La vraie date est
Saint-Simon assaisonne cet incident trivial du sel delà mortification infligée par le roi à ces prélats. Dangeau qualifie Lanti de noble romain qui avait arboré les armes de France. Saint-Simon, d'un trait de plume, le rattache à une famille pontificale, critique deux papes et lance un trait contre la future princesse des Ursins.
Lorsque Saint-Simon eut réum tous les documents que nous avons énumérés : récits remontant à 1691, travaux sur les dignités, les institutions, les usages et les anciennes fa- . milles de la France, notes diplomatiques fournies par Torcy, extraits des registres du maître des cérémonies, enfin additions au journal de Dangeau, il s'occupa de fondre tous ces matériaux qui devaient servir à la rédaction définitive de ses mémoires. Ce fut probablement entre les-années 17^3 et 1752 qu'il acheva ce travail. Nous n'avons pas de preuve décisive pour la dernière date; mais des inductions légitimes nous portent à Tadopter. Quant à la première, elle résulte de 1 introduction que Saint-Simon a mise en tête de ses mémoires et qui est datée de juillet 1743. Il écrivait encore en 1751, puisqu'il parle vers la fin de ses mémoires d'Alberoni, qui, dit-il*, vivait alors à Rome âgé de quatre-vingt-six ans. Ck>mme cette date correspond à l'année 1751, et qu'à ce moment Touvrage de Saint-Simon n'est pas encore terminé, il faut admettre que oe n'est qu'en 1752 ou 1753 qu'il en a achevé la rédaction.
Il n'est pas indifférent de connaître ces dates pour apprécier sous quelle influence Saint-Simon écrivit. Il voyait la fortune des Belle- Ile, des Noailles. parvenue à son comble pendant que lui-même végétait dans l'obscurité. Noailles, surtout^ paraît avoir été pour lui un objet de jalousie et de haine. Il s'est vengé par ses mémoires de ce qu'il regardait
1. Tome XVIIl , p- 145. On peut citer eacore plusieurs autres passages où Saint-Simon indique des dates. Voy. t. VI, p. 202; t. XllI, p. 61 et 162. Oa lit dans ce dernier passage : « Jusqu'aujourd'hui que nous «ommex en "ton 1746. » L'auteur est alors bien loin d'avoir terminé ses Mémoires.
comme une injustice de la fortune ^ D'ailleurs, il semble que l'imagination de Saint-Simon ne faisait que s'accrottre avec les années. A en juger par son amplification sur Chavigny, les haines grandissaient dans son esprit en proportion de l'éloignement. Né en 1675, il avait soixante-huit ans lorsqu'il commença la dernière rédaction dé son œuvre, et il avait près de quatre-vingts anà lorsqu'il l'acheva. Mais il avait conservé jusque dans la vieillesse toute l'ardeur des jeunes années. Une anecdote racontée par M. Sainte-Beuve, dans la notice qu'il a placée en tête des Mémoires de Saint-Simon, nous montre la tête du vieillard fumant lorsqu'il déposait sa perruque. Le maréchal de Belle-Ile disait de lui qu'il était le plus intéressant et le plus agréable dictionnaire. Enfin, l'évêque d'Agde, son parent, écrivait en parlant de notre historien : « A quatre-vingts ans, son esprit était comme à quarante, saconversation enchanteresse. Il ne vivait plus depuis bien des années que dans sa bibliothèque, ne cessait de lire et n'avait jamais rien oublié *. »
D'ailleurs il faut se rappeler que tous les matériaux étaient sous la main de Saint-Simon : il ne s'agissait plus que de les agencer, rejeter aux pièces ce qui aurait fait disparate, retoucher quelques portraits, développer cerlains récits, en resserrer d'autres, et lier l'ensemble par ce mouvement dn la pensée que Cicéron appelle le motus animi continuus^ le souffle qui règne dans l'œuvre entière.
G'eât ce que fit courageusement ce vieillard septuagénaire. Il recopia de. sa main ses anciens récifs tout palpitants de l'émotion du moment, ses portraits saisis sur le vif, et ses conversations écrites lorsque le souvenir en était encore présent h sa mémoire; il se servit du journal de Dangeau pour établir un ordre chronologique Pigoureux ; il fit entrer,
1. Voy. dans la 2' partie de ce volume le chapitre sur les marécha%up de Noailles,
î. Cité par M. Amédée Lefèvre-Pontalis dans son Discours sur la vie et les écrits du duc de Saint-Simon, p. 30.
en les remaniant, dans le vaste tissu de ses inémcHres la plupart des notes qu'il avait jointes à ce journal, enfin il y Diôla des allusions aux événements qui survenaient pendant le cours de la transcription. Pour donner h ces feuillets épars le mouvement et la vie, il fallait une grande puissance d'imagination , et c'est là ce qu'on ne saurait trop admirer dans l'œuvre de Saint-Simon.
Le manuscrit autographe de ses mémoires se compose, comme on Ta déjà dit, de onze portefeuilles petit in-folio *, . d*une écriture très-nette et très- ferme. Il y a peu de ratures, et on reconnaît immédiatement que ce n'est pas là un pre* mier jet, mais une mise au net de matériaux préparés depuis longtemps. La division en chapitres, nécessaire pour le lecteur moderne, n'existe pas dans le manuscrit de Saint- Simon. Les sommaires écrits en marge indiquent les sujets traités, et ce sont ces sommaires que j*ai reproduits dans les tètes de chapitre de mon édition. L'ensemble est tracé d'un seul jet, sans que l'on puisse indiquer les soudures. Il nous semble évident que l'auteur avait sous les yeux un premier travail qu'il n'a fait que compléter et remanier. Il y a trop de soin et de netteté dans ses manuscrits pour que l'on puisse supposer que l'œuvre a jailli aussi complète et aussi achevée de sa pensée. Lors même que nous n'aurions pas assisté à l'élaboration et en quelque sorte à l'enfantement successif des mémoires, nous pourrions affirmer que ces écrits, si travaillés dans, les détails, si remarquables de forme, d'une exécution matérielle si nette et si arrêtée', ne sont pas une première ébauche, mais un dernier coup de pinceau.
Les trois dernières années de Saint-Simon (1752-1755) sont peu connues. Réalisa-t-il alors le projet dont il parle à la lin de ses mémoires, et d'après lequel il devait ra-
I. Un douzième volume contenait une table rédigée par Saint-Simon ; mais ce volume n'a pas été remis à M. le général duc de Saint-Simon, sénateur de 1 empire, mort en 18^.
conter le ministère de M. le Duc et celui du cardinal de Fleury* ? Nous Tignorons, et il ne sera possible d'éclaircir ce point que lorsque les papiers de Saint-Simon pourront être complètement étudiés. Tout ce que nous connaissons de cette dernière époque de sa vie, c'est une lettre citée plus haut*, et son testament daté du 26 juin 1754*. Saint-Simon mourut Tannée suivante (2 mars 1755), à l'âge de quatre-vingts ans. n avait légué par son testament ses manuscrits à son cousin Claude de Saint-Simon, évêque de Metz*. Les créanciers et les héritiers du défunt élevèrent à ce sujet une contestation dont parle le duc de Luynes dans ses mémoires *. Ce passage est d'un véritable intérêt pour la biographie de Saint- Simon et mérite d'être cité textuellenaent : « Il paraît depuis quelques jours un mémoire de M. de Metz contre les héritiers et créanciers de M. le duc de Saint-Simon. Je crois avoir marqué que M. le duc de Saint-Simon a laissé, par son testament, tous ses manuscrits à M. de Metz. Ces manuscrits sont de plusieurs espèces. M. de Saint-Simon avait écrit toute sa vie : détails de généalogie, mémoires particuliers, observations, remarques, notes en grand nombre sur des livres imprimés, beaucoup de lettres particulières. Il avait eu la confiance de M. le duc d'Orléans; il avait été dans le conseil de régence. Il avait beaucoup lu, avait une mémoire fort heureuse, mais il était sujet à prévention. Il exprimait fortement ses sentiments dans la conversation et écrivait de même; il se servait de termes propres à ce qu'il voulait dire, sans s'embarrasser s'ils étaient bien français.