Tome 11, p. 29 de ses Miémovres
4. Voy. plus haut, p. 363, Dangeau ne numme pa^s Louvois, mais il est
DES MÉMOIRES DE SÀlNT-SIMON. 469
Quant à rempoisonnement de Louvois, il est loin d'être certain, quoique Saint-Simon Taffirme. Son assertion est contredite par le témoignage d'un des chirurgiens chargés de Tautopsie. Voici dabord le récit de Saint-Simon*: < La soudaineté du mal et de la mort de M. de Louvois fit tenir bien des discours, bien plus encore quand onsitt par Couverture de son corps qu'ilavait été empoisonné. Il était grand buveur d'eau, et en avait toujours un peu sur la cheminée de son cabinet» à m^me de laquelle il buvait. On sut qu'il en avait bu ainsi en sortant pour aller travailler avec le roi, et qu'entre sa sortie de dtner avec bien du monde, et son entrée dans son cabinet pour prendre les papiers qu'il voulait porter à son travail avec le roi, un frotteur du logis était entré dans ce cabinet, et y était resté quelques moments seul '. Il fut arrêté et mis en prison. Mais à peine y eut-il demeuré quatre jours, et la procédure commencée, qu'il fut élargi par ordre du roi, ce qui avait déjà été fait jeté au feu , et défense de faire aucune recherche. Il devint même dangereux de parler là-dessus, et la famille de Louvois étouffa tous ces bruits, de manière à ne laisser aucun doute que Tordre très-précis n'en eût été donné.
« Ce fut avec le même soin que l'histoire du médecin , qui éclata peu de mois après, fut aussi étouffée, mais dont le premier cri ne se put effacer. Le hasard me l'a très-sincère* ment apprise; elle est trop singulière pour s'en tenir à ce mot, et pour ne pas finir par elle tout le curieux et llntéressant qui vient d'être raconté sur un ministre aussi principal que l'a été M. de Louvois.
certain que c'est lui qui est désigné par ces mots que Dangeau attribue à Louis XIV : « Un homme insupportable en ces occasions-là, comme partout ailUurt » C'est en 1699, huit ans après la mort de Louvois, que Louis XIV s'eiprime ainsi.
I. Mémoires , t. XII, p. 422-424. — 2. La plupart des histoires d'empoisonnement, pour lesquels Saint-Simon se montre si crédule, présentent les mêmes circonstances : on verra plus loin, pour la duchesse d'Orléans, qu*il est également question d'eau de chicorée dans laquelle on aurait jeté du poison.
c Mon père avait depuis plusieurs années un écuyerqui était un gentilhomme de Périgord, de bon lieu, de bonne mine, fort apparenté et fort homme d*honneur qui s'appelait Clérand. 11 crut faire quelque fortune chez H. de Louvois; il en parla à mon père qui .lui voulait du bien et qui trouva bon qu'il le quîttAt pour être écuyer de Mme de Louvois, deux ou trois ans avant la mort de ce ministre. Clérand conserva toujours son premier attachement, et nous notre amitié pour lui, et il venait au logis*le plus souvent qu'il pouvait. Il m'a conté, étant toujours à Mme de Louvois depuis la mort de son mari, que Séron, médecin domestique de ce ministre, et qui Tétait demeuré de M. de Barbezieux, logé dans sa même chambre au chftteau de Versailles, dans la surintendance que Barbezieux avait conservée quoiqu'il n'eût pas succédé aux bâtiments*, s'était barricadé dans cette chambre, seul, quatre ou cinq mois après la mort de Louvois; qu'aux cris qu'il y fit on était accouru h sa porte, qu'il ne voulut jamais
. ouvrir; que ces cris durèrent presque toute la journée; sans qu'il voulût ouïr parler d'aucunsecours temporel ni spirituel, ni qu*on pût venir à bout d'entrer dans sa chambre; que sur la fin on l'entendit s'écrier qu'il n'avaitque ce qu'il méritait, qw ce qu'il avait fait à son maître; qu'il était un misérable indigne de tout secours, et qu'il mourut de la sorte en déses-
^ péré au bout de huit ou dix heures, sans avoir jamais parlé de personne, ni prononcé un seul nom.
t. A cet événement les discours se réveillèrent à l'oreille; il n'était pas sûr d'en parler. Qui a fait faire le coup? C'est ce qui est demeuré dans les plus épaisses ténèbres. Lesamis de Louvois ont cru l'honorer en soupçonnant des puissances étrangères ; mais elles auraient attendu bien tard à s'en défaire, si quelqu'une avait conçu ce détestable dessein. Ce qui est certain, c'est que le roi en était entièrement incapable,
1. C'est-à-dire qitoiqu'il n'eût p<u conservé la surintendance des Htimentt.
et qu*il n'est entré dans Tesprit de qui que ce soit de le soupçonner. »
Le caractère mystérieux de ces événements et la crédulité de Saint-Simon en matière d'empoisonnements suffiraient pour mettre en garde contre de semblables récits. Mais ici nous ayons un témoignage de la plus haute importance, celui du chirurgien Dionis qui assista à l'ouverture du corps de Louvois et qui n'y a vu aucune trace d'empoisonnement. ' C'est dans une dissertation sur la mort svMu^ que Dionis raconte de la manière suivante la mort de Louvois' ;
« Le 16 juillet 1691, M. le marquis de Louvois, après avoir dtné chez lui et en bonne compagnie, alla au conseil. En lisant une lettre au roi, il fut obligé d'en cesser la lecture, parce qu'il se semait fort oppressé; il voulut en reprendre la lecture, mais ne pouvant pas la continuer, il sortit du cabinet du roi, et s'appuyant sur le bras d'un gentilhomme à lui, il prit le chemin de la surintendance où il était logé.
« En passant par la galerie qui conduit de chez le roi à son appartement, il dit à un de ses gens de me venir chercher au plus tôt. J'arrivais dans sa chambre comme on le déshabillait; il me dit: «Saignez-moi vite, car j'étouffe. » Je lui demandai s'il sentait de la douleur plus dans un des côtés de la poitrine que dans l'autre. 11 me montra la région du cœur, me disant : « Voilà où est mon mal. > Je lui fis une grande saignée en présence de M. Séron, son médecin. Un moment après, il me dit: «Saignez-moi encore, car je ne suis point soulagé.» M. Daquin et M. F^gon arrivèrent, qui examinèrent Tétat fâcheux où il était le voyant souffrir avec des angoisses épouvantables. Il sentit un mouvement dans le ventre comme s'il voulait s'ouvrir; il demanda la chaise, et peu de temps
\. Pftrts, 1710.
2. Ce passage de U dissertation de Dionis a été cité par M. Leroi, bibliothécaire de la ville de Versailles, dans deux articles insérés dans V Union de Seine'€t-Oite (9 et 12 Juillet 1856).
après s'y être mis, il dit : «Je me sens évanouir. • H se jeta en arrière, appuyé sur le bras, d'un côté de M. Séron» et de l'autre d'un de ses valets de chambre. II eut des râlemeots qui durèrent quelques minutes, et il mourut.
« On voulut que je lui applicasse des ventouses avec scarifications, ce que je fis ; on lui apporta et on lui envoya de Teau apoplectique, des gouttes d'Angleterre, des eaux di- ' vines et générales; on lui fit avaler de tous ces remèdes qui furent inutiles, puisqu'il était mort, et en peu de temps; car il ne se passa pas une demi-heure depuis le moment qu'il fut attaqué de son mal jusqu'à sa mort.
« Le lendemain, H. Séron vint chez moi me dire que la famille souhaitait que ce fût moi qui en fisse l'ouverture. Je la fis en présence de MM. Daquin, Fagon, Duchesne et Séron.
« En faisant prendre le corps pour le porter dans l'antichambre, je vis son matelas tout baigné de sang ; il y en avait plus d'une pinte qui avait distillé pendant vingt- quatre heures par les scarifications que je lui avais faites aux épaules; et ce qui est de particulier, c'est qu'étant sur la table, je voulus lui ôter la bande qui était encore à son bras de la saignée du jour précédent, et que je fus obligé de la remettre parce que le sang coulait ; ce qui gâtait le drap sur lequel il était,
« Le cerveau était dans son état naturel et très-bien dis* posé ; V estomac était pleinde tout ce qu'U avaitmangé àson dîner; il y avait plusieurs petites pierres dans la vésicule du fiel ; les poumons étaient gonflés et pleins de sang; le cœur était gras, flétri, mollasse et semblable à dq linge mouillé, n'ayant pas une goutte de sang dans ses ventricules.
On fit une relation de tout ce qu'on avait trouvé, qui fut portée au roi après avoir été signée par les quatre médecins que je viens de nommer, et par quatre chirurgiens, qui étaient MM. Félix, Gervais, Dutertre et moi.
« Le jugement certain qu'on peut faire de la cause de cette mort est r interception de la circulation du sang ; les poumons en étaient
pleins^ parce qu'il y était retenu, et il n'y en avait point dans le cfBurj parée qu'il n'y en pouvait point entrer; il fallait donc que ses mouvements cessassent, ne recevant point de sang pour les continuer; c'est ce quis*est fait aussi^ et ce qui a causé une mort si suinte. •