XII
dans un petit cabinet, dans le grand cabinet bibliothèque, dans quatre chambres à coucher et dans un salon ; à Paris, dans la pièce servant de cabinet au duc ; enfin, dans un tiroir secret du bureau où le duc avait enfermé quelques-unes de ces reliques du cœur, auxquelles la piété du souvenir s’attache.
On trouva, en faisant l’inventaire, après la mort de l’auteur des Mémoires , « un tableau miniature représentant Louis XIII » à côté du « portrait miniature de la duchesse, de la mère du duc, d’une bague en or portant un portrait de femme, etc. » Ce n’est plus ici l’attachement banal du courtisan ; devant ces images du roi vénéré, on salue le génie domestique du lieu, une façon de Lares royaux. Louis XIII resta, aux yeux du fils de son favori, le roi des gens de qualité, et son règne, l’époque unique où s’épanouit et triompha le mérite de la naissance ; ce fut sa vraie patrie dans le temps.
« Aussi a-t-on fait le proverbe des trois places et des
trois statues de Paris : Henri IV, avec son peuple, sur le Pont-Neuf ; Louis XIII, avec les gens de qualité, à la place Royale ; et Louis XIV, avec les maltôtiers, dans la place des Victoires. » (I, 51.)
Claude s’était marié deux fois. De Diane de Burdos, sa première femme, il n’avail eu qu’une
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fille, Madame de Brissac. Veuf après vingt-six ans de mariage, il devait un héritier à son nom et à son titre. Mais il ne prétendait sacrifier à l’esprit de race ni son repos, ni son honneur; il ne « voulut sa femme que pour lui ; » il la trouva. En 1670, Charlotte de l’Aubespine épousa, à vingtsept ans, ce vieillard de soixante-quatre ; et cinq ans après, elle lui donna un fils, Fauteur des Mémoires. Devenu père, Claude n’abdiqua pas ses droits d’époux ; le vieux dragon veillait sur son trésor.
« Lorsqu’on mit des damesdu palais auprès de la reine, au lieu de ses filles d’honneur, Madame de Montespan obtint une place pour ma mère et le lui manda. Le gentilhomme qui vint de sa part la trouva sortie, mais on lui dit que mon père ne l’e'tait pas. Il demanda donc à le voir, et lui donna la lettre de Madame de Montespan pour ma mère. Mon père l’ouvrit, et tout de suite prit une plume, remercia Madame de Montespan et ajouta qu’à son âge il n’avait pas pris une femme pour la cour, mais pour lui, et remit cette réponse au gentilhomme. Ma mère, de retour, apprit la chose par mon père. Elle y eut grand regret, mais il n’y parut jamais. » (I, 79.)
La cour semblait se fermer devant l’êlrc, encore enfant, le mieux préparé qui fût jamais par la nature pour la bien voir, l’observer et la peindre. Claude vécut assez pour présenter luimême son fils au roi ; mais ce n’était que le pre-
mier degré, et le moins malaisé à franchir, dans cette voie de la faveur. Le jeune gentilhomme entre dans les mousquetaires gris, fait campagne, accepte une compagnie de cavalerie dans le Royal Roussillon, et fait la guerre en Flandre quand son père meurt.
U se sentit alors
« fort esseulé dans un pays où le crédit et la considération faisaient plus que tout le reste. Fils d’un favori de Louis XIII et d’une mère quin’avaitvécu quepourlui, qu’il avait épousée n’étant plus jeune elle-même, sans oncle, ni tante, ni cousins germains, ni parents proches, ni amis utiles de mon père et de ma mère, si hors de tout parleur âge, je me trouvais extrêmement seul. »(I, 118.)
Un mariage préparé avec discernement était l’unique moyen de nouer et d’étendre ce précieux réseau des alliances, sans lesquelles un gentil- . homme était livré, poitrine nue, à toutes les blessures de la vie de cour. On ne pénétrait impunément dans ce monde armé d’hostilité, qu’en opposant à ses assauts le front d’une parenté puissante. Tout était péril aux courtisans isolés; mais le groupement des intérêts les fortifiait les uns les autres, comme par un contrat de mutuelle
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assurance. Ainsi, le beau-père importait plus que la fille, et il était naturel que Saint-Simon épousât le duc de Beauvilliers.
« Tout m’avait épris de lui, dit-il lui-même, sa vertu,
sa douceur, sa politesse. Sa faveur était alors au plus haut point. Il était ministre d’Etat depuis la mort de M. de Louvois ; il avait succédé fort jeune au maréchal de Villeroy dans la place de chef du conseil des finances, et il avait eu de son père la charge de premier gentilhomme de la chambre. La réputation de la duchesse de Beauvilliers me touchait encore, et l’union intime dans
laquelle ils avaient toujours vécu. L'embarras était le bien ;
j’en avais grand besoin pour nettoyer le mien, qui était fort en désordre, et M. de Beauvilliers avait deux fils et huit filles. Malgré tout cela, mon goût l’emporta, et ma mère l’approuva. » (I, H8.)
Moji goût ! C’est bien en effet un mariage d’inclination qu’il entend faire ; il importe peu qu’il n’ait jamais vu (il nous l’apprend lui-même) la jeune fille, trait d’union futur des deux maisons. Saint-Simon a le coeur trop haut pour se laisser tenter à des millions et subir une mésalliance.
« Ni la mode, dit-il avec un secret mépris, ni mes besoins ne pouvaient me résoudre à m’y ployer. » (I, 118.)
C’est une piquante histoire que celle de ce mariage rêvé et manqué ; elle met en vive lumière l’homme et le milieu. Fort de ses intentions,
Saint-Simon veut être son propre négociateur, chose nouvelle en ces sortes d’affaires ; il trouve plus de grâce à cette franchise, et, un état de ses biens à la main, il entre dans le cabinet de M. de Beauvilliers, où le duc lui a donné rendezvous. Le duc reçoitsa requête, « les yeux collés sur lui », visiblement surpris par l’aveu de cet amour à deux objets, sa fille et lui-même.
« Il voyait bien, à la proposition que je lui faisais, que ce n’était pas le bien qui m’amenait à lui, ni même sa fille que je n'avais jamais vue, que c’était lui qui m’avait charmé et que je voulais épouser, avec Mme de Beauvilliers. » (I, 120.)
Les embarras se multiplient sur les pas du jeune amoureux : la fille aînée du duc, âgée de quatorze à quinze ans, veut entrer en religion ; la seconde est contrefaite et nullement mariable ; la troisième n’a pas treize ans, et la nécessité de ses affaires ne permet pas au jeune duc d’attendre jusqu’à la huitième. Mais cet amour de tête lui donne plus de ressources d’esprit que n’eût fait peut-être une passion ordinaire ; il discute pied à pied, retourne les arguments, assiège tour à tour le duc et la duchesse, invente des cas de conscience inconnus aux théologiens, ef déploie dans cet assaut l’élégance d’un gentilhomme et la verve endiablée d’un adolescent.
ORIGINES ET I..ÉBUTS.
Que lui parle-t-on de vocation religieuse? N’y avait-il pas deux vocations en présence et en lutte ; et la sienne était-elle donc d’un ordre inférieur et si méprisable ? A les peser l’une et l’autre, on verrait bien le petit mérite de la première et les qualités de la seconde. La sienne était de solide étoffe, stable et fixée ; l’autre, imaginaire et factice, sujette au changement. Que risquait-on d’ailleurs à faire violence à l’une ? Ce serait mettre une jeune fille dans l’état naturel et ordinaire ; il y avait plus de vertu et de piété dans la famille Beauvilliers qu’aux Bénédictines de Montargis. Mais contrarier sa vocation, à lui ? Y pouvait-on songer ? n’était-ce pas l’exposer à vivre malheureux et mal avec la femme qu’il épouserait et avec sa famille ? (I, 124.)
Nous ne serons point sans doute, comme la duchesse de Beauvilliers, « surpris de la force de ce raisonnement ». Mais son imprévu, le tour piquant de la pensée, cette sophistique au service d’une honnête cause nous laissent, à notre four, sous le charme, déconcertés.
Et, notons-le, l’ardeur est égale des deux parts. M. et Mrae de Beauvilliers seraient « inconsolables de perdre » cet oiseau rare, ce gendre dont la tendresse remonte d’un étage. Alors même que la pensée de cette alliance est écartée, ce ne sont que choses flatteuses, les plus tendres
protestations d’un intérêt et d’une amitié intime et éternelle, la prière et la promesse de se regarder désormais pour toujours, l’un et l’autre, comme beau-père et gendre, dans la plus indissoluble union, l’espoir de réaliser plus tard entre leurs enfants l’alliance alors impossible. Il fallut se séparer pour faire trêve à cette double et profonde douleur. « Nous en avions tous deux besoin. » Saint-Simon alla passer quelques jours à Paris ; et comme la blessure ne se fermait pas, il fît une retraite à la Trappe pour y chercher la consolation.
Il fallut pourtant faire taire ces regrets et voir d’autres partis. Madame de Saint-Simon, fort occupée à trouver pour son fils un bon mariage, réussit l’hiver suivant (1695). Le jeune duc échappa heureusement aux poursuites de la future princesse des Ursins, qui l’eût volontiers confisqué pour sa nièce, Mllede Royan. Mais cette jeune fille avait le pire défaut: elle était orpheline.
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<t (Teût été un noble et riche mariage, mais j'étais seul, et je voulais un beau-père et une famille dont je pusse m’appuyer. » (I, 246.)
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Saint-Simon trouva enfin
« tout ce qui ,lui manquait pour se soutenir , s’acheminer, et pour vivre agréablement au milieu de tant de proches illustres et dans une maison aimable. » (I, 248.)
11 rechercha une des filles du maréchal deLorges.
Saint-Simon avait servi à l’armée du Rhin sous les ordres du maréchal. Il avait pu apprécier sa probité, sa droiture, sa franchise, sa naissance, la magnificence avec laquelle il vivait partout, sa considération à la cour. Neveu de Turenne, le maréchal de Lorges avait de grandes alliances ; mais ces avantages étaient en partie adultérés par le souvenir de l’union du maréchal avec Mademoiselle Frémont. Le besoin de refaire sa fortune et de soutenir son rang l’avait réduit à accepter la fille de Frémont, garde du trésor royal. Saint- Simon a beau rappeler, pour se donnerle change et faire illusion, que M. Frémont « avait été le financier le plus habile et le plus consulté » ; sa vanité saigne encore à ce souvenir. Même désarmé par les réels mérites de la maréchale et de ses proches, il ne peut oublier cette tache originelle. S’il parle avec reconnaissance des services que lui rendit alors Mm0 Damon, belle-sœur de Mme Frémont, il ne peut se tenir d’ajouter
« qu'elle était plus du monde que ces sortes de femmes-là n’ont accoutumé d’être. » (I, 249.)
Cependant, si la roture se pouvait pardonner, la maréchale de Lorgeset MadameFrémontétaient dignes d’être les deux justes dont le mérite couvre une ville coupable. La première était considérée et applaudie à la cour pour la manière polie, sage et noble avec laquelle elle savait tenir une maison ouverte à la meilleure compagnie sans aucun mélange ; elle s’était acquis une estime parfaite et une considération personnelle ; son gendre dit tout d’un mot :
« Elle avait fait oublier ce qu’elle était née. » (I, 248.)
M"'e Frémont, mère de la maréchale, était une femme de grand sens, d’une vertu parfaite, d’une grande piété, pleine de bonnes œuvres et d’une application singulière à l’éducation de ses deux petites-filles. Saint-Simon devait s’applaudir toute sa vie du résultat de cette action intime et continue de l’aïeule : il parle de sa femme avec un accent de tendresse profonde ; dans ce milieu bourgeois, quelque chose d’exquis s’était formé.
« M11* de Lorges était blonde avec un teint et une taille parfaite, un visage fort aimable, l’air extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle. Ce fut celle avec qui j’espérai le bonheur de ma vie, qui depuis l’a fait uniquement et tout entier. Comme elle est devenue ma femme, je m’abstiendrai ici d’en dire davantage, sinon
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qu’elle a tenu infiniment au delà de ce qu’on m’en avait promis, partout ce qui m’était revenu d’elle et de tout ce que j’en avais moi-même espéré. » (I, 249.)
Ces paroles font honneur à Saint-Simon ; elles corrigent heureusement l’impressionprodui te peutêtre par ses préoccupations de mariage, où le souci de la personne semblait n’entrer pour rien. Il se trouva que ce duc, avant tout épris delà famille et des parents, fut un irréprochable époux ; l’union des âmes se fit après celle des intérêts, et ce mariage de convenance reste un objet d’envie pour bien des couples mariés par amour.
Dans le cours de ses Mémoires, Saint-Simon ne parle jamais de sa femme qu’avec réserve, mais toujours avec une tendresse profonde ; son accent ne saurait tromper, sa confiance en elle était sans bornes.
« Je m’en suis aidé en tout sans réserve, et le secours que j’y ai trouvé a été infini pour ma conduite et pour les affaires... C’est un bien doux et bien rare contraste de ces femmes inutiles ou qui gâtent tout, dont l’occupation est de faire de la dépense et les honneurs, contraste encore plus grand de ces rares capables qui font sentir leur poids, d’avec la perfection d’un sens exquis et juste en tout, mais doux et tranquille, et qui, loin de faire apercevoir ce qu’il vaut, semble toujours l’ignorer soi-même avec une uniformité de toute la vie de modestie, d’agrément et de vertu. » (Y, 109.)
c< Il faut que cette vérité m'échappe ; il n'y avait point de femme qui eût jamais joui d’une réputation plus pleine, plus unanimement reconnue, ni plus solide que Mme de Saint-Simon , sur tout ce qui forme le mérite des plus honnêtes et des plus vertueuses. » (VIII, 311.)
Ap rès 24 ans de mariage, Madame de Saint- Simon fut atteinte d’une fièvre maligne : <« cet accident, écrit son mari, me pensa tourner la tête. » Dans son testament, il rend un suprême hommage à celle que la mort lui a ravie. Il rappelle
« la tendresse exlréme et réciproque, la confiance sans réserve, l’union intime, parfaite, sans lacune, qui a fait de lui, tant qu’a duré leur mariage, l’homme le plus heureux, goûtant sans cesse l’inestimable prix de cette Perle unique . »
Ainsi se trouva corrigé, par le mérite des personnes et l’avantage d’un heureux naturel, le singulier de ce trafic matrimonial où le choix de la fiancée n’était rien. Il restait pourtant une chose : Saint-Simon disant à M. Frémont : « Monsieur mon beau-père ; » Saint-Simon gendre de M. Poirier ; et la chose est plaisante. Le vrai, le seul maître de l’homme serait-il donc l’intérêt ? Chez ceux même où la vanité déborde, l’intérêt la règle, l’endigue et la mène à son gré.
Le Mercure galant célébra, comme il convenait, une union à laquelle le roi s’intéressait ; Louis XIV
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avait signé au contrat. La noblesse de Saint- Simon et les grâces de Müe de Lorges furent exaltées. Dans ses petites mains de dix-sept ans, la jeune duchesse apportait en dot à son mari 400.000 livres. M. et M'ne Frémont faisaient les frais des trois quarts de cette somme.
Le mariage eut lieu le 8 avril 1695. Le lendemain,
<t la mariée reçut sur son lit toute la France à l’hôtel de Lorges, où les devoirs de la vie civile et la curiosité attirèrent la foule. » (I, 252.)
Ce fut ensuite le tour de Versailles. Le roi voulut bien voir la nouvelle mariée chez Mme de Maintenon ; il la reçut avec une distinction marquée.
« Au souper, la nouvelle duchesse prit son tabouret. En arrivant à la table, le roi lui dit : « Madame, s’il vous plaît de vous asseoir. » La serviette du roi déployée, il vit toutes les duchesses et princesses encore debout ; il se souleva sur sa chaise et dit à Mm0 de Saint-Simon : « Madame, je vous ai déjà priée de vous asseoir ; » et toutes celles qui le devaient être s’assirent ; et Mm® de Saint-Simon entre ma mère et la sienne, qui était après elle. (1, 253.)
Lejeune couple est installé à la cour. Mais la vie de cour ne devait commencer véritablement pour lui d’une façon continue que sept ans après, en 1702, lorsque Saint-Simon quitta le service. Malgré quelques prétentions, Saint-Simon n’avait réussi qu’à tenir honorablement son rang à l’armée : les réformes de Louvois et cet ordre maudit du tableau « qui égalait tout le monde, » et faisait « tout peuple », échauffaient sa bile. Après la paix de Ryswick, son régiment ayant été réformé, il fut mis à la suite du régiment de Saint-Moris. Les règlements nouveaux exigeaient deux mois de présence aux régiments à la suite desquels on était ; cela parut « fort sauvage » à Saint-Simon, qui ne vit dans cette mesure qu’une vexation et un acte de « pédanterie. » Trois ans de suite, il s’ingénia pour passer aux eaux de Plombières le temps d’exil qu’il devait à son régiment. Enfin une promotion de brigadiers de cavalerie, dans laquelle il vit passer avant lui cinq gentilshommes, ses cadets, à la queue, lui fit perdre toute patience, et il songea à quitter le service.
Ce n’était pas sans déchirement ; deux mois durant, il hésita, pesant les raisons de rester ou
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de partir. Il songeait à la guerre prochaine, aux chances d’avancement ; il s’abandonnait à toutes les espérances de la carrière ; puis, il sentait par avance tout le poids de l’oisiveté d’une existence encore à ses débuts,
« la douleur des étés à ouïr parler de guerre, de départs, d’avancements de gens qui s’y distinguent, qui s’y élèvent, qui acquièrent de la réputation. » (III, 364.)
Et son imagination avivant ces piqûres, il était, dans l’un et l’autre cas, le martyr de son amourpropre. Le ressentiment de l’injure présente fut à la finie plus fort; et il se résolut à quitter le service.
La chose était d’importance ; il fallait la préparer, pour que le roi n’en fût point choqué. Sa colère était inévitable; il s’offensait quand on cessait de le servir ; il appelait cela le quitter, « encore plus des gens distingués. » Saint-Simon appela donc en consultation trois maréchaux et trois courtisans, pour avoir l’avis du militaire et du public, et tempérer leur conseil par la diversité des natures et des milieux. Ces juges, dont la décision devait être sans appel, conclurent à la retraite ; et leur avis fut suivi, non sans angoisses. Aucune parole de mécontentement n’accompagna l’acte lui-même ; la lettre qui annonçait au roi cette résolution se taisait sur les vrais motifs ; le
jeune duc insistait sur la consolation qui lui viendrait de l’assiduité auprès de la personne du roi et de la faveur de lui faire plus continuellement sa cour.
Ce petit événement prenait dans la vie d’un courtisan des proportions démesurées. Saint- Simon mit en campagne des gens de plusieurs sortes, hommes et femmes de ses amis, pour recueillir ce qui pourrait échapper au roi, « où que ce fût », sur sa lettre. :~i
— « Eh bien, Monsieur, dit Louis XIV à Chamillart, voilà encore un homme qui nous quitte. » Il est vrai que ces simples mots, s’il faut en croire notre auteur, furent dits « avec émotion » ; et Saint-Simon a eu la satisfaction de penser toute sa vie que le roi fut assez piqué de la nouvelle de sa retraite pour ne pas vouloir qu’on s’en aperçût. La première fois que le jeune duc reparut devant lui, il eut la faveur de s’entendre nommer pour tenir le bougeoir pendant le coucher.
Toutefois, le ressentiment royal, étouffé au début, mit trois ans à s’éteindre tout à fait. Saint- Simon n’alla plus à Marly, et se consola, dit-il, en cessant de donner au roi la satisfaction de lui refuser. Cette disgrâce, toute personnelle, ne s’étendit jamais à Mme de Saint-Simon, et le roi se plut mainte fois à marquer la différence.
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« Quatorze ou quinze mois après, le roi fit un voyage à Trianon. Les princesses avaient accoutumé de nommer chacune deux dames pour le souper, et le roi ne s’en mêlait point pour leur donner cet agrément. Il s’en lassa. Les visages qu’il voyait à sa table lui déplurent, parce qu’il n’y était pas accoutumé. Les matins, il mangeait seul avec les princesses et leurs dames d’honneur, et il faisait une liste lui-même et fort courte des dames qu’il voulait le soir, et l’envoyait à la duchesse du Lude chaque jour pour les faire avertir. Ce voyage était du mercredi au samedi ; ainsi trois soupers... Mme de Saint- Simon reçut un message de la duchesse du Lude pour l’avertir qu’elle était sur la liste du roi pour le souper à Trianon. La surprise fut grande. Mme de Saint-Simon se trouva seule de son âge, à beaucoup près, à la table du roi, avec Mesdames de Ghevreuse et de Beauvilliers, la comtesse de Grammont et trois ou quatre autres espèces de duègnes favorites ou dames du palais nécessaires, et nulle autre. Le vendredi, elle fut encore nommée avec les mêmes dames ; et depuis, le roi en usa toujours ainsi aux rares voyages de Trianon. Je fus bientôt au fait, et j’en ris. Il ne nommait point M^e de Saint-Simon pour Marly, parce que les maris y allaient de droit quand leurs femmes y étaient ; ils y couchaient, et personne ne voyait le roi que ce qui était sur la liste. A Trianon, liberté entière à tous les courtisans d’y aller faire leur cour à toutes les heures de la journée; personne n’y couchait, que le service le plus indispensable, pas même aucune dame. Le roi voulait donc marquer mieux par cette déférence que l’exclusion portait sur moi tout seul, et que Mme de Saint-Simon n’y avait point de part. » (III, 368.)
De longues années apres, quand il rédige ses
Mémoires, Saint-Simon appelle cela des « misères. » Est-il bien sûr qu’il en jugeât ainsi sur l’heure même? Mais tout s’use, jusqu’au ressentiment d’un prince tout-puissant; et après une pénitence de trois années, le jeune duc parut rétabli en pleine faveur.