‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 15 sur 328 · T. XII, p · texte numérisé non relu

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2. Je note ici en passant que Tédition Hachette porte ces jardins; ce qui est une mauvaise leçon.

perte qu'il venait de faire. < Monsieur, lui répondit le roi, d'un air et d'un ton plus que dégagés, faites mes remerclments et mes compliments au roi et à la reine d'Angleterre, et dites-leur de ma part que mes affahres et les leurs n'en iront pas moins bien. » L'officier fit une révérence et se retira, l'étonnement peint sur son visage et dans son maintien. J'observai curieusement tout cela, et que les principaux de ce qui était à la promenade s'interrogeaient des yeux sans proférer une parole. »

L'autre scène, dont nous emprunterons le récit à Saint- Simon, peint également le caractère de Louis XIV* : < Le roi se promenant après sa messe et s'amusant au bassin des carpes, entre le château et la Perspective, nous vîmes venir à pied la duchesse du Ludé toute seule, sans qu'il y eût aucune dame avec le roi, ce qui arrivait rarement le matin. D comprit qu'elle avait quelque chose de pressé à lui dire, il fut au-devant d'elle, et quand il en fut à peu de dislance on s'arrêta et on le laissa seul la joindre. Le téte-à-téte ne fut pas long. Elle s'en retourna, et le roi revint vers nous et jusque vers les carpes sans mot dire. Chacun vit bien de quoi il était question, et personne ne se pressait de parler. A la fin, le roi arrivant tout auprès du bassin regarda ce qui était là de plus principal, et sans adresser la parole à personne dit, d'un air de dépit, ces seules paroles : ï/i duchesse de Bourgogne s*esl blessée. Voilà M. de la Rochefoucauld à s'exclamer, M. de Bouillon, le duc de Tresmes et le maréchal de Boufders à répéter à basse note, puis M. de la Rochefoucauld à se récrier plus fort que c'était le plus grand malheur du monde, et que s'étant déjà blessée d'autres fois, elle n'aufait peut-être plus d'enfants. Ehl quand cela serait, interrompit le roi tout d'un coup avec colère, qu*est'Ce que cela me ferait ? Est-ce qu*elle n'a pas déjà un fils? Et quand il mourrait, est-ce que le duc de Berri n'est pas en âge de se marier et

l. Tome VI. p. 214.

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dten avoir? Et que m'importe qui me succède des uns ou des autres? Ne sorU-^epas également mes petits- fils? Et tout de suite, avec impétuosité : Dieu mercij eUe est blessée puisqu'elle avait à Fitrey et je ne seraCplus contrarié dans mes voyages et dans tout ee que fai envie de faire par les représentations des médedns et les raisonnements des matrones, rirai et viendrai à ma fantaisie^ et on me laissera en repos. Un silence à entendre une fourmi marcher, succéda à cette espèce de sortie; on baissait les yeux, à peine osait-on respirer. Chacun demeura stupéfait; jusqu'aux gens des bâtiments et aux jardiniers demeurèrent immobiles. Ce silence dura plus d*un quart d'heure. Le roi le rompit appuyé sur la balustrade, pour parler d'une carpe; personne ne répondit. Il adressa après la parole sur ces carpes à des gens des bâtiments, qui ne soutinrent pas la conversation à l'ordinaire; il ne fut question que des carpes avec eux. Tout fut languissant, et le roi s'en alla quelque temps après.

« Dès que nous osâmes nous regarder hors de sa vue, nos yeux se rencontrant se dirent tout. Tout ce qui se trouva là de gens furent pour ce moment les confidents les uns des autres. On admira, on s'affligea, on s'étonna, on haussa les épaules. Quelque éloignée que soit maintenant cette scène, elle m'est toujours également présente. M. de la Rochefoucauld était en furie, et pour cette fois n'avait pas tort; le premier écuyer (Bermghen) en pâmait d'eiïroi. J'examinais, moi, tous les personnages des yeux et des oreilles, et je me sus gré d'avoir jugé depuis longtemps que le roi n'aimait et ne comptait que lui^ et était à soi-même sa fin dernière ^ »

La promenade du roi était rarement troublée par de semblables incidents; mais ces récits de Saint-Simon peignent si vivement la cour de Louis XIV que je n'a! pu résister au plaisir de les citer. Le roi s'y montre datis toute sa hauteur

1. Je ne relève pas maintenant cette accusation d'égoîsme portée contre Louis XIV. Il en sera question plus loin.

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au milieu des seigneurs qui lui font cortège; Saint-Simon, courtisan caché dans la fouie, est dans son rôle d'observateur et de peflitre.

Après la promenade, Louis XIY travaillait encore avec les secrétaires d'Etat. Les soirées étaient ordinairemement remplies par des concerts et des jeux; quelquefois il y avait des réceptions plus solennelles que Ton appelait apporte^ ment*; la cour entière affluait alors dans les galeries de Versailles depuis sept heures du soir jusques à dix, où le roi se mettait à table. La soirée commençait par la musique ; il y avait des tables de jeu dans toutes les pièces, un lansquenet, où le dauphin et Monsieur, frère du roi, jouaient toujours, un billard ; en un mot, liberté entière de faire des parties avec qui on voulait. Au delà du billard se trouvait une pièce destinée aux rafraîchissements.

Les courtisans se pressaient au souper et au coucher du roi, comme à son dîner et à son lever. C'était au souper que le roi nommait les seigneurs privilégiés qui devaient l'accompagner à Marly. On regardait comme un insigne honneur d'être désigné pour tenir le bougeoir au petit coucher du roi. < Quoique le lieu où il se déshabillait fût fort éclairé, dit Saint Simon^, l'aumônier du jour, qui tenait, à la prière du soir, un bougeoir allumé, le rendait après au premier valet de chambre, qui le portait devant le roi venant à son fauteuii. Il jetait un coup d'oeil tout autour, et nommait tout haut un de ceux qui y étaient, à qui le premier valet de chambre donnait le bougeoir» C'était une faveur et une distinction qui se comptait, tant le roi avait l'art de donner l'être à des riens 1 n ne le donnait qu'à ce qui était là de plus distingué en dignité et en naissance ; souvent il me le donnait, rarement à des ambassadeurs, si ce n'est au Nonce et, dans les derniers temps, à l'ambassadeur d'Espagne. On ôtait socfgant, on s'avançait, on tenait ce bougeoir pendant

t. Mémoires, 1. 1, p. 72 et 23. — 2. Ibid, t. III, p. 367.

le coucher, qui était fort court, puis on le rendait au premier valet de chambre. »

Telle était la vie des courtisans dans les vingt dernières années du règne de Louis XIV. Les. voyages de Mar}y et de Fontainebleau n'en variaient guère l'uniformité. La Bruyère avait bien raison de dire S < que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan; qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en être vu. »

Les hommes d'un esprit plus sérieux, que leur naissance attachait à la cour, n'avaient d'autre ressource, pour échapper à cette monotone servitude, que de se jeter dans les intrigues ambitieuses. La poursuite des places et des honneurs remplissait le vide que laissait dans Tâme cette vie oisive, «c L*on se couche, à la cour, et l'on se lève sur Tintérét, écrit la Bruyère ; c'est ce que Ton digère le matin et le soir, le jour et la nuit; c'est ce qui fait que Ton pense, que l'on parle, que l'on se tait, que Ton agit On croit être responsable à soi-même de son élévation et de sa fortune. Celui qui ne Ta point faite à la cour est censé ne l'avoir pas dû faire, on n'en appelle pas. Cependant, s'en éloignera-t-on avant d'avoir tiré le moindre fruit, ou persislera-t-on à y demeurer sans grâces et sans récompenses? Question si épineuse et si embarrassée, et d'une si pénible décision, qu'un nombre infini de courtisans veillissent sur le oui et sur le non, et meurent dans le doute. >

Saint-Simon fut de ce nombre. Jamais il ne fît grande figure à la cour de Louis XIY. Ce qui relevait le courtisan et doi^ait sa ndisëre, c'était une de ces grandes charges qui étaient l'objet de toutes les ambitions. On se disputait les dignités de grand écuyer, de gentilhomme de la Chambre, de chambellan, de grand veneur, les ambassades, les gouvernements des provinces, etc. Saint-Simon avait obtenu après la mort de son père, le gouvernement de Blaye; mais malgré

î . Chapitre De la cour.

rimportâDce qu'il s'efforce de donner à cette place, ce n'était qu'une misérable parure pour un courtisan. Comme duc et pair, il était réduit à des distinctions honorifiques, objet de nombreuses contestations. Il fut proposé, par les ministres, si Ton en croit ses mémoires S pour l'ambassade de Rome; d'après d'autres documents', il était porté à cette charge par un parti auquel ses mémoires le représentent comme étranger et même hostile, par le parti des Jésuites. Saint-Simon dit encore que l'on songea à lui pour la place de gouverneur des petits-hls de Louis XiV*. Mais rien ne réussit. Saint-Simon était donc condamné à l'existence désœuvrée du courtisan, vivant dans les antichambres, sur les escaliers, dans les cours ou les jardins des châteaux royaux. Il n'eut d'abord dans le paMis de Versailles qu'un logement d'emprunt. Son beau-frère, le duc de Lorges, lui céda pendant quelques années l'appartement qu'avait occupé son père, le maréchal de Lorges *. Le ducde Lorges qui avait épousé une fille de Chamillard, fut logé jusqu'en 1709 chez ce ministre. Mais à la disgrâce de Chamillard, Saint-Simon fut forcé de rendre à son beau-frère l'appartement du maréchal de Lorges*, et il se trouva réduit à une chambre que le chancelier de Ponchartrain lui otlrit dans le logement qu'il occupai tau château de Versailles ^ Ce fut seulement lorsque la duchesse de Saint-Simon fut nommée dame d'honneur de la duchesse de Berry, qu'il obtint, au palais un appartement complet \ Saint-Simon a pris soin de le décrire' : il donnait dans la galerie de l'aile neuve du château située près de la chapelle; 11 se composait d'une antichambre et de cinq pièces à cheminée. Chaque pièce avait un arrière cabinet, qui était entièrement dissimulé lorsque l'on en fermait les portes et les fenêtres. C'était dans un de ces arrière-cabinets que Saint-

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