DÉBUTS DU JEUNE DUC
« Je suis né la nuit du 15 au 16 janvier 1675, de Claude, duc de Saint-Simon, pair de France, et de sa seconde femme Charlotte de l’Aubépine, unique de ce lit. » (1, 1.)
Ce sont les premières lignes des Mémoires (1) de Saint-Simon ; elles nous mettent, de prime abord, en regard d’un personnage qu’il faut connaître pour expliquer quelques-uns des traits du caractère du grand écrivain : Claude de Saint- Simon, son père.
(I) Pour permettre au lecteur d’étendre, à propos de nos courtes citations, le champ de sa lecture, nous ferons toujours suivre nos extraits de l’indication du volume et de la page, d’après l’édition in-8° de Chéruel, en 20 vol. in-8°,
Toute l’influence qu’un père jeune, valide, actif, peut exercer sur l’âme de son fils par un long commerce, de la première enfance aux approches de la maturité, il semble qu’il ait été accordé à Claude de Saint-Simon de la condenser, plus agissante encore et plus profonde, dans le court espace de dix-huit années. Cette paternité de vieillard prit sa revanche ; le temps lui était mesuré pour agir longtemps; elle redoubla d’énergie pour laisser son empreinte, qui fut ineffaçable. Claude avait soixante-neuf ans lors de la naissance de son fils, et quatre-vingt-sept, quand il lui manqua, à bout d’énergie.
« Il était mort, qu’à peine s’écriait-on qu’il était mal ; il n’y avait plus d’huile à la lampe. » (I, 47.)
Saint-Simon porta toute sa vie, au fond du cœur, le deuil de son père : c’était justice. Sans qu’il lui convînt de le reconnaître, il pleurait en lui son père et son unique ancêtre. Il se vantait quand il écrivait, à propos de sa généalogie, les lignes que nous allons rapporter ; mais le mensonge était inconscient ; il en fut de lui comme d’un dévot parlant de miracles : le fanatisme de la noblesse fut sa religion, et il officia toute sa vie dans la petile chapelle des ducs de Saint- Simon.
ORIGINES ET DÉBUTS
a Nous avons à la cour très peu de maisons aussi anciennes que celle de Saint-Simon, qui tire son origine d’Olivier de Rouvroi, chevalier, vivant en 1060, sous Henri I. Jean de Rouvroi, chevalier banneret, suivit Philippe-Auguste à la conquête de la Normandie sur le roi d'Angleterre, en 1202. Quatre de ses descendants furent vice-rois de Navarre. Environ l’an 1334, Mathieu de Rouvroi épousa Marguerite de Saint Simon, héritière de cette maison, à la charge de porter le nom et les armes de Saint-Simon. Cette maison était extraite du sang impérial de Charlemagne par les comtes de Vermandois et les rois d’Italie (I). »
Mais, après avoir fixé cette vision glorieuse d’une descendance royale et impériale, l’auteur est contraint de descendre aux réalités.
« La naissance et les biens ne vont pas toujours ensemble. Diverses aventures de guerre et de famille avaient ruiné notre branche, et laissé nos derniers pères avec peu de fortune et d’éclat pour leur service militaire. » (I, 50.)
Nous touchons terre cette fois, après une envolée dans les nues. La vraie lignée de Saint-Simon, c’est son père. Si le roi Louis XIII n’eût point été passionné pour la chasse, et si l’un de ses pages, voyant son impatience à relayer, n’avait imaginé « de lui tourner le cheval qu’il lui présentait, la tête à la croupe de celui qu’il quittait », lui
(1) Mémoire des ducs, 17 l*
permettant ainsi « de sauter de l’un sur l’autre sans mettre pied à terre », l’auteur des mémoires n’eût sans doute jamais été duc et pair.
« Ce garçon, dit Tallemant, rapportait toujours au roi des nouvelles certaines de la chasse, ne tourmentait point les chevaux, et quand il portait en un cor, ne bavait point dedans. »
Par ces petits talents, il sut plaire ; le roi demanda toujours ce même page à son relais ; il s’en informa et peu à peu le prit en affection. Ainsi commençait une faveur royale.
La piété du fils s’est ingéniée à masquer l’étrange humilité de ces commencements. Il veut qu’avant d’élever son jeune page, Louis XIII se soit ' - 5§|
a fait sourdement extrêmement informer de son personnel et de sa naissance, pour voir si cette base était digne de porter une fortune, et de ne retomber pas une autre fois. » (I, 5t.)
Louis XIII avait été « attrapé à M. deLuynes » et ne voulait pas recommencer. Comme il n’aimait que les gens de qualité, sa faveur seule était Un brevet d’antique noblesse. La vanité du fils de son favori se rassure et s’exalte à cette pensée.
Il se trouva du moins que ce regard royal était tombé sur un honnête homme et un cœur fidèle. Joules les vertus que résumait le contrat féo-
ORIGINES ET DÉBUTS
dal entre le vassal et le suzerain, Claude de Saint- Simon les avait. Son roi devint son dieu. Les plus précieux avantages récompensèrent ce culte que sa ferveur ennoblit et qui garda, même en pleine prospérité, toutes les grâces du désintéressement. Premier écuyer du roi, premier gentilhomme de la chambre, gouverneur de Blaye, duc et pair à vingt-sept ans, il fut favori de Louis X4II, sans déplaire à Richelieu ; et c’est peutêtre un mauvais signe, à ne considérer que la portée d’esprit du personnage et sa réelle influence. Claude expliquait cette tolérance du Cardinal par le souvenir du service qu’il avait rendu au ministre affolé, en sauvant son pouvoir à la Journée des Dupes. Richelieu s’était vu «en ses mains. » Mais il ne garda pas rancune pour ce grandi service, et son sauveur fut plus d’une fois son intime conseiller, si le témoignage du fils n’est pas suspect.
« Il est souvent arrivé à mon père d’être réveillé en sursaut, en pleine nuit, par un valet de chambre qui tirait son rideau une bougie à la main, a;,ant derrière lui le cardinal de Richelieu, qui s’asseyait sur le lit et prenait la bougie, s’écriant quelquefois qu’il était perdu, et venant au conseil et au secours de mon père sur des avis qu’on lui avait donnés, ou sur des prises qu’il avait eues avec le roi. » (I, 55.)
La mort de Louis XIII fut pour Claude de Saint-
Simon un effondrement. Il assista « éperdu de douleur » à sa fin calme et sereine ; et lorsque, aux obsèques, en sa qualité de Grand Ecuyer, il jeta l’épée royale dans le caveau, « il fut au moment de s’y jeter lui-même. »
Il passa le reste de sa vie dans une demi-retraite, partageant son tempsentre Paris, lilaye et la Ferté- Vidame, sa terre bâtie des environs de Chartres, dont son fils devait porter le titre. Fidèle à la royauté, comme il l’avait été à son roi, il lutta pendant dix-huit mois dans Blaye contre les efforts des princes pendant la Fronde ; mais il ne fit rien pour rentrer en faveur ; il eût déplu à sa fierté de ne pas rester le favori d’un seul roi. Cette dignité d’attitude lui valut la considération du nouveau
souverain et de hautes amitiés : le rude Colbert
lui-même s’apprivoisait avec lui. Jusque dans sa dernière vieillesse, Claude cultiva ses amis ; tous les jours chez lui il y avait bonne compagnie et bonne chère. Il mourut, sans s’être laissé amoindrir ni par Page, ni par le changement de fortune.
Son culte pour la mémoire de Louis XIII alla s’exaltant par le prestige du souvenir, et devint quelque chose de tout nouveau, à la fois par l’intimité et l’accent. Claude éleva son fils dans la vénération de cette mémoire ; il lui montra comme un idéal ce roi qui ne pouvait se séparer de ses gentilshommes. La tendresse coulait de ses lèvres
ORIGINES ET DÉBUTS
quand il prononçait son nom et parlait de lui. Jamais il ne se consola de sa mort ; un demi-siècle durant, il assista, le 14 mai, à Saint-Denis, à son service; à Blaye, il faisait célébrer ce jour-là une cérémonie solennelle. Il s’indignait de voir s’éclaircir peu à peu les rangs des fidèles au jour anniversaire; il finit par s’y trouver seul. Du moins, son fils y fut conduit par lui, le 14 mai 1692; avant de le présenter au roi vivant, il voulut le présenter à son roi mort.
Ces frappantes images ne s’effacèrent jamais de l’esprit de son fils. Pour Louis de Saint Simon, comme pour Claude son père, Louis Xïll est l’idéal du souverain; il est resté « le juste, le héros, le digne fils de saint Louis » (1). Ils iui rendent l’un et l’autre toute la gloire que « les hommes et les écrivains lui ont dérobée (2) » pour la donner à son ministre ; ils font mieux encore ; ils l’aiment, ils le baignent d’un flot intarissable de tendresse ; ils ne sauraient rassasier ni leurs yeux de son image, ni leur âme de sa pensée. Son portrait est partout chez eux : on le voit à la Ferté-Vidame, dans la grande salle à manger, dans la salle de compagnie, dans une chambre à coucher, dans un cabinet de travail,