CHAPITRE VI
LE MARÉCHAL DE TESSé*
Portrait du maréchal de Tessé par Saint-Simon, — Mémoires publiés sous le nom de ce maréchal. — Renseignements qu'ils fournissent pour compléter et contrôler les mémoires de Saint-Simon. — Reproches injustes de flatterie à l'égard de Vaudemont adressés par Saint-Simon à Tessé. — Mission de Tessé en Espagne en 1704 et en 1705; ses appréciations opposées à celles de Saint-Simon. — Genre d'esprit de Tessé. — Lettres de Tessé au pape critiquées par Saint- Simon. — Les mémoires de Tessé complètent ce que dit Saint- Simon de la comtesse de Verrue et du testament de Charles 11 en faveur du duc d'Anjou. — Saint-Simon n'a pas mentionné la négociation dont Tessé fut chargé à l'époque où Pierre le Grand visita Paris.
Le maréchal de Tessé ne peut être comparé ni à Yillars ni à Vendôme. Moins guerrier que diplomate , il réussit surtout à s'insinuer dans les bonnes grâces du roi par sa souplesse de courtisan. D'un esprit fin, délié et quelquefois prétentieux, il excellait à plaire aux femmes et à pénétrer par elles les secrets des cours. Les mémoires que l'onra publiés sous le nom de Tessé sont faits au moyen de ses lettres et de ses papiers^ Us ne contredisent pas le portrait que Saint-Simon a tracé de ce maréchal; mais ils complètent les renseignements fournis par notre historien. Rappelons d'abord le passage où Saint- Simon caractérise Tessé * : t C'était un grand homme, bien
I. 2 vol. in-8 (Paris, Treutlel et WûrU. 1806). Cette publication est duc au général Grimoanl.
*2. Mémoirei de Saint-Simon, t. IV, p. 95 et suiv.
fait 9 d'une figure fort noble et d'un visage agréable; doux, liant , poli , flatteur , voulant plaire à tout le monde , surtout à la faveur et aux ministres. 11 devint bientôt, comme Huxelles, mais dans un genre différent, l'homme à tout faire de LouvoiSy et celui qui, de partout, l'informait de toutes choses. Aussi en fut-il promptement et rapidement récompensé.... C'était un Manceau, digne de son pays : fin, adroit, ingrat à merveille, fourbe et artificieux deméme. On en a vu un étrange échantillon avec Gatinat , auquel il dut le comble de sa fortune pour s'élever sur ses ruines. Il avait le jargon des femmes avec celui du courtisan, tout à fait l'air du seigneur et du grand monde , sans pourtant dépenser ; an fond ignorant à la guerre qu'il n'avait jamais faite , par un hasard d'avoir été partout et de s'être toujours trouvé à côté des actions et de presque tous les sièges. Avec un air de modestie , hardi à se faire valoir et à insinuer tout ce qui lui était utile , toujours au mieux avec tout ce qui fut en crédit ou dans le ministère» surtout avec les puissants ralets. Sa douceur et son accortise le firent aimer; sa fkdeur et le tuf qui se trouvait bientôt, pour peu qu'il fût recherché , le firent mépriser. Conteur quelquefois assez amusant, bientôt après plat et ennuyeux, et toujours plein de vues et de manèges, il sut profiter de ses bassesses auprès du maréchal de Villeroi , de Vendôme , de Vaudemont , et par ses souplesses auprès de Ohamillard , de Torcy , de Pontchartrain, de Oesmatets, surtout auprès de Mme de Main tenon, chez qui Ghaimillard , d'un côté , et Mme la duchesse de Bourgogne , de l'autre , l'initièrent. Il sut tirer un merveilleux parti du mariage de cette princesse qu*il avait conclu , et de toute la privance que la tendresse du roi et de Mme de Maintenon lui avait donnée avec eux; elle se piqua d'aimer et de servir Tessé comme ayant été l'ouvrier de son bonheur; elle sentit qu'en cela même , elle plaisait au roi , à Mme de Maintenon , à Mgr le duc de Bourgogne, et Tessé sut en bien profiter. Elle ne laissait pas d'être quelquefois peinée et mêtoe erti-
barrassée des pauvretés qui lui échappaient souvent , Bt de l'avouer à quelques-unes de ses dames du palais. L'esprit n'était pas son fort; un grand usage du mondé y suppléait et une fortune toujours riante, et ce qu'il avait d'esprit tout tourné à l'adresse , la ruse et les souterrains , et tout fait pour la cour. »
Après avoir tracé ce portrait de Tessé à l'époque où il fut nommé maréchal de France, en 1703*, Saint-Simon n'oublie jamais de le mettre en scène, et en 1709 lorsqu'il expose la situation de la cour, il revient sur le maréchal * : « Tessé, ami de Pontchartrain, était suspect aux seigneurs et aux ministres. Les personnages qu'il avait faits ne lui avaient acquis l'estime ni la confiance de personne. Sa conduite à l'égard de Catinat l'avait perdu dans l'esprit de tous les honnêtes gens et empêcha même les autres de se lier avec lui , et sa bassesse à l'égard de Vaudemont , de Vendôme , de la Feuillade , avait achevé de l'anéantir. Son ambassade à Rome ne le releva pas , ni ses lettres ridicules au pape qu'il n'eut pas honte de publier partout. Il était donc souffert dans la tabale de Meudon ', mais rien au delh , et rejeté des deux autres. »
Les accusations, portées par Saint-Simon contre Tessé dans ces deux passages et dans bien d'autres, sont loin d'être toutes prouvées. Le reproche de bassesse à l'égard de Vaudemont ne paraît pas justifié par les faits qu'allègue Saint-Simon. Il dît, au contraire que Vaudemont avait tout prodigué pour s'attacher Tessé*: « Pêtes, galanteries, confiance , déférences, honneurs partout et civils et militaires, en tout pareils à ceux qui lui étaient rendus à lui- même, rien ne ftit épargné.» Ce n'est pas de bassesse , mais de vanité , qu'il fatidrait accu-