CONCLUSION
et qui s’ignore ; une souplesse sans égale dans l’intelligence du modèle, une fertilité dans l’invention des moyens que nul écrivain n’avait eue encore au même degré et qu’il n’a été donné à nul autre de retrouver.
L’impression générale produite par l’œuvre de Saint-Simon est celle d’un fourmillement de vie d’une surprenante intensité. C’est peu de dire qu’il a repeuplé pour nous ces immenses galeries désertes de Versailles et ressuscité tout un monde disparu ; Montalembert lui applique avec raison le mot de Bossuet : « il semble rendre la vie plus vivante. » Nous connaissons la cour de Louis XIV comme si nous y avions vécu, plus complètement peut-être ; car ce fouilleur impitoyable a découvert pour nous les consciences et scruté les replis les plus secrets des âmes.
Il est aisé de relever dans Saint-Simon des erreurs historiques, et tout érudit qui s’appliquera à cette besogne triomphera sans peine de notre auteur. Ce travail veut être fait ; car, même en regard d’un écrivain de génie, les droits de la vérité sont sacrés. Mais quelques erreurs de détail sur des points secondaires, quelques rectifications essentielles de jugement dans les cas graves où la passion a égaré l’écrivain et faussé sa sincérité jusqu’à l’opposé du vrai, tout cela ne
saurait prévaloir contre le service éminent renduà l’histoire elle -même par ce maître ouvrier. Quel merveilleux spectacle n’offrirait pas notre histoire nationale, si chaque siècle avait été illuminé par un Saint-Simon ! Tout paraît désert, quand on quitte la période qu’il a racontée. On croit entrer dans un pays abandonné de ses habitants ; le grand souffle de la vie s’est éteint. Cette faculté créatrice de Saint-Simon, qu’aucun historien n’a possédée au même degré, le met au premier rang de nos écrivains. Ecrivain par occasion, sans préparation, sans modèle et sans ambition littéraire, il s’est fait avec les mots de tout le monde une langue d’une puissante originalité; Sainte-Beuve le met, entre Molière et Bossuet (« un peu au-dessous, je le sais, mais entre les deux certainement »), au rang des premières gloires de la France.
En vain, pour le réduire, lui reprochera-t-on sa bile et ses haines ; il lui sera beaucoup pardonné, quoiqu’il ait beaucoup haï ; car ses haines sont plus encore de l’écrivain que de l’homme. Il leur a donné par le style un tel relief qu’elles nous semblent démesurément enflées et produisent l’illusion de quelque chose d’énorme. Mettons-les au point, et demandons-nous s’il ne s’en est pas amassé autant, à toutes les époques, dans l’âme d’un courtisan, candidat toujours