‹ Saint-Simon et le saint-simonisme: cours professé à l'école des sciencesChapitre 12 sur 30 · PLANS D'ORGANISATION SOCIALE · texte numérisé non relu

PLANS D'ORGANISATION SOCIALE

politique, dont cependant il invoquait les principes. 11 ne réfléchissait pas que, si dans le fait le commanditaire engage ses Tonds dans nne industrie, c'est qu'il le veut bien : aucune loi ne lui en fait l'obligation; c'est par l'espérance de gagner plus qu'il se fait bailleur de fonds, au lieu de se borner au rôle de simple prêteur; il peut faire valoir lui-même ses capitaux, il peut aussi les consommer improductivemenl. Or, il en est absolument de même du propriétaire foncier. S'il plaît à celui-ci de commanditer son fermier en s' associant avec lui, en partageant les bénéfices et les pertes, en lui permettant d'emprunter sur la terre, il en est libre ; la loi ne s'y oppose pas ; mais elle ne pourrait le lui commander sans faire pour la terre ce qu'elle ne fait pas pour le capital industriel, ce qui détruirait précisément la parité que Saint-Simon veut établir entre l'une et l'autre. Que ces mesures soient bonnes ou mauvaises, c'est une autre question; mais en supposant qu'elles soient bonnes, et qu'elles n'aient d'autre obstacle que le préjugé et l'habitude, ce sont les [»'opriétaires fonciers qu'il faudrait persuader, et il est inutile d'armer pour cela le gouvememeni d'une loi nouvelle et de compromettre le principe de la propriété.

W SAINT-SIMON

De cette réforme sociale, Saint-Simon tirait en outre une réforme politique qui ne serait plus d'aucune importance aujourd'hui, mais qui en avait une grande à cette époqne. 11 faisait payer les impôts fonciers aux travailleurs, c'est-à-dire aux fermiers, et parla leur assurait les droits politiques au détriment des propriétaires. C'était un des moyens qu'il comptait employer pour assurer la prépondérance politique à la classe des producteurs.

Enfin un troisième projet de loi avait pour objet la mobilisation du sol. Saint-Simon, toujours plus génératisateur que praticien, n'entrait dans aucun détail sur cette réforme : il se contentait de signaler le rôle important que devaient jouer, disait-il, les banques foncières et territoriales. Ces banques, à la vérité, avaient été déjà expérimentées sans succès ; mais la cause de cet échec était, suivant lui, dans les obstacles opposés par notre législation au transfert des propriétés : obstacles que la nouvelle législation aurait précisément pour but d'aplanir. Par cette mobilisation du sol et par la faculté accordée aux fermiers d'engager les fonds , Saint-Simon voyait 30 milliards versés dans la circulation et une immense impulsion donnée aux affaires. En résumé, son

PLANS d'organisation SOCIALK 41

système consistait à transformer ta propriété territoriale en propriété industrielle, la propriété immobilière en propriété mobilière.

Une des conséquences de ce changement devait être de porter un coup décisif k l'influence des légistes, dont toute l'importance repose sur la propriété foncière, la seule presque dont les jurisconsultes se soient occupés. En effet, le changement dans la nature de la propriété amènerait un changement dans la juridiction. Tontes les affaires devenant industrielles ne ressortiraient plus que des trihunaax spéciaux, & savoir, des tribunaux de commerce. Ces tribonaux, qui sont plutôt des arbitres que des juges, devaient se sobstiUier peu à peu aux tribunaux ordinaires : par là, la classe industrielle prenait dans l'ordre civil la place des l^istes, comme dans l'ordre politique la place de l'aristocratie militaire et territoriale.

Tel est le premier système d'organisation sociale proposé par Saint-Simon en 1818. On peut y remarquer ce double caractère qui a été aussi celui de l'école : d'une part, l'esprit de chimère qui caractérise l'utopiste, et de l'antre un sentiment singnUèrement juste des tendances nouvelles de la société. Toutes

a SAINT-SIMOX

réserves faites sur le droit de rinterreDtioQ légale dnns le régime des travailleurs, et tout en faisant la part des exagérations d'un inventeur, il faut en effet reconnaître que ce premier plan n'était pas en désaccord avec les faits généraux qui caractérisent l'état social de notre temps. Depuis Saint-Simon, nous avons vu les banques foncières ou territoriales prendre un crédit de plus en plus grand ; nous avons vu aussi les tribunaux de commerce agrandir leur sphère et prendre pins d'extension au détriment de la justice civile. Un grand esprit, publîcîste et économiste à la fois, en même temps que jurisconsulte, Rossi, dans un travail mémorable sur les rapports du code civil et de l'économie politique ', avait également remarqué que nos lois civiles, faites par des jurisconsultes qui ne connaissaient que la propriété immobilière, devaient être modiâées en tenant compte de l'immense développement de la propriété mobilière et industrielle. Cependant, chose étrange, après avoir émis ces vues importantes, moitié chimériques, moitié judicieuses et prophétiques, au lieu de les éclaireir, de les développer ou de les rectifier,

!> moral» et poliligvet, (. II,

PLANS d'organisation SOCIALE 43

d'en poursuivre les conséquences et l'applicatioD, Saint^imoQ les abandoaae absolument pour n'ea plus parler. Essenliellement improvisateur, coiume l'ont été du reste presque tous les saint-simoniens, il jetait au vent ses idées et souvent les oubliait après les avoir le plus aimées. Très-fîdèle dans ses idées fondameotales, il en variait sans cesse les applications. Soit par prudence, soit par légèreté, ces plans de mobilisation du sol et de révolution dans la propriété disparaissent de ses écrits, pour ne paraître que plus tard, transiigurés et agrandis, dans les écrits d'Enfantin. Pour Saint-Simon, il abandonne le bnt social pour ne plus s'attacher qu'au mécanisme gou* vernemental jusqu'au moment oii sa doctrine, prenant encore un nouvel aspect, aspirera à devenir le point de départ d'une révolution morale et religieuse.

C'est dans l'Organisateur que nous trouvons le plan de constitution par lequel Saint-Simon compte organiser le pouvoir de la classe industrielle. Ce plan, d'un caractère tout à fait utopique, rappelle tes plans de l'abbé de Saint-Pierre. Comme c'était alors la mode du gouvernement parlementaire, Saint- Simon constitue, lui aussi, une forme de parie-

Page 1