Henri de Bourbon, père du grand Condé
plus d'esprit et de toutes sortes d'esprit ni rarement tant de savoir en presque tous les genres, et pour la plupart à fond, jusqu'aux arts et aux mécaniques, avec un goût exquis et universel. Jamais encore une valeur plus franche et plus naturelle, ni une plus grande envie de faire ; et quand il voulait plaire, jamais tant de discernement, de grâces, de gentillesse, de politesse, de noblesse, tant d'art caché coulant comme de source. Personne aussi n*a jamais porté si loin l'invention, l'exécution, l'industrie, les agréments ni la magniGcence des fêtes, (dont il savait surprendre et enchanter, et dans toutes les espèces imaginables.
« Jamais aussi tant de talents inutiles, tant de génie sans usage, tant et si continuelle et si vive imagination , uniquement propre à être son bourreau et le fléau des autres; jamais tant d'épines et de danger dans le commerce, tant et de si sordide avarice, et de ménages bas et honteux, d'injustices, de rapinesfde violences ; jamais encore tant de hauteur, de prétentions sourdes, nouvelles, adroitement conduites, de subtilités d'usages, d'artiûces à les introduire imperceptiblement, puis de s'en avantager, d'entreprises hardies et inouïes, de conquêtes à force ouverte; jamais en même temps une si vile bassesse, bassesse sans mesure aux plus petits soins, ou possibilité d'en avoir. De là cette cour raa(kpante aux gens de robe et des finances, aux commis et aux valets principaux; cette attention servile aux ministres; ce rafBnement abjecte de courtisan auprès du roi; de là encore ces hauts et bas continuels avec tout le reste. Fils dénaturé, cruel père, mari terrible ', maître détestable, per-. nîcieux voisin, sans amitié, sans amis, incapable d'en avoir, jaloux, soupçonneux, inquiet, sans aucun relâche, plein de manèges et d'artifices à découvrir et h scruter tout, à quoi
1. Mlle de Hontpensier n'a pas parlé de la famille de ce prince; il n'était pas encore m?rié à Tépoque où elle écrivait ses mémoires. On voulait Taire épouser à Mademoiselle le prince de Gondé; elle s'y refusa, parce que son caractère lui était odieux.
il était occupé sans cesse» aidé d'une vivacité extrême et d'une pénétration surprenante, colère et d'un emportement à se porter aux derniers excès, même sur des bagatelles, dillBcile en tout à l'excès, jamais d*accord avec lui-même, et tenant tout chez lui dans le tremblement. A tout prendre, la fougue et l'avarice étaient ses mattres, qui le gourmandaient toujours. Avec cela un homme dont on avait peine à se défendre quand il avait entrepris d'obtenir par les grâces,le tour, la délicatesse de l'insii^iation et de la flatterie, l'éloquence naturelle qu'il employait, mais parfaitement ingrat des plus grands services, si la reconnaissance ne lui était utile à mieux. >
Mademoiselle n'a pas le style de Saint-Simon. !!• suffit de rapprocher ces deux portraits de M. le Prince pour s'en convaincre. Mais elle emploie souvent des expressions originales que Ton a regardées comme propres à Saint-Simon. Ainsi le mot bombarder, dont cet historien%se sert souvent pour indiquer qu'une personne a été brusquement lancée dans une place, se trouve déjà avec le même sens dans les mémoires de Mademoiselle. « La princesse de Conti , ditelle S rendait compte à son mari d'une fille qu'elle avait prise fort promptement de peur qu'on ne lui en bombardât une de Saint-Cyr. > Les anciens éditeurs des mémoires dts Mademoiselle, choqués de ce mot barbare, l'ont remplacé par donndt, et jusqu'à l'édition de 1858 on a docilement suivi leur texte. Il est probable que l'expression pittoresque de bombarder était femilière à la cour, et que c'est là que Mademoiselle et Saint-Simon l'ont prise pour la faire passer dans leurs mémoires. Car, je le répète, Saint-Sinion ne connaissait les mémoires de Mlle de Montpensier que par les éditions de 1735 ou de 1746, et il n*a pu lui emprunter une exprèssion que les éditeurs avaient eu soin de faire disparaître.
1. Mémoires de Wie de Montpensier. tome IV, p. 518 de Tédition Charpentier.