I. - LA VIE DE SAINT-SIMON
JE me propose de relire avec vous Saint-Simon. Dans le magnifique ensemble de notre littérature française, il n'est aucun autre écrivain qui ait possédé à un tel degré le don d'évocation ; aucun autre n'a su peindre les figures avec un tel relief, si puissant que nous en sommes à jamais hantés. Chaque fois qu'on ouvre les Mémoires^ on redevient leur prisonnier : on ne peut plus se détacher de cette immense fresque à mille personnages, .de ce tableau qr^^'mé, vivant^ frémissant de vie et débordant de ;passion. J'ai pense que nous aurions, vous et moi, plaisir à les feuilleter ensemble. Saint-Simon est Fauteur fait à souhait pour un conférencier : avec lui, on n'a qu'à citer. Je ferai des citations abondantes : elles illustreront mon texte et elles l'illumineront.
Permettez-moi de vous expliquer en quelques mots le point de vue auquel je me place. Ce n'est pas celui de l'historien. Je ne suis pas historien
de profession, et d'ailleurs pour connaître, — ce qui s'appelle connaître, — l'histoire du xvii^ siècle, il faut y avoir consacré toute sa vie, comme avait fait Arthur de Boishsle, Fauteur de l'admirable édition des Mémoires que vous connaissez tous et que continuent avec tant de zèle et d'autorité son fils, M. Jean de Boislisle, et son dévoué collaborateur, M. Léon Lecestre, depuis longtemps associé à son œuvre. Pour tout ce qui est d'ordre proprement historique, je me bornerai à utiliser les résultats que nous ont acquis ces savants hommes. Mon point de vue est celui du critique, curieux d'interroger les écrivains pour surprendre le secret de leur art. Le problème que je pose, et dont je voudrais rechercher la solution à travers les Mémoires de Saint-Simon, est un problème tout littéraire. Je voudrais savoir comment procèdent ces grands peintres dont l'œuvre est, suivant uii mot fameux, un « répertoire -de documents humains ».
Ces grands peintres, c'est Shakespeare, c'est Molière, c'est Balzac. Ils ont créé avec leur imagination tout un monde, auquel le monde des vivants ressemble comme la copie ressemble au modèle, une société organisée à laquelle nous ne cessons de comparer la société réelle. C'est chez eux que nous étudions l'humanité. Car la société qui nous entoure est une énigme dont le mot nous échappe et nous avons peine à en comprendre les spectacles : ils sont trop complexes,
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trop confus, d'ailleurs mobiles, changeants et décevants. Nous nous reconnaissons mieux dans ces images simplifiées et agrandies que nous présentent les écrivains. Nous saluons nos passions, nos vertus parfois et plus souvent nos vices, dans ces types auxquels ils donnent des noms de fantaisie, Hamlet ou Othello, Don Juan ou Harpagon, Hulot ou Goriot. Saint-Simon est de la famille. Cette représentation de la vie que poètes et' romanciers composent avec la trame de leurs rêves, il l'obtient par d'autres moyens, mais le résultat est le même. Il travaille sur la matière vivante, mais pétrie au gré de son génie. Lui aussi il fait le portrait de l'ambitieux et du débauché, du grand seigneur méchant homme et du courtisan ; mais il leur donne les noms de ses contemporains. Il peint le vieillard en tutelle et il l'appelle Louis XIV, l'intrigante et il l'appelle Mme de Maintenon, le fanfaron et c'est Villars, comme le débauché est Vendôme, le libertin est le Régent, l'ambitieux est Fénelon, à moins que ce ne soit le cardinal Dubois. Qui ne voit quel éclat ces noms illustres prêtent aux types de l'humanité de tous les temps ?
Telle sera donc mon idée directrice. Je me demanderai sans cesse : «Comment un Saint-Simon observe-t-il et comment cette observation, conditionnée par ses idées, ses sentiments, ses passions, devient-elle une création ? Comment est-il la dupe en même temps que l'auteur d'une vision d'artiste
qui vient de lui et qui s'impose à lui? Gomment Fart déforme-t-il la réalité pour en reformer une vérité supérieure?» Voilà ce que je rechercherai avec vous ; et — • comme j'aimerais à étudier quelque jour, dans les romans de Balzac, l'histoire de la société française au xix^ siècle, — • j'étudierai, cette fois, la comédie humaine dans les Mémoires.
Avant toutes choses, je dois retracer la vie de Saint-Simon et ce n'est pas ici vaine curiosité, mais c'est qu'aucun écrivain, — je dis aucun poète et aucun romancier, — ne fut plus personnel que cet historien, et qu'aucune œuvre n'est, plus que celle-ci, dépendante de la personne. Cette biographie est d'ailleurs pleine de surprises pour qui le représenterait Saint-Simon tel que nous le montrent les Mémoires : ce travail de transformation artistique dont je vous parlais tout à l'heure, il s'en est d'abord appliqué le bénéfice à lui-même.
Ainsi, il est piquant de constater que ce défenseur de la plus vieille aristocratie, s'il est de bonne maison, n'est pourtant que jp pptit.p noblesse et que sa paiTO "^^^ ^U fraîche date. Les Rouvroy de Saint-Simon prétendaient se rattacher à la maison de Vermandois qui elle-même prétendait remonter à Charlemagne « dont nous
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sortons, dit Saint-Simon, sans contestation quelconque ». Beaucoup le contestaient, au contraire, et soutenaient que « jamais il n'y eut si mince noblesse )>. Saint-Simon n'avait pas bien haut à remonter pour trouver l'origine de la grandeur de sa maison, puisqu'elle datait de son père Claude de Saint-Simon. Celui-ci avait commencé par être page de Louis XIII. Voici comment il s'était poussé dans la faveur de ce roi, grand chasseur. « Mon père, qui remarqua l'impatience du roi à relayer, imagina de lui tourner le cheval qu'il lui présentait, la tête à la croupe de celui qu'il quittait. Par ce moyen le roi, qui était dispos, sautait de l'un sur l'autre, sans mettre pied à terre, et cela était fait en un moment. )> Tallemant des Réaux dit, dans le même sens, mais plus crûment : « Le roi prit amitié pour Saint-Simon, à cause que ce garçon lui rapportait toujours des nouvelles de la chasse, qu'il ne tourmentait pas trop ses chevaux et que, quand il portait son cor, il ne bavait point dedans. ■)> Médiocre service pour de si grands dons ! Comblé des faveurs de Louis XIII, grand Iduvetier, premier gentilhomme de la chambre, conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé, chevalier de l'ordre, gouverneur de Meulan et de Blaye, ce nouveau venu parait avoir eu les dents longues. Enfin, il fut élevé à la dignité de duc et pair : on était en 1635.
Saint-Simon fait de son père d'éloge le plus
complet, — et le plus filial. Toutefois, parmi les traits qu'il en rapporte, il s'en glisse de singuliers. « Le roi, dit-il, était véritablement amoureux de Mlle d'Hautefort.... Mon père était jeune et galant, et il ne comprenait pas un roi si amoureux, si peu maître de le cacher, et, en même temps, qui n'allait pas plus loin. Il crut que c'était timidité et, sur ce principe, un jour que le roi lui parlait avec passion de cette fille, mon père... lui proposa d'être son ambassadeur et de conclure bientôt son affaire. » Celui qui nous conte cette anecdote sans sourciller est le même qui a flagellé, avec l'âpreté que vous savez, les seigneurs complaisants et les matrones faciles aux amours de Louis XIV ! Serait-ce qu'il y avait, dès ce tempslà, deux morales?
Claude de Saint-Simon avait soixante-cinq ans quand il épousa Charlotte de l'Aubespine : il en eut, trois ans après, à la barbe des gens, un fils, Louis, né à Paris dans la nuit du 15 au 16 janvier 1675, qui reçut le nom de vidame de Chartres et qui sera notre duc de Saint-Simon, l'historien. Saint-Simon est le fils d'un pére de soixante-huit ans, l'enfant d'un vieillard. Le fait est qu'il resta toute sa vie chétif et malingre. Aucun de ceux qui nous parlent de lui n'omet de dire qu'il était petit; — de « petite constitution » comme de petite taille, — avec une de ces petites voix aigres qu'on appelle filets de vinaigre. Les chansons de la Régence le traitent d'avorton,
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de roquet et même d'embryon. On l'avait surnommé le petit (c boudrillon »; ce que nous traduirons par : le petit bout d'homme. L'épithète de « petit » revient avec insistance et s'impose quand on parle de lui. Je n'attache pas plus d'importance qu'il ne convient aux détails de la physiologie : il est vrai pourtant que c'est assez souvent le défaut des petits hommes d'être irascibles et un peu rogues. Et enfin, on se tromperait du tout au tout si l'on faisait de Saint-Simon le type légendaire du bon I, géant.
Il se peut aussi que cette faiblesse de constitution l'ait rendu peu propre aux exercices physiques, ceux de la chasse et ceux de la guerre, et plus apte aux travaux de l'esprit. Alors, — comme on a célébré l'heureuse surdité d'un Ronsard, — réjouissons-nous de ce défaut de taille, puisque le petit boudrillon va devenir un si grand écrivain.
Il reçut une éducation tout à fait exceptionnelle à une époque où les parents ne s'occupaient guère de leurs enfants. Nous en avons un curieux témoignage. C'est l'instruction offerte, en guise de cadeau de fête, à Saint-Simon âgé de huit ans et demi, par son gouverneur. Ce gouverneur, René de Gogué, sieur de Saint-Jean, était un homme des plus estimables et son instruction, encore qu'elle constitue un cadeau de fête un peu sévère pour un enfant de huit ans et demi, est
charmante. Il entretient d'abord Fenfant de ce qu'il doit à ses parents. A son père : « Vous savez quelles sont ses leçons pleines d'affection et de sagesse, qu'il vous fait à tout naoment sur de différents sujets : profitez-en, je vous en conjure, monsieur. » (Gea monsieur », dit à ce gamin, vous a une bonne saveur d'autrefois.) A sa mère : (( Pour madame la duchesse, il ne faut pas vous imaginer que les autres mères lui ressemblent. (On serait tenté de dire à l'honnête pédagogue qu'aucune mère ne ressemble à une autre et que pourtant toutes les mères se ressemblent. Mais ce qui distinguait cette mère-là des autres mères, c'est qu'elle avait soin de son fils.) Elle veut être présente à tout et ne s'en rapporter ni à gouverneur, ni à précepteur, ni à vos autres maîtres. )> Plus loin, voici quelques lignes directement à l'adresse de l'enfant et qui lui signalent son péché d'habitude : « Vous êtes sujet à la colère : excitez-vous à la modérer et à devenir clément. Souvenez-vous que, si vous venez à battre vos gens, vous vous ferez plus de tort que vous ne leur ferez de mal. )) Je ne crois pas que Saint-Simon ait battu ses gens ; mais il devait avoir, plus tard, une manière de battre les gens que son gouverneur n^avait pas prévue.
Qu'on imagine maintenant cette enfance passée entre ce père en cheveux blancs, doucement sermonneur, et cette mère craintive, dans le vieil hôtel de la rue des Saints-Pères, où ne se voyaient
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que de vieux visages et ne fréquentaient que des survivants de la vieille cour. Des souvenirs d'autrefois, des récits du temps passé, une comparaison des mœurs nouvelles avec les anciennes et pour préférer les anciennes, des conversations chagrines où l'on gémit sur la décadence universelle... Une telle éducation est faite, ou pour vous donner à jamais l'horreur de tout ce qu'elle recommande, ou pour faire pénétrer son esprit en vous jusqu'au fond de l'être, dans les moelles et dans le sang.
Elle mit sur Saint-Simon une empreinte ineffaçable. Il adopta aveuglément toutes les idées, tous les partis pris de son père. Le favori de Louis XIII était resté profondément reconnaissant au souverain à qui il devait la grandeur de sa maison : il assistait chaque année pieusement au service anniversaire qui se célébrait le 14 mai à Saint-Denis. Saint-Simon y alla, sa vie durant, à l'exemple de son père. Même il constate quelque part qu'il y est allé déjà cinquante-deux fois et qu'il n'y a jamais rencontré personne. En revanche, le vieux duc, à l'époque de la Fronde, avait louvoyé entre le parti des Princes et celui de Mazarin, et plus ou moins trahi tous les deux : dont il avait gardé rancune à l'un et à l'autre. Son fils prit dans l'héritage la rancune comme la reconnaissance. Enfin Claude de Saint-Simon mettait, dans les querelles de préséance et de rang, d'autant plus d'acharnement que ses droits étaient plus
récents, si bien qu'en 1660 les ducs et pairs le chargèrent de défendre leurs privilèges. Il composa un mémoire où il soutient que les ducs et pairs possèdent la première dignité du royaume, qu'ils sont les conseillers naturels des rois et que, dans un État bien ordonné, si les rois sont rois, les ducs et pairs sont leurs prophètes. Ai- je besoin de vous dire que Saint-Simon sera tout à fait de cet avis?... De telles idées sont bien surannées : Saint-Simon les recueille avec les mots eux-mêmes et les tours de phrase où il les a entendu exprimer. Il s'est installé dans le passé ; il y restera: il sera désormais et toujours un homme d'autrefois.
Poussons plus loin l'analyse. Son éducation écartait de lui les jeunes gens de son âge : il n'éprouva pas le besoin d'en connaître. Il n'était pas « tourné vers leur genre de vie ». C'était un enfant sage. Il n'avait pas le goût de la dissipation. Je ne le lui reproche pas : je constate seulement qu'il n'a pas eu de jeunesse. Il n'a pas joué, il n'a pas ri, il n'a pas eu de ces heures d'insouciance et de folie qui vous font libre comme l'air et léger comme lui ; il a senti trop tôt sur ses épaules trop frêles le poids de la vie et il en est resté à jamais accablé.
Il fit de bonnes études. Je sais bien qu'il prétend le contraire, mais c'est une prétention commune' à beaucoup d'hommes très instruits. Il sut du latin — assez pour être encore en état, vingt-
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deux ans après, de haranguer dans la langue de Cicéron. C'était, vous vous en souvenez, pendant l'ambassade d'Espagne, à Tolède. Deux chanoines, dont l'un n'était rien moins qu'un Pimentel, archidiacre et de grande famille, vinrent le complimenter au nom du chapitre. Saint-Simon se sentit dans un grand embarras que redoublait encore la présence d'une jeunesse moqueuse.
(( Dès que je fus couvert, écrit-il, je me découvris et ouvris la bouche pour les remercier ; à l'instant, le Pimentel, le chapeau à la main, se leva, s'inclina, me dit domine sans m'avoir donné l'instant d'articuler un seul mot, se rassit, se couvrit, et me fit une très belle harangue en fort beau latin, qui dura plus d'un gros quart d'heure. Je ne puis exprimer ma surprise ni quel fut mon embarras de répondre en français à un homme qui ne l'entendait pas. Quel moyen? En latin, comment faire? Toutefois, je pris mon parti; j'écoutai de toutes mes oreilles, et, tandis qu'il parla, je bâtis ma réponse pour dire quelque chose sur chaque point, et finir par ce que j'imaginai de plus convenable pour le chapitre et pour les députés, en particulier pour celui qui parlait. Il finit par la même révérence qui avait commencé son discours, et je voyais en même temps toute cette jeunesse qui me regardait et riochait de l'embarras où elle n'avait pas tort de me croire.
« Le Pimentel rassis, j'ôtai mon chapeau, je
me levai, je dis domine. En me i^asseyant et me couvrant, je jetai un coup d'oeil à cette jeunesse, qui me parut stupéfaite de mon effronterie, à laquelle elle ne s'attendait pas. Je dérouillai mon latin comme je pus, où il y eut sans doute bien de la cuisine et maints solécismes, mais j'allai toujours, répondant point par point; puis, appuyant sur mes remercîments, avec merveilles pour le chapitre, pour les députés et pour le Pimentel, à qui j'en glissai sur sa naissance, son humilité, son mépris des grandeurs, et son refus de deux si grands et si riches archevêchés. Cette fin leur fit passer mon mauvais latin, et les contenta extrêmement, à ce que j'appris. Je ne parlai pas moins longtemps que le Pimentel avait fait. En finissant par la même révérence, je jetai un autre coup d'œil sur la jeunesse, qui me parut tout éplapourdie de ce que je m'en étais tiré si bien. Il est vrai qu'elle n'admira pas mon latin, mais ma hardiesse et ma suite, parce que j'avais répondu à tout, et que je les avais après largement complimentés. »
Vingt-deux ans après le collège, discourir en latin, même en latin de cuisine, combien aujourd'hui en seraient capables, je dis parmi ceux qui l'ont le mieux su, ou même qui l'ont enseigné?
Les jeunes gens d'aujourd'hui ne savent plus le latin ; je crains qu'ils ne sachent pas beaucoup mieux pour cela les langues étrangères»
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Saint-Simon savait l'allemand. Puis, il avait un goût particulier pour les études historiques. Il aurait pu dire, comme Montaigne : « L'histoire, c'est mon gibier en matière de livres. » Je crois que cela n'étonnera personne.
Pour terminer, il entra à l'Académie. Ce nom désignait, au xvii^ siècle, les écoles d'équitation. C'est la seule Académie dont fut jamais l'auteur des Mémoires,
Un dernier trait tout- à fait important. L'éducation religieuse de Saint-Simon avait été confiée à un jésuite, le P. Sanadon, auquel il resta toujours très attaché, et qui jeta dans son cœur les premiers germes de la piété. Mais c'est un autre qui les fit fructifier. Le père de Saint-Simon avait connu l'abbé de Rancé, quand ce pieux et romanesque personnage était dans le monde ; il était resté son ami et il l'avait pour voisin de campagne, depuis que Rancé s'était retiré à la Trappe : il lui mena son fils. L'entrevue fut des plus touchantes. « Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent à lui, et la sainteté du lieu m'enchanta. » Il y retourna chaque année et y fit des retraites, — dont il est vrai de dire qu'il se cachait, crainte du ridicule. Il y passait d'ordinaire les jours saints, sous prétexte d'aller à la campagne... Faut-il reprocher à Saint- Simon ce respect humain ? Sachons-lui plutôt gré d'avoir évité toute affectation dans sa piété,
qui était une piété sincère, non des lèvres mais du cœur... Décidément, quand il arriva à la Cour, ce petit dévot, — que d'Argenson appelle même un « petit dévot sans génie, » — ne ressemblait guère aux jeunes seigneurs de ces dernières années de Louis XIV où se préparait l'effroyable libertinage de la Régence.
Ce fut en 1691 que son père le mena à Versailles et le présenta au roi pour être mousquetaire. Le roi trouva que, pour un mousquetaire il était bien petit, et l'accepta néanmoins. Voilà Saint-Simon mousquetaire gris : il y avait dans la maison du roi deux compagnies de mousquetaires, noirs et gris, tirant leur nom de la couleur des chevaux. Il était simple soldat» mais comme on l'était alors, avec un équipage de trente-cinq chevaux et mulets. Chaque année, au printemps, le roi quittait les plaisirs de la Cour et s'en allait prendre le commandement de ses armées, emmenant avec lui une carrossée de grandes dames auxquelles il donnait le spectacle de le voir emporter d'assaut une ville. Saint-Simon assista ainsi au siège de Namur, où il fit ses premières armes, en 1692. L'année suivante, il acheta une compagnie de cavalerie dans le régiment de Royal Roussillon qu'il mena à la bataille de Neerwinden, gagnée par le maréchal
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de Luxembourg. Il était mestre de camp — c'està-dire colonel — au bout d'un an.... L'avancement, à cette époque-là, ne se faisait pas à l'ancienneté.... Mais, en 1702, n'ayant pas été compris dans une promotion de « brigadiers », Saint-Simon donna sa démission. Louis XIV en fut chagriné. « Eh bien, dit-il, voilà encore un homme qui nous quitte ! » Saint-Simon avait-il été réellement victime d'un passe-droit ? Je croirais plutôt qu'il quitta le service parce qu'il ne l'aimait pas.
Cet héritier d'une noblesse militaire avait, aussi peu que possible, l'âme guerrière. Certes, ce n'était plus l'époque triomphante, où nos troupes ne connaissaient que la victoire vers laquelle les guidaient sûrement l'incomparable Turenne et M. le Prince, le héros. Mais il y avait encore de beaux jours pour la valeur française. C'est à Neerwinden que se place cet épisode raconté par Saint-Simon : « Le prince d'Orange, étonné que le feu continuel et si bien servi de son canon n'ébranlât point notre cavalerie, qui l'essuya six heures durant sans branler et tout entière sur plusieurs lignes, vint aux batteries, en colère, accusant le peu de justesse de ses pointeurs. Quand il eut vu l'effet, il tourna bride et s'écria : Oh! V insolente nation! » Et cet autre trait : Quoadt, le brigadier sous les ordres de qui était Saint-Simon, avait été tué d'un coup de canon, dès le grand matin. « Le duc de La
COURS SUR SAINT-SIMON
Feuillade devint par là commandant de notre brigade et s'en acquitta avec distinction : il disparut, un moment après, et nous fûmes plus d'une demi-heure sans le revoir. C'est qu'il était allé faire sa toilette : il revint poudré et paré d'un beau surtout rouge fort brodé d'argent, et tout son ajustement et celui de son cheval étaient magnifiques. » Gomment faisait-on pour ne pas aimer à servir sous de tels chefs ?
Deux faits nous montrent à plein le caractère de Saint-Simon.
li'un est le procès que, l'année même de la mort de son père, en 1693, il soutint avec la plupart des ducs contre le maréchal de Luxembourg pour une question de préséance. Il a dixhuit ans, et c'est lui qui prend en mains la cause commune, gourmande ses anciens, consulte, chicane, en remontre aux plus vieux procureurs. En dépit de tout son zèle et, s'il faut l'en croire, de son bon droit. Vafîaire prenait mauvaise tournure. On vint aux plaidoiries. Dumont, avocat de Luxembourg, plaidait, et, selon les apparences, il plaidait bien. Ce fut pour Saint-Simon une épreuve trop rude : il éclata. « Les ducs de Montbazon, La Trémoille, Sully, Lesdiguières, Chaulnes et La Force étaient sur le banc des gens du roi, et moi assis dans la lanterne entre les
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ducs de La Rochefoucauld et d'Estrées. Je m'élançai dehors, criant à l'imposture et justice de ce coquin. M. de La Rochefoucauld me retint à mi-corps et me fît taire. Je m'enfonçai de dépit plus encore contre lui que contre l'avocat. » Il perdit finalement son procès ; et il en attribua la mauvaise issue au premier président, Achille de Harlay. Gela nous a valu de ce magistrat ce portrait au vitriol : « Harlay était un petit homme maigre, à visage en losange, le nez grand et aquilin, des yeux de vautour qui semblaient dévorer les objets et percer les murailles ; un rabat et une perruque noire mêlée de blanc, l'un et l'autre guère plus longs que les ecclésiastiques les portent ; une calotte, des manchettes plates comme les prêtres et le chancelier. Toujours en robe, mais étriquée, le dos courbé, une parole lente, pesée, prononcée, une prononciation ancienne et gauloise, et souvent les mots de même, tout son extérieur contraint, gêné, afïecté ; l'odeur hypocrite, le maintien faux et cynique, des révérences lentes et profondes, allant toujours rasant les murailles, avec un air toujours respectueux, mais à travers lequel pétillaient l'audace et l'insolence.... »
Saint-Simon ne peut s'empêcher de rendre hommage à ses grandes qualités de savoir, de labeur, d'application. Il conclut : « C'est un dommage extrême que tant de qualités et de talents naturels et acquis se soient trouvés destitués
de toute vertu, et n'aient été consacrés qu'au mal, à l'ambition, à l'avarice, au crime. Superbe, venimeux, malin, scélérat par nature, humble, bas, rampant devant ses besoins, faux et hypocrite en toutes ses actions, même les plus ordinaires et les plus communes, juste avec exactitude entre Pierre et Jacques pour sa réputation, l'iniquité la plus consommée, la plus artificieuse, la plus suivie, suivant son intérêt, sa passion, et le vent surtout de la Cour et de la fortune. » Entendez par là qu'il n'avait pas jugé dans le sens des prétentions de Saint-Simon....
Pendant le procès, Saint-Simon s'était trouvé, un jour, au sermon, placé auprès de la maréchale de Luxembourg, qui le querella et par qui il se laissa quereller. Il se contenta de tracer au retour ce croquis en trois lignes : « Madame de Luxembourg ressemblait d'air, de visage et de maintien à ces grosses vilaines harengères qui sont dans un tonneau avec leur chaufferette sous elles. » C'est un homme qui avait toujours toute prête une ^orte de vengeance qui n'' était qu'à lui.
Saint-Simon apparaît dans cette affaire avec quelques-uns des traits qui le caractérisent : cet entêtement de son rang, cette obsession des questions d'étiquette dont on sait quelle place elles tiennent dans les Mémoires et de quels fastidieux détails elles les encombrent. Saint-Sianon s'y était acquis une compétence incontestée et une autorité redoutable. C'était lui que l'on consultait
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pour savoir si Ton devait être assi§ ou debout, couvert ou découvert, sur un fauteuil ou sur un tabouret, à moins que ce ne fût sur un carreau. Il comptait le nombre des révérences, supputait la longueur des manteaux, et décidait qui devait draper ou ne point draper. « Le roi, qui avait voulu, à la mort de Monseigneur, que les personnes qui drapent lorsqu'il drape, drapassent... ne voulut point que personne drapât pour le Dauphin, excepté le duc et la duchesse de Berry. Gomme leur maison drapait à cause d'eux, cela fit une question sur Mme de Saint-Simon qui prétendait ne point draper et eux désiraient qu'elle drapât. » Drapa-t-elle ou ne drapa-t-elle point ? Si cela vous est bien indifférent, n'en laissez rien soupçonner à Saint-Simon qui, pour vous punir, serait homme à vous draper de la belle manièï'e.
Un autre trait dont nous sommes dès maintenant en possession, c'est cette impétuosité dont Saint-Simon nous fournira plus tard tant de preuves ; et c'est aussi cette manie qu'il avait, chaque fois que quelqu'un n'était pas de son avis, de l'accuser de scélératesse. Et le plus fort, c'est qu'il y croyait !
L'histoire de son mariage n'est pas moins significative, et c'est une histoire touchante. Sa mère le pressait de se marier. Il n'y avait pas de répugnance, mais il voulait se marier à son gré,,.. Attendez de savoir ce qu'il entendait
par cette expression et ne la prenez pas dans '
un sens frivole.... Son père étant mort, il se trou- j
vait sans appuis à la Cour, où on ne s'élève \
qu'à condition d'être appuyé solidement. Il lui {
fallait un beau-père en situation de l'aider. Or j
il était lié avec le duc de Beauvilliers, un des |
plus honnêtes hommes de cette Cour et un des j
plus puissants, gouverneur du duc de Bourgogne, |
premier gentilhomme de la Chambre et ministre !
d'État. Beauvilliers avait huit filles. Saint-Simon \
lui en demanda une, n'importe laquelle, s'en remet- <
tant à lui du soin de choisir la jeune personne \
et de fixer la dot. Car, remarque Saint-Simon, ï
«il voyait bien que ce n'était pas le bien qui j
m'amenait à lui, ni même sa fille, que je n'avais j
jamais vue, que c'était lui qui m'avait charmé |
et que je voulais épouser avec Mme de Beauvil- \
hers. » C'était le beau-père qu'il voulait épouser l
et la belle-mère. Comme, pourtant, même à ces |
sortes de mariages, la fille est indispensable, le \
projet échoua. L'aînée des filles voulait être reli- •
gieuse, la seconde était contrefaite, les autres 1
étaient des ènfants. Saint-Simon dut chercher ]
ailleurs. |
Il avait fait campagne sous les ordres du i
maréchal de Lorges, neveu de Turenne. Cel li- |
là aussi était homme de grande vertu, et il '{
n'avait que cinq filles, mais enfin il avait cinq j
filles. L'aînée, Gabrielle de Durfort de Lorgv s, !
était «blonde, avec un teint et une taille pai^ j
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faite, un visage fort aimable, l'air extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle.... )> Saint-Simon demanda sa main et fut agréé. Le mariage eut lieu à l'hôtel de Lorges, le 8 avril, « que j'ai toujours regardé avec raison, dit Saint- Simon, comme le plus heureux jour de ma vie. » — Ai-je mis dansle récit deces négociations matrimoniales quelque nuance d'ironie? Je suis, croyezle, bien loin de méconnaître ce qu'il y a d'austère grandeur dans cette conception du mariage où un jeune homme de vingt ans songe d'abord à la valeur morale et sociale de la famille à laquelle il associe la sienne, et met avant tout autre sentiment le souci de sa double responsabilité envers ceux qui l'ont précédé et ceux qui le suivront.
Voyez d'ailleurs comme la destinée se joue de nos calculs ! Le crédit de son beau-père ne fut d'aucun secours à Saint-Simon, et ne servit pas même à le faire brigadier. En revanche, il eut en la duchesse de Saint-Simon une épouse parfaite, de celles qui sont la bénédiction d'une maison. Il sut d'ailleurs comprendre son bonheur, — ce n'est pas un mince éloge ! — • et il aima tendrement celle qui le lui apporta. Chaqup fois qu'il en parle, c'est avec une profondeur de gratitude, avec une émotion dont l'accent ne trompe pas. Elle avait les qualités qui manquaient le plus à son mari, le bon sens, l'égalité d'humeur, l'indulgence. Elle conseillait, elle apaisait son fougueux
compagnon ; elle lui épargna bien des erreurs de conduite ; elle atténua les conséquences de plus d'une incartade. Ainsi elle remplit divinement son rôle de femme : celui de pieuse auxiliaire et de réparatrice.
Depuis qu'il a quitté l'armée, Saint-Simon n'est plus rien qu'un courtisan. Donc, il mène à Versailles la vie du courtisan, qui consiste à graviter autour du Maître, le saluer le matin à son lever, se trouver sur son passage quand il va à la messe, se faire voir de lui quand il entre au Conseil ou quand il en sort, assister debout à son dîner, l'accompagner à la promenade, le suivre à Marly ou à Fontainebleau, se retrouver le soir au jeu du Roi, au souper du Roi, au coucher du Roi où la chance pouvait vous advenir d'être désigné pour tenir le bougeoir : « on ôtait son gant, on s'avançait, on tenait ce bougeoir pendant le coucher qui était fort court, puis on le rendait au premier valet de chambre »; c'était une faveur insigne et qui ne s'accordait qu'aux personnages de distinction.
Je ne vous montrerai pas aujourd'hui Saint- Simon à la Cour de Louis XIV non plus qu'à la Cour du Régent, puisque c'est un sujet sur lequel nous aurons occasion de nous étendre à loisir. Il est pourtant un point que je veux préciser tout de suite. A lire les J^émoires^ on serait tenté
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de croire que Saint-Simon fut persécuté par Louis XIV, par Mme de Maintenon, par les ministres et par les jésuites. Il n'en est rien. Louis XIV lui témoigna de la bonté en plusieurs circonstances, et d'abord à l'occasion de la mort de son père. Saint-Simon apprit la triste nouvelle en revenant du coucher du Roi « qui se purgeait le lendemain ». Il donna la nuit aux effusions d'une douleur sincère, et la matinée à des préoccupations d'un autre ordre. Il était à la première heure chez Beauvilliers, qui fut chargé de demander au Roi, en ouvrant son rideau, la survivance des gouvernements du, défunt duc pour son fils. Le, roi l'accorda et y eut quelque mérite, puisque l'un des compétiteurs de Saint- Simon était d'Aubigné, le propre frère de Mme de Maintenon. Saint-Simon s'approcha du lit et fit son remerciement. « Le Roi me demanda fort comment le malheur était arrivé, avec beaucoup de bonté pour mon père et pour moi : il savait assaisonner ses grâces.... » Peut-être trouvez- vous que Saint-Simon n'avait pas perdu de temps. Mais, à toutes les époques et sous tous les régimes, ç'a été la coutume de se presser quand il s'agit de briguer une succession, une charge, ou un fauteuil.
Il est vrai que Saint-Simon vit à deux reprises s'assombrir le visage du Maître ; mais il faut avouer qu'il avait fait tout ce qu'il fallait pour cela : d'ailleurs, le nuage se dissipa promptement.
Une première fois, ne s'était-il pas avisé d'empêcher les duchesses de quêter pour les pauvres à la messe du roi? Il avait organisé la grève des quêteuses. Le droit de grève n'était pas encore reconnu : le roi se fâcha, se plaignit de l'importun qui ne songeait qu'à « étudier les rangs et faire des procès à tout le monde ». Le mot fut rapporté à Saint-Simon. Il demanda une audience pour se disculper. Il parlait bien et il le savait ; il parlait avec éloquence, comme font les hommes passionnés : on a remarqué qu'ils ont le style périodique. Il trouva le roi « l'air sévère » et « le ton d'un maître fâché » ; il lui coupa la parole, éleva la voix par-dessus la sienne ; il raisonna, il argumenta et fit si bien que le roi, radouci, puis charmé, lui répéta que « c'était là comme il fallait penser et parler ». Concluez qu'il avait su tenir le langage du parfait courtisan.
L'autre fois, ce fut plus grave. Saint-Simon s'était mêlé des intrigues de Cour. Il était de l'opposition. Il avait des vues et elles étaient subversives. Il faisait des mots et il les faisait cruels. Gomme il sentait venir la disgrâce, il songeait à quitter la Cour : la sage Mme de Saint- Simon l'en dissuada et l'envoya plaider sa cause auprès du roi. Ce fut le samedi 4 janvier 1710, le matin, avant la messe, dans le cabinet du roi. Saint-Simon trouva le roi profondément « irrité », et comme il se plaignait qu'on
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l'eût calomnié : « Mais aussi, monsieur, répliqua le roi, c'est que vous parlez et que vous blâmez : voilà ce qui fait qu'on parle contre vous. » Une fois de plus son éloquence le sauva. La réconciliation fut complète. C'est depuis lors que Saint- Simon fut de tous les Marlys.
Même il est en faveur.. Louis XIV lui sait gré d'être pour son neveu, le duc d'Orléans, le meilleur des conseillers. Saint-Simon a détaché le duc d'Orléans d'une liaison publique et dont le scandale était grand. Il a fait le mariage de la duchesse de Chartres, fille du duc d'Orléans, avec le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV. En manière de récompense, le roi nomma Mme de Saint-Simon dame d'honneur de la nouvelle duchesse de Berry, avec appartement au château.
Ah ! cet appartement ! C'était leur rêve à tous : un appartement dans la demeure royale vers laquelle convergeaient tous les regards, où aboutissaient toutes les nouvelles, d'où partaient toutes les grâces ! Saint-Simon n'avait encore eu à Versailles que des logis de fortune : il campait dans une chambre que lui prêtait le chancelier Pontchartrain, ou encore il empruntait l'appartement de son jeune beau-frère, le duc de Lorges. A partir de 1710, il a son appartement à lui, situé dans Faile neuve du château, de plain-pied avec la tribune de la chapelle, un des appartements les plus convoités, dont il nous a donné une description complai-
santé... et qui fait frémir ! Car il est bien vrai que, sur les cinq pièces dont il se composait, trois avaient des fenêtres; mais les autres, entresolées et obscures, se compliquaient encore d'arrière-cabinets qui ne prenaient leur jour et leur air que sur ces trous noirs. Saint-Simon ajoute avec satisfaction : « Ces arrière-cabinets avaient une porte et des fenêtres qui, étant fermées, ne paraissaient point du tout et laissaient croire qu'il n'y avait rien derrière. J'avais dans mon arrière-cabinet un bureau, des sièges, des livres et tout ce qu'il me fallait ; les gens fort familiers qui connaissaient cela l'appelaient ma boutique^ et en effet cela n'y ressemblait pas mal. » Saint-Simon passait chaque jour dans cette « boutique » de longues heures, et les gens fort familiers eux-mêmes, ignorant à quoi il les employait, s'en montraient fort intrigués.
Ajoutez que Saint-Simon est en bonnes relations avec les ministres et secrétaires d'État, Beauvilliers et Chevreuse, Chamillart et Pontchartrain ; quand ses affaires se gâtent, c'est le propre directeur de conscience de Mme de Maintenon qui lui rend le service de l'avertir ; quand il s'agit pour lui d'une ambassade à Rome, ce sont les jésuites qui soutiennent sa candidature. Non, ce n'est pas un persécuté. Louis XIV, c'est un fait, ne lui donna aucune des grandes charges de Cour, et aucune part dans le gouvernement Mais sans doute il ne le jugeait pas apte à ces
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sortes d'emplois. Or, il se connaissait en hommes, et ce qui prouve qu'il ne s'était pas trompé sur les aptitudes politiques de Saint-Simon, c'est le rôle que joua celui-ci pendant la Régence.
Saint-Simon est l'ami du Régent. Il est au pouvoir : quelle figure va-t-il y faire? La plus piètre. Au conseil de Régence, son action est à peu près nulle. Il refuse la présidence du Conseil des Finances, sous prétexte qu'il n'est pas un calculateur ; et ici le mot de Beaumarehaisn'aurait pas eu son application. Il refuse la place de garde des sceaux et celle de gouverneur de Louis XV. On lui a tout offert ; il a tout refusé, sauf une ambassade en Espagne, purement décorative et de parade. Si donc alors il n'a pas eu plus de part aux affaires, ce n'est pas qu'on l'en ait écarté, mais c'est en raison d'une incapacité foncière dont il fut le premier à se rendre compte — et dont il n'eut que plus de dépit.
A la mort du Régent, 1723, la carrière politique de Saint-Simon est terminée. Il a quarante-huit ans ; il lui reste à vivre de longues années, • — il est mort à quatre-vingts ans, — de ces douloureuses années, où tout ce qui arrive est un chagrin nouveau qui s'ajoute aux autres chagrins. Dans la vie publique, il assiste au triomphe de ses rivaux ou de ses ennemis. Dans la vie domestique, il est assailli de tristesses et de déboires.
Saint-Simon avait une fille « petite, contrefaite et affreuse... ». Le prince de Ghimay, qui,
lui aussi, voulait un beau-père sur qui s'appuyer, j
la lui demanda en mariage, et lui aussi sans i
l'avoir vue. Saint-Simon lui traça, paraît-il, j
de sa fille un portrait à faire peur. On peut se fier 1
à lui. Le prince de Chimay était brave : il épousa. ^\
Mais c'était un dissipateur : il abandonna promp- ]
tement sa femme. Quant aux deux fils de Saint- 1
Simon, ils avaient hérité de sa petite taille : on ;
ne les appelait à la Cour que « les deux bassets, » \
ce qui est rude à l'orgueil d'un père. Il eut i
beau les pousser, leur acheter des régiments, \ tous deux de cavalerie et gris, faire l'un grand
d'Espagne et l'autre chevalier de la Toison d'Or : \
il n'en put rien faire. j
Et quels mariages ! L'aîné, le duc de Rufîec, ]
épousa la nièce du duc de Noailles, un homme que :
Saint-Simon exécrait, et à qui il refusait le salut ! \
Le cadet, le marquis de Rufîec, épousa la fille du j secrétaire d'État, d'Angervilliers, ministre de la
guerre, la fille d'un de ces ministres en qui Saint- j
Simon voyait la honte du régime ! Cependant ]
que son beau-frère, le duc de Lorges, épousait en 1
secondes noces la fille du président de Mesmes, |
en sorte que Saint-Simon s'en alla dîner chez un ^
de ces robins du Parlement et reçut un premier |
Président à sa table ducale ! Il survécut à ses j
fils. Il survécut à sa femme, la compagne bien- '\
aimée de toute sa vie ; et depuis qu'il l'eut perdue, j
il n'eut plus qu'un souhait : c'était de la rejoindre i
là où, dit-on, nous ne souffrirons plus. j
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Déchirement de cœur, cette perte fut en outre pour lui un désastre. C'était la duchesse de Saint-Simon qui administrait la fortune très embarrassée de son mari, l'homme le moins entendu qu'il y ait jamais eu en affaires financières. Bientôt il se trouva perdu de dettes. Il devait à tout le monde, au tailleur et au boulanger, et comme il n'était pas Don Juan, il n'éprouvait nul plaisir à berner M. Dimanche. D'ailleurs il ne passait plus que quelques mois de l'année à Paris,, où l'hôtel familial n'était plus en sa possession : de la rue des Saints-Pères à la rue Saint-Dominique et de la rue Saint- Dominique à la rue de Grenelle, il fut déjà, comme nous sommes tous aujourd'hui, le Parisien errant. 11 ne se retrouvait lui-même que dans son donjon féodal de la Ferté-Vidame, derrière ses fossés, ses remparts et ses tours, dans le vieux château délabré où se voyait, dans chaque pièce, un portrait de Louis XIII. C'est là qu'il remâchait les amertumes et les rancœurs de sa vie manquée. Quand il mourut, en 1755, il y avait longtemps qu'il était hors du monde.
Ai-je réussi à faire pénétrer en vous, et de façon que vous ne puissiez plus l'oublier, la sensation de ce morne désespoir qui fut l'habituel état d'esprit de Saint-Simon, pendant trente années d'âpre et poignante détresse ?
Nous n'avons de Saint-Simon aucun portrait intéressant : le seul qui nous soit parvenu et qui est attribué à Van Loo est sans nul caractère. Il me semble pourtant qu'on peut assez bien se le représenter tel que l'ont connu ses contemporains, et que si l'un d'eux avait tracé de Saint- Simon un portrait, — à la manière de Saint- Simon, — il aurait pu dire :
C était un petit homme maigre^ mal fait^ à figure chétii^e^ à physionomiê d^esprit. Le visage tout en angles^ le nez droite des lèvres serrées^ rentrées^ contractées^ le teint brouillé par la bile^ les dents qui riaient jaune. Des yeux brillants de vie et d^un feu qu'ion avait peine à soutenir^ qui étincelaient^ pétillaient^ dévoraient^ parfois lançant V insulte et le défi jusque dans les moelles, et qui, de leurs regards assénés et forlongés avec persévérance, fouillaient les âmes et violaient les consciences.
Le dehors tourmenté, ravagé. Au dedans, toutes les passions, Vorgueil, le dépit, la vanité, la rancune, V amour-propre et la haine se disputaient à à qui en resterait la maîtresse. Impétueux, violent, et tout de suite allant aux extrêmes, enragé sur ses prérogatives, cruel aux défauts et à trouver et donner des ridicules, querellant tout le monde, jusqu'au Roi, quHl était homme à faire taire, et jus-
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qu'au Régent, sur qui il tirait à boulets rouges; mais quand même courtisan, attentif à ne pas déplaire et ménageant les ministres.
Parfaitement honnête homme, loyal, ami fidèle et reconnaissant, désintéressé et magnifique, méprisant Vargent et donnant sans compter, surtout d' une piété exemplaire à laquelle il conformait toute sa conduite. Il vécut dans Vunion la plus touchante avec sa femme, quHl ne se consola pas d'' avoir perdue, et désormais devint solitaire et sauvage. Très instruit, une mémoire heureuse, une vaste lecture dont il n'avait jamais rien oublié, une conversation enchanteresse, la plus fournie de faits du passé, d'anecdotes et de traits de mœurs, et aussi la plus pleine de vues et d'idées qui lui étaient particulières, exprimant fortement ses sentiments en des termes qu'il choisissait propres à ce qu'il voulait dire sans s'embarrasser s'ils étaient bien français,
. C^est dommage qu'avec de sï belles qualités il en ait tiré si peu de parti. Mais, au lieu de se pousser sur le devant du théâtre et de s'élever par des emplois de Cour, il préféra s'enfoncer dans sa boutique où il s'amusait à de vaines écritures dont on dit qu'il a laissé tout un fatras. Aussi la postérité ignorera, son nom.
Car les contemporains n'avaient pas lu une, ligne des Mémoires.
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