CHAPITRE I
Nous connaissons l'homme; nous venons de le suivre pendant toute sa vie : étudions maintenant l'historien.
Saint-Simon raconte qu'il commença ses Mémoires en juillet 1694, dans les loisirs du camp de Gau- Bôckeleim, où il servait sous le maréchal de Lorges. Il ajoute que « c'est la lecture de jceux de Bassompierre qui l'invita à écrire aussi ce qu'il verrait de son temps ».
Bassompierre, au début du Journal de sa çie, regrette de ne pas l'avoir commencé plus tôt. « Il m'eût servi, dit-il, de mémoire artificielle, non seulement des lieux où j'ay passé, lorsque j'ay esté aux voyages, aux ambassades, à la guerre, mais aussi des personnes que j'y ay pratiquées, de mes actions
privées et publiques, et des choses plus notables que j'y ay vues et ouïes, dont la connaissance me serait maintenant très utile, et le souvenir doux et agréable. » La leçon était bonne à recueillir. Pour s'épargner le regret qu'exprime ici Bassompierre, Saint-Simon s*y prit de meilleure heure que lui. Quand il eut l'idée d'écrire ses Mémoires, il n'avait que dix-neuf ans.-
Que voulait-il faire à ce moment? Ce qu'avait fait Bassompierre : « un recueil de tout ce qui avait un rapport particulier à lui, et aussi un peu, en général et superficiellement, une espèce de relation des aventures de ces temps ». Son intention était donc d'insister sur ce qui le concernait et qu'il avait vu de ses yeux et d'être beaucoup plus court sur le reste. Le travail marcha d'abord assez vite. En 1699, après cinq ans, il en avait rédigé plusieurs cahiers, lorsqu'aux environs des fêtes de Pâques il fut pris d'un scrupule de conscience. « Comme il s'était arrêté à ne ménager personne par aucune considération », il se demanda s'il était bien charitable de parler des gens avec tant de liberté. Il eut donc la pensée de consulter M. de Rancé, l'abbé de la Trappe, dans lequel il avait la plus entière confiance. Rancé avait été l'ami intime de son père, pendant qu'il était dans le monde. Après sa pénitence, il ne cessa pas de le voir; et, comme la Trappe est située à quelques lieues de laFerté, le duc Claude en profita pour visiter son ami plusieurs fois par an. De bonne heure il y mena son fils. « Quoique enfant pour ainsi dire encore,
dit. Saint-Simon, M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m'enchanta. Je désirai toujours d'y retourner, et je me satisfis toutes les années, et souvent des huitaines de suite. » Dans une de ces visites, il fit M. de Rancé juge de ses scrupules, et, pour qu'il pût décider en connaissance de cause, il lui envoya le récit du procès de préséance que les ducs et pairs venaient de soutenir contre le maréchal de Luxembourg, « qui était, disait-il, ce qu'il y avait de plus âpre et de plus amer dans mes Mémoires ». Il y joignit deux portraits, « pour servir d'échantillon du reste », ce qui prouve qu'il avait dès ce moment l'habitude de mêler les portraits aux récits. L'un des deux était celui de Daguesseau, qui avait pris la parole dans le procès. On ne sait ce que Rancé répondit; il est probable qu'il fit des réserves et donna des conseils. Cependant il ne dut pas décourager tout à fait Saint-Simon, puisqu'il ne renonça pas à son projet.
A-t-il continué, dans les années qui suivirent, à noter exactement ce qu'il faisait et ce qu'il voyait faire ? Rien n'empêche de le croire, quoique ses notes soient perdues. Il laisse entendre qu'il mettait par écrit ses conversations avec le duc de Beauvillier, et vraisemblablement celles avec le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans. Au conseil de régence, quand il s'y passait des choses dignes d'être rapportées, il les écrivait aussitôt après qu'il en était sorti, « pour n'en pas perdre une exacte mémoire ». Il est pro-
bable qu'il recueillait aussi les histoires piquantes qu'il entendait dire, puisqu'il les a rapportées plu-* sieurs fois dans des ouvrages différents, presque avec les mêmes termes. Nous pouvons donc affirmer, bien qu'il ne s'en soit rien trouvé dans ses papiers, qu'il devait posséder des amas de notes, des trésors de souvenirs entassés, qui ne demandaient qu'à voir le jour. Mais qu'en voulait-il faire ? à quel moment et de quelle façon comptait-il les donner au public, ou même songeait-il à les publier jamais ? Voulait-il en former un ouvrage à part, ou les distribuer dans d'autres ouvrages? C'est ce que nous ignorons tout à fait. Il est remarquable que, lorsqu'à la mort du duc d'Orléans il quitta la cour, pendant ces premiers mois de désœuvrement où il cherchait un sujet d'études « pour y accrocher son ennui », il n'ait pas pensé à mettre en ordre ces matériaux tout préparés, au lieu d'aller choisir l'histoire généalogique des grandes maisons de France. D'ordinaire, le premier souci d'un homme d'État disgracié est d'écrire ses Mémoires, Pendant qu'il raconte ce qu'il a fait lorsqu'il était au pouvoir, il lui semble qu'il y est encore, et il trouve ainsi moyen, en occupant ses loisirs, de tromper ses regrets. Si Saint-Simon n'a pas fait comme les autres, c'est probablement que les notes qu'il avait prises étaient dans un état très confus. Il ne savait encore ce qu'il en pourrait tirer, il n'était pas fixé sur la forme définitive qu'il leur donnerait, lorsqu'on lui fit lire le Journal de Dangeau. - Dangeau est assurément l'un des personnages les
plus curieux de la cour de Louis XIV, celui qui montre le mieux comment, avec des talents médiocres et des services sans éclat, Tesprit du monde, la complaisance, le savoir-faire et un peu de chance heureuse pouvaient conduire un homme à tout.
G*est le jeu qui le fit connaître. Il y était fort habile, et il y fut toujours très heureux, sans qu'on Tait jamais soupçonné d'aucune indélicatesse, ce qui n'était pas commun alors. Le jeu l'introduisit auprès du Roi et de ses maîtresses. Il eut l'art de s'y rendre bientôt indispensable; et, comme il était doux, obligeant, très sûr dans le commerce, fort occupé à ne blesser personne et à se faire partout des amis, tout le monde s'employa à sa fortune; 11 plaisait par ses mérites et par ses défauts ; il avait des qualités qu'on appréciait beaucoup, et quelques ridicules, dont on se moquait sans qu'il se fâchât : c'est une ressource, pour une société ennuyée et qui cherche à se distraire, d'avoir quelqu'un sous la main qu'on puisse plaisanter sans danger. Il était donc de toutes les fêtes et l'on ne s'amusait pas sans lui. Mais il lui fallait une situation plus sérieuse et plus solide : avec l'argent qu'il avait gagné au jeu, il acheta des charges de cour, et finit par devenir chevalier d'honneur de la Dauphine, ce qui le rendait l'égal des plus grands personnages.
Dangeau avait quelque littérature : il faisait de très mauvais vers, mais il les faisait vite, et il en avait toujours pour ceux qui les lui demandaient ; le Roi a mis plus d'une fois son talent à l'épreuve. Il
fut de l'Académie française, très fier d'en être, fort bon confrère, disposé à trouver que tous les académiciens ont du génie et que tous les discours de réception sont des chefs-d'œuvre. Il aimait beaucoup à écrire. C'est ce qui lui donna la pensée, quand il se vit solidement établi à la cour, bien placé pour ' tout voir et tout connaître, de tenir un journal où il noterait tous les soirs ce qu'il avait appris d'intéressant; et une fois ce journal commencé, il le poursuivit pendant trente-six ans, de 1684 à 1720. Dans ce long espace de temps, presque une vie d'homme, il ne l'a interrompu qu'une fois, au mois de septembre 1709, après la bataille de Malplaquet, où son fils, l'aimable et brave Gourcillon, eut la jambe emportée et faillit périr. Le père l'alla soigner à la frontière, et tant qu'il fut en danger n'eut pas le cœur d'écrire. Les autres disgrâces dont sa famille fut atteinte le laissèrent plus indifférent. Le 14 septembre 1693, il nous dit : « J'apprends la funeste nouvelle que le duc de Montfort, mon gendre, avait été tué »; et il continue. Quand il s'absentait pour aller dans une de ses terres, il chargeait un de ses secrétaires — Voltaire dit un de ses domestiques — de rédiger le journal à sa place. Il ne s'arrêta d'écrire que quelques jours avant de mourir.
Le grand mérite de Dangeau, c'est la sûreté de ses informations. Il a mis dans son Journal les qualités d'ordre et d'exactitude qui ont fait sa fortune. Il y rapporte les faits comme on les lui a dits, sans y rien changer. Dans les questions de chiffres sur-
tout, il est d'une précision remarquable. Il sait le pri^ dont chaque charge a été payée, et ce qu'elle . rapporte. Il ne manque pas de nous dire le montant des pensions qu'accorde le Roi, le revenu des évêchés et des abbayes ; nous reconnaissons là le beau joueur si agréablement dépeint par Mme de Sévigné, qui calculait si sûrement et si vite, et tenait si bien ses comptes. Voilà le beau côté des Mémoires de Dangeau, mais ne leur demandez pas autre chose. C'est une gazette, où les faits sont rapportés sèche^ ment, sans aucune appréciation personnelle, sans un mot sur leurs causes et leurs conséquences. On est d'abord tenté de plaindre Dangeau de la contrainte qu'il a dû s'imposer pour ne jamais dire ce qu'il pense; mais on s'aperçoit bientôt qu'il ne pensait rien : ce qui lui rendait le silence facile. Son procédé est très simple ; lorsqu'il s'agit du Roi, de Mme de Maintenon et des ministres, il les loue toujours; quant aux autres, il ne les blâme jamais. Il faut lire entre les lignes pour saisir, dans ces dixsept volumes, quelques pauvres petites phrases où échappe par hasard l'opinion de l'auteur ; et encore, comme elle est pâle et discrète! En racontant les derniers jours du roi Jacques II, à Saint-Germain, il fait remarquer qu'il a conservé sa tête jusqu'à la fin, et qu' a il semble même qu'il parle avec plus d'esprit qu'avant sa maladie » , ce qui laisse assez clairement entendre que, quand le pauvre Roi se portait bien, il ne disait que des sottises. Il ne faut pas chercher non plus chez un homme aussi cir-
conspect de ces histoires légères qu'on trouve en si grande abondance et si finement racontées chez Saint-Simon ; Dieu sait pourtant si elles défrayaient les conversations autour de lui ! Je n'en vois qu'une dont il ait dit un mot et d'un ton bien embarrassé. « Mme de Waldegrade, fille naturelle du roi d'Angleterre, et qui était à Saint-Germain avec lui, est mise par son ordre dans un couvent à Paris. On l'accuse d'être dans un état où une femme veuve ne doit pas être. Elle ne veut pas dire qui l'a mise en cet état » ; et quelques jours plus tard : « Mme de Waldegrade épouse milord Galmoy. Ils s'aimaient depuis longtemps et s'en étaient donné des marques. » Je croîs que c'est la seule histoire scandaleuse qu'il ait rapportée : elle lui aura échappé par mégarde. Ce qui l'occupe presque uniquement, c'est le Roi; il ne nous fait grâce d'aucun incident de ses journées. Ses chasses à tir et à courre, ses visites à ses bâtiments, ses promenades à Marly et à Trianon, tiennent plus de place dans son Journal que les grands événements qui troublent l'Europe. Il ne nous laisse rien ignorer de ce qui intéresse la santé de son maître ; nous savons même à quel moment il a remplacé le café qu'il prenait tous les matins par une infusion de sauge. Tous les mois, pendant trente-deux ans, il ne manque pas de mentionner la médecine que le Roi prenait « par pure précaution », et à chaque fois il fait la remarque qu'elle ne l'empêche pas de travailler comme à l'ordinaire, ce qui lui paraît approcher de l'héroïsme et le jette dans la plus pro-
fonde admiration. Il a même soin de noter les degrés qu'on observe dans les effets de cette médecine mensuelle ; il nous apprend tantôt qu' « elle a tourmenté le roi toute la journée, et même le lendemain » ; tantôt qu' a elle a très bien fait, quoiqu'elle ne fût pas si forte qu'à l'ordinaire » ; ce qui prouve qu'il était fort avant dans l'intimité de la maison. Il a tellement pris l'habitude de nous entretenir de ces sortes de remèdes, que, pendant la Régence, quoique la santé du duc d'Orléans lui fût fort indifférente, il cherche à savoir quand il s'est purgé, pour avoir le plaisir de nous l'apprendre. Il lui semblait sans doute que, sans ce détail, il manquerait quelque chose à l'exactitude de son Journal. Mais il ne peut plus donner ce renseignement tous les mois, comme auparavant. Le désordre commence à se mettre partout, et l'on s'écarte en toutes choses de la belle régularité du grand Roi.
C'est vers 1730 que le duc de Luynes, petit-fils de Dangeau, et ami de Saint-Simon , lui communiqua le journal de son grand-père. 11 est aisé de se figurer, quand on le connaît, les sentiments qu'il dut éprouver en le lisant. Il le trouva « d'une fadeur à faire vomir ». Ces bassesses d'humble courtisan, ce culte du maître et de ce qui l'entoure, « cet encens éternel et suffocant » même à propos des actions les plus indifférentes , l'indignèrent ; mais il fut encore plus outré du flegme imperturbable d'un homme qui ne se permet pas un mot de blâme et n'exprime jamais son opinion. Lui, qui avait si fidè-
lement conser\'é toutes ses rancunes, qui retrouvait dans son cœur ses colères d'autrefois vivantes comme au premier jour, comment aurait-il pu comprendre ou souffrir qu'on parlât si froidement de ce qui le mettait hors de lui! Il finit par n'y plus tenir; il prit la plume, et jeta ses réflexions sur une page blanche, en face des récits de Dangeau; mais avec quel accent et de quel ton différent ! Le 30 janvier 1707, Dangeau écrit : « Le comte de Gramont mourut à Paris la nuit dernière »; rien de plus. Saint-Simon, qui sent à ce nom ses haines se ranimer, nous trace tout un portrait du personnage, qui commence ainsi : « Le comte de Gramont était un vieux sacripant de cour et de monde » ; et s'achève par ces mots : « C'était un homme à qui tout était permis et qui se permettait tout »; et ainsi des autres. Dangeau ne peut prononcer un nom, rappeler un fait, sans que Saint-Simon ne l'interrompe ; il le corrige ou le complète, et en passant l'invective : c'est un dialogue étrange entre les deux personnages les plus opposés, dont l'un ne parle jamais que d'un ton doux *et à demi-voix, l'autre s'emporte et crie. L'opposition entre eux est complète, même à propos de choses qui "semblent au premier abord indifférentes. « Le Père Daniel, jésuite, nous dit Dangeau, a fait depuis peu une histoire de France en trois gros volumes in-folio. Le Roi, pour récompenser son travail, lui donne la qualité d'historiographe de France et mille francs de pension. » Que pense-t-il de l'ouvrage? Il se garde bien d'en souf-
fler mot : le Roi Ta récompensé; il doit être bon. Saint-Simon, lui, Ta trouvé mauvais, et il est enchanté de nous le dire. Aux détails précis donnés par Dangeau, qu'il reproduit fidèlemeht, suivant son habitude, il ajoute, ce que Dangeau ne fait jamais, son appréciation personnelle. 11 remarque les agréments extérieurs de l'ouvrage, la beauté de l'impression et des caractères, puis l'élégance du style, les larges développements aux endroits qui ne soulèvent pas de discussion, le silence dans les passages trop délicats; la franchise parfois, et « tout le secours que l'esprit peut fournir à une audace qui se sent appuyée », plus souvent la finesse, l'adresse à tourner les difficultés, l'art exquis des demi-teintes et du clair-obscur. Et dans les questions scabreuses, sur les matières de Rome, puis de la Ligue, « c'est un plaisir, nous dit-il , de le voir courir sur ces glaces avec ses patins de jésuite ! » Quand le sujet est plus grave, l'opposition est plus marquée. En mentionnant la mort de Mme de Maintenon, Dangeau, qui a été son ami pendant toute sa vie, ne peut s'empêcher de glisser un mot d'éloge : « C'était une femme d'un si grand mérite, qui avait tant fait de bien et tant empêché de mal pendant sa faveur, qu'on n'en saurait rien dire de trop ». Ces quelques mots, bien mesurés pourtant, mettent Saint-Simon en fureur, et il écrit à côté : a Voilà bien fadément, salement et puamment mentir à pleine gorge ! »
Cependant, celte première explosion de colère passée, il était impossible que Saint-Simon ne finît
pas par rendre justice au Journal de Dangeau. Il en voit les qualités et reconnaît qu'après tout « il représente , avec la plus désirable précision , le tableau extérieur de la cour, les occupations, les amusements, le partage de la vie du Roi, le gros de celle de tout le monde, en sorte que rien ne serait plus désirable pour l'histoire que d'avoir de semblables Mémoires de tous les règnes, s'il était possible, depuis Charles V ». Il y avait une chose surtout qu'il ne pouvait pas se dissimuler : il lui fallait bien reconnaître, malgré sa mauvaise humeur contre Dangeau, qu'il avait trouvé beaucoup de plaisir à le lire. Cette exacte gazette lui remettait devant les yeux ses meilleures années ; il revoyait les personnes qu'il avait connues , il assistait aux scènes qui s'étaient passées devant lui; il lui semblait enfin vivre de nouveau toute sa jeunesse. Ne peut-on pas croire que ce plaisir lui fut aussi une leçon, qu'il comprit ce que cette forme du journal avait d'attrayant pour les lecteurs, et qu'il se résolut à la choisir pour donner ses souvenirs au public. Du moment qu'il se décidait à faire à •son tour un journal, celui de Dangeau lui devenait indispensable. « Il servira beaucoup, disait-il, à qui voudra écrire plus solidement, pour l'exactitude de la chronologie. » Il en fit donc prendre une copie, et, quand il fut en possession de ce secours précieux, il commença dès 1740 la rédaction définitive de ses Mémoires,
Figurons-nous donc .Saint-Simon, pendant ces
dernières années, dans sa belle bibliothèque de Paris, ou dans quelqu'une des vastes salles de son château de la Ferté. Il a dans le voisinage, sous de bonnes serrures, toutes les notes qu'il a prises depuis cinquante ans; il peut à tout moment les consulter, et quelques-uns de ces matériaux entreront sans trop de modifications dans son ouvrage. Devant lui, sur sa table de merisier, Dangeau est ouvert. C'est Dangeau qui va former la trame solide sur laquelle il brodera ses récits merveilleux. Il le suit pas à pas, n'omettant aucun des faits qu'il mentionne, oubliant ceux qu'il a négligés. Tant qu'il s'agit d'événements d'importance médiocre ou de personnages qui lui sont indifférents, il se contente de transcrire à peu près l'exact chroniqueur. Il lui arrive même de le copier de la façon la plus visible et la plus impudente. Mais qu'il vienne à rencontrer sur son chemin une histoire qui a piqué autrefois sa curiosité, un nom qui a mérité son admiration ou soulevé sa haine, aussitôt jaillit de son cerveau la source des souvenirs. Il n'a plus besoin de collaborateur ni d'aide. Même ses vieilles notes ne lui sont plus indispensables; sa mémoire à la rigueur lui suffit; elle lui représente les événements et les hommes qu'il veut peindre, et il les reproduit comme il les voit. C'est ainsi que Saint-Simon a composé ses Mémoires,