ESPRIT GËNËRAL DE LA. PHILOSOPHIE SOCIALE DE SUNT-SIHON
Ea 1817, époque où Saint-Simon a publié ses premiers écrits de réforme sociale, il n'y avait que deux écoles en présence ; d'un côté, Fécole aristocratique et tbéocratique, l'école de Bonald, de lUaislre, l'abbé de Lamennais, de l'autre, Vécole libérale et philosophique, celle de Benjamin Constant, des écrivains de la Minerve. La première défendait la société de l'ancien régime et du moyen-âge; la seconde, le xvin^ siècle et la révolution. Pour les uns, la société la meilleure et la plus parfaite est celle qui est fondée sur U hiérarchie sociale et l'unité de croyance : d'une
part la protection des faibles par les forts, orgaalsée dans le régime féodal; de l'autre, la paix, l'union des âmes, la charité représentées par r%1ise. Selon l'école libérale aa contraire, la domination féodale n'était qu'oppression , et l'empire de la foi chrétienne, superstition. Le moyen-^e avait été une période de barbarie et d'anarchie. Voltaire était le philosophe de cette école, et Condorcel lui-même, tout en défendant le principe de la perfectibilité, partageait sur ce point les vues de Voltaire. L'antiquité grecque et latine, selon tes mêmes philosophes, avait été un temps de culture et de lumières, d'indépendance politique et de gloire littéraire bien supérieur au moyen-âge. Saint-Simon essaya de s'élever au-dessus de ces deux écoles, et tout en empruntant & la première ses prémisses, il en tira d'autres conséquences. Ce qu'il reprochait au xviii* siècle, et notamment à Condorcet, c'est d'avoir dit que les religions avaient toujours été un obstacle au bonheur de l'humanité. « L'histoire au contraire, écrit-il en 1811 à M. de Redern, constate que c'est au moyen des institutions reli- ^euses que les hommes de génie ont civilisé l'espèce humaine *. > Il n'hésitait pas à soutenir la
1. T, XV, p. lis. — Dana I& même lettre , il criliiiue eacore
supériorité du moyen-Age sur l'antiquité grecque et latine *. IL faisait remarquer que le servage était un progrés sur l'esclavage antique, que le clei^é du moyen-âge était pris dans toutes les classes de la société, et par conséquent faisait une lai^e part au mérite individuel. Il insistait sur les services rendus par le clei^é à la civilisation : défrichement des terres, conservation des monuments, trêve de Dieu, etc. Il soutenait encore avec Joseph de Haistre que la papauté avait servi de lien moral entre toutes les parties du monde civilisé, que la société était alors une véritable république chrétienne'; que, si le moyea-^e n'avait pas été supérieur scientifique' ment aux siècles passés, c'était lui cependant qui avait préparé le développement scientifique des temps modernes. Enfin une société, disait-il, n'est véritablement une société que lorsqu'elle a des idées communes, un système commun, un but d'activité,
juslemeol daoa CoDdofcet la IbÈorie d'uoe perrecUbHîlâ ind^Qote. Il nonlre que le progrë» n'edsle que dans les «deoces cl llndaelrie, et DOD duH les beaui-arU. ■ Les facallés te reinpisceut, dil-il, attU ne se CDmaleat point. ■
]. Opiniom Ultérairti,philùiophiqutt tlinduitrUlUi.lam.XXXlX, p. 55 et inlv.
S. C'est depuis la réforme de Luther, acloa lai, que l'on voi[ commeocer les grandes guerres njint ponr bat ta monarchie universelle. [lUorgatiitalioii dt la toeiiti t-aropitnnt, t. XX, p. 275.)
lorsqu'elle sait où elle va, et qu'elle marche à ce bat avec conriance, sous la direction du pouvoir social. Tel était le grand mérite de la société du
Jueqae-là Saint-Simon semblait marcber d'accord avec les chefs du parti rétrogade ; il s'en séparait dans ses conclusions. Il se contentait de louer leur système dans le passé; il reconnaissait qu'aujourd'hui ce système était caduc, car il était fondé d'une part sur la guerre, de l'autre sur la foi : c'est-à-dire sur la force dans L'ordre temporel et sur l'hypothèse et la conjecture dans l'ordre spirituel. Ce système avait dû tomber devant deux faits nouveaux : d'une part le travail, de l'autre la science. Il n'y a que deux manières de s'enrichir : la conquête ou le travail, — deux manières d'atteindre la vérité, la conjoncture on la science. Le moyen-âge était organisé pour la conquête et dirigé par la foi. La société moderne doit être organisée par le travail et dirigée par la science. Il ne sufGt pas de détruire une société, il faut la remplacer : «■ H faut un système pour remplacer un système. > Or il n'y a que deux systèmes possibles : le système féodal et théocratique, et le système industriel et scientifique. Le premier a été l'œuvre du
PHILOSOPHIE SOCIALE DE SAINT-SIMON 19 moyen-âge; le second est la nôtre. C'est en 1819, dans l'Organisateur ' , que Saint-Simon a exposé ces Toea historiques avec le plus de force et de lalent. Il les a plus lard reprises et développées oo fait développer dans le Système industriel et dans les Optnûms ; car aucun écrivain ne s'est moins soucié de se répéter, et l'on ne peut guère ouvrir un de ses écrits sans retrouver quelques idées analogues à cdles que nous indiquons ici.
Il n'y a donc que deux systèmes, et le problème est de substituer le second au premier, le système indnstriel et scientifique aa système féodal et théologique; mais, pour qu'un système se substitue à un aalre, il faut que celui-ci ait disparu. C'est ici la part faite à l'école libérale : celle-ci a eu pour rôle de dissoudre l'ancien système; elle a compris la nécessité de celte destmction, c'est en quoi elle a en raison-, mais elle s'y attarde, et c'est là son tort.
C'est au sein même de la société féodale et théologique du moyen-âge que le nouveau système a pris naissance, d'abord sous la forme la plus modeste, bientôt sous une forme pins hardie et plus mena-