‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 162 sur 328 · Cee mots sont soulignés dans le manuscrit · texte numérisé non relu

Cee mots sont soulignés dans le manuscrit

offices, et que dans ces temps-là elle est fort déchaînée contre vous. »

Le correspondant de Fouquet lui donnait quelquefois de bons conseils. Il lui écrivait le à août 1661 : < Le zèle et la passion extrême que j'ai pour votre service, Monseigneur, m'avaient fait penser, en général, comme à plusieurs de vos serviteurs, qu'il ne vous serait point avantageux en aucune sorte de vous défaire de votre charge de procureur général. Cependant, par la connaissance et par l'admiration que j'ai pour votre prudence et pour votre jugement, j'étais entièrement persuadé qu'il n'y avait rien de mieux , et que personne ne pouvant aller si loin ni juger si bien par ses propres lumières que vous, vous ne deviez prendre conseil que de vous-même. Cependant, Monseigneur, j'ai appris aujourd'hui que vos ennemis sont ceux-là même qui soubaiteot avec passion que vous fassiez ce que vous avez résolu en cette rencontre ; que ce sont eux qui vous y portent sous main, et que vous devez même vous défier du bon accueil et du bon visage que vous fait le roi, et des vues qu'on vous donne sur autre chose.

« Mme de Ghevreuse a été id, et l'on m'a promis de m'apprendre des choses qui vous sont de la dernière conséquence sur cela, sur le voyage de Bretagne S sur certames résolutions très-secrètes du roi et sur des mesures prises contre vous. Gomme je n'ai pas voulu paraître fort empressé pour savoir ce qu'on avait à me dire, je n'ai pas osé presser la personne qui m'a parlé, ni m'opiniâtrer à demander une chose que je saurai demain naturellement et sans afiectation.

< La reine-mère dit, dimanche dernier, sur vous, que M. le cardinal avait dit au roi que, si l'on pouvait vous ôter les bâtiments et les femmes de la tête, vous étiez capable de grandes choses ; mais que surtout il fallait prendre garde à

1. Le voyage de Bretagne et Tarrestatioii de Fouquet eurent lieu au com* mencement de septembre.

votre ambition ; et c'est par là qu'on prétend vous nuire. J'ai compris aussi que, de plusieurs personnes qui vous rapportent ce qu'elles peuvent attraper, il y en a beaucoup qui s'y gouvernent étourdiment, et qui font les choses d'une manière qui fait voir qu'ils ne veulent savoir que pour vous rapporter ce qu'ils savent. Ce qui a fait dire à la reine-mère, encore depuis peu, que vous aviez des espions partout. »

La lettre suivante contenait encore des avis menaçants sur les dispositions du roi :

« L'on me dit qu'il y a peu de jours la reine-mère, en parlant de vous. Monseigneur, dit : « Il se croit à cette heure « bien mieux que M. D. « à la charge de matlre de la chapelle « du roi, qu'on a achetée trois fois plus qu'elle ne valait; il

< verra, il verra à quoi cela lui a servi, et ce qu'a fait sur Tes- « prit du roi tout l'argent qu'il a baillé de sa propre bourse « pour le marquis de Créqui *. Le roi aime d'être riche et

< n'aime pas ceux qui le sont plus que lui, puisqu'ils entre-

< prennent des choses qu'il ne saurait faire lui-même, et qu'il

< ne doute point que les grandes richesses des autres ne lui • aient été volées. »

« Mme de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici, fut voir deux fois le confesseur de la reine-mère. Cependant ce bonhomme cacha cela à M. Pellisson, qui, l'ayant été voir, lui demanda s'il ne l'avait point vue ; ce qu'il lui nia, comme il a dit depuis. Il a encore dit ici des choses qu'il a données sous un fort grand secret, et qui sont de très-grande conséquence. La personne qui les sait fait difficulté de me les dire. Je ne manquerai point de vous les apprendre lorsque je les saurai, ne doutant point qu'on ne me les dise enfin. Si M. Pellisson voit le bonhomme, il ne faut pas qu'il fasse Tempressé avec lui, ni qu'il témoigne savoir ce qu'il n'a pas voulu lui dire. >

1. Probablement M. d'Agde. François Fouquet," évoque d'Agde et frère du surintendant, avait été nommé maUre de Voratoire royal en juillet 1661.

2. François de Créqui avait épouse la fille de Mme du Plessis-Bellière, amie intime de Fouquet.

Ces avis n'arrêtèrent point Fouquet dans la voie qui le menait à rabîme.U crut, après la mort deMazarin (9 mars 1661), que la puissance du cardinal allait passer tout entière entre ses mains. La plupart de ses partisans l'entretenaient dans cette illusion; leurs lettres apprennent qu'ils le nommaient Vavmiry et voyaient déjà en lui l'arbitre de la France. L*un d'eux lui écrivait de Bordeaux, le 29août 1661» quelques jours avant son arrestation : « Si les ennemis de Monseigneur ont fait courir des bruits à son désavantage, ils sont bien punis. Tout le monde présentement, dans ces provinces, ne parle que du crédit qu'il a sur l'esprit du roi, et dit cent choses avantageuses que je ne puis mettre sur ce papier. »

Jusqu'à quel point Fouquet porta-t-il ses vues ambitieuses? Voulut-il, comme on l'a souvent répété, faire de Belle-Ile une forteresse , où il aurait pu, en cas de disgrâce, braver Tautorité royale? On ne peut nier l'authenticité du plan trouvé dans ses papiers pour fortifier cette tle et prendre toutes les mesures nécessaires afin de se mettre à l'abri de la vengeance du roi. Jamais ni Fouquet ni ses défenseurs n'ont prétendu que ce plan eût été inventé parleurs ennemis. On voit d'ailleurs, par les lettres adressées au commandeur de Neuchèse * , que Fouquet comptait sur les galères de cet amiral, et que Neuchèse faillit être compromis dans son procès *. Il se tint caché pendant quelque temps, comme le prouve la lettre suivante, que lui adressait le duc de Beaufort, à la fin d'octobre 1661 : c Monsieur, vous vous tenez fort caché sur tous les bruits qui ont couru à la cour, et les démarches de votre

1. Ce commandeur de l'ordre de Malte avait été nommé vice-amiral et intendant général de la marine, le 7 mai 1661, en remplacement de Louis Foucault de Saint-Germain.

.2. Un des amis du commandeur de Neuchèse lui écrivait le 19 octobre 1661 : « On vous a servi ici de bonne manière, et en térili vous en aviez grand besoin. On n*a jamais vu une telle rage que celle de M. Fouquet^ car il a fait tout son possible pour perdre amis et indifférents. » La lettre se termine par le postcriptum suivant : « Assurément on fera le procès à M. Fouquet. Si vous aviez le temps, on vous pourrait bien mander de venir ici dire votre projet; mais n'y songez pas, si on ne vous Tordonne. •

secrétaire srat cause que ces bruits se confirment. Pour moi, comme votre ami, lorsqu'on parle, je réponds des épaules, et je ne sais que dire, puisque vous vous êtes caché de moi comme des autres. Vous êtes bon et sage, mais la Toussaint vous trouve encore non embarqué. Croyez que cela vous fait grand tort, et plus que je ne saurais vous le dire. Remédiez-y promptement. « L'affaire du commandeur de Neochèse fut étouffée ; mais les lettres que nous venons de citer confirment les soupçons qu'avait inspirés le plan trouvé à Saint-Mandé, dans la maison de Fouquet. Neuchèse y est indiqué comme s'étant engagea servir le surintendant envers et contre tous.

D'ailleurs les dilapidations de Fouquet étaient parfaitement établies, et Louis XIV n'avait que trop de motifs pour le li-* vrer à la rigueur de la chambre de justice ; mais la violence que l'on mit dans la poursuite, les efforts des amis de Fouquet, la pitié qui s'attache naturellement au malheur, la longueur même du procès, concilièrent peu à peu au surintendant l'opinion publique. On voulut exercer sur les juges, et principalement sur l'un des rapporteurs^ Olivier d'Ormesson, une pression inique. D'Ormesson lui-même raconte, dans son Journal, la démarche que lit Colbert auprès de son père * pour se plaindre de la longueur du procès. Voici ce passage :

« Samedi [3 mai 1664], étant après le dtner avec mon père, dans 9<Hi cabinet, et le P. d'Ormesson ', auquel je faisais entendre qu'il ne devait plus avoir aucun commerce avec Berryer', parce qu'il abusait de sa franchise, et lui faisait dire bien des choses au delà de celles qu'il avait dites, et en prenait avantage, et ayant fait entendre à mon père Pinjustice de leur conduite, l'on nous vint dire que M. Colbert entrait.. Nous étant retirés, il resta seul avec mon père près d'une

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