CHAPITRE II
Famille et fortune de Saint-Simon en 1702. — -Son rôle à Versailles (1702-1704). — Vivacité extrême pour soutenir son rang et les prérogatives des ducs et pairs. — Querelle avec les princes de la maison de Lorraine à l'occasion d'une quête (1703). — Caractère de Louis de Lorraine, grand écuyer. — Mécontentement du roi contre Saiut-Simon. — Audience qu'il obtient de Louis XIV et dans laquelle il se disculpe. — Scène qui prouve que la haine entre les Bourbons et les princes de la maison de Lorraine n'était pas éteinte, même à la cour de Louis XIV. — Intérêt que prend Saint* Simon aux querelles religieuses de cette époque. — Lettre sur une
conversation qu'il avait eue avec Pabbé de Rancé relativement au jansénisme. — Cette lettre explique un passage obscur de ses Mémoires.
A répoque où Saint-Simon s'établit à Versailles, en 1702^ il avait une fîlle et deux fils, dont il ne paraît pas s'être occupé avec beaucoup de sollicitude, si Ton en juge par ses Mémoires. Quant à ses affaires domestiques , il les négligea toujours. Sa femme suppléa, tant qu'elle vécut, à son ii\curie et à son incapacité dans ces matières. Les gouvernements de Blaye et Senlis valaient 34 000 livres de rente, tous frais déduits ^ Mlle de.Lorges avait eu pour sa part dans l'héritage paternel 500 000 écus qui représentaient, au taux légal de l'époque, 75 000 livres de rente. Le père du duc de Saint-Simon lui avait laissé le château de la Ferté- Vidame près de Chartres et un hôtel rue Saint-Dominique, que le duc de Luynes appelle une vilaine maison.
Saint-Simon lui-même convient que les affaires de son père étaient assez embarrassées, et il fait remonter les dettes que Claude de Saint-Simon avait contractées à l'époque de la Fronde. Nous verrons que Saint-Simon s'en ressentit toujours, et qu'après la mort de sa femme il administra si mal sa fortune, qui s'élevait alors à 173 000 livres de rentes, qu'il mourut insolvable. Outre son peu de capacité pour les questions financières, il avait les habitudes des grands seigneurs, qui auraient cru déroger en descendant aux détails de leurs affaires domestiques.
Du reste la vie extérieure de Saint-Simon ne différait en rien de celle des autres courtisans. Assidu aux levers, aux promenades et aux couchers du roi, il semblait absorbé par les petites passions qui s'agitaient dans le palais de Versailles. Mais il avait trop d'impétuosité dans le caractère,
1. Cest restimation du duc de Luynes dont on trouvera plus loin le passage textuel. Les Mémoires de ce seigneur, qui avait counu particulièrement Saint-Simon, fournissent des reuseiguements précis sur sa fortune.
trop d*ardeur dans la lutte, trop de vivacité dans la parole et surtout trop d'élévation dans l'âme pour être un vraicour-^ tisan. Il ne savait contenir son indignation ni contre les généraux incapables ni contre les favoris. Convaincu de la haute dignité des ducs et pairs» il s*était signalé bien jeune encore dans le procès des ducs contre le maréchal de Luxembourg. Son orgueil et la vivacité avec laquelle il maintenait son rang lui attirèrent quelquefois des querelles fâcheuses. Témoin la scène que lui fit la duchesse d'Orléans, seconde femme du frère de Louis XIV. Cette princesse, qui soutenait avec hauteur les droits de sa famille, s'indigna de voir Saint-Simon disputer le pas à un de ses parents, le prince des Deux- Ponts', et elle ne s'en cacha pas. < Comme il se mettait à la table du roi * devant le prince de Deux-Ponts, je dis tout haut : d*oii viefiit que M. le duc de Saint-Simon presse tant le duc de Deux-Fonts; A-t-il envie de le prier de prendre wi de ses fUspour page ?Tout le monde se mit si fort à rire qu'il fallût qu'il s'en allât. »
Saint-Simon s'est bien gardé de raconter, dans ses Mémoires, une aventure où sa vanité avait été rudement froissée par la morgue allemande de la duchesse d'Orléans. Mais il s'étend avec complaisance sur les luttes qu'il soutint en l'honneur des ducs et pairs contre les princes des maisons de Lorraine, de Bouillon et de Vendôme. L'origine de ces maisons et leur grandeur récente luidonnaient beau jeu. Les Lorrains et les Bouillon s'étaient élevés dans les guerres civiles, et les Vendôme étaient entachés de bâtardise. La maison de Lorraine, si célèbre pendant la Ligue où les Guises avaient disputé le trône aux Bourbons, était encore représentée en France à la fin du règne de Louis XIV par quelques seigneurs et surtout par le grand écuyer, que Saint-Simon, nomme, suivant l'usage du temps, M. le Grand.
1. Voy. Uttre9 de la duchesse d'Orléans (édit. Charpentier) , t. I, p. 339.
2. C'est-à-dire assistait debout, avec la foule des courtisans, au dîner ou au souper du roi.
Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, avait alors plus de soixante ans*. Élevé avec le roi, il avait gagné et conservé sa, faveur. Saint-Simon, ennemi déclaré du grand écuyer, a tracé de ce personnage un portrait, qu'il ne faut accepter qu'avec réserve*: « Une très-noble et très-belle figure, toute la galanterie, la danse, les exercices, les modes de son temps ; une assiduité infatigable, la plus basse, la plus puante^ la plus continuelle flatterie ; toutes les manières et la plus splendide magnificence du plus grand seigneur, avec un air de grandeur naturel qu'il ne déposait jamais avec personne, le roi seul excepté, devant lequel il savait ramper comme par accablement de ses xayons, furent les grâces qui charmèrent ce monarque, et qui acquirent, quarante ans durant, à ce favori toutes les distinctions et les privances, toutes les usurpations qu'il lui plut de tenter, toutes les grâces pour soi et pour les siens, qu'il prit la peine de désirer, qui réduisirent tous les ministres, je dis les plus audacieux, les Seignelay, les Louvois, et tous leurs successeurs, à se faire un mérite d'aller chez lui et au-devant de tout ce qui lui pouvait plaire, et qu'il recevait avec des façons de supériorité polie comme ce qui lui était dû. Il avait su ployer les princes du sang même, bien plus jusqu'aux bâtards et bâtardes du roi, à la même considération pour lui et à^ une sorte d'égalité de maintien avec eux chez lui-même. La goutte, qui lui fut d'abord un prétexte et puis une nécessité de ne point sortir de chez lui, une grande et excellente table soir et matin, et le plus gros jeu du monde toute la journée, où abondait une grande partie de la cour, lui furent d'un grand secours pour maintenir un air de supériorité si marquée. Il ne sortait que rarement pour se faire porter chez le roi ou pour aller à Marly jouer dans le salon. < Jamais homme si court d'esprit ni si ignorant (autre