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de ces intrigues de cour. Élevé dans des principes de morale et de religion qu'il a conservés toute sa vie, il ne resta pas étranger aux querelles théologiques qui agitaient alors la France et TÉglise. A lire ses Mémoires, on le croirait favorable au jansénisme, sinon par les opinions dogmatiques dont il ne s'occupa jamais , au moins par Taustérité de sa morale. Il paraît, en effet, qu'à l'époque où il écrivit ses Mémoires, il inclinait vers ce partie Mais il n'en était pas ainsi lorsque l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, dirigerait sa conscience. Chaque année, Saint-Simon allait passer les fêtes de Pâques à la 'Ferté et raviver ses sentiments religieux à la Trappe. Admis dans l'intimité de l'abbé de Rancé, il connaissait à fond son opinion sur le jansénisme, comme le prouve une lettre conservée dans les archives de la famille de Luynes ^. Cette lettre n'est pas seulement importante parce qu'elle révèle les opinions religieuses de Saint-Simon à cette époque ; elle sert en outre à expliquer un passage de ses Mémoires, où parlant de la Trappe et de ses efforts pour enlever la direction de cette abbaye à un mauvais moine nommé D. Gervais, il s'était expliqué d'une manière énigmatique*. La lettre et les Mé-
1. Ce changement dans les opinions religieuses de Saint-Simon est attesté par la note suivante que le duc de Luynes avait jointe à la lettre de Saint- Simon : a Ou trouvera ci-après un détail curieux sur les sentiments d'un homme très-respectable, qui a éiô dans de très-grandes places et à qui une mémoire heureuse et beaucoup de lecture ont donné une conversation agréable et instructive. Comme j'ai été de ses amis toute ma vfe, je ne puis mettre son nom qu'après sa mort si elle arrive avant la mienne (Saint-Simon mourut en effet plusieurs années avant le duc de Luynes). On verra par ce détail ce que peut faire la prévention sur un esprit vif qui avait été assez heureux pf)ur connaître la vérité et qui s'est laissé séduire. Ce qui paraîtra singulier, c'est qu'on prétend que celui dont est question n*est nullement janséniste, et en effet il est ami des jésuites ; mais en même temps il est à feu et à sang contre la constitution. » Voy. aussi plus loin l'opinion de Tévèiiue de Metz, cousin de Saint-Simon, qui avait eu copie de cette lettre et qui y trouva des sentiments si différents de ceux que Saint-Simon professait, en 1754, qu'il n'osa jamais la lui lire.
2. Cette lettre a été publiée à la suite du t. I des Mémoires du due de Luynes j p. 463 et suiv. ^ 3. Mémoiree de Saint-Simon^ t. II, p. 199 et suiv.
moires s'éclairent mutuellement. Voici d'abord la lettre adressée à un personnage dont le nom ne jdous est pas connu.
« li est juste, monsieur, de satisfaire votre curiosité sur ce qui s'est passé entre le saint abbé réformateur de la Trappe et moi touchant le jansénisme. Vous y verrez des traits bien marqués de la Providence , et c'est ce qui m'engage à me dérober de mon temps, pour vous en instruire, encore que grâces à Dieu, les sentiments de ce grand homme ne puissent être équivoques non plus que ceux de ses enfants sur une matière si rebattue et si décidée par l'Église.
c Mon ignorance, ma profession et mon état laïque m'ont toijgours empéctfé de m'appliquer à ces questions. Mais il est vrai que ce que j*entendais dire de la plupart de ceux qui ont le plus paru dans ces disputes avec l'imputation janséniste, et ce que je voyais de mes yeux dans quelques-uns de ceux qu'on en accusait, m'avait donné une si haute idée de leur vertu que j'eus peine à croire leur doctrine mauvaise et que, poussé par quelques-uns de mes plus intimes amis, je balançai longtemps à me lier étroitement de ce côté-là. J'étais retenu par l'ancienne impulsion de toute ma vie; mais cette impression s'affaiblissait, et je demeurais flottant dans un combat pénible.
« Je ne cachai rien à M. l'abbé de la Trappe, et vous savez quelles ont été ses constantes bontés pour moi. Dans un voyage que je fis auprès de lui, je lui découvris ce qui se passait en moi, et je le suppliai de m'éclaircir, de me décider, de me conduire.
« Il me demanda le secret jusqu'à sa mort (par des raisons dignes de sa charité et de sa prudence), et puis il me recommanda de me garder de me laisser prendre aux apparences extérieures. Il ajouta qu'il avait vu autrefois des jansénistes S
1. Voy. sur les relations de l'abbé de Hancé avec les janséDistes le Port- Royal de M. Sainte-Beuve, t. III, p. 562-564, 685 et suiv.
qu'il avait cru des saints et qu'il avait trouvé n'avoir que des dehors et être de très-grands pécheurs. Il s'étendit sur cela avec confiance pour mon instruction, quoique avec sa prudence et sa charité accoutumées, d'une manière à me laisser convaincu que ce qui m'avait le plus touché n'en était que plus séducteur et plus périlleux, et c'est sur quoi je ne crois pas nécessaire de m'étendre ici. II m'assura que le jansénisme était condamné, opposé, reheile, dangereux à TÉglise et même à l'État, et me conjura dé me souvenir toujours de cette conversation et de bien rendre grâces à Dieu de n'avoir pas permis que je tombasse dans un si pernicieux écueil.
< Il ^outa qu'il avait été fort uni avec les principaux de ceux qui avaient passé pour jansénistes et qu'il en avait consulté plusieurs avant sa retraite, mais qu'il ne s'était point arrêté à ceux qui lui avaient '{Saru l'être en effet. Qu'à l'égard de M. d'Alet *, ce grand évêque était très-éloigné, très-opposé même au jansénisme lorsqu'il fut le consulter jusque chez lui; que la veille qu'il en partit, ce prélat le mena s'asseoir au bord d'un torrent où ils conférèrent quatre heures tête à tête sur le jansénisme, dont M. d'Alet n'oublia rien pour le préserver; que tels étaient ses sentiments pour lors, et en grande connaissance de cause ; qu'il s'était remué depuis bien des machines pour le faire changer et qu'il ne pouvait ' assez s'étonner comment ces machines avaient pu réussir.
« 11 m'assura qu'il n'y avait ni charité, ni paix, ni soumission parmi les vrais jansénistes, point de vérité ni de bonne foi sur leur doctrine, beaucoup de dureté, de hauteur et de domination dans leur conduite ; qu'il l'avait expérimenté luimême en quantité de choses; qu'il savaft de grands hommes de bien, et m'en nomma, qui s'étaient retirés d'avec eux par
1. Nicolas Pavillon, né en 1597, nommé érèque d*Âlet en 1637, mort le 8 décembre 1677.
2. La copie reproduite dans les Mémoires du due de Luynes porte pourraU; maii c*est prot^ablement un lapsus du copiste.
cette expérience ; que lui-même leur en avait détaché plusieurs, entre autres un célèbre qu'il me cita, desquels les uns avaient persévéré avec action de grâces, d'autres s'étaient laissé rattacher par des vues humaines, dont il en était mort dans le repentir, et d'autres étaient redevenus de grands pécheurs; que nombre de leurs plus considérables* tenaient à eux par des liens de considération, de réputation, de figure ; qu'il lui était passé tant de gens et tant de choses par les mains, et qu'il me pouvait dire qu'il avait été également instruit à fond, surpris et affligé môme étrangement; que pour lui, il avait constamment et de tout son cœur évité les contestations et les disputes, et qu'il n'avait eu que celles dont il n'avait pu se séparer sur les choses monastiques pour l'instruction de ses frères ; que son état, son goût et son choix était le silence; que c'était te qui l'avait rendu si circonspect sur les matières appelées du temps; que ces matières étaient si jalouses que, pour peu qu'on laissât échapper quelque chose, Tun des partis, au moins, entreprenait les gens et les forçait d'entrer en lice; que cette crainte l'avait toujours retenu d'y donner le moindre lieu, voyant la bonne cause si fortement appuyée et soutenue sans que ceux-là qui, comme lui, n'étaient pas maîtres en Israël, eussent de nécessité de s'en ingérer, mais qu'il n'avait pas voulu pour cela que ses sentiments pussent être incertains, et qu'on trouverait après sa mort des écrits qui les marqueraient dans toute leur étendue sur ces matières; qu'il les avait faits et conservés à ce dessein, et pour préserver de tout venin sa maison jusqu'après lui, si elle voulait bien suivre sa doctrine, dont l'exposition nette et claire ne le pourrait plus commettre alors aux disputes et aux contestations si préjudiciables à la charité, quand on s'y expose sans une véritable nécessité et hors de l'ordre.
« J'ai abrégé et omis beaucoup de choses pour ne m'ar-
1 . 11 semble qu'il faudrait ajouter un mot, comme parlisans.
DE SAII?T-SIMON. 33
rêler qu'au pur essentiel. Cette conversation m'a éloigné du jansénisme pour toute ma vie. Vous en allez voir un autre effet.
« Vous savez sans doute ce qui se passa lôrs de la démission de Tabbé Gervais ^ et jusques à quel point la sainteté de M. de la Trappe se surpassa dans cette occasion. Tout périssait dans l'opinion du prétendu jansénisme de la Trappe '. Plus certaines personnes la servaient, plus la prévention se fortifiait. J'étais le seul qui la pouvait sauver en parlant de ce qui m'avait été confié, et j'essayai inutilement de tout autre moyen. Cependant, après une longue et cruelle incertitude, je vis arriver le terme fatal, et je vis avec certitude que cette fausse idée, mais. parvenue au point de conviction, produirait le lendemain la destruction de la Trappe. A bout de toute autre ressource, j'estimai qu'ayant donné tout au secret jusque-là , je ne le devais pas garder pour causer un mal si grand et si irrémédiable, et que j'aurais à me reprocher toute ma vie de n'en avoir pas fait un grand usage pour lequel la Providence avait peut-être permis mes doutes et qu'il m'eût été confié pour m'éclaircir. Il n'y avait plus un moment à perdre. Je pris ma résolution; elle me coûta des deux manières. Je l'exécutai, et Dieu la bénit.
« J'étais infiniment' ami de M. de [Chartres] ^; il était à [Saint-Cyr]. Je l'y fus trouver. Rien n'avait pu le persuader, ni les autres gens dont il s'agissait. Je lui confiai mon secret
1. n est appelé D. Gervaise dans les Mémoires de Saint-Simon.
3. Le duc de Luynes a ajouté en note : « Le silence de l'abbé de la Trappe sur le jansénisme et ses anciennes liaisons Tayant rendu suspect à Louis XIV, ou avait résolu de remettre la Trappe en commande. »
3. Je suppose qu'il y a ici erreur de copiste. Saint-Simon a dû écrire, d'après ses habitudes de style, intimement ami.
4. Godet des Blarais, évoque de Chartres. M. le duc de Luynes a mis en note : On croit que c'est feu M. le duc de BeauviUiers. S'il avait eu, comme nous, sous les yeux les Mémoires de Saint-Simon (t. II, p. 206), il n'auraU pas hésita. Saint-Simon y mentionne , en elTet, l'évêque de Chartres comme le personnage qui sauva l'abbaye de la Trappe à la suite de l'entretien qu'il eut avec lui à Saint-Cyr.
avec tout ce que j'y pus mettre de condition pour qu'il servit sans se répandre. Il fut si aise et si surpris qu'il me flt répéter. Il me répondit du succès du lendemain : en effet la Trappe fut sauvée. »
Saint-Simon est loin d'être aussi explicite dans ses Mémoires. Il se borne à dire ^ : < n s'était passé depuis dix-huit mois quelque chose d'intime et d'entièrement secret entre M. de la Trappe et moi; et cette chose était telle que j'étais certain de faire tomber tout l'artifice et la calomnie de D. Gervaise, en la disant à M. de Chartres. » La lettre que je viens de citer nous a révélé ce secret mystérieusement indiqué dans les Mémoires.
Le reste de cette lettre contient des détails sur la conduite d'un des pénitents de la Trappe fortement attaché au jansénisme, et qui aurait voulu empêcher Saint-Simon de remettre à l'évêque de Chartres les papiers de l'abbé de Rancé relatifs au jansénisme '. Saint-Simon en racontant dans ses Mémoires la retraite forcée de D. Gervaise, a omis complètement les détails relatifs au jansénisme. Pourquoi ce silence? Les opinions religieuses de Saint-Simon s'étaienielles modifiées * au point de le porter à supprimer, dans ses Mémoires écrits vers la fin de sa vie , une partie des faits qu'il avait racontés dans une lettre intime? Cette supposition n'est pas sans vraisemblance. Maïs ce qui est certain, c'est que les Mémoires et la lettre se complètent et s'expliquent mutuellement. Rien ne prouve mieux combien il serait utile de pouvoir comparer sans cesse la correspondance de Saint-Simon, écrite au moment même des événements, avec les Mémoires qu'il a élaborés dans sa vieillesse.