‹ Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV;Chapitre 239 sur 328 · p. 334-335, et p. 469 et suiv · texte numérisé non relu

p. 334-335, et p. 469 et suiv

r Mém. de SainP-Simtm, t. III, p. 181 et suiv.

d*un esprit hardi» premier écayer de Monsieur, et le comte deBeuvron». homme liant et doux, mais qui voulait figurer chez Monsieur, dont il était le capitaine des gardes, et surtout tirer de l'argent pour se faire riche, en cadet de Normandie fort pauvre, étaient étroitement liés avec le chevalier de Lorraine dont Tabsence nuisait fort à leurs affaires^ et leur faisait appréhender que quelque autre mignon ne prtt sa place, duquel ils ne s'aideraient pas si bien. Pas un des trois n'espérait la fin de cet exil, à la faveur où ils voyaient Madame, qui commençait même à entrer dans les affaires et à qui le roi venait de faire faire un voyage mystérieux en Angleterre, où elle avait parfaitement réussi, et eo venait de revenir plus triomphante que jamais. Elle était de juin 1644, et (Tune très-bonne santé, qui achev£ût de leur faire perdre de vue le retour du chevalier de Lorraine. Gelui-d était allé promener son dépit en Italie et à Rome. Je ne sais lequel des trois y pensa le premier ; mais le chevalier de Lorraine envoya à ses deux amis un poison sûr et prompt, par un exprès, qui ne savait peut-être pas lui-même ce qu'il portait.

« Madame était à Saint-Cloud qui, pour se rafraîchir, prenait depuis quelque temps, sur les sept heures du soir, an verre d'eau de chicorée. Un garçon de sa chambre avait soin de la faire ; il la mettait dans une armoire d'une des anti* chambres de Madame, avec son'verre, etc. Cette eau de chicorée était dans un pot de faïence ou de porcelaine, et il y avait toujours, auprès, d'autre eau commune, en cas que Madame trouvât celle de chicorée trop amère, pour la mêler. Cette antichambre était le passage public pour aller chez Madame, où il ne se tenait jamais personne, parce qu'il y en avait plusieurs. Le marquis d'Effiat avait épié tout cela. Le 29 juin 1670, passant dans cette antichambre, il trouva le mo-

1. Le chevalier de Lorraine venait d'être exilé, comme on le voit dans le Journal d'Otivier <rOfm6«fon, t. II, p. 581.

ment qu'il cherchait, personne dedans, et il avait remarqué qu'il n'était suivi de personne qui allât aussi chez Madame; a se détourne, va à Tarmoire, l'ouvre, jette son boucon, puis entendant quelqu'un, s'arme de l'autre pot d'eau commune, et, comme il le remettait, le garçon de chambre, qui avait le soin de cette eau de chicorée, s'écrie, court à lui, et lui demande brusquement ce qu'il va faire à cette armoire. D*£^ fiât, sans s'embarrasser le moins du monde, lui dit qu'il lui demande pardon, mais qu'il crevait de soif, et que, sachant qu'il y avait de Feau là dedans (lui montrant le pot d'eau conômune), il n'a pu résister à en aller boire. Le garçon grommelait toujours, et l'autre toujours l'apaisant et s'eicusant, entre chez Madame et va causer, comme les autres courtisans, sans la plus légère émotion. Ce qui suivit, un« heure après, n'est pas de mon sujet, et n'a que trop fait de bruit par toute l'Europe.

c Madame étant morte le lendemin 30 juin, à trois heures du matin, le roi fut pénétré de la plus grande douleur. Apparemment que, dans la journée, il eut des indices et que ce garçon ne se tut pas, et qu'il y eut notion que Pur non, premier roattre d'hôtel de Madame, était dans le secret, par la contidence intime où, dans son basétage, ilétait avecd*Effiat. Le roi couché, il se relève, envoie chercher Brissac, qui dès lors était dans ses gardes et fort sous sa main, lui commande de choisir six gardes du corps bien sûrs et secrets, d'aller enlever le compagnon, et de le lui amener dans ses cabinets par les derrières. Cela fut exécuté avant le matin. Dès que le roi l'aperçut, il fit retirer Brissac et son premier valet de chambre, et prenant un visage et un ton à faire la plus grande terreur: < Mon ami, lui dit-il, en le regardant depuis les pieds jusqu'à la tète, écoutez-moi bien; si vous m'avouez tout, et que vous me répondiez vérité sur ce que je veux savoir de vous, quoique vous ayez fait, je vous pardonne, et il n'en sera jamais mention. Mais prenez garde à ne me pas déguiser la moindre chose ; car, si vous le faites, vous êtes

mort avant de sortir d'ici. Madame n'a-t-elle pas été empoisonnée? — Oui, sire, lui répondît-il. — Et qui Ta empoisonnée, dit le roi, et comment Ta-t-on fait? > Il répondit que c*était le cheyalier de Lorraine qui avait envoyé te pnoison à Beuvron et à d'EfIGat, et lui conta ce que je viens d'écrire. Alors le roi, redoublant d'assurances de grâce et de menaces de mort : « Et mon frère, dît le roi , le savait-il ? — Non, sire, aucun de nous trois n'était assez sot pour le lui dire; il n*a point de secret; il nous aurait perdus. » A cette réponse, le roi fit un grand ha! comme un homme oppressé, et qui tout d'un coup respire. « Voilà, dit-il, ce que je voulais savoir. Hais m'en assurez-vous bien? > Il rappela Brissac et lui commanda de ramener cet homme quelque part, où tout de auite il le laissa en liberté. C'est cet homme lui-même qui Ta conté, longues années depuis, à M. Joly de Fleury, procureur-général du parlement, duquel je tiens celte anecdote. • Quiconque ne se laisse pas prendre à l'amour de l'extraordinaire et du dramatique, trouvera ce récit peu vraisemblable. Comment Louis XIV, instruit du crime du marquis d'EfBat et du comte de Beuvron, leur aurait- il si facilement pardonné, et même les aurait-il laissés près de son frère, au milieu de sa cour? On comprendrait à peine que le roi eût fermé les yeux sur un pareil attentat dans le cas où son frère en eût été complice; mais l'impunité d'empoisonneurs subalternes est tout à fait inadmissible. D'ailleurs, le récit de Saint-Simon est en opposition avec le témoignage des contemporains, n écrivait plus de cinquante ans après les événements sur des on dit, tandis que Mme de La Fayette, Mlle de Montpensier, Bossuet, Daniel de Cosnac, Gui Patin, Olivier d'Ormesson, vivaient à Tépoque même de la mort de Madame, et que les trois premiers avaient assisté à ses derniers moments. Je laisse de côté le procès-verbal officiel des médecins S que l'on pourrait croire dicté par l'autorité royale

I. Voy. la Relation de la maladie y mort et ouverture du corp» de Ma^

pour en imposer aux puissances étrangères et à la postérité; mais il n'en est pas de même des mémoires qui ont été écrits sous des influences très-diverses^ et dont plusieurs, comme le journal d'Olivier d'Ormesson, n'étaient pas destinés à la publicité.

Le premier point du récit de Saint-Simon qui est détruit par les témoignagnes les plus irrécusables, est son assertion sur la banne santé de Madame, à son retour du voyage d'Angleterre. Gui Patin, qui n*est pas un médecin de cour, écrivait à son ami Falconet, dès le 26 septembre 1664, six ans avant la mort de Madame : « Mme la duchesse d'Orléans est fluette, délicate et du nombre de ceux qu'Hippocrate dit avoir du penchant à la phthisie. Les Anglais sont sujets à leur maladie de consomption, qui en est une espèce, une phthisie sèche et un flétrissementde poumon. » Mlle de Montpensier, dont on ne saurait soupçonner la bonne foi quand elle parle de faits étrangers à ses passions politiques et à ses amours, raconte une visite de Madame, à Versailles, peu de temps avant sa mort, et l'impression qu'elle produisit. « Elle entra chez la reine comme une morte habillée, à qui on aurait mis du rouge, et comme elle fut partie, tout le monde le dit, et la reine et moi nous nous souvînmes que nous avions dit : Madame a la mort peinte sur le visage ^ » Gomment s*expliquer après uo passage aussi explicite, l'assertion de Saint-Simon? Évidemment il a avancé cette erreur pour rendre son récit plus frappant par le contraste de la bonne santé de Madame et de sa mort subite.

dawie, par Tabbé Bourdelot, dans les Méfnairet intéreuants peur servir à C Histoire de France , par Poncet de la Grave, t. III, p. 411; l'opinion de Valot Sur lea causes de la mort de Madame ^ dans les manuscrits Gonrart, t. XIII. in-folio, p. 779, à la Bibliothèque de l'Arsenal; enfin, le procès* verbal de Tautopsie dans les Négociations relatives à la succession ^Espagne, pax M, Mignet, t. Ul, p. 207 et suiv.

1. Vo;. Mémoires de Mademoiselle ^ edit. Charpentier, t. IV, p. 144. Ce passage ne se trouve pas dans les anciennes éditions. Je Tai donn^ d'après le manuscrit autographe de Mademoiselle, conservé à la Bibliothèque Impériale.

Plus loin, il prétend que Madame fut empoisonnée par Teau de chicorée dont elle avait coutume de boire. Les contemporains parient aussi de cette eau de chicorée; mais Olivier d*0rmedson dit que les dames qui étaient avec elle at>aienl bi^ de cette même eau^ et ne F avaient point trouvée si fTiotiroûe*. Bossuet, qui assista Madame à ses derniers moments est encore plus explicite. Dans une lettre probablement adressée à un de ses frères, il donne des détails précis sur la mort de Madame ' : de crois que vous avez su que je fus éveillé, la nuit du dimanche au lundi, par ordre de Monsieur, pom* aller assister Madame, qui était àl^extrénûté à Saint-CIoud, et qui me demandait avec empressement. Je la trouvai dans une pleine connaissance, parlant et faisant toute chose sans trouble, sans ostentation, sans effort et sans violence, mais si bien et si à propos; avec tant de courage et de piété, que j'en suis encore hors de moi. Elle avait déjà reçu tous les sacrements, même TExtréme-Onction, qu'elle avait demandée au curé, qui lui avait apporté le viatique, et qu'elle pressait toujours afin de les recevoir avec connaissance. Je fus une heure auprès d*elle, et lui vis rendre les derniers soupirs en baisant le cruciQx, qu'elle tint à la main , attaché à la bouche, tant qu'il lui resta de force. Elle ne fut qu'un moment sans connaissance. Tout ce qu'elle a dit au roi, à Monsieur et à tous ceux qui l'environnaient, était court, précis et d'un sens admirable. Jamais princesse n'a été plus regrettée, ni plus admirée, et, ce qui est plus .merveilleux, est que, se sentant frappée, d'abord elle ne parla que de Dieu, sans témoigner le moindre regret. Quoiqu'elle sût que sa mort allait être assurément très-agréable à Dieu, comme sa vie avait été très-glorieuse par l'amitié et confiance de deux grands rois, elle s*aida autant qu'elle put, en prenant tous les remèdes avec cœur; mais elle n'a jamais dit un mot de plainte

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