‹ Saint-Simon et le saint-simonismeChapitre 19 sur 23 · Œuvres, t. XXII, p · texte numérisé non relu

Œuvres, t. XXII, p

On voit que le Nouveau Christianisme se trouvait déjà en germe dans les écrits de Saint-Simon; et l'éditeur a raison de dire que cet ouvrage n'est pas, comme on l'écrit, le fait d'un affaiblissement intellectuel, qui aurait suivi la tentative de suicide de 1822 \ puisqu' avant cette époque on en retrouve le fond et les idées principales dans de nombreux passages. Seulement ces idées se sont condensées et ont pris une forme plus accentuée et plus définie. Ce livre a été fort admiré par les saint-simoniens, et, avec VÉducation du genre humain de Lessing, il a été en quelque sorte l'évangile de la nouvelle église. Saint-Simon lui-même, en mourant, le signalait à Olinde Rodrigues comme son œuvre capitale. Nous n'éprouvons pas aujourd'hui la même admiration; car, quoique ce fût la prétention de Saint-Simon d'avoir substitué dans cet écrit la doctrine à la critique, ce qui manque surtout dans le Nouveau Christianisme c'est la doctrine, et il ne contient guère autre chose que de la critique. Critique du catholicisme, critique du protestantisme ; voilà ce qui remplit la plus grande partie de l'ouvrage. On

1. Voir sur celte singulière (enlative de suicide la Xotice historigwe de l'éditeur {Œuvres, tome I, p. 104).

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nous dit bien qu'il faut un nouveau dogme à une société nouvelle; mais quel est ce dogme, c'est ce que nous n'apprenons pas. Sous forme religieuse, ce n'est encore qu'une morale résumée dans cette maxime célèbre : « Tous doivent travailler au développement physique, moral et intellectuel de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. « On est donc porté à croire que, dans son Nouveau Christianisme^ Saint-Simon n'avait rien de plus dans l'esprit que le système déjà tant de fois exposé. Cependant il est visible qu'il désirait rattacher sa nouvelle morale à quelque dogme religieux , puisque l'ouvrage commence par ces mots : « Croyez-vous en Dieu? — Oui, je crois en Dieu. » C'est la première fois que Saint- Simon parle de Dieu dans ses [écrits, et à moins de supposer que ce n'est là qu'un simple acquit de conscience, que rien n'expliquerait ni ne juslifierait, on peut penser que ces mots indiquent une tendance à relever l'idée religieuse du discrédit où elle était tombée au xv!!!*" siècle. C'est d'ailleurs la seule trace d'une tendance théologique à relever dans Saint- Simon ; on la signalerait à peine si elle n'avait pas été si brillamment et si hardiment reprise et développée par l'école qui, sur ce point ainsi que sur tant

d'autres, a transformé, agrandi, en l'altérant presque toujours, la doctrine du maître.

C'est en effet un des caractères de l'école saintsimonienne d'avoir en elle-même une véritable originalité indépendamment de son fondateur; et c'est là une des différences qui distinguent le saintsimonisme du fouriérisme. Dans celte seconde école, les disciples n'ont absolument rien ajouté à la doctrine de Charles Fourier : ils l'ont vulgarisée et simplifiée, ils ne l'ont modifiée en rien d'important. Il n'en est pas de même des élèves de Saint-Simon. Leur doctrine sociale, leur doctrine religieuse, est un développement inattendu et brillant du système de leur maître ; c'est un dogme systématiquement élaboré, avec la prétention évidente de reproduire le travail organisateur du dogme chrétien. Saint- Simon avait bien désiré donner un caractère religieux à sa doctrine, mais il n'a jamais songé à constituer un dogme, une église et un sacerdoce. Même différence, au point de vue social, entre le chef et les disciples : il a voulu une réforme qui fît passer le pouvoir et l'influence des oisifs aux travailleurs, et il aurait approuvé une modification du régime de la propriété foncière ; mais, quant à un changement radical des

conditions économiques de la société, il ne l'a jamais rêvé, et avec ses tendances conservatrices il est fort probable qu'il eût désavoué les conséquences étranges que l'on a tirées de ses principes; enfin ses vues sur la hiérarchie sociale ne paraissent pas avoir été jusqu'à la suppression absolue du régime parlementaire et jusqu'à l'établissement d'une théocratie absolutiste : ce qui fut le caractère de la doctrine, quand elle fut touchée sous l'influence d'Enfantin.

On peut se rendre compte maintenant de ce qu'a été le célèbre fondateur du socialisme contemporain. Ce remarquable personnage nous paraît surtout un esprit facile et ouvert, d'une merveilleuse aptitude à s'assimiler les idées d'autrui en leur prêtant d'ailleurs une sorte d'éclat et de prestige, non par le style bien entendu^ mais par un ton d'apostolat et de prosélytisme qui entraînait. On ne peut dire au juste ce qu'il a inventé^ tant il a eu de collaborateurs et tant il a emprunté autour de lui ; mais n'eût-il rien découvert en particulier, c'est lui qui a inventé le tout, qui de toutes ces idées réunies a fait quelque chose de vivant, d'actif, de séduisant. Esprit léger et, au total, peu instruit malgré sa curiosité universelle, il

avait de l'élévation et du brillant, quelque chose du grand seigneur qui vit à crédit et fait beaucoup avec rien. Peu précis, peu consistant, improvisateur plutôt que penseur, il a eu cependant un fonds d'idées durables qui se sont répandues partout, et que nous avons tous plus ou moins respirées dans l'atmosphère de notre temps. C'est entre les mains de ses disciples que ces idées ont pris une forme précise et se sont coordonnées réellement en système ; mais de lui seul on peut dire qu'il avait du génie : les autres, pleins de talent et d'imagination, n'ont travaillé qu'en sousordre. Il est le maître. A lui le souffle initiateur^, la grande direction. Aventurier, agioteur, noble ruiné et mendiant, tout cela ne compose pas un caractère bien pur et bien digne de respect ; et cependant il excite l'intérêt par cette opiniâtreté de l'inventeur, tout entier à son idée, y revenant sans cesse, la reproduisant sous toutes les formes, mourant de faim et de froid sans y renoncer, se dépouillant de tout et faisant tous les métiers sans scrupule pour travailler à son rêve; semblables à ce personnage dont Balzac, -^ dans la Recherche de Vabsolu, nous a laissé l'admi- /•able portrait. Descendant de Charlemagne, croyait-il, et légitime héritier du trône de France, il traitait les

Bourbons de petite noblesse, et vivait aux dépens de son valet de chambre enrichi, rappelant ce mot de Pascal qui semble fait pour lui : '( Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé. » Utopiste et positif à la fois, un pied dans la réalité, l'autre dans la chimère, comptant sur Louis XVIII et M. Laffitle pour en faire les apôtres d'un nouveau christianisme; homme d'esprit d'ailleurs quand il lui plaisait, ce qui donne à penser qu'il a pu quelquefois se moquer du monde; médiocre écrivain, pauvre philosophe, savant frelaté, apprenti économiste, historien par cette occasion, amateur en tout, et avec cela ayant entraîné l'espèce humaine dans une voie nouvelle; type étrange, supérieur même dans sa bassesse, et qui ne pourrait être peint dans toute sa vérité, dans toute sa crudité, que par un autre Saint- Simon,

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