CHAPITRE II
Que prétendait-il ajouter au Journal de Dangeau ? évidemment ce qu'il reproche à Dangeau d'avoir omis. Il lui en veut d' « être si maigre, si sec, si con-. traint, si précautionné » ; il trouve qu'il ne nous fait jamais connaître que l'extérieur des événements, sans nous en montrer les causes secrètes, ou, pour parler son langage, qu' « il ne nous donne que des écorces de la plus repoussante aridité ». Il n'en est pas surpris, Dangeau n'ayant pu nous apprendre que ce qu'il savait lui-même. Or, quoiqu'il ne quittât pas la cour et les meilleures compagnies, « il est pourtant vrai qu'il ne fut jamais au fait d'aucune chose ni initié dans quoi que ce soit. Il ne savait rien au delà de ce que tout le monde voyait. » Du reste, cette situation lui suffisait et il n'en souhaitait pas d'autre : « C'était un esprit au-dessous du médiocre, très futile, très incapable en tout genre, prenant volontiers l'ombre pour le corps, qui ne se
LES INFORMATIONS DE SAINT-SIMON. lOl
repaissait que de vent et qui s'en contentait parfaitement ». Saint-Simon, lui, est un autre homme. Au lieu de rester à la surface des choses, il veut y pénétrer tout à fait. Tandis que Dangeau se contente de mentionner ce qui arrive aux personnages importants, les faveurs dont ils sont l'objet, leur mariage, leurs maladies, leur mort, Saint-Simon essaie de nous les faire connaître à fond, dépeint leurs mérites et leurs défauts, et les place vivants devant nous. II ne lui suffit pas de nous apprendre à quelle fortune ils sont arrivés, il nous dit par quels moyens et avec quels appuis. Il nous montre les partis qui divisent la cour, leurs intrigues et leurs manèges, leurs luttes autour du maître pour se disputer ses bonnes grâces, et non seulement tant qu'elles se livrent au grand jour, mais lorsqu'elles se poursuivent dans l'ombre. Connaître le dessous et la raison des événements, c'est ce qu'il y a de plus difficile dans l'histoire, ce qui échappe le plus aisément à nos prises, ce qui demande le plus de finesse d'esprit et d'étude, mais c'est l'histoire même.
Ici, tout d'abord une objection se présente. Saint- Simon vient de nous dire que Dangeau ne pouvait pas nous apprendre les secrets de la cour parce qu'il ne les connaissait pas. Et lui, comment a-t-il pu les connaître? Sa situation, au moins en apparence, était moins importante que celle de Dangeau; il n'approchait pas aussi familièrement le Roi et Mme de Maintenon; il était moins lié à leur vie intime. Comment donc pouvons-nous croire qu'il ait su ce que l'autre
ignorait? Quel droit peut-il avoir à se dire mieux renseigné, et à réclamer pour lui-même Tautorité qu'il lui refuse ?
Disons d abord que, comme il avait plus d'esprit, il a mieux vu, et plus à fond, ce qu'ils voyaient tous les deux, ce que tout le monde pouvait voir. C'était un observateur incomparable; il savait regarder, ce qui n'est pas un mérite aussi commun qu'on le pense. Il n'était pas seulement frappé des figures, mais l'usage du monde lui avait appris à lire sur les traits les secrets de l'âme. L'occasion d'exercer ce talent ne lui manquait pas à Versailles. On y vivait toujours sous les yeux les uns des autres; dans les premiers moments de joie, ou de tristesse, où les plus habiles perdent la possession d'eux-mêmes, on n'avait pas la ressource de se dérober au public, de s'enfermer chez soi pour se donner le temps de composer son visage : il fallait rester exposé à la malignité des curieux; en sorte qu'il était possible, en étudiant la première impression des gens, de démêler leurs sentiments véritables. C'est un spectacle que Saint-Simon se donnait volontiers et il en eut le goût de très bonne heure. Il nous dit qu' « à la mort de Louvois, quoiqu'il n'eût guère que quinze ans, il voulut voir la contenance du Roi à un événement de cette qualité, qu'il alla l'attendre et le suivit pendant toute sa promenade ». Deux ans après, il fut témoin d'une scène que, malgré sa jeunesse, il n'a jamais oubliée. Il s'agissait du mariage du duc de Chartres, celui qui fut plus tard le Régent, avec la fille du Roi
et de Mme de Montespan, Mlle de Blois. Le Roi désirait avec passion ce grand établissement pour sa fille; son frère et son neveu étaient incapables de résistance; mais on pensait que Madame, une Allemande entichée de sa naissance, et qui ne voulait pas de bâtards dans sa maison, ferait un éclat. Il avait déjà transpiré quelque chose du mariage, et Saint-Simon pensa qu'il allait devenir public en voyant que le duc de Chartres était appelé chez le Roi. « Comme je jugeai bien, dit-il, que les scènes seraient fortes, la curiosité me rendit fort attentif et assidu. » Alors commence un des récits les plus vifs et les plus agréables qu'il ait écrits. C'est d'abord ce qu'il n'a pu voir, ce qu'on lui a raconté, l'entretien du Roi avec le duc de Chartres et Monsieur; puis la scène publique, ce qui se passe pendant Yappartement (nous avons vu qu'on appelait ainsi la réunion de toute la cour dans les salons de Versailles, depuis sept heures du soir jusqu'à dix, que le Roi se mettait à table). Rien ne lui échappe; il a tout vu, tout observé, Madame surtout, indignée, furieuse contre son fils et son mari, qui avaient si facilement cédé aux désirs du Roi. « Elle se promenait dans la galerie, avec Châteautiers, sa favorite, et digne de l'être; elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant, représentant fort bien Cérès après l'enlèvement de sa fille Proserpine, la cherchant en fureur et la redemandant à Jupiter. » Autour d'elle, de son mari, de son fils, tout le monde était contraint, silencieux;
une sorte de gène et d'embarras régnait partout. Seul notre précoce observateur jouissait du spectacle, a La politique rendit cet appartement languissant en apparence, mais en effet vif et curieux. Je le trouvai court dans sa durée ordinaire. Il finit par le souper du Roi, duquel je ne voulus rien perdre. » En effet, il note tout, l'attitude de Monsieur, du duc de Chartres, du Roi surtout, qui, au milieu de tous ces personnages émus et gênés, conserve sa sérénité ordinaire. « Je remarquai que le Roi offrit à Madame presque de tous les plats qui étaient devant lui, et qu'elle les refusa presque tous d'un air de brusquerie qui jusqu'au bout ne rebuta pas l'air d'attention et de politesse du Roi pour elle. » Il remarque aussi qu'au moment de se retirer « il fit à Madame une révérence très marquée et très basse, pendant laquelle elle fit une pirouette si juste que le Roi, en se relevant, ne trouva plus que son dos ». Tout se termine enfin par l'éclat du lendemain. Pendant que Madame traversait la galerie pour aller à la messe, « Monsieur son fils s'approcha d'elle, comme il faisait tous les jours, pour lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de la cour, couvrit de confusion le pauvre prince, et combla les infinis spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement. »
Voilà, dès le premier moment» Saint-Simon dans son rôle véritable. Il n'a jamais éprouvé de besoin plus vif, et qu'il ait mieux satisfait, que celui d'ob-
server. C'est ce qui le retint à la cour, malgré les mécomptes dont il eut à souffrir : aurait-il pu trouver ailleurs les spectacles auxquels il lui plaisait tant d'assister? Dès qu'une occasion grave se présente qui mettra les ambitions et les vanités aux prises, il arrive et regarde. Lui-même s'est dépeint aux aguets, dans son poste d'observateur, « perçant de ses regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, et y délectant sa curiosité ». Il nous dit que c'est le plus grand plaisir qu'on puisse se donner dans une cour ; personne n'en a joui plus souvent et plus pleinement que lui. Au plaisir de voir se joignait naturellement le besoin d'être informé : le spectacle de la cour n'a tous ses agréments que pour celui qui en sait le secret. On ne comprend bien les luttes qui s'y livrent que si l'on est au courant des intérêts qui sont engagés. Aussi Saint-Simon cultivait-il soigneusement tous ceux qui les connaissaient. Quand il tombait sur quelqu'un qui pouvait le mettre au courant d'événements d'importance, il ne le lâchait pas qu'il n'en eût tiré tout ce qu'il souhaitait. Le marquis de Louville, qui avait accompagné Philippe V en Espagne, et qui jouissait de sa confiance, étant venu remplir une mission auprès du Roi à Fontainebleau, Saint-Simon s'offrit à le ramener dans son carrosse. « Nous allâmes, dit-il, d'une traite à Paris, en relais. Je fus ravi de la promenade, pour m'entretenir avec lui plus à mon aise de choses particulièreS) et, dans le chemin, je lui fis tant d'autres
questions qu'il arriva sans voix et ne ppuvant plus parler. » Lorsqu'en 1705, la princesse des Ursins fit à Versailles ce voyage triomphant, où, pour ne laisser aucun doute de la familiarité de ses rapports avec le Roi et Mme de Maintenon, elle affecta de se montrer en leur compagnie avec un petit chien sous le bras, ce qui causa, dit Dangeau, une grande admiration aux spectateurs, Saint-Simon, qui la connaissait de longue date, ne manqua pas de l'aller voir, et le plus souvent qu'il put. Elle le recevait le matin, après sa toilette, sans témoins, et il en profitait pour la faire beaucoup parler. « Je sus par elle, dit-il, beaucoup de détails d'affaires, et la façon de penser du Roi, et de Mme de Maintenon surtout, sur beaucoup de gens. » Il ajoute que ces visites matinales, que sans doute il avait soin de ne pas laisser ignorer, et la confiance que lui témoignait « la dictatrice de la cour », ouvrirent les yeux à tout le monde et lui attirèrent force civilités de gens qui jusque-là ne faisaient guère attention à lui. J'ai eu l'occasion de dire avec quel empressement il cultiva l'amitié des ministres; s'ils n'ont pas servi à sa fortune, ils ont pu au moins satisfaire sa curiosité. Aucun d'eux n'a mis plus de complaisance à le renseigner que Chamillart. Leur connaissance avait fort mal commencé : quand la maréchale de Lorges s'était mise en tête de faire épouser Mlle de Chamillart à son fils, Saint- Simon n'avait pas pris la peine de cacher sa colère. Mais, une fois le mariage fait, les bons procédés du ministre, le soin qu'il avait de se montrer toujours
obligeant eU affable, désarmèrent le grand seigneur irrité. Ils finirent par se lier étroitement, et Saint- Simon profita de cette intimité pour connaître beaucoup de secrets politiques . Ghamillart poussa même la confiance en lui, après la défaite de Ramillies, jusqu'à lui donner la clef de son bureau et lui laisser lire les dépêches du maréchal de Villeroy qui prouvaient avec la dernière évidence qu'il n'avait pas été forcé de livrer la bataille contre son gré, ainsi qu'il le prétendait, mais qu'il avait cherché de lui-même l'occasion de se faire battre. Ai-je besoin de dire que, quand Ghamillart fut remplacé par Voysin, Saint-Simon ne délaissa pas dans la disgrâce celui dont il avait été l'ami dans la prospérité ? 11 se fit honneur de le recevoir à la Ferté, puis de passer trois semaines avec lui, dans la maison de campagne où il s'était retiré. Mais tout en cherchant à le consoler, il ne perdit pas une si bonne occasion de s'instruire : il le fit causer sur son ministère, et Ghamillart, qui n'avait plus rien à ménager, « lui parla, dit-il, à cœur ouvert, du Roi et de Mme de Maintenon, et lui en raconta des choses bien curieuses ». Tant que vécut Louis XIV, il avait eu peu de rapports avec Torcy. 11 ne l'aimait pas et fit tous ses efforts auprès du duc d'Orléans pour le faire renvoyer. Heureusement il ne parvint à le convaincre, et dans la suite il fut très heureux de n'y avoir pas réussi. Au conseil de régence, il eut l'occasion de connaître Torcy de près et de l'apprécier. Ils se lièrent ensemble, et plus tard Torcy lui communiqua ses
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Mémoires, dont Saint-Simon a beaucoup ^iroiité pour rhistoire diplomatique de son temps.
Mais il ne lui suffisait pas de connaître les grands personnages et d'être au courant des grands événements : il voulait descendre jusqu^aux détails en apparence les plus futiles, car il savait que, dans les cours, les grands effets sont souvent produits par de très petites causes. Aussi s'est-il ménagé des intelligences dans ce monde inférieur dont Timportance, pour être moins visible, n'en est pas moins réelle. Ce grand seigneur vaniteux ne néglige pas de cultiver des valets de chambre, Bontems, Du Mont, Duchesne, le premier chirurgien du Roi, Maréchal, Boulduc, son apothicaire. Par quelques complaisances bien placées il sait leur délier la langue et leur fait raconter ces petites choses qui souvent expliquent les grandes. Quant aux aventures galantes, aux intrigues de salon ou d'alcôve, naturellement il s'adressait aux fenmies pour les savoir : c'était remonter à la source. Il était fort bien avec les trois filles de Chamillart, la duchesse de Lorges, sa belle-sœur, les duchesses de Mortemart et de la Feuillade, à qui le crédit de leur père donnait accès partout. Par elles il pénétrait jusque dans Tintérieur de la duchesse de Bourgogne. Quand l'aimable princesse à qui son mari, vertueux mais contrefait, et un peu trop dévot pour elle, n*inspirait qu'un grand sentiment d'estime, s'éprit du beau Nangis, la curiosité de Saint-Simon se trouva fort exaltée. 1^>us les soirs, entre onze heures et minuit,
il allait chez les filles de Chamillart, où il apprenait les incidents de la journée. « J'étais donc instruit, dit-il, exactement et pleinement d'une journée à l'autre. Outre que rien ne me divertissait davantage, les suites pouvaient être grandes, et il était important pour l'ambition d'être bien informé. » Il avait d'autres amies par lesquelles il savait tout ce qui se passait chez la duchesse d'Orléans et chez la duchesse de Bourbon; d'autres l'introduisaient jusque sur le seuil de la chambre de Mme de Maintenon, « ce sanctuaire où il n'entrait que les femmes de la plus étroite privance », et où le Roi tous les soirs, avant son souper, travaillait avec ses ministres. 11 s'en faut que toutes ces personnes auxquelles il a recours pour savoir des nouvelles soient irréprochables dans leur conduite; mais il est disposé à leur être fort indulgent, quand elles le renseignent bien. Il n'en veut pas trop à la maréchale de Rochefort d'avoir été successivement liée avec toutes les maîtresses de Louis XIV, parce qu'elle lui a fait connaître les incidents de ces amours. C'est chez elle que la belle Mme de Soubise attendait Bontems qui la venait prendre pour la mener au Roi : « elle-même me l'a raconté », dit Saint-Simon, et il a été si ravi de l'apprendre qu'il lui pardonne le méchant métier qu'elle a fait. La fille de la maréchale de Rochefort, Mme de Blansac, valait encore moins que sa mère et finit par être renvoyée à Paris avec défense de paraître à la cour. « Elle avait été, dit Saint-Simon, plus que très galante, tant que sa figure lui avait
fait trouver avec qui, fort commode ensuite, et depuis se ruina pour les plus bas valets. » On voit qu'il ne la flatte pas ; mais comme elle avait conservé beaucoup de grandes liaisons dans le monde, que les trois filles du Roi ne pouvaient se passer de sa société, qu'elle était au courant de toutes les intrigues galantes et les racontait à ravir, il nous dit qu'à Paris» il ne bougeait pas de chez elle ». Il lui semblait sans doute que même dans ces caquets de femmes, en triant et en élaguant, on pouvait trouver quelques bons renseignements à prendre.
En somme, Saint-Simon, quoique n'ayant pas tenu une des premières places à la cour de Louis XIV, n'a pas manqué de moyens d'être bien informé ; il a raison de nous le faire remarquer et d'en être fier : a Je me suis trouvé toujours instruit journellement de toutes choses par des canaux directs et certains, et de toutes choses grandes et petites. Ma curiosité, indépendamment d'autres raisons, y trouvait fort son compte, et il faut avouer que, personnage ou nul, ce n'est que de cette sorte de nourriture que Ton vit dans les cours, sans laquelle on n'y fait que languir. »