Œuvres, t. XXII, p. 3iO
Cette prédilection pour les inlérêls de la classe populaire prit peu à peu chez Saint-Simon un caractère sentimental et quasi-religieux. C'est lui-même qui caractérise ainsi cette nouvelle phase i, et il interprète de cette manière les causes de sa rupture avec Auguste Comte; c'est ici, en effet, le point de bifurcation du saint-simonisme et du positivisme. L'idée d'une forme religieuse nouvelle commence à prendre chez Saint-Simon des contours arrêtés. Il est intéressant de suivre les progrès de cette idée dans son esprit.
Déjà dans son premier ouvrage, Lettres à un habitant de Genève (1801), nous voyons se faire jour l'idée d'une religion nouvelle : à la vérité, c'est une sorte de fantaisie demi-ironique, demi-chimérique (car on ne sait jamais ce que l'on doit croire de ces illuminés); mais c'est cependant une première indication. Ce nouveau culte n'était encore qu'un culte scientifique. Il devait s'appeler « la religion de Newton ». Il y aura un mausolée consacré à Newton « dont une moitié sera construite de manière à
1. Catéchisme des industriels, troisième cahier, avec une double préface, l'une de Sainl-Simon, rnutic -d'Auguste Comte. La publication de ce troisième cahier est toute une liisloire que l'on trouvera dans le livie de M. Lillré sur Auguste Comte.
donner une idée du séjour destiné pour une éternité à ceux qui nuiront au progrès des sciences et des arts. » Ainsi, dans cette religion nouvelle, il y aurait un enfer pour les ennemis des lumières. Chaque année, tous les adeptes à proximité devaient faire des pèlerinages au tombeau de Newton, et ceux qui manqueraient à ce devoir seraient considérés comme « ennemis de la religion ». Enfin le grand-prêtre de cette religion aura le droit d'être enterré dans le tombeau de Newton. Tout cela n'est vraisemblablement qu'un jeu, mais un jeu qui finira par être pris au sérieux; car la religion saint-simonienne a été ou devait être en partie un culte scientifique, et ce caractère se retrouve encore dans la religion positiviste qui en est sortie.
Ces idées, toutes chimériques qu'elles sont, ont dû germer en silence dans l'esprit de Saint-Simon, plus ou moins étouffées par d'autres plus éclatantes, mais elles ont fini par reparaître à la fin de sa vie. Nous pourrons retrouver quelques traces çà et là de cette germination intérieure. Déjà nous l'avons vu en 1811 , dans ses Lettres à M. de Redern, protester contre la fausse interprétation des religions donnée par Condorcet et par tout le xviii' siècle. Dans un autre
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morceau très-remarquable, d'un assez beau style et dont nous ne savons pas la date \ l'auteur (Saint- Simon ou tel autre sous son nom) explique l'origine et le développement du christianisme exactement comme le fera plus tard le saint-simonisme. Joulîroy a décrit de la même manière la même révolution dans le célèbre morceau : Comment les dogmes finissent. Ainsi Saint-Simon apportait dans l'appréciation des idées chrétiennes un esprit plus large et plus élevé que le parti philosophique, et il nous montrait le progrès religieux comme une condition du progrès social. Cependant ce n'est pas d'abord d'une nouvelle religion qu'il s'agit : les esprits étaient alors trop éloignés d'une telle conception. 11 se contente de proposer « une morale nouvelle » . Il disait que le plus grand intérêt de la politique était la conservation de la propriété. « Or la seule digue que les propriétaires puissent opposer aux prolétaires, c'est un système de morale. » Ce nouveau système est ce qu'il appelle « la morale terrestre, » et il annonçait un prochain écrit sur « la morale au xx^ siècle, » écrit qui n'a point paru 2. Il revenait encore sur la même
1. Œuvres, t. XIX, p. 17i. — Naissance du christianisme. L'é-
dileur croit pouvoir fixer la dale de cet écrit entre 1818 et 1819.
2. Industrie, lettres et prospectus {Œuvres, t. XVIII, p. 214).
idée dans ses publications suivantes. Il faisait remarquer qu'il n'y a point de société possible « sans idées morales communes, » que l'ancien système de morale était plein de lacunes, et qu'il fallait en édifier un nouveau sur des bases nouvelles. Il y a deux lacunes principales : celle des rapports réciproques des gouvernants et des gouvernés, et celle des relations de peuple à peuple. Pour le premier point, le changement à opérer consiste à considérer le gouvernement non comme le « chef, « mais comme « l'agent, le chargé d'affaires » de la société. Sur le second point, il faut combattre l'erreur qui consiste à penser « que chaque nation ne peut prospérer que pour le malheur des autres : de là la prohibition, les guerres, etc. » Quant aux bases nouvelles de la morale, elles se ramènent à ceci : substituer une morale terrestre à la morale céleste; et, comme on ne peut pas changer les institutions religieuses existantes, Saint-Simon voulait que le clergé fût tenu d'enseigner la morale « par des principes positifs, » et pour cela qu'il fût assujetti à un examen scientifique. Dans le Système industriel, il revenait encore sur la nécessité d'une <s- doctrine nouvelle, appropriée à l'état des lumières. » Quant à la formation de cette
doctrine, si nécessaire au régime industriel, il en excluait les lettrés, les artistes, les métaphysiciens, tout aussi bien que les théologiens '. En revanche il en excluait également les savants auxquels manque l'esprit de généralisation. Ce rôle devait appartenir essentiellement « aux philosophes positifs ^. » Quant aux métaphysiciens, lettrés , publicisles , leur rôle devait être non pas l'invention, mais la vulgarisation; les théologiens eux-mêmes ne seraient pas exclus. Saint-Simon faisait remarquer l'analogie de notre temps avec celui « où la partie civilisée de l'espèce humaine a passé du polythéisme au christianisme. » La religion chrétienne a été organisée, disait-il, par les philosophes d'Alexandrie, et répandue par des hommes de toutes les classes. Ce fut une des idées fondamentales du saint-simonisme de comparer sans cesse la chute de la société du moyen-âge à la chute du polythéisme, et, poursuivant l'analogie, de conclure à la nécessité d'un dogme nouveau.
Le rôle de réformateur religieux s'accuse de plus en plus dans les lettres qui suivent, et, chose étrange, c'est au roi lui-même que Saint-Simon s'adresse