PBEMIERS PRÉSIDENTS DU PARLEMENT DE PARIS
Jugement de Saint-Simon sur quatre premiers présidents du parlement de Paris. — Il accuse Guillaume de Lamoignon d'avoir condamné Fargues injustement et de s'être enrichi de ses dépouilles. — Erreurs du récit de Saint-Simon. — Il se trompe sur le rôle de Fargues pendant la Fronde. — Nouvelles erreurs de Saint-Simon sur les causes de r^irrestation de Fargues, sur sa condamnation et sur son supplice. — Causes de la haine de Saint-Simon contre la famille de Lamoignon. — Attaques de Saint-Simon contre le premier président de Novion, qui avait succédé à Guillaume de Lamoignon. — Invraisemblance de son récit. — Causes de la haine de Saint-Sinion contre la famille de Novion. — Témoignages con« temporains qui donnent une explication naturelle de la démission du premier président de Novion.
Quatre premiers présidents du parlement de Paris, Goillaume de Lamoignon, de Novion, de Harlay et de Mesmes, figurent dans les mémoires de Saint-Simon, et tous quatre ont été, à l'en croire, des juges prévaricateurs disposés k tout sacrlGer aui volontés de la cour, même la vie des innocents, et empressés à s'enrichir de leurs dépouilles. Le moins maltraité par Saint-Simon est le premier président, Guillaume de Lamoignon, et cependant il l'accuse d'avoir été tellement avide de richesses et si servile envers le roi, que pour augmenter sa fortune et complaire à la cour, il oon« damna à mort et fit exécuter un homme qu'il savait innocent. L'accusation est si grave et si contraire à l'opinion qu'on se fait généralement de Guillaume de Lamoignon, qu'elle mérite d*étre examinée.
486 EXAMBN CRITIQUE
GUUXAUIIS DE LAMOIGNON.
Gaillaume de Lamoîgnon fut nommé premier président da parlement de Paris en 1657, et remplit cette chai^ jusqu'en 1677. Saint-Simon, qui ne l'avait pas connu, en parle à Toecasion de la mort de sa femme : « Lamoignon, dit-iP, beaOy agréable, et sac))ant fort le monde et rintrigue, avec tous les talents extérieurs, avait brillé au conseil dans la place de maître des requêtes. Les grâces de sa personne, son afiabilitéy le soin qu*ïl prit de se faire aimer du barreau et des magistrats, une table éloignée de la frugalité de ses prédécesseurs, son attention singulière à capter les savants de son temps, à les assembler chez lui à certains jours*, à les distinguer, quels qu*ils fussent, lui acquirent une réputation qui dure encore, et qui n*a pas été inutile à ses en< fants. Il est pourtant vrai qu'à lui commença ia corruption d'3 cette place, qui ne s*est guère interrompue jusqu'à aujourd'hui. Pour Lamoignon^ j*en rapporterai ici un seul trait, parce qu'il est historique et curieux.
« n se fit à Saint-Germain une grande partie de chasse. Alors c'étaient les chiens, et non les hommes, qui prenaient les oerfs; on ignorait encore ce nombre immense de chiens, de chevaux, de piqueurs, de relais et de routes à travers les pays. La chasse tourna du côté de Dourdan, et se prolongea si bien que le roi s'en revint extrêmement tard et laissa la chasse. Le comte de Guiche, le comte depuis duc du Lude,
2. Olivier d'Ormesson parle plusieurs fois dans son Journal (t. II, p. SU) &37, 563) des réunions littéraires qui avaient lieu le lundi chez le premier président de l^moignon. On trouve beaucoup de détails sur le même suj^t dans les lettres de Gui-Patin. M. Fr. Monnier, dans le travail intitulé Lamoignon et Colberi^ a considéré spécialement Guillaume de Lamoignon comOK* promoteur de réformes juiJiciaires.
DBS MÉMOIBfiS DE SAINT-SIMON. 489
VardeSy M. de Lauzun qui me l'a raconU^yje ne sais plus qui encore s'égarèrent, et les voilà à la. nuit noire à ne savoir où ils étaient. A force d'aller sur leurs chevaux recrus, ils avisèrent une lumière ; ils y allèrent, et à la fin arrivèrent à la porte d'une espèce de château. Ils frappèirent, ils crièrent, ils se nommèrent et demandèrent l'hospitalité. G*é* tait à lafin de Tautomne, et il était entre dix et onze heures du soir. On leur ouvrit. Le mattre vint au-devant d'eux, les fit débotter et chaufler, fit mettre leurs chevaux dans son éoK rie, et pendant ce temps-là leur fit préparer à souper, dont ils avaient grand besoin. Le repas ne se fit point attendre; il fut excellent, et le vin de même, de plusieurs sortes. Le maître poli, respectueux, ni cérémonieux, .«ni empressé, avec tout l'air et las manières du meilleur monde. Us surent f u*il s'appelait Fargues, et sa maison Gourson ; qu'il s'y était retiré ; qu'il n'en était point sorti depuis plusieurs années ; qu'il y recevait quelquefois ses amis, et qu'il n'avait ni femme ni enfants. Le domestique leur parut entendu, et la maison avoir un air d'aisance. Après avoir bien soupe, Fargues ne leur fit point attendre leur lit. Ils en trouvèrent chacun un parfaitement bon ; ils eurent chacun leur chambre, et les valets de Fargues les servirent très-promptement. Ils étaient fort las et dormirent longtemps. Dès qu'ils furent habillés, ils trouvèrent un excellent déjeuner servi, et au sortir de table, leurs chevaux prêts, aussi refaits qu'ils l'étaient eux^ mêmes. Charmés de la politesse et des manières de Fargues, et touchés de sa bonne réception, ils lui firent beaucoup d'offres de service, et s'en allèrent à Saint-Germain. Leur égarement y avait été la nouvelle ; leur retour et ce qu'ils étaient devenus toute la nuit en fut une autre. < Ces messieurs étaient la fleur de la cour et de la galan-
1. Oo voit quelle est la source où a puisé Saint-Simon pour toute la première partie (le son récit. Nous n'avo/is pas de documents pour contrdler le témoignage de Lauzun, témoignage qui nous inspire peu de confiance, d'autant plua que la fausseté de la fin de ce récit est parfaitement établie.
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terie, et 4ous alors dans toutes les privwoes dn roi. Ds lui racontèrent leur aventure, les merveilles de leur réœplîoii, et se louèrent extrêmement du maitre/de sa chère et de sa maison. Le roi leur demanda son nom. Dès qu'il l'entendit : c Comment F argues^ dit-il, est-il si près d'ici T Ces messieurs redoublèrent de louanges, et le roi ne dit rien de plus. Passé chez la reine mère, il lui parla de cette aventure, et tous deui trouvèrent que Fargues était bien faarii d'habiter si près de la cour, et -fort étrange qu'ils ne rapprissent que par cette aventure de chasse, depuis si longtemps qu'il demeurait là.
« Farces s'était fort signalé dans tous les mouvements de Paris contre la cour et le cardinal Mazarin. S'il n'avait pas été pendu, ce n'avait pas été faute d'envie de se venger particu* lièrement de lui; mais il avait été protégé par son parti, et formellement compris dans l'amnistie. La haine qu'il avait encourue et sous laquelle il devait succomber, loi fit prendre le parti de quitter Paris pour toujours, afin d'éviter toute noise, et de se retirer chez lui sans faire parler de lui, et jusqu'alors il était demeuré ignoré. Le cardinal Mazarin était mort; il n'était plus question pour personne des affaires passées; mais comme il avait été fort noté, il craignait qu'on ne lui en suscitât quelque autre nouvelle, et pour cela vivait fort retiré et fort en paix avec tous ses voisins, fort en repos des troubles passés, sur la foi de l'amnistie et depuis longtemps. Le roi et la reine sa mère, qui ne lui avaient pardonné que par force, mandèrent le premier président Lamoignon, et le chargèrent d'éplucher secrètement la vie et la conduite de Fargues ; de bien examiner s'il n'y avait point moyen de châtier ses insolences passées, et de le faire repentir de les narguer si près de la cour dans son opulence et sa tranquillité. Ils lui contèrent l'aventure de la chasse, qui leur avait appris sa demeure, et témoignèrent à Lamoignon un extrême désir qu'il prtt trouver des moyens juridiques de le perdre.
« Lamoignon, avide, et bon courtisan, résolut bien de les satisfaire et d'y trouver son profit. Il fit ses recherches, en rendit compte, et fouilla tant et si bien qu'il trouva moven d*impliquer Fargues dans un meurtre commis au plus fort des troubles; sur quoi il le décréta sourdement, et un matin renvoya saisir par des huissiers, et mener dans les prisons de la Conciergerie. Fargues, qui depuis l'amnistie était bien sûr de n*étre tombé en quoi que ce soit de répréhensible, se trouva bien étonné. Mais il le fut bien plus, quand par l'interrogatoire il apprit de quoi il s'agissait. Il se défendit trèsbien de ce dont on l'accusa it, et de plus il allégua que le nneurtre*, dont il s'agissait, ayant été commis au fort des troubles et de la révolte de Paris, dans Paris même, l'amnistie, qui les avait suivis, effaçait la mémoire de tout ce qui s'était passé dans ces temps de confusion et couvrait chacune de ces choses qu'on n'aurait pu suffire à eiprimer à regard de chacun, suivant l'esprit, le droit, l'usage et l'effet, non mis en doute jusqu'à présent, des amnisties. Les cour* tisans distingués, qui avaient été si bien reçus chez ce malheureux honime, firent toutes sortes d'efforts auprès de ses juges et auprès du roi ; mais tout fut inutile. Fargues eut très-promptement la tôte coupée % et sa confiscation fut donnée en récompense au premier président. Elle était fort à sa bienséance; ce fut le partage de son second fils : il n'y a guère qu'une lieue de Bâville à Courson. Ainsi le beau-ptre et le gendre* s'enrichirent successivement dans la même charge y fun du sang de Cinnocenty f autre du dépôt que son ami lui avait r^mfié à garder. »
1. On verra plus loin quUI ne s'agissait pas de meurtre dans Taccusation pf>rtée contre Fargues. Saint-Simon a inventé ces détails ou a été dupe de i^nzun.
}. On verra plas loin qu'il fut pendu, et pourquoi.
3. Achille de Harlay, gendre du premier président de Lamoignon, était alors procureur général da parlement. Nous reviendrons plus loin sur ce personnage, qui a été fort maltraité par Saint-Simon.
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