I, XL VII
Il a sa méthode, et ce grand nom d'histoire ne l'égare jamais dans la voie qui ne serait pas la sienne. Il s’interdit les considérations générales, qui tentent parfois son esprit :
« Que de grandes et sages réflexions à faire, mais qui ne seraient pas en place dans ces Mémoires ! »
dit-il à propos de l'élévation au trône d’Espagne de Philippe Y. Mais il s'arrête au seuil de ce grand sujet :
« Reprenons ce qui s’est passé, dont je n’ai pas voulu interrompre une suite si curieuse et si intéressante. » 111,43.)
La vérité, voilà pour lui la chose principale.
« lime semble que c’est p/us par des récits détaillés de ceschoses de cour particulières qu’on la fait bien connaître; et surtout le roi, si enfermé et si difficile à pénétrer, 'si rare à approcher, si redoutable à ses plus familiers, si plein de son despotisme, si aisé à irriter par ce coin-là et si difficile à en revenir, même en voyant la vérité d’une part et la tromperie de l’autre ; et toutefois capable d’entendre raison quand il faisait tant que de vouloir bien écouter, et que celui qui lui parlait le lui montrait même avec force, pourvu qu’il le flattât sur son despotisme et assaisonnât son propos du plus profond respect : tout cela se touche au doigt par les récits mieux que par toutes les autres paroles. » (IY, 233.)
Il est friand des faits, et des faits seuls. Il note et sauve de l'oubli ces riens significatifs qui font revivre une époque. Sa curiosité, aussi avide du passé que du présent, a souvent regretté ce détail des faits journaliers, que les contemporains dédaignent comme trop connus et que la postérité met à si haut prix. Aussi veut-il les lui
LES MÉMOIRES
conserver, comme un trésor dont la valeur croît avec les années.
« Je me trouve, je l’avoue entre la crainte de quelques redites et celle de ne pas expliquer assez en détail des curiosités que nous regrettons dans toutes les histoires et dans presque tous les Mémoires des divers temps. On voudrait y voir les princes avec leurs maîtresses et leurs ministres, dans leur vie journalière. Outre une curiosité si raisonnable, on en connaîtrait bien mieux les mœurs du temps et le génie des monarques, celui de leurs maîtresses et de leurs ministres, de leurs favoris, de ceux qui les ont le plus approchés, et les adresses qui ont été employées pour les gouverner ou pour arriver aux divers
buts qu’on s’est proposés. Si ces choses doivent passer
pour curieuses, et même pour instructives dans tous les règnes, à plus forte raison d’un règne aussi long etaussi rempli que l’a été celui de Louis XIY. » (XIII, 50.)
« Ces bagatelles échappent presque toujours aux Mémoires. Elles donnent cependant plus que tout l’idée juste de ce que l’on y recherche, qui est le caractère de ce qui a été, qui se présente ainsi naturellement par les faits. » (XIII, 52.)
On a loué de mille manières le style de Saint- Simon; et rien ne l’eût plus surpris que ces éloges. Il dit de lui-même, avec une entière bonne foi, non sans quelque dédain de gentilhomme, « qu’il ne
fut jamais un sujet académique (1) ; » et sa vanité attachée à tant de frivoles objets parait avoir toujours dédaigné la gloire de l’écrivain. Il ne se pique pas de bien écrire, et se croit incapable de progrès dans ce sens.- 'v
« Dirai-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l’obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions ? J’ai senti ces défauts ; je n'ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique ; je n’ai pu me défaire d'écrire rapidement. De rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce serait refondre tout l’ouvrage, et ce travail passerait mes forces ; il courrait risque d’être ingrat. Pour bien corriger ce que l’on a écrit, il faut savoir bien écrire ; on verra aisément ici que je n'ai pas du m'en piquer. Je n’ai songé qu’à l’exactitude et la vérité. J’ose dire que l’une et l’autre se trouvent étroitement dans mes Mémoires, qu'elles en sont la loi et l’âme, et que le style mérite en leur faveur une bénigne indulgence. Il en a d’autant plus besoin que je ne puis le promettre meilleur pour la suite que je me propose. » (XX, 94.)
Ainsi, dans la pensée de l’auteur, le fonds doit sauver la forme. Quelle bonne fortune pour les lettres françaises que l’immensité de la tâche ait
(1) xx, 9b
LES MÉMOIRES
épargné aux Mémoires cette épreuve de la correction dont parle l’auteur ! A vrai dire, le péril ne dut jamais être grand ; quand il regrette de n’avoir su donner à son style plus de correction et d’agrément, c’est sans doute une concession aux lointains souvenirs des préceptes de sa rhétorique ; il est vraisemblable que, dans ce travail de révision, la fougue du tempérament l’eût encore emporté, et que Saint-Simon ne fût venu à bout ni d’abaisser la température ni d’éteindre l’éclat de sa narration.
Dans cet aveu de Saint-Simon sur « la négligence » de son style, il n’y a pas de fausse modestie. Bien qu’il n’eût aucun des soucis de l’homme de lettres, il avait un sens assez vif des mérites de l’art d’écrire pour se rendre compte que son style n’avait pas ce vernis uniformément répandu d’élégance, cette constante tenue si fort goûtée des hommes de son temps, nous voulons dire du xvne siècle. Etait-ce un gain ou une perte? Il ne lui appartenait pas de se prononcer.
Nous comprendrons mieux encore ses scrupules, en rappelant la surprise duxvme siècle luimême, quand les regards de quelques privilégiés purent lire son oeuvre. Mn,e du Defïand parle des « plaisirs indicibles » qu’elle trouve à cette lecture ; mais s’agit-il de juger le style ? tout autre est le langage : « le style en est abomi-
nable ; les portraits mal faits ; l’auteur n’était point un homme d’esprit. » La marquise de Créqui ne se gêne point pour dire : « cela est mal écrit; » elle donne raison à ceux qui, préparant (en 1787) une édition mutilée, rognent chaque jour davantage : « Les Mémoires de Saint-Simon sont entre les mains du censeur ; de six volumes on en fera à peine trois, et c’est même assez. »
Le jugement est unanime ; tout le monde s’accorde sur un point : « cela est mal écrit. » On voit dans l’œuvre de Saint-Simon un précieux recueil de documents, un fouillis de détails curieux. Le goût très vif que l’on a gardé pour les choses du temps de Louis XIV est le gage le plus certain du succès des Mémoires, et on éprouve le besoin de le dire pour se justifier du plaisir de cette lecture. Saint-Simon pouvait donc s’y tromper lui-même de bonne foi.
Notre siècle a changé tout cela ; et, bien que le spectacle des variations du goût et des oscillations de la critique soit bien fait pour rendre circonspect, c’est notre siècle qui a raison. Curieux des réalités, il goûte Saint-Simon comme le pouvait faire Mme du Defïand, quand elle songeait au fonds seul de l’œuvre ; plus équitable qu’elle-même, émancipé des entraves de la vieille rhétorique, il le goûte tout entier. Il pardonne la longueur et l’enchevêtrement des phrases, en faveur de celte pro-
LES MÉMOIRES
digieuse réalité de l’écrivain, qui, en face des êtres et des faits, les peint tels qu’il les voit, serrant du plus près possible les choses et collant sur elles le tissu d’un style sans modèle. Jamais en effet peut-être style n’a plus complètement mérité cet éloge d’être vivant. On croit le voir aller, venir,
s’attacher aux êtres, dessiner les choses, les
pénétrer dans leurs mille replis, les enlacer et les mouler. Il force le secret des âmes, prête une voix aux passions ; et bien qu’il soit parfois violent, heurté, pittoresque jusqu’au voisinage de l’excès, il partage avec un style tout uni ce rare privilège : il présente si nettement les choses qu’on ne songe plus à le voir lui-même; entre la réalité et le lecteur, il ne s’étend point comme un rideau.
« Les portraits mal faits. » Voici qui porte notre surprise à l’extrême. Le nombre est petit des gens qui font de Saint-Simon une lecture complète ; et comme on le connaît plutôt par des morceaux choisis, c’est pour ses portraits qu’il est surtout admiré. Le jugement de Mme du Deffand choque de front le goût de notre temps, comme la manière de Saint-Simon surprenait le sien.
Dans un genre qui avait ses règles de convention et qui semblait fixé par l’art, Saint-Simon ne suit que son génie; par ignorance plus que par dédain des lois du genre, il innove et se fait une
manière. Peut-être cette invasion brusque et saisissante du -physique dans le portrait étaitelle de nature à effaroucher la délicatesse de la vieille rhétorique. Saint-Simon excelle en effet à mettre en relief ce qu’il appelle <x la figure extérieure » des gens.
« Rosen éVai t un grand homme sec, qui sentait son reitre, et qui aurait fait peur au coin d’un bois, avec une jambe arquée d’un coup de canon, ou plutôt du vent d'un canon, qu’il amenait tout d’une pièce. » (IV, 89.)
« Huxelles était un grand et assez gros homme, tout d’une venue, qui marchait lentement et comme se traînant, un grand visage couperosé, mais assez agréable, quoique de physionomie refrognée par de gros sourcils, sous lesquels deux petits yeux vifs ne laissaient rien échapper à leurs regards ; il ressemblait tout à fait à ces gros brutaux de marchands de bœufs. » (IV, 92.)
« La duchesse de Chaulnes était, pour la figure extérieure, un soldat aux gardes, et même un peu suisse habillé en femme ; elle en avait le ton et la voix, et des mots du bas peuple. » (II, 2i7.)
« Chamillart était un grand homme qui marchait en dandinant » (II, 309.)
« Monsieur était un petit homme ventru, monté sur des échasses, tant ses souliers étaient hauts, toujours paré comme une femme, plein de bagues, de bracelets, depierreriespartout, avec une longue perruque toute étalée en devant, noire et poudrée, et des rubans partout où il en pouvait mettre ; plein de toutes sortes de parfums, et, en toutes choses, la propreté même. On l’accusait de mettre imperceptiblement du rouge. Le nez fort
LES MÉMOIRES
long, la bouche et les yeux beaux, le visage plein, mais fortlong. » (III, 173.)
« Châteaurenaud était unpetit homme goussaut, blondasse, qui paraissait hébété et qui ne trompait guère. (IV, 85.;
« La Vrillière disait du comte d’Estrées que c’était une bouteille d’encre qui, renversée, tantôt ne donnait rien, tantôt filait menu, tantôt laissait tomber de gros bourbillons ; et cela était vrai de sa manière de rapporter et d’opiner. » (IV, 84.)
« Jamais je ne vis homme si triste que ce Rupelmonde, ni qui ressemblât plus à un garçon apothicaire. » (IV, 420.)
« La mère de l’abbé de Mailly que son long nez faisait appeler la bécasse . » (V, 46.)
« La mère du maréchal de Villars était une petite vieille ratatinée, tout esprit et sans corps. .. Elle était salée, plaisante, méchante. » (V, 195.)
a Le premier coup d’œil, lorsque je fis ma première révérence au roi d’Espagne, en arrivant, m’étonna si fort que j’eus besoin de rappeler tous mes sens pour m’en remettre. Je n’aperçus nul vestige du duc d’Anjou, qu’il me fallut chercher dans son visage fort allongé, changé, et qui disait encore beaucoup moins que lorsqu’il était parti de France. Il était fort courbé, rapetissé, le menton en avant, fort éloigné de sa poitrine, les pieds tout droits, qui se touchaient et se coupaient en marchant, quoiqu’il marchât vite, et les genoux à plus d’un pied l’un de l’autre. » (XVIII, 270.)
a Monseigneur tâtonnait toujours en marchant et mettait le pied à deux fois ; il avait toujours peur de tomber, et il se faisait aider pour peu que le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. » (IX, 131.)
On pourrait multiplier ces exemples à l’infini. Certes, il y a là matière à surprise pour les partisans de l’ancien genre. N’oublions pas en efiet que le portrait avait été au xvne siècle comme une façon de genre littéraire. M"8 de Scudéry en avait donné des modèles. Empruntons-lui l’exemple suivant, tiré de Clélie; il s’agit, sous le nom de LxJ rianne , de Mme Scarron, en 1659.
« Lyrianne était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d’un châtain clair et très agréable, le nez très bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, doux, enjoué et modeste : et pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit ; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec les charmes quila suivent presque toujours; l'enjouement s’y faisait voir à son tour avec tous les attraits que la joie peut inspirer, et l'on peut assurer après, sans mensonge, que Lyrianne avait mille appas inévitables. Au reste, son esprit était fait exprès pour sa beauté, c’est-à-dire qu’il était grand, agréable et bien tourné ; elle parlait juste et naturellement, de bonne grâce et sans affectation ; elle savait le monde et mille choses dont elle ne se souciait pas de faire vanité. Elle ne faisait pas la belle, quoiqu’elle le fût infiniment, de sorte que, joignant les charmes de sa vertu à ceux de sa beauté et de son esprit, on pouvait dire qu’elle méritait sa fortune. »
LES MÉMOIRES
2 îl
Voilà sans doute ce que Mme du Deffand eût appelé un portrait bien fait. L’auteur suit, dans la peinture de son modèle, un ordre régulier et que l’on sent invariable ; il y a comme une hiérarchie de dignité dans son développement. D’abord, les avantages naturels. Ici même, rien ne va à l’aventure : la taille, le port, ce qui frappe de loin et saisit au premier coup d’œil; puis, le détail ; le teint, les cheveux, la bouche, les yeux. Par les yeux l’âme se fait jour ; c’est le trait d’union des deux parties'essentielles du portrait. Puis, un balancement rythmé d’agréments intellectuels et d’avantages moraux : mélancolie et enjouement, grandeur de l’esprit et bonne grâce modeste, tous les charmes de la beauté et tous ceux de la vertu. Oui, cela est joli, bien fait, harmonisé avec un art infini ; mais cet art lui-même se trahit trop. Le lecteur perd confiance ; il ne voit plus les limites du réel et du convenu ; il craint que le procédé n’ait tout gâté, en mêlant indiscrètement aux traits fournis par la nature des réminiscences d’école.
La première qualité d’un portrait est la ressemblance. Quand nous avons le sentiment que le peintre embellit et corrige son modèle, qu’il amollit le relief jusqu’à le supprimer, nous en venons à douter de la ressemblance. Mais nous n’avons rien à craindre de pareil avec Saint-Simon.
Ici le peintre inspire une absolue confiance; parce que sa préoccupation unique, et on le sent, a été de rendre ce qu’il voyait, comme il le voyait.
Ce n’est pas seulement par la vigueur de la touche que Saint-Simon se distingue du commun des historiens, quand il peint ses héros ; il nous paraît avoir fait dans le genre une véritable révolution, dont les deux principaux éléments seraient l’ampleur merveilleuse des proportions, et l’invasion du détail concret se substituant aux abstractions.
Que l’on prenne en exemple le portrait du duc d’Orléans, on verra cela, et quelque chose encore d’absolument nouveau, d’un art achevé et d’une étonnante illusion de vie : le portrait se refait et se défait comme de lui-même aux divers âges de la vie, suivant les influences; il n’a plus cette immutabilitéd’une image priseàuneheuredonnéo ; il passe par les altérations successives de l’âge, de l’adolescence à la pleine maturité, par les degrés du vice ou de la vertu; toujours animé, toujours ressemblant, toujours en transformation, comme le modèle lui-même. Etudiés de ce point de vue, les
portraits du duc d’Orléans et du duc de Bourgo-
gne (1) offrent à l’admiration une matière prodigieusement riche. On y voit un art accompli,
(I) XII, 92 à 116 ; VIII, 205 à 209; IX, 300 à 305 ; IX, 97 à 115.