‹ Saint-Simon et le saint-simonisme: cours professé à l'école des sciencesChapitre 9 sur 30 · LetlKfl VIII el IX, 1. XX · texte numérisé non relu

LetlKfl VIII el IX, 1. XX

çaate. D'une part, l'établissement des cummuoes, de l'autre l'introduction des écrits scientifiques des Arabes : tels sont les deux faits qui signalent l'apparition du travail et de la science dans la société militaire et religieuse du moyen-âge ; mais ces faits grandissent : de subordonnées d'abord , les forces nouvelles deviennent prépondérantes et destructives. Copernic, Luther, Voltaire déracinent la théocratie, la papauté, la domination ecclésiastique. Les révolutions modernes, la philosophie du xviii* siècle, la révolution française détruisent l'aristocratie et la royauté.

Ce travail de dissolution et de destruction était nécessaire, mais il est fini. C'était une œuvre n^ative et transitoire ; c'était l'œuvre révolutionnaire. La nôtre est toute différente. > La philosophie du xviii' siècle avait été révolutionnaire ; celle du xix< doit être organisatrice. » Cette antithèse perpétuelle entre l'esprit critique du siècle dernier et l'esprit organisateur que doit avoir le siècle présent, voilà la vue dominante de Saint-Simon. C'est lui qui a popularisé et répandu dans les écoles socialistes ce terme « d'oi^anisation, » devenu depuis le symbole caractéristique de toutes ces écoles. S'il a une idée, c'est cetle-là. C'est en se plaçant à ce point de vue qu'il se

PUILOSOPHIR SOCIALE DE SA.IMT-S1M0N 2|

rencontre si souvent avec les écoles rétrogrades dans ses critiques du libéralisme : comme elles, il lui reproche de nier sans affirmer, de détruire sans rien fonder, de manquer de système, de plans, de vues positives. 11 lui reproche ses défiances excessives envers l'antorilé ; lui-même, bien loin de partager ces défiances, c'est au pouvoir, c'est à la royauté qu'il s'adresse pour opérer ses réformes, lui rappelant l'antique alliance du roi et des communes contre le régime fêodal, et demandant à Louis XVlll luimême de se mettre à la tête du système industriel *. C'est UQ fait important à signaler que le socialisme du XIX* siècle, à son origine, n'a eu aucune accointance avec l'esprit révolutionnaire, et même s'est présenté en opposition avec lui. Nulle liaison en effet entre Saint-Simon et les démagogues de 93 : pendant la révolution même, on ne voit pas qu'il ait été préoccupé (le théories sociales ; il a manqué même d'être une des vicUmes de la Terreur ^ Si on

I. Ls SyiUm» indiutriel, Latlrt an Toi ((Euvrn, t XXtl p. 135).

S. Michelel n fait remarqaer daDs un de ses deniiera ouvrages qu'an 9 Thermidor Jea trots rondaleon du socialisme moderni?, Bnbœur, Salnt-Siimu el Fourler, Ëialent en priBon. Le Irdt n'est pas nlisolumeiii eue! pour Fourler, qui éUll sorti de prison depuis deux ou Iruis mois ; mais il est certain qqe lous les trots ont été en danger, ce qui nous montre bico la clolnoj-ance du la démHgogio en fun'ur.

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lui eût dil que certaines de ses idées pouvaient bieo aboutir un jour on l'autre à quelque chose de eemblabie au babouvisme, il en eût été fort étonné, et certainement révolté. On peut trouver dans ses écrits des rêves, des conceptions hardies, mais pas un mot d'esprit de révolte, de haine sociale, de passion démagogique. C'est an contraire le sentiment de l'ordre social, de la hiérarchie et des nécessités du pouvoir qui l'inspire partout ; et c'est parce que ce sentiment ne trouve à se satisfaire ni dans les idées anarchiques, suivant lui, du libéralisme, ni dans les idées rétrogrades du parti théologique qu'il essaie de découvrir un système nouveau.

En outre, le socialisme de Saint-Simon se distingue de celui du lym' siècle, celui de Jean-Jacques, de Habty, de Saint-Just Le communisme du xvui° siècle était né d'une admiration mal éclairée des républiques de l'antiquité et en particulier des institutions de Sparte. Il était porté à considérer la richesse comme un mal, comme un principe corrupteur et désordonné, par conséquent l'industrie et le commerce comme des institutions plus ou moins funestes. Montesquieu lui - mSme semble donner raison à ces préjugés lorsqu'il nous dit que les repu-

bliques doivent reposer sur la frugalité, lorsqu'il loue tes impôts soroploairee, et approuve les mesures antiques qHÏ avaient établi l'égalité des biens. En un mot, l'idée d'un certain âge d'or antérieur à la civilisation, le rêve d'une vie patriarcale, agricole, sans arts, sans luxe, sans industrie, sans commerce, voilà ce que Saint-Just dans ses Institutiorts républicaines appelait t le bonheur commun , h et, quoique grossièrement inlerfu^tées par le deraier disciple de l'école, Babœaf, c'étaient bien là cependant tes idées favorites de ses dens maitres, Rousseau et Mably.

Tout atitres et profondément différentes dans leur principe sont les idées de Saint-Simon. Ce n'est pas dans la littérature classique mal entendue, c'est dans l'économie politique qu'il faut chercher l'origine de son socialisme. Ce sont les économistes, c'est ÂdamSmith, c'est Jean-BaptisteSay, dont il se déclare le disciple, qui lui ont inspiré ses vues sur le râle prépondérant de l'industrie. Bien loin de faire la guerre au luxe et i la richesse, c'est au contraire l'accroissement de la richesse publique qu'il se propose : son idéal n'est pas une république militaire comme celle de Sparte, c'est une république indus-

trielle et commerçante, l'agriculture n'étant ellemâme à ses yeux qu'une industrie. On peut dire que le saint-sitnonisme n'a été une utopie que comme l'a été la république de Platon, c'est-à-dire en exf^érant et en idéalisant les conditions réelles de la société au sein de laquelle il s'est produit.

Entrant plus avant dans l'analyse de ce qae doit être une société oi^nisée, Saint-Simon faisait remarquer, toujours l'exemple du moyen-âge sous les yeax, qu'il doit y avoir dans toute société deux pouvoirs : un pouvoir spirituel et uu pouvoir temporel. Au moyen-âge, le pouvoir temporel était aux mains des guerriers, c'est-à-dire des nobles, et le pouvoir spirituel entre les mains des prêtres. Par analogie, dans le système nouveau qu'il s'agit de fonder, il y aura un pouvoir temporel qui appartiendra aux industriels, et an pouvoir spirituel qui appartient de - droit aux savants. Ce système n'existe pas encore, et la société depuis deux ou trois siècles est dans un état provisoire, qui n'est plus celui du moyen-âge, et qui n'est pas encore celui des temps nouveaux ; mais ce système intermédiaire n'a pas pu rester lui-même sans deux pouvoirs : te pouvoir temporel s'y est concentré entre les majns des légistes, le pouvoir spiri-

tuel entre les mains des métaphysiciens '. Les uns et les autres ont rendu de grands services. Les légistes ont introduit une meilleure justice, un ordre matériel plus régulier j les métaphysiciens ont obtenu la liberté de conscience.

Cependant les uns et les autres ont eu te tort de prendre la Torme pour le fond, et c'est ici surtout que s'accuse la séparation de Saint-Simon et de l'école libérale. Cette école tout entière, selon lui, ne se compose que de légistes et de métaphysiciens. Ce qui la caractérise, c'est de ne pas se demander quel est le but de l'aciivité sociale. Toute association doit avoir un but « Légiférer, ce n'est pas un but, ce n'est qu'un moyen. > Les hommes ne se sont pas réunis pour se donner des lois les uns aux autres. a Ne semblerait-il pas voir des hommes qui se réuniraient gravement aûn de tracer de nouvelles conventions pour les échecs, et qui se croiraient' des joueurs ? > De même la liberté, selon Saint-Simon, n'est pas on but : a On ne s'assode pas pour être libres. > Autant vaudrait rester isolés. On s'associe

1, La Systèmt induilritl, préface. Celte préraoc eal très-remBrqnable. On y coDstaleni l'nnalogte dca idées avec celles d'Auguile Coaalc. Est-ce lui qui l'aumit rédigée? Il était alors associé nree SniDl-Smon depuis ytàa d'an su.

pour la chasse, pour la guerre, pour une œuvre déterminée. C'est à quoi Vécde libérale ne pense pas. La liberté en réalité n'est ni un but, ni un moyeu; elle est un efTet. Elle résulte du développement progressif de l'humanité ; chacun est plus libre à mesure qu'il est plus puissant et qu'il a plus de moyens d'action sur la nature '.

Quel est donc le but social ? C'est, dit Saint-Simon, " la production des choses utiles à la vie. » L'espèce humaine tout entière tend vers ce but, et < tout homme doit se considérer comme engagé dans one compagnie de travailleurs '. i L'ancien système consistait à agir sur les hommes ; le nouveau système doit agir sur la nature. En un mot, le but ûnal de l'activité sociale « est l'exploitation du globe par l'association. > C'est ce but que les saint-simoniens

1. Cette théorie de ta liberté, i peine indiquée dans une noie de k

préface du Syfimt industritl {Œtnrit, t. XXI, p. U), est tris- Impoiinnle; ele est i elle seule tout le socialisme. Pour le eoclalisme, la liberté coiixiste non pus dans le droit d'agir, mnia dnna la puissance d'agir. Le driili, seiiis mojeni d'aclion, est une Taculle nooilDale, va litre ville, comme une créance sur un débiteur insolvable. Celui qa) n'a aucuD moyen (fiiciion, aucun insIruBient de ti-avail, ces insIrumeDla étant déjà approprié» par d'autres, celui-li n'est pas lilire. De li vleot qa'il n'y a pua de liberté sans égaillé. Encore a'^glMI non pas d'une égalité abslmllc, idéale, morale, mais d'une égalité ri-elle. C'eel ainsi que le prohlèiue du la distribution des instnioiealB de travail deTlent le problème tundnmentnL a. Uttres à un Américai», t. XV, p. 182.

PHILOSOPHIE SOCIALE DB SAINT-SIMON 27 opposèrent pins lard « à l'exploitation de rhomme par l'homme, » formule devenue célèbre. Une fois la production proposée comme but fmal à ractivité humaine, Saint-Simon se trouva amené à diviser les hommes en deux classes : les producteurs et les nonproductenrs, * les abeilleset les frelons', » ou encore <c les travailleurs et les oisifs. » Au nombre des premiers, il rangeait les agriculteurs, les artisans ou les manufactariers, les savants, les artistes, ceux des avocats qui défendent les intérêts industriels, et le petit nombre de prêtres préchant la saine morale. Bans l'autre camp, il comptait les nobles, les prêtres faisant consister la morale dans la crédulité aveugle, les propriétaires d'immeubles vivant noblement, c'està-dire sans rien faire, les juges qui soutiennent l'arbitraire, les censitaires qni lui prêtent leur appui, en un mot tous ceux qui s'opposent à l'établissement du système industriel. C'est cette antithèse des producteurs et des non-producteurs que Saint-Simon a exposée de la manière la plus piquante, dans un morceau célèbre, le meilleur qui soit soi'ti de sa plume et qni a reçu le nom de Parabole de Saint-

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