‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 195 sur 328 · Mémoiret de SaifU-Simony t. VII, p · texte numérisé non relu

Mémoiret de SaifU-Simony t. VII, p

3. L'aînée, Françoise-Angélique, épousa le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi; la seconde, Charlotte-£léonore-Madeleine, Louis-Charles de Levi, duc de Ventadour, et la troisième, Marie-Isabelle- Gabrielle, le duc de la Ferté-Senneterre.

guère quitté ses enfants* jusqu'en 1667» les laissa à Gompiègne avec leur gouvernante lorsqu'il partit pour la conquête des Pays-Bas. La reine Marie-Thérèse l'accompagna jusqu'à Amiens. Ce fut de cette ville que Louis XIV écrivit pour la première fois à la maréchale de la Mothe^ :

« A Amiens, le 21 mai 1667.

« Je suis très-aise que mes enfants soient arrivés en bonne santé à Gompiègne et de la sagesse de mon fils. Profitez du temps où vous êtes seule ' avec lui pour vous faire craindrais Je ne vois rien de si nécessaire présentement. Car pour le reste \ j'ai tant de confiance en vous que je ne saurais douter que vous ne vous en acquittiez fort bien. Je vous prie de m'ér crire sans cérémonie et de croire que j'ai pour vous toute Tes? time que vous pouvez souhaiter *.

« Louis •. »

Le roi quitta Amiens le 25 notai, et pendant que la reine se rendait à Gompiègne, il se dirigea vers Gharleroi, que lés Espagnols évacuèrent le 2 juin. Ce jour même Louis XLV écrivit à la maréchale dé la Mothe :

« Au camp de Charleroi, le 2^ jmn [166TJ,

c Je suis très-aise que mes enfants se portent bien, comme vous m'en assurez par votre lettre. M. de Rqhan m'a confirmé

1. Louis XIV avait, à cette époque, deux enfants, un fils et une fille : le fils éuit Louis de France , Dauphin , né le 1*' novembre 1661 > et la fille Karie-Thérése de France, née le 2 janvier 1667. l\ avait perdu deux fiUes,

2. Ces Lettres autographes de Louis XIV sont tirées d'un mscr. de la Bibl. imp. (f. français 10361). Il n'y en a qu'un petit nombre de datées. J'ai cherché à rétablir les dates pour les autres.

3. La reine, comme je l'ai indiqué , avait accompagné Louis XIV k Amiens.

4. On a mis en marge une transcription de la lettre où on Ht : car pour le passé f il y a dans l'autographe : car peur le reste.

5. La snscription porte : A ma ctmsine la maréchale de la Mothe.

6. Il n'y a qu'un petit nombre de lettres signées. Nous indiquerons exactement les lettres signées ; mais toutes sont de la main du roi.

ce que vous me mandez, qui les a vus depuis. J'espère qu'ils seront toigours de même et que mon fils sera sage et modéré quand je le verrai : je suis sûr qu'il ne tiendra pas à vous '. Croyez que je suis tel à votre égard que vous pouvez désirer. »

Le 9 juin, Louis XIY vint à Avesnes, où la reine s'était rendue. Les enfants de France étaient restés à Compiègne. Le Dauphin se trouvait alors légèrement indisposé, comme on le voit par la lettre suivante :

« DTAvesnes, ie 13 joiû [1667], à midi.

« Tous m'avez fait un plaisir sensible de me donner souvent des nouvelles de l'état où était mon fils. J'espère que vous m'assurerez bientôt de sa guérîson.

< Je reçois dans ce moment des lettres qui m'assurent que la fièvre a repris à mon fils. Cela me donne quelque inquiétude. Néanmoins vous m'en parlez, et Daquin ', d'une manière qui m'ôte tout sujet de craindre. Je souhaite que ce mal finisse bientôt et que vous soyez quitte de l'inquiétude que vous avez pour mon fils et pour ma fille, que je trouve très-obligeante pour moi et dont je vous sais un trèsbon gré.

• Je pars demain pour l'armée, où j'appréhende de n'avoir longtemps des nouvelles; mais je veux espérer que les premières m'apporteront la santé parfaite ou du moins quelque chose d'approchant. »

Le môme jour, Louis XIY adresse une seconde lettre à Id

1. Cette phrase et celle que l'on trouve dans la lettre précédente indiquent assez que le Dauphin était d'un caractère difficUe et que la faiblesse de la reine Marie-Thérèse contribuait à développer ces fâcheuses dis()0sitions.

î. Médecin du roi (Voy. Saint-Simon, t. I, p. 109-110). Il fut remplacé par Fagon.

maréchale de la Mothe à Toccasion de rindisposition du

Dauphin :

« A Avesnes, le 13 [juin 1667] , à 9 h. du soir.

« Je viens de recevoir votre lettre de ce matin qui me donne un peu d'inquiétude, parce que je vois les rougeurs et la fièvre augmentées à mon fils. Néanmoins j'espère que le mal finira après avoir eu son cours ordinaire, et que j*apprendrai bientôt sa santé parfaite. J'ai ordonné à Louvois de vous fiiire savoir ce que vous aurez à faire pour me donner des nouvelles. Conservez-vous le plus que vous pourrez , parce que votre santé est nécessaire pour bien des choses. Je ne vous fais point de compliment sur tout ce que vous faites ; mais je le sens comme vous le pouvez souhaiter. »

Louis XIV quitta Avesnes le 14 juin. La reine retourna » Compiëgne, et le roi se rendit au camp de Charleroi. Inquiet de n'avoir pas reçu de nouvelles du Dauphin, il écrivit le lendemain même de son arrivée à la maréchale de la Mothe :

« Au camp de Charleroi , le 15 juin [1667].

« Je n'ai point eu de nouvelles de mon fils depuis que je suis parti d'Avesnes. J'en attends avec impatience et j'espère que les premières seront bonnes et que vous m'ôterez toutes les craintes que son mal* me donne. Je le souhaite de tout mon cœur et de vous pouvoir donner des marquer de l'amitié que j'ai pour vous. »

Des lettres de la maréchale de la Mothe arrivèrent après le départ du courrier du roi. Louis XIY lui répondit immédiatement :

« Au eanp de Charleroi, le lô juin [1667], à 0 heures du soir.

« La saignée que vous me mandez que l'on a faîte à mon fils me donnerait grande inquiétude, si je ne voyais qu'il commence à se porter mieux. Vous me faites plaisir de m'écrire

en détail tout ce qui lui arrive. Continuez à le faire et à me croire beaucoup d'amitié pour yous. >

Le lendemain, Louis XIV écrivit encore à la maréchale; il lui parle de la furieuse peine qu'il avait éprouvée en l'absence de toutes nouvelles de la santé du Dauphin :

«Au camp de Charleroi, le 16 juin [1667] à 3 heures.

« Quand j'ai reçu vos lettres , j'étais dans une furieuse peine; elles me mettent un peu en repos et me font espérer que les premières nouvelles que vous m'en écrirez seront bonnes. Je ne les recevrai de longtemps : car je pars demain pour entrer dans le pays ennemi si avant que tout le commerce nous sera ôté avec la France pour quelques jours. Yoas saurez par où il faudra écrire. Je vous prie de ne perdre aucune occasion de le faire et d'être bien assurée de mon amitié.»

Louis XIY quitta Gharleroi le 17 juin, et s*avança, comme il l'annonçait , dans l'intérieur de la Belgique , sans laisser soupçonner sur quelle ville tomberaient ses premiers coups. On crut môme d'abord que les Français marcheraient sur Bruxelles ^ ; mais tout à coup ils se rabattirent sur Tournay, et l'assiégèrent. La ville se rendit le 25 juin.La prise de Douai suivit celle de Tournay. Louis XIV alla passer à Compiègne une partie du mois de juillet, pendant que ses armées pressaient Courtray (18 juillet). Le roi revint, avec la reine, à Arras le 22 juillet, d'où ils se rendirent à Douai et à Tournay. Ce fut de cette dernière ville que Louis XIY écrivit à la maréchale de la Mothe la lettre suivante :

« A Tournay, ce 26 ]tiiUet [1667.]

« Je VOUS ai déjà écrit par Launoy mes intentions sur le voyage de mes enfants. Mais comme je ne sais si vous aurez

1. Mémoires militaires pour Tannée 1667 dans les OEiycres de Louis I/T, U m, p. 42.

reçu ma lettre à cause du malheur qui lui est arrivé, je vais recommencer à vous dire que je désire que vous demeuriez à Compiègne avec eux jusques à temps que vous sachiez qu'il n'y a plus de petite vérole à Saint-Germain; que pour en £tre bien informée vous y envoyiez de temps en temps et me mandiez ce que vous en apprendrez, afin que je vous fasse savoir mes intentions sur votre voyage.

« Je pars demain pour l'armée et renvoie la reine à Ârras. J'espère que tout ce que je vas entreprendre réussira. Ne sachant si mes lettres sont prises, rendues ou reçues, vous me permettrez de prier dans celle-ci Mlle de Touci ^ de ne me

1. Ce nom de Touci ouToussi venait du père de la maréchale de la Mothe Louis de Prie, marquis de Touci. 11 est donné quelquefois à la troisième fille de la maréchale, Marie-Isabelle-Gabrielle qui épousa, en 1675, le duc de la Ferté-Seuneterre. Mais il paraît s'appliquer ici à Françoise-Angélique -de la Mothe, fille aînée de la maréchale, qui épousa Louis-Marie- Victor d'Aumont, le 28 novembre 1669. Saint-Simon parlq de cette duchesse d'Aumont à l'occasion de sa mort arrivée en 1711 {Mémoires j t. IX, p. 99) : « C'était, dit-il, une grande et grosse femme, qui avait eu plus de grande mine que de beauté; impérieuse, méchante, difficile à vivre, grande joueuse, grande dévote à directeurs. Elle avait été fort du grand monde et de la cour, où elle ne paraissait plus depuis beaucoup d'années; elle était ricbe^ et fut trës-attachée à son bien. Le roi lui donnait dix mille livres de pension.» Cette pension, continuée pendant les années où la France était en proie à ia famine et aux misères de toute espèce, prouve que Louis XIV n'avait pas oublié ses anciennes promesses. Une pareille faveur accordée à une jeune fille de la cour par un roi de vingt-huit ans, dont la galanterie était connue, pourrait faire soupçonner que la correspondance assidue avec la maréchale de la Mothe n'avait pas pour unique but la santé des enfants de France. Mais dans les lettres précédentes, où se montre si vivement la sollicitude du roi pour son fils, il n'est jamais question de Mlle de Toussi. D'ailleurs comment supposer qu'une intrigue avec cette jeune fille eût échappé à l'œil perçant de la cour ? Comment admettre que Saint-Simon, qui n'aimait pas la duchesse d'Aumout contre laquelle il avait soutenu un procùs en 1705 (t. V de ses Mémoires^ p. 84 et suiv.), n'eût pas rappelé des souvenirs peu honorables pour cette dame* Il ne faut voir dans les paroles de Louis XIV qu'une attention qui devait flatter la gouvernante des enfants de France, en lui donnant une preuve de l'attachement que le roi portait à sa fumilL^

n est d'autant plus nécessaire d'insister sur ce point que le rot aima, en effet, une Mlle de la Mothe-Uoudancourt, fille d'honneur de la reine, et nièce de la maréchale. L'éditeur des Mémoires du jeune Brienue, trompé par un pasiage de V Histoire amouretue des Oauks de Bussy-Habutin , a confondu Mlle de la Motte-d'Argencourt, maltresse du duc de Richelieu,

pas oublier tout à fait et de croire que je serai toujours prêt à lui rendre tous les services qu'elle désirera de moi. c Pour vous, soyez bien assurée Je mon amitié. »

Le roi alla camper devant Dendermonde, et écrivit de là à la maréchale de la Mothe :

«Au camp près de Dendremonde («te), le vendredi S août [1667]- « Vous aurez vu, par la lettre que je vous ai écrite, mes intentions sur le voyage de mes enfants. Je n*ai rien à y ajouter, si ce n'est que je ne veux pas qu'ils partent de Compiègne que pour aller à Saint-Germain. C'est pourquoi il faut travailler à en chasser le mauvais air. Donnez tous les ordres nécessaires pour cela. J*ai mandé à la reine.de vous envoyer des nouvelles de ce qui se passe ici. C'est pourquoi je me contente en finissant de vous apurer que je vous aime fort, et Mlle de Toussi que je suis son très-humble serviteur. •

Cependant, la maladie du Dauphin durait toujours, comme on le voit par la lettre suivante :

«Au camp devant Lille*, le 10 août & 3 h. du soir.

< J'ai reçu toutes les lettres que vous m'avez écrites et j'ai vu celles de M. Valot '. Jugez par l'amitié que j'ai pour mon

avec Mlle de la Mothe-Houdancourt, et a supposé que cette dernière était fille de la maréchale et devint plus tard duchesse de Ventadour. H y a ii une douhle erreur : d'abord la confusion de deux filles d'honneur de la reine ^ qui attirèrent l'attention du roi^ mais à des époques diflerenies: MUe de la Mette-d*Argencourt en 1658, et Mlle de la Mothe-Houdascourt en 1662. Ensuite Mlle de la Mothe-Houdancourt, que la cabale de la C4)m* tesse de Soissons voulut opposer à Mlle de la Vallière, était fille d'un frère du maréchal de la Mothe. Klle se nommait Anne-Lucie de la Mothe; elle épousa dans la suite le marquis de La Vieuville, chevalier d*honneur de U reine Marie- Thérèse. SaintrSimon en parle dans ses notes sur Dangeau àU date du 2Î février 1689 : « Elle avait été fille de la reine, dit-il, et fort au gré du roi, qui avait conservé pour elle beaucoup de considération. ••

1. L'armée arriva devant Lille le 10 août 1667, et ouvrit la tranchée le 18- La ville se rendit le 27. — 2. Antoine Valot, ou Vallot, était alors premi« médecin du roi. Il mourut en 1671.

fils de l'inquiétude que j'ai de son mal. J'espère qu'il finira bientôt et que vous m'apprendrez dans peu de temps sa guérison parfaite. Je le souhaite de tout mon cœur et de vous pouvoir témoigner l'estime et l'amitié que j'ai pour vous. »

'JLa lettre que Louis XIV écrivait le lendemain à la maréchale de la Mothe prouve combien la maladie de son tils le

tourmentait :

«Au camp devant Lille, le 11"* d'août [1667J.

c La lettre que j'ai reçue de vous m'a fait bien du plaisir; mais elle ne m'a pas donné une joie parfaite, mou fils ayant encore la fièvre. J'espère que la première me tirera de toutes les inquiétudes où je suis, et que vous me manderez qu'il n'a plus de mal. Après avoir pensé au lieu où il pourrait aller, et ma fille, quand ils seront en état, je n'en trouve pas un plus propre que le vieux château de Saint-Germain S logeant tout son monde dedans, ou bien au neuf, et leur défendant d'abord d'aller au bourg que l'on ne sache qu'il n'y ait plus de mauvais air. Il y a de la petite vérole partout cette année : c'est pourquoi il faut chercher le meilleur air, et celui-là est admirable.

« Comme on ne sait encore ce qu'il aura et que ce pourrait être la petite vérole, je vous prie de prendre garde à Mlle de Toussi et de prendre toutes les précautions pour qu'il ne lui arrive pas comme de la rougeole. Dites-lui que j'ai beaucoup d'inquiétude pour elle, et que je la prie de se conserver.

c Je ne vous dis rien de ce qui se passe ici ; car je ne doute pas que la reine ne vou^ fasse savoir tout ce que je lui mande. C'est pourquoi je finis en vous assurant de mon amitié. »

Les nouvelles de la santé du Dauphin devinrent bientôt de

l . Le vieux château de Saint-Germain est celui qui existe encore aujour* d^iui. Le château neuf avait été bâti par Henri IV ; il n'en reste plus que le pavillon qui porte son nom.

plus en plus rassurantes, comme on le voit par les trois lettres suivantes :

«Au camp devant Lille, le 14 d'août [1667]. « J'ai reçu deux de vos lettres depuis que je ne vous ai écrit, par lesquelles vous me mandez le bon état de la santé de mon fils et le chanfçement de nourrice à ma fille. J'espère que Tud se portera de mieux en mieux et que l'autre se trouvera bien du lait qu'on lui vient de donner.

< J'ai commandé à Colbert de faire donner ce que l'on a accoutumé aux nourrices retenues, et pour celle qu'on vient de lui ôter vous la pourrez faire servir de femme de chambre.

< Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai mandé pour votre voyage, si ce n'est queje souhaite que vous soyez bientôt à Saint-Germain. Je suis très-aise de l'empressement que Ton a eu pour savoir des nouvelles de mon fils et que vos soins aient si bien réussi pour lui rendre la santé. Croyez que je vous en suis très-obligé^et que pour reconnaître ce que vous faites en toutes occasions, j'aurai toujours beaucoup d'amitié pour vous. »

« Au camp devant LiUe, ce jeudi à minuit [probablement le jeudi 16 août 1667].

< Je viens de recevoir une nouvelle par Renaudin qui mo donne une joie sensible et un calmeàn^on âme le plus grand du monde. Je souhaiterais comme vous que vos lettres eussent été prises; mais je les ai toutes eues, et par conséquent l'iiQquiétude que vous pouvez penser. Je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai mandé; exécutez le plus tôt possible que vous pourrez mes intentions et menez mes enfants à Saint- Germain avec les précautions que je vous mande. Nous voici hors d'une méchante affaire. Il faut essayer de n'y plus retomber et faire tout ce qui vous en pourra garantir. Je sais que vous le faites toujours. C'est pourquoi je n'ai point d'inquiétude sachant que mes enfants ne peuvent être mieux

'éMOIRES DE SAINT-SIMON. 389

\ysi assez vous dire pour que vous con- Hié que j'ai pour vous. »

, ^-^ ^ devant Lille, le lundi 22 août [1667].

>e de vous qui m'apprend 1 e <- * > .liants, dont je me réjouis. Je

^a voyage; car la reine vous aura .uns sur ce qui le regarde. Je vous dira! lie pas faire ce que je vous avais mandé en ar- ^aint-Germain pour le logement de mes enfants* -d que je crois que je retournerai plus tôt que l'on ne croyait. Mettez-les dans leur logement ordinaire et laissez les autres prêts à nous rece«^oir. Cette nouvelle vous surprendra ; mais je ne crois pas qu*elle vous fâche. Le siège va fort bien, et j'espère que la fin n'en sera pas fort éloignée. Soyez toujours fort assurée de mon amitié. »

La ville de Lille s'étant rendue le 27 août, l'armée française partit dès le lendemain pour aller combattre le général Mafsin, qui campait près dTpres avec un corps d'armée espagnol. Le 30, Louis XIY établit son quartier général sur la Lys. Ce fut de là qu'il écrivit à la maréchale de la Mothe :

« Au camp de Dinse (Dainse), le mardi 30 août [1667].

« Je ne crois pas que les ennemis m'arrêtent assez pour m'empêcher d'être à Saint-Germain le 6 ou 7 du mois prochain. C'est pourquoi je désire que vous y meniez mes enfants le 5 (septembre), afin de les trouver établis quand j'arriverai. Je crois que vous ne serez pas fâchée de rerevoir cette lettre et que vous aurez quelque joie quand je vous assurerai de la satisfaction que j'ai de vous, et de mon amitié. >

Le lendemain, le roi apprenant qu'une partie de son armée en était venue aux mains avec les Espagnols, se dirigea vers

Ypres. Pendant un des moments de repos qu*il laissait à ses troupes y il écrivit à la maréchale de la Mothe le billet suivant :

«Au camp de Mari-près-Tpres ■, ie 31 d'août [1667].

c Je viens de recevoir une lettre de vous qui me dit le boD état de la santé de mes enfants dont je me réjouis. La course que j'ai faite pour battre les ennemis ne m'empêchera pas d'être mercredi à Saint-Germain. Je suis assuré que vous serez bien aise de ce qui s'est passé et des assurances que je vous donne de mon amitié. »

Les Espagnols avaient été défaits par le général onarquis de Gréqui, avant que le roi pût les atteindre. Dès lors il considéra la campagne comme terminée, revint à Lille le 2 septembre, et le 3 rejoignit la reine à Arras. Ils en partirent le 4 pour Péronne, d'où, par Monchi et Senlis, ils regagnèrent le 7 Saint-Germain-en-Laye.

En résumé, pendant cette brillante campagne qui soumit au roi une partie de la Belgique et assura à la France une frontière de places fortes , qui est encore à peu près notre frontière septentrionale, le roi ne cessa de montrer pour ses enfants la plus vive sollicitude. 11 écrivit à la maréchale de la Mothe seize lettres de sa main. Je ne parle que de celles que nous avons ; on voit, en effet, par la lettre du 28 juillet, qu'un courrier avait été pris et des dépêches perdues. Plusieurs des billets du roi attestent la vivacité de ses sentiments. J'ai d^jà relevé l'expression dé furieuse inquiétude qui contraste avec le langage ordinaire d'un souverain si mattre de lui. Ren^arquons encore l'effusion avec laquelle il remercie la maréchale de la lettre qui lui a annoncé la guérison de son fils, c Cette nouvelle, dit-il, me donne une joie sensible et

1. Je n*ai pu lire que ce nom. Le camp de Mari-près-Ypres n'est pas cité dans les Mémoires militaires pour 1667 (OEuvtfs de Omis XlVy t. m); mais il n*y a rien là d^étonnant, puisque Tarmée ne fit que s'y reposer no instant.

ua calme à mon âme le plus grand du inonde. * > Cette correspondance suffirait pour justifier ce que j'ai avancé plus haut, que Louis XIV, en s'imposant un rôle de dignité soutenue, a souvent fait croire à une froideur et à un égoïsme qui n'étaient pas dans son cœur. •

Lorsque le Dauphin sortit des mains des femmes pour passer sous la direction d*un gouverneur , Louis XIY choisit parmi les seigneurs de la cour celui que la renommée lui désignait comme le plus éminent par la fermeté du caractère et la droiture de l'esprit. Je n'examine pas si le duc de Montausier répondit aux espérances du roi» Peut-être sa fermeté, poussée jusqu'à la dureté , contribua-t-elle à dégoûter du travail un enfant mou et timide, qui dut prendre en haine ce qu'on lui imposait si rudement. Quant au sentiment qui avait porté Louis XIY à choisir l'homme réputé le plus intègre de bà cour, on ne peut que l'approuver. Il en fut de même pour le précepteur. Louis XIV, en désignant Bossuet, faisait preuve de discernement. Lui-même écrivait quelques années plus tard au cardinal Altieri ' : < Je ne puis vous donner une plus grande marque de mon affection pour l'évêque de Gondom ni un plus grand témoignage du cas si particulier que je fais de sa piété, de son savoir et de sa vertu, qu'en vous disant que je l'ai choisi entre tous les prélats de mon royaume pour lui confier l'instruction de mon fils. »

Louis XIV traçait lui-même à Bossuet la direction qu'il devait donner à l'éducation du jeune prince ' : « Cultivez son esprit; faites-lui bien comprendre ses devoirs envers lui-

1. Lettre du 25 août 1667. H paratt par les mémoires du temps que Tindisposition du Dauphin était légère. Mlle de Montpensier dit que « l'on eut nouvelle que M. le Dauphin se trouvait un peu mal, puis qu'il avait la rougeole. En arrivante Compiègne, nous le trouvâmes quasi guéri; son mal avait été trés-Iéger. » (Êdit. Charpentier, t. IV, p. 51). —Dans les anciennes éditions des Mémoires de Mlle de Montpensier, on a, par une étrange inadvertance, Substitué Mme de Montespan au Dauphin.

2. Lettre citée par M. Floquet, p. 247 de louvrage intitulé Botivet préeepteurdu Dauphin. — 3. Cité par M. Floquet, ibid., p. 14S.

même, envers les peuples qu'il gouvernera un jour, envers moi, qui lui prépare un règne glorieux, et, avant tout, envers Dieu. »

Quoique le gouverneur et le précepteur du Dauphin inspirassent à Louis Xiy une confiance bien méritée, il ne cessa de s'occuper lui-môme de Téducation de son fils avec la tendresse d'un père et la sollicitude d'un roi. Pellisson entretenait TAcadérnie française des soins que prenait le prince de cette royale éducation. < Sa Majesté y pense , disait-il *, jusqu'à mettre par écrit, pour ce cher fils, et de sa main, les secrets de la rdyauté, et les leçons éternelles de ce qu'il faut éviter ou suivre. >

Ces mémoires, composés par le roi pour l'éducation de son fils, faisaient alors un si grand bruit que l'Académie française proposa pour sujet de prix en 1674 : Léducalion de Momei^ gneur et ie soin que Sa Majesté prend elle-même d^écrire ses mémoires.

Le prix fut décerné à la Monnoye, qui s'adressait à Louis XIV dans les vers suivants :

Toi-môme, pour l'instruire aux sublimes projets, Pour lui mieux assurer le cœur de tes sujets, Tu veux de cette main qui sut dompter le Tage Lui tracer de ton règne une fidèle image *.

Fontenelle avait concouru pour ce prix. Voici quelques vers de sa pièce cités par M. Dreyss, dans son Introduction aux Mémoires de Louis XIV :

Peuples, le croires-vous? Oe cette même main Dont le foudre vengeur ne part jamais en vaio, Sous qui Taudace tremble et Porgueil s'humilie, Il trace pour ce fils Phistoire de sa vie.

1. Discours prononcé le 3 février 1671, cité par M. Floqùet, même ouvrage, p. 150.

2. esté par M. Hoquet, ibidem, et par M. Dreyss, Introduction aux Mémoires de Louis IIV, p. CLXXXIX.

DES MÉMOIRES DE SÂlNT-SIMON. 393

Louis XIV s'adresse, en effet, au Dauphin dans la partie de ses n«émoires qui nous est parvenue : « Mon fils, lui disait-il S beaucoup de raisons et toutes fort importantes, m'ont fait résoudre à vous laisser, avec assez de travail pour moi parmi les occupations, les plus grandes, ces mémoires de mon règne et de mes principales actions. Je n'ai pas cru que les rois, sentant comme Us font en eux-mêmes toutes les affections et toutes les tendresses paternelles ^ fussent dispensés de l'occupation commune et naturelle aux pères, qui est d'instruire leurs enfants par l'exemple et par le conseil. Au contraire, il m'a semblé qu'en ce haut rang où nous sommes, vous et moi, un devoir public se joignait au devoir particulier, et qu'enfin tous les respects qu'on nous rend, toute l'abondance et tout l'éclat qui nous environnent, n'étant que des récompenses attachées par le ciel même au soin qu'il nous confie des peuples et des États, ce soin n'était pas assez grand s'il ne passait au delà de nous, en nous faisant communiquer toutes nos lumières à cekii qui doit régner après nous.

• J'ai même espéré que, dans ce dessein je pourrais vous être aussi utile, et par conséquent à mes sujets, que le saurait être personne du monde. Car ceux qui auront plus de talents et plus d'expérience que moi n'auront pas régné et régné en France, et je ne crains pas de vous dire que plus la place est élevée, plus elle a d'objets qu'on ne peut ni voir ni connaître qu'en l'occupant. J'ai considéré d'ailleurs, ce que j'ai si souvent éprouvé moi-même, la foule de ceux qui s'empresseront autour de vous, chacun avec son propre dessein, la peine que vous aurez à y trouver des avis sincères,, l'entière assurance que vous pourrez prendre en ceux d'un père qui n*aura eu d'intérêt que le vôtre, ni de passion que celle de votre grandeur. Je me sens aussi quelquefois flatté de

1. Ce morceau (édit. Dreyss, t. Il, p. 370 et sui?.) était destiné à servir de préface aux mémoires que Louis XIV composa pour l'éducation du Dauphin. Ce fut en 1666 et 1667 qu'il en rédigea la plus grande partie, et entre autres ce passage qui devait précéder les événements de l'année 1661.

cette pensée, que si les occupai ions, le» plaisirs et le commerce du monde, comme il n'arrive que trop souvent, vous dérobaient quelque jour à celui des livres et des histoires, le seul cependant où les jeunes princes trouvent mille vérités sans nul mélange de flatterie, la lecture de. ces mémoires pourrait suppléer en quelque sorte à toutes les autres lectures , conservant toiyours son goût et sa distinction pour vous, par l'amitié et par le respect que vous conserveriez pour moi. »

Hontausier, s'adressant au Dauphin, dans TËpttre dédicatoire placée en tète des Maximes écrites par lui pour ce prince, lui parlait de « la peine que prenait le roi son fève de lui dresser lui-même des mémoires, des instructions, pour le faire march- r un jour sur ses traces glorieuses ^ > En môme temps Montausier pressait le roi de ne pas interrompre cet ouvrage : « Je vous conjure. Sire, au nom de Dieu, et je vous demande, de la part de M. le Dauphin, que vous ayez la bonté de continuer les excellents mémoires, que votre passion ardente pour rendre ce prince digne de vous, vous a fait entreprendre *. »

A partir de 1668, la correspondance de Louis XIV avec la maréchale de la Mdthe devint moins active. Rien de plus naturel : le Dauphin gagnait en âge et en force. Il avait un gouverneur et un précepteur; le rôle de la maréchale perdait naturellement de son importance. Cependant lorsqu'en 1668, Louis XIV partit de Saint-Germain, au milieu de l'hiver, pour entreprendre la conquête de la Franche-Comté, il écrivit encore à la maréchale de la Mothe plusieurs billets où il Tentretenait de ses enfants :

«Dijon, le mercredi 8 février 1668.

< Les nouvelles que vous me donnez de la santé de mes enfants me donnent bien de la joie. Je souhaite qu'elle soit ton-

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