienne rallumer la guerre civile, Chavîgny se retira de nouveau dans ses terres ; mais il n'y resta pas longtemps. Vieilli dansl'intrigue, il était impatient du repos. Dès le mois de janvier 1652, il reparaît sur la scène et entame des négociations avec Mazarin par Tintermédiaire d*un autre intrigant, l'abbé Fouquet. Il promettait de réconcilier la cour avec le duc d'Orléans, sur lequel il prétendait exercer une grande influence. Le cardinal, qui connaissait Ghavigny, ne lui témoigna qu'une médiocre confiance : « Je vous ai déjà mandé , répondait-il à l'abbé Fouquet le 31 janvier 1652, que je n'avais d'animosité contre personne: si M. de Ghavigny fait connaître évidemment qu'il veut se mettre dans le bon chemin , et que, pour cet effet, il porte Son Altesse Royale à prendre les résolutions qu'elle doit pour le service du roi et pour le bien de l'État , il se peut assurer que je m'employerai auprès de Leurs Majestés et qu'il n'aura pas sujet de se plaindre de moi; mais il faut des effets, et non des paroles. »

Ghavigny s'en tint aux paroles, et le cardinal, tout en négociant avec lui, démêlait parfaitement le but de cet ambitieux. Il écrivait le 6 avril 1652 : « Il me semble que M. de Ghavigny est le grand conseiller de Son Altesse Royale (Gaston d'Orléans), à qui assurément il fait croire qu'il sera en mauvais état s'il ne se déclare et ne fait dos démonstrations éclatantes et positives pour M. le Prince, parce que, autrement, ledit prince étant maître de l'armée, et voyant qu'il ne peut pas se prévaloir de l'assistance et de l'amitié de Son Altesse Royale, s'accommoderait avantageusement avec la cour. Il ne faut pas douter que cette appréhension ne soit capable de porter Son Altesse Royale à tout ce qu'on lui con-

seillera à l'avantage de M. le Prince, nonobstant la jalousie et même Ta version qu'il a contre lui. > Et plus loin : « M. de Chavigny, avec ses adhérents, gagne pays furieusement, et, avec l'assistance de H. le Prince , viendra à bout de tout ; ce qui ne peut être que très-préjudiciable à Leurs Majestés , à M. le cardinal de Retz et à moi. Car je ne.m*arrête nullement à tous les bruits que Ton fait courir avec tant d'artifice, qu*il (le cardinal de Retz) esl d'accord avec M. de Ghavigny, et qu'il s'est accommodé par son moyen avec M. le Prince , sachant fort bien qu'il est incapable, par mille raisons, d'une chose de cette nature. >

On voit que Mazarin avait, relativement à cette liaison , plus d'inquiétude qu'il ne voulait en laisser paraître. D redoutait surtout une coalition des princes, et s'efforçait de les tenir divisés en fomentant les jalousies et en excitant l'un contre l'autre les politiques qui les conduisaient, tels que Retz et Cbavigny. Le premier était alors le conseiller intime de Gaston d'Orléans, et le second celui du prince de Condé. Malgré ces précautions, Hazaria fut obligé de sortir de France pour la seconde fois. 11 n'en continua pas moins ses négociations avec Ghavigny, par l'intermédiaire de Fabert, gouverneur de Sedan. Il écrivait, le 6 septembre 1652, au procureur général , Nicolas Fouquet : < Je vous dirai dans la deruière confidence, que M. de Uhavigny m'a fait savoir, par le moyen de H. Fabert, que l'on était fort porté à Paris à l'accommodement % et que M. Goulas' se devait aboucher avec H. votre frère (l'abbé Fouquet). > Mais les espérances qu'avait fait naître cette négociation furent trompées; le 24 septembre , Mazarin écrivait à l'abbé Fouquet : «^ Vous verrez que M. le Prince n'a veine qui tende à l'accommode-

1. C'est-à-dire à un aocommodemeat entre U cour et le parti des prince» qui dominait à Paris.

7. La Mothe^oulas, secrétaire des commandements du duc d'Orlôann. Il a lai&ié des mémoires encore inédits.

ment, entrant dans de nouveaux engagements et se liant tous les jours davantage avec les Espagnols. >

Gbavigny n'était pas moins impatient que Mazarin des retards apportés à la conclusion d'un traité qui lui avait suggéré d'ambitieuses espérances. La puissance du prince de Gondé, sur laquelle il avait compté pour la réalisation de ses projets , déclinait. Il se tourna d'un autre cdté et se montra disposé à négocier la paix entre Mazarin et le duc d'Orléans, sans y comprendre le prince de Condé. < H. de Ghavigny m*a assuré, écrivait l'abbé Pouquet^, que, quand même M. le Prince ne s'accommoderait point, Monsieur (Gaston i^Orléans) s'accommoderait. > Gette lettre fut interceptée et livrée au prince de Gondé. On se figure aisément la colère qu'il en ressentit contre Gbavigny. Il le traila si durement que Tambitieux et perfide négociateur en tomba malade et mourat quelques jours après (11 octobre 1652).

Saint-Simon a eu raison de dire ^ que M. de Gbavigny fit d'étranges personnages auprès du roi (Louis XIII), du cardinal de Richelieu, des deux reines', de Gaston d'Orléans. < Il ne se conduisit pas plus honnétenoent après la mort du roi; avec les principaux personnages, avec la reine, aveq le cardinal Mazarin, avec M. le Prince, père et fils\ avec la Fronde, avec le parlement, et ne fut fidèle à pas un des partis qu'autant que son intérêt l'y engagea. ^ A quarante^quatre ans, Ghavigoy succomba victime de l'ambition. Gomblé de biMS, affectant une indifférence philosophique pour les honneurs el même le rigorisme religieux, il n'avait su ni se résigner au repos, ni saisir le pouvoir qu'il poursuivait avec uae ardeur passionnée^ Sa vie et sa mort sont un des. exemplea les plus frappants de l'ambition, s'agitant dans te vide et se dévorant elte-méme^

i. Voy. cette lettre dans les Mémoires de Me de Monipensier (Mit Charpentier, t. H, p. 176).

Page 1