‹ Saint-SimonChapitre 16 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Saint-Simon , en terminant son ouvrage , manifeste quelques scrupules sur la manière dont il est écrit : « Dirai-je un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l'obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases , peut-être de quelques répétitions ? J'ai senti ces défauts; je n'ai pu les éviter.... De rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce serait refondre tout l'ouvrage, et ce travail passerait mes forces. Il courrait le risque d'être ingrat : pour bien corriger ce qu'on a écrit, il faut savoir bien écrire ; on verra aisément ici que je n'ai pas dû m'en piquer. Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité. » Il se contente donc de réclamer pour son style « une bénigne indulgence », et se résigne à passer pour un méchant écrivain à condition qu'on le tiendra pour un historien très véri-

dique. — C'est juste le contraire qui est arrivé : la postérité conteste souvent l'historien, tandis qu'elle accorde à l'écrivain une admiration presque sans réserve.

Et pourtant nous sommes bien forcés de reconnaître que les reproches qu'il s'adresse sont mérités. Il n'a pas tort, par exemple, de s'accuser de faire souvent des phrases trop longues. Ce défaut, qui est chez lui le plus sensible de tous, lui vient de diverses causes. La première, c'est qu'il retarde dans sa façon d'écrire comme dans sa manière de penser, et que son style a conservé les habitudes du siècle précédent qu'autour de lui on avait perdues. Les langues, comme on sait, ne se forment pas en quelques années; le français, ainsi que le latin, a mis plusieurs siècles avant d'arriver à l'état tout à fait littéraire et classique, et il a suivi à peu près les mêmes étapes que lui. 11 y a des qualités qu'il a possédées presque dès le commencement, d'autres qui se sont fait longtemps attendre. Les premiers écrivains qu'il ait produits se distinguent par la vivacité des tours et la vérité des expressions. C'est qu'en effet pour rencontrer des tours piquants, des expressions originales, le génie seul est nécessaire, et il peut y avoir des écrivains de génie au début des littératures. Il semble même qu'alors étant moins gênés par les convenances et la délicatesse, plus libres d'oser, ils trouvent avec moins de peine ces termes expressifs et colorés, qui sont plus rares en d'autres époques où, le goût

étant plus scrupuleux, l'esprit est aussi plus timide. Mais l'art d'agencer les phrases, de trouver les proportions qui leur conviennent, ne s'acquiert pas du premier coup. D'ordinaire les littératures qui débutent ne le possèdent pas , et le français de Rabelais et de Montaigne, si étincelant de mots heureux et de termes trouvés, ne connaît pas encore très bien la conduite régulière et la juste proportion des phrases. Ce sont des qualités que le XVII® siècle a le premier découvertes et pratiquées. Encore ne les retrouve-t-on alors que dans la langue écrite et littéraire. Les écrivains de profession et les gens qui se piquent de littérature cherchent à construire des périodes plus simples et qui marchent d'un pas plus aisé ; le reste garde les anciennes habitudes. Les correspondances de cette époque, même celles des femmes les plus spirituelles, quand elles n'étaient pas *aussi lettrées que Mme de Sévigné, sont pleines de ces phrases interminables, mal coupées, où l'on s'égare comme dans un labyrinthe, et qu'on aurait grand'peine à mener jusqu'au bout, si la justesse et le bonheur des détails ne rachetaient la lenteur et l'obscurité de l'ensemble. Il fallut un siècle encore pour que la réforme fût complète. La littérature s'imposant de plus en plus à la société et la pénétrant dans toutes ses couches fit prévaloir partout les formes qu'elle avait préférées. A l'exception de quelques retardataires de plus en plus rares, tout lé monde accepte alors cette façon d'écrire plus vive, plus courte, plus

Ji incisive, et la période lente et diffuse de Tépoque

i: précédente a pour jamais disparu. Saint-Simon est

p Tun de ces retardataires, peut-être le plus obstiné

î. de tous. Il ne lui déplaisait pas que soji style portât

Fempreinte d'une époque vers laquelle il se retour-

ii nait avec regret et dont il avait entendu, dans sa

' jeunesse, les derniers représentants. Je m'imagine

que si on lui avait reproché de parler comme eux,

il aurait répondu, non sans quelque orgueil, comme

^ il fait dans une lettre à d'Argenson : « Je suis du

[ vieux temps, et non du nouveau ».

D'autres raisons expliquent encore l'ampleur de ces périodes, où se noie quelquefois sa penség. C'est avant tout cette abondance d'idées, d'impres- ; sions, de sentiments, qui assiègent son esprit lorsqu'il est ému, qui s'y pressent à la fois et qu'il 1 voudrait tous exprimer. Il est amené quelque part à nous dire que le Dauphin « avait pris confiance en Mme de Saint-Simon par l'estime de sa vertu et de sa conduite égale, et amitié par l'agrément et la douceur, surtout la sûreté de sa société ». Mais quand il s'agit de sa femme, ces quelques mots ne lui suffisent pas; son cœur est plein, il faut qu'il s'épanche : et le voilà qui énumère l'un après l'autre tous les motifs qu'avait eus le Dauphin de lui accorder son estime. En attendant, les traits s'accumulent, la phrase se complique et s'allonge. Voilà comment ses affections, dont il n'est pas toujours le maître, le rendent interminable. Mais, comme il a les hdines encore plus exigeantes, on peut être

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sûr qu'à propos des gens qu'il déteste , ou des choses qui lui déplaisent, il sera beaucoup plus long. Il fait, par exemple, cette réflexion que, depuis Louis XIV, Paris est devenu le rendezvous des bâtards de tous les pays du monde. Aussitôt sa mémoire lui rappelle tous ceux qu'il y a connus « et qui y ont fait de riches, de grandes et de rapides fortunes »; bâtards de Charles IX, de Henri lY, de Louis XIV, bâtards du duc d'Orléans et des princes de Gondé, bâtards d'Angleterre, de Savoie, de Bavière , de Danemark , de Saxe , « écumes que la France seule s'est trouvée capable de recevoir, et, entre toutes les nations de l'Europe, d'honorer et d'illustrer par-dessus sa première noblesse ». Gomme il ne nous fait grâce d'aucun, la liste est si longue que la phrase ne finit plus et qu'on perd haleine en la lisant.

Il est impossible que d'abord on ne soit pas impatienté de ces périodes immenses, où il entasse tant de souvenirs et tant d'idées. Cependant on s'y fait assez vite, et je ne serais pas surpris qu'à la longue on n'y trouvât quelque agrément. Au premier moment elles nous choquent parce qu'elles n'ont ni les proportions ni l'allure auxquelles nous sommes accoutumés; mais ce défaut pourrait bien un peu plus tard nous paraître une qualité. Une fois la langue faite et formée, tout le monde est forcé de la subir; on prend l'habitude de couper les phrases de la même façon, on reproduit fidèlement les mêmes tours. Cette uniformité, à laquelle

il est dii&cile de se soustraire, aide les faibles, mais elle peut gêner les forts. S'il devient plus rare qu'on écrive très mal, chacun ayant sous les yeux une sorte de modèle sur lequel il peut se régler, il est plus rare aussi d'écrire très bien. Tous les écrivains s'habituent à jeter leur pensée dans un moule semblable. Dès qu'on prend la plume, l'esprit est obsédé d'expressions toutes faites dont on a grand'peine à se délivrer; à moins de faire un vigoureux effort, on en vient presque partout à exprimer comme tout le monde des sentiments qui nous sont propres, ce qui en éteint l'originalité. C'est donc l'accent personnel qui manque le plus aux écrivains des époques trop lettrées. Au contraire, il domine dans le style de Saint-Simon et en fait le charme principal. L'idée chez lui crée l'expression. Sa phrase n'est pas construite selon les règles ordinaires, mais c'est précisément parce qu'elle se moule sur sa pensée qui ne ressemble pas à la pensée des autres; elle en suit tous les détours, elle en fait ressortir toutes les saillies, elle la reproduit comme un vêtement bien fait, et par l'ampleur même de ses proportions, elle rend à merveille le souffle de cette âme puissante.

Dans tous les cas, si les périodes, prises dans leur ensemble, sont quelquefois traînantes, lourdes, encombrées, il n'y a rien de plus vif, de plus léger,' de plus charmant que les petites phrases dont elles se composent, quand on les isole. C'est un véritable phénomène que Saint-Simon dans notre littérature;

aucun autre n*a su porter avec autant d'aisance le poids d'un aussi long ouvrage, y soutenir Tintérêt jusqu'à la fin, semer à pleine main et à chaque page les traits brillants, les tours heureux, les images hardies, les expressions colorées, dire les choses et peindre les gens « en deux coups de langue irréparables et ineffaçables ». Jamais on n'a eu plus d'esprit et de toute sorte d'esprit; jamais on n'a su prendre si facilement tous les tons, et passer sans effort de la plaisanterie la plus légère à la plus grave éloquence. 11 me serait très aisé d'en donner des preuves, et je n'aurais que l'embarras de choisir entre tant de richesses. Mais il me semble que je n'ai pas besoin d'ajouter d'autres citations à celles que j'ai eu l'occasion de faire. Je lui ai si souvent laissé la parole dans cette longue étude, que sa façon d'écrire doit être parfaitement connue.

Pour exprimer tout ce qu'il pense, pour peindre tout ce qu'il voit, les mots ne manquent jamais à Saint-Simon. 11 possède même un vocabulaire si abondant, si varié, qu'on est d'abord tenté de croire qu'il a enrichi la langue d'une quantité de termes nouveaux; mais on s'aperçoit, quand on regarde de plus près, que cette opinion n'est pas tout à fait juste. Il en a bien créé quelques-uns, qu'il tire ordinairement du latin. En ce temps, où l'on usait moins familièrement des langues modernes, le latin était la grande réserve où l'on allait se fournir des mots clont on éprouvait le besoin. Ils entraient sans violence, presque sans bruit, dans une langue plus qu'^

moitié latine, et y trouvaient des aînés, déjà établis et acclimatés, qui leur faisaient un bon accueil. C'est de là que viennent à Saint-Simon déheller, obumbrer, postposer, la cunctation de M. de Ghevreuse, etc. II lui arrive aussi quelquefois de tirer sans façon un substantif d'un adjectif et d'un verbe, ou réciproquement de former un verbe avec un substantif, comme on le fait à tout moment dans la conversation. C'est ainsi q\i enfermer et cac/ier produisent chez lui Yenfermerie, la cacherie; il dit la roguerie de M. de la Rochefoucauld, insolenter quelqu'un, se capricery etc. Quelques-uns de ces mots sont si naturels, si bien formés, qu'on est tout surpris de ne pas les rencontrer ailleurs que chez lui. En parlant des Mailly, gens très avisés, qui ne voulaient pas que leur fortune s'amoindrît en se dispersant, il nous dit qu'ils avaient froqué un fils et une fille; à la mort du Régent, M. le Duc lui raconta qu'il avait été reçu par le duc de Chartres « avec un air d'éconduite qui lui avait fait prendre le parti de s'en aller ». Écon^ duite et [roquer ne sont pas dans les dictionnaires du temps ; mais n'est-il pas vraisemblable qu'on s'en servait dans le monde, et que Saint-Simon ne les a employés que parce qu'il les avait entendus ? Lorsqu'il dit : « Jamais on ne vit M. du Maine si solaire et si désinvolte », nous savons que ces expressions, auxquelles nous ne sommes plus accoutumés, étaient alors d'un usage commun dans les conversations. C'est là que Saint-Simon les a prises, ainsi que la plupart de celles qu'il emploie, et dont on lui attribue

à tort la création. Ecrivain par hasard, et avec la prétention de ne pas Têtre, il laisse courir sa plume, et se sert de la seule langue qu'il connaisse, celle des salons. C'est une langue hardie, qui se permet tout, et Saint-Simon la parle sans aucun scrupule. Il lui emprunte courageusement des termes très vulgaires, par exemple, pouiller quelqu'un, Y emballer, Vécumer, fr (casser sa fortune, se remplumer, etc. ; mais elle lui en fournit d'autres aussi, qui sont plus relevés et expriment la pensée avec une vérité et une force surprenantes. Dans ce siècle, où la vie mondaine avait tant d'importance, les conversations des gens d'esprit ont singulièrement enrichi le français. De là nous vient cette foule de locutions vives, piquantes, colorées, que les curieux sont si heureux de retrouver dans les premières éditions du dictionnaire de l'Académie. A chaque revision nouvelle, l'Académie est forcée d'en exclure un grand nombre, qui sont devenues trop inusitées pour y rester. Elle le fait avec un grand regret, car elle sent bien que c'est une perte qui n'est pas réparée. Les gens sur lesquels on se réglait autrefois pour établir le bon usage des mots et qui faisaient la langue n'étaient pas très nombreux. Quand Mme de Sévigné disait : « toute la France », elle voulait parler d'un millier de personnes; c'était un monde restreint et lettré, où l'on parlait bien, sans pruderie, mais sans bassesse; les mots et les tours qui naissaient là, dans l'ardeur des entretiens, passaient comme de. plainpied dans la langue écrite qu'ils renouvelaient sans

cesse, et, après un peu d'attente, pour les éprouver, prenaient place dans le dictionnaire. Les choses sont bien changées aujourd'hui. « Toute la France » est devenue beaucoup plus vaste et surtout bien plus mêlée. Les salons n'existent plus ou n'ont aucune importance; l'autorité est passée à la foule; c'est elle qui est en possession de créer les expressions nouvelles. Elle en fait tous les jours de fort pittoresques, mais qui par malheur sont ordinairement très grossières. Il est difficile de les admettre dans le dictionnaire des gens qui se respectent, et l'on est obligé de faire pour elles des dictionnaires spéciaux, où les curieux les vont chercher. Quand l'édition de M. de Boislisle sera terminée, et que, selon l'usage adopté pour les Grands Écrivains de la France^ on l'aura fait suivre d'un lexique de Saint- Simon, on comprendra mieux le profit que trouvait notre langue à se tenir toujours en contact avec un monde distingué, et comment ces rapports assidus ajoutaient à sa richesse sans en altérer l'esprit. Je prévois le plaisir qu'éprouveront les lettrés, les connaisseurs, les amis du beau langage, à retrouver là ces façons de parler si familières, quelquefois si audacieuses, mais toujours si françaises, si vraies, si vivantes, dont on se servait couramment dans le .monde, et qui peuvent nous donner une idée de la conversation des gens d'esprit pendant le xvii« siècle. Ce siècle est assurément l'un des plus intéressants de notre histoire. 11 y a des gens qui trouvent. qu'on l'a trop vanté et qui lui en préfèrent d'autres, mais

personne ne nie qu'il ne mérite d'être connu à fond, et qu'il en est peu dans l'intimité desquels il nous importe plus de pénétrer. C'est ce qui n'est pas aussi aisé que nous le voudrions : le xvii* siècle est déjà bien éloigné de nous ; en deux cents ans, les idées, les habitudes, les croyances, la façon de penser et de vivre, tout a changé. Les gens de cette époque, si rapprochée et si lointaine, ont presque pour nous un air d'antiquité. Heureusement il nous reste, pour nous remettre en communication avec eux, non seulement les livres qu'ils ont écrits, mais les monuments qu'ils ont élevés et où leur souvenir se conserve. Si nous voulons bien comprendre Louis XIV et son temps, allons visiter Versailles. Tout n'y est pas intact sans doute : le parc a été plus d'une fois dévasté, et le château lui-même n'a pas échappé aux restaurations maladroites. On en a dénaturé les deux ailes; mais les appartements du Roi existent toujours, et quand on les revoit, étincelants de leurs vieilles dorures, avec ce qui reste de leurs boiseries sculptées, de leurs murs de marbre, de leurs panneaux de glaces, il nous semble que tout ce passé se réveille. Par malheur la maison est vide, les habitants ont disparu; et si les tableaux qu'on a pendus aux murailles nous donnent tant bien que mal une reproduction de leurs traits et une copie de leurs costumes, les hommes eux-mêmes n'y sont plus. C'est Saint-Simon qui peut seul repeupler ce désert. Grâce à lui, tous ces personnages en vastes perruques et en habits brodés descendent de leurs cadres et se

rémettent à se promener dans le château. Il' les a tous connus, et il s'offre à nous les présenter. J'avoue qu'il ne nous les montre pas toujours comme nous nous les figurions et comme ils auraient voulu paraître. 11 a dit de son beau-frère Lauzun qu' « il avait un fond de bassesse et un extérieur de dignité » ; ce mot sanglant s'applique à beaucoup d'autres. Quand nous les apercevons de loin, c'est V « extérieur de dignité » qui nous frappe ; Saint-Simon se plaît surtout à nous montrer le « fond de bassesse ». Il est trop certain que beaucoup de ces graves personnages que nous admirions de confiance, sur leur belle mine, auront à souffrir de sa perspicacité cruelle. Est-ce à dire que le siècle pris dans son ensemble y perdra.^ Je ne le crois pas; s'il ne nous semble plus aussi parfait que nous nous l'étions imaginé, il deviendra plus vivant, ce qui est le premier de tous les mérites. Nous l'admirerons peut-être un peu moins de cette admiration béate, qui se transmet par tradition, mais nous lui serons plus attachés et nous trouverons à l'étudier l'intérêt qu'on prend aux choses • qui respirent. En présence de ces portraits qui ont encore un si grand air, malgré quelques faiblesses, et où les ombres ajoutent au relief, nous ne songerons pas à regretter ces raides et froides figures qu'on n'apercevait qu'embaumées, pour ainsi dire, dans les éloges officiels et à travers l'encens banal des oraisons funèbres. Sans compter que Saint-Simon, comme nous venons de le voir, parle la langue dont ils se servaient eux-mêmes dans leurs conversations.

«t que non content de leur donner la vie, il semble aussi leur rendre la parole. L'illusion est donc complète, et avec lui Tépoque entière renaît devant nous. — Que n'avons-nous des écrivains qui nous rendent le même service pour tous les siècles de notre histoire !

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