II. — QUELLE CONFIANCE MÉRITENT LES MÉMOIRES DE
LES contemporains de Saint-Simon ont connu le mousquetaire gris et le mestre de camp du régiment de Royal Roussillon ; ils ont connu le courtisan de la Cour de Louis XIV et le conseiller du Régent, le grand seigneur processif et le solitaire du château de la Ferté-Vidame, Ils n'ont pas connu l'auteur.
Auteur, il se cachait de l'être, mais il l'était par-dessus tout et plus que tout, par essence et par définition, par nature et par destination. C'est cela que je voudrais vous montrer aujourd'hui, et pour la suite de nos études, j'attache à cette démonstration une importance essentielle. Je voudrais vous montrer en Saint-Simon l'auteurné, — car il en va dans le monde des lettres de même que dans le monde : on y distingue ceux qui sont nés et ceux qui ne le sont pas, ceux pour qui leur noblesse est chose acquise et
ceux qui ont apporté leur littérature avec eux, — l'artiste créé par un décret nominatif de la Providence pour puiser autour de lui des matériaux et les convertir en art, l'homme de lettres qui a vécu pour la littérature et par elle et à qui sa littérature est entrée dans le sang.... A mon avis, la clé des Mémoires est là et non pas ailleurs.
Né observateur, Saint-Simon a toujours observé, et en toute occasion, depuis sa jeunesse, depuis son enfance. Il a toujours regardé autour de lui de ce regard qui est une prise de possession de la réalité et va droit au trait qui en prépare la transposition artistique.
Il avait onze ans quand il assista à l'inauguration de la statue de Louis XIV, sur la place des Victoires. Et déjà, devant « cette païenne dédicace où le Roi prit un plaisir si exquis, » il notait sur le visage du monarque cet orgueil, cette idolâtrie de soi-même, dont il fera plus tard l'idée maîtresse de son portrait de Louis XIV, le trait caractéristique de la statue qu'il lui élèvera, lui aussi et à sa manière, dans les Mémoires,
Il avait seize ans à la mort de Louvois. Le hasard voulut qu'il se trouvât à Versailles le jour où on y apprit la mort du ministre. Le hasard fit bien les choses, ce jour-là; mais il sait ce
LES MEMOIRES
qu'il fait, et tient en réserve de telles faveurs pour ceux-là seuls qui peuvent en profiter. « Je voulus voir la contenance du roi à un événement de cette importance. J'allai l'attendre et le suivis toute sa promenade. Il me parut avec sa majesté* accoutumée, mais avec je ne sais quoi de leste et de délivré qui me surprit. )) Un officier, que le roi d'Angleterre envoya de Saint-Germain, étant venu faire son compliment de condoléance, « Monsieur, lui répondit le roi d'un air « et d'un ton plus que dégagés, faites mes com- (( pliments et mes remerciements au roi et à la (( reine d'Angleterre, et dites-leur de ma part (( que mes affaires et les leurs n'en iront pas « moins bien. » L'officier fit une révérence et se retira, l'étonnement peint sur le visage et dans tout son maintien. J'observais curieusement tout cela.... » Quel raccourci d'histoire ! Et comme à ce je ne sais quoi de leste et de délivré, à « cet air et ce ton plus que dégagés » on sent de quel poids l'autorité de son tout-puissant ministre pesait au monarque ! Voilà ce que Saint-Simon observait si curieusement !
Il avait dix-sept ans au mariage du futur duc d'Orléans, alors duc de Chartres, fils de Monsieur et neveu de Louis XIV, avec sa cousine de la main gauche, Mlle de Blois, l'une des filles de Louis XIV et de la Montespan. Encore une admirable occasion et qui mit tout de suite en éveil le flair du curieux : « Il m'en avait depuis
quelques jours transpiré quelque chose, et, comme je jugeai bien que les scènes seraient fortes, la curiosité me rendit fort attentif et assidu ». Vous
surprenez le guetteur à la minute même où il se ■
met à l'affût ! Cette fois sa curiosité va s'élargir |
et se diversifier, se porter de l'un à l'autre des |
acteurs de la scène, épier chaque attitude et l'air \
de chaque visage. La plus opposée au mariage était ^
Madame, la Palatine. Elle avait fait jurer à son j
fils qu'il dirait non. Le duc de Chartres avait |
dix-huit ans ; il avait peur de son terrible oncle : j
il dit oui. C'est alors que le roi fit appeler Madame : |
« Elle lança deux regards furieux à Monsieur et \
à Madame de Chartres, dit que, puisqu'ils le |
voulaient bien, elle n'avait rien à dire, fit une I
courte révérence et s'en alla chez elle. Monsieur \
son fils l'y suivit incontinent, auquel, sans donner |
le moment de lui dire comment la chose s'était 1
passée, elle chanta pouilles avec un torrent de \
larmes et le chassa de chez elle. » . Cela commen- \
çait bien. \
Le soir, il y eut appartement,— c'est-à-dire \
réunion et jeu dans le salon qui ouvrait sur 1
la grande galerie ; — le mariage y fut déclaré. \
« J'arrivai dans ces premiers instants, je trouvai j le monde par pelotons et un grand étonnement
régner sur les visages. Madame se promenait ^
dans la galerie avec Chateauthiers, sa favorite |
et digne de l'être ; elle marchait à grands pas, I
son mouchoir à la main, pleurant sans contrainte, |
LES MEMOIRES
parlant assez haut, gesticulant et représentant bien Cérès après l'enlèvement de sa fille Proserpine, la cherchant en fureur et la redemandant à Jupiter.... » Saint-Simon observe que Monsieur est tout honteux, son fils tout désolé, sa future tout embarrassée et les Lorrains, dont c'était l'œuvre, triomphants. D'autres ont-ils trouvé le temps long, à cet appartement, et en ont-ils péniblement subi la gêne et la contrainte ? Saint- Simon le trouva « court dans sa durée ordinaire, » comme aussi bien le souper du roi, « duquel il ne voulut rien perdre ». « Le roi y parut tout comme à son ordinaire. M. de Chartres était auprès de Madame qui ne le regarda jamais, ni Monsieur. Elle avait les yeux pleins de larmes qui tombaient dé temps en temps et qu'elle essuyait de même.... M. son fils avait aussi les yeux bien rouges, et tous deux ne mangèrent presque rien.... Il fut encore fort remarqué qu'au sortir de la table... le roi fit à Madame une révérence très marquée et basse, pendant laquelle elle fit une pirouette si juste que le roi, en se relevant, ne trouva plus que son dos.... » Le lendemain, on alla, comme à l'ordinaire, à l'heure de la messe, attendre le passage du roi, dans la grande galerie. « Madame y vint. M. son fils s'approcha d'elle, comme il faisait tous les jours, pour lui baiser la main. En ce moment, Madame lui appliqua un soufflet si sonore qu'il fut entendu de quelques pas et qui, en présence de toute la
Cour, couvrit de confusion ce pauvre prince, et ^
combla les spectateurs, dont j'étais, d'un prodi- j
gieux étonnement. » C'est ainsi, et parce que \
Saint-Simon était au nombre de ces spectateurs \
prodigieusement étonnés, que ce soufflet sonore \
entra dans l'histoire. ]
Comme il a toujours regardé, Saint-Simon a j
toujours écouté, de cette oreille fine, intelligente, 1
qui perçoit l'accent et les nuances propres à don- \
ner le ton au futur récit ; il a toujours écouté, j
avec cette attention interrogative qui provoque ]
les confidences et met le narrateur en verve. Gela \
fit, par exemple, que tout enfant il n'eut pas la ]
sensation d'être en exil parmi les vieux amis de l
son vieux père ; au contraire, il s'en approchait '\
pour en tirer les souvenirs directs, les anecdotes \
origi^ales de l'époque Louis XIII, où sans cesse j
revenait leur vieillesse conteuse. ^
Et il a toujours écrit. Nous avons de lui un \
curieux morceau qui date de sa quinzième ;
année. C'est la relation des « Cérémonies obser- |
vées en l'église de l'abbaye royale de Saint-Denis j
aux funérailles de Marie-Anne de Bavière, dau- \
phine de France, par Louis de Saint-Simon, ?
vidame de Chartres, qui y fut présent. » Un \
maître des cérémonies n'aurait décrit ni mieux ]
ni si bien le cérémonial, les costumes et les j
préséances. Mais, sans doute, aucun autre que i
Saint-Simon ne pouvait noter comme il l'a fait |
l'incident qui se produisit quand Madame, « ayant |
LES MÉMOIRES
reçu un cierge de cire blanche allumé et rempli de quantité de demi-louis d'or, » le passa à Bossuet, qui le passa à un des aumôniers. « Là-dessus il s'élève une dispute entre les aumôniers et les moines, voulant les uns et les autres avoir l'argent attaché au cierge, et recevoir le dit cierge des mains de l'évêque de Meaux, et la dispute s'échauffa tellement que ces gens pensèrent se battre et rompirent le cierge à deux ou trois endroits pour avoir l'argent y attaché, tellement que, dans ce débat, la mitre de l'évêque de Glandèves tourna dessus sa tête et fût tombée si ce prélat n'y eût porté les mains. » A ce trait de réalisme qui soudain vi^nt déranger l'ordonnance majestueuse d'une cérémonie et nous fait apercevoir dans un beau visage la verrue qui le dépare, nous avons reconnu le Saint-Simon des Mémoires,
C'est à dix-neuf ans, en campagne, que Saint- Simon commença ses Mémoires, « Je les commençai en juillet 1694, étant mestre de camp d'un régiment de cavalerie de mon nom, dans le camp de Guinsheim sur le vieux Rhin, en l'armée commandée par le maréchal duc de Lorges. » Réjouissons-nous qu'il ait ainsi employé les loisirs de la vie de camp ; mais ne nous étonnons pas trop si le régiment de cavalerie de son nom était
mal tenu, ce qui lui attira une « forte et dure réprimande », quand Villars en passa la revue dans ce moi^ de juillet 1694, et ce qui ne fut sans doute pas sans influence sur la fameuse démission de Saint-Simon, non plus que sur l'opinion qu'il eut des talents militaires de Villars. Peut-être ne faut-il pas que les officiers fassent trop de littérature. Mais quel signe plus évident d'une vocation que d'avoir commencé avant la vingtième année ce qui sera l'œuvre — et l'œuvre unique — de toute une vie ?
Bien sûr, Saint-Simon n'en est pas encore à « rédiger » ses Mémoires. Les Mémoires ne sont pas un journal, œuvre amorphe, fragmentaire, sans unité, à la merci du jour et de l'heure : ils seront une œuvre d'art. Et c'est la définition même de l'œuvre d'art qu'elle soit composée d'une seule haleine, d'après une idée maîtresse, créatrice et plastique, par un auteur qui possède son sujet et qui le domine. Aussi ne se mettra-t-il à la rédaction définitive que plus tard, très tard, dans les dernières années de sa vie. Il lui suffit, pour le m.oment, d'amasser des matériaux, de prendre des notes, de regarder et de s'informer. Et c'est merveille de voir avec quelle persévérance, quelle suite dans la volonté et quel dévouement à son œuvre, il poursuit ce travail d'enquête.
Désormais, à Versailles, à Marly, à Meudon, à Saint-Gloud, à Paris, sur le premier bruit que
LES MÉMOIRES
quelque chose va se passer, il accourt : « J'étais chez le roi, le mardi 30 mars, lorsqu'à la fin du souper je vis arriver Mme de Soubise ; je m'approchai aussitôt pour entendre la scène. » Ailleurs : « Tout ce qui était à Marly était dans les salons, attendant le choix du général qu'on voyait bien qui s'allait déclarer. Ma curiosité m'y porta comme les autres. » Ces indications se retrouvent à chaque page dans les Mémoires^ et il n'y aurait pas d'intérêt à les multiplier ; mais en voici une dont vous goûterez la saveur et qui en dit long. Le tsar Pierre le Grand se trouvait à Paris, le 15 juin 1717. Saint-Simon était alors du Conseil de régence. « Travaillant ce jour-là avec M. le duc d'Orléans, je finis en une demi-heure : il en fut surpris et voulut me retenir. Je lui dis que j'aurais toujours l'honneur de le trouver, mais non le tsar qui s'en allait, que je ne l'avais point vu et que je m'en allais chez d'Antin bayer tout à mon aise.... » Il y va. On veut le présenter au tsar ; il refuse : « parce que je voulais le regarder tout à mon aise, le devancer et l'attendre tant que je voudrais pour le bien contempler, ce que je ne pourrais plus faire si j'en étais connu.... Je fus là près d'une heure à ne le point quitter et à le regarder sans cesse. Sur la fin, je vis qu'il le remarquait : cela me rendit plus retenu. » N'est-ce pas là une de ces anecdotes qui peignent un caractère ? Et n'est-on pas renseigné sur Saint-Simon, — sur l'homme d'État et sur
l'homme de lettres qui sont en lui, si inégalement, et sur la subordination du premier au second, — quand on le voit sacrifier ainsi les affaires d'État à sa besogne d'acharné reportage ?
Quoi qu'on fasse, on a beau être partout, on voit moins de choses qu'il ne s'en passe, moins même qu'on n'en apprend par ouï-dire. Comme il est aux aguets de tous les spectacles, Saint- Simon est aux écoutes de tous les on-dit. Il a organisé pour les besoins de sa tâche un merveilleux « service d'informations ». Ici encore je n'aurai garde d'énumérer tous ceux par^ qui Saint-Simon est renseigné de première main : ils sont trop ! Il est intimement lié avec les ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers, avec Chamillart, avec le Chancelier et son fils Pontchartrain, avec Torcy, avec le P. Tellier, confesseur du roi ; le duc d'Orléans, son compagnon de toujours, n'a pas de secrets pour lui. Il s'informe auprès des jeunes femmes qui entourent les duchesses de Bourgogne et de Berry. « Je finissais d'ordinaire mes journées par aller, entre onze heures et minuit, causer avec les filles de Chamillart où j'apprenais souvent quelque chose. » Il fait parler les médecins et les valets de chambre, Maréchal et Bontemps, Bloin, Dumont et Du Chesne. Ils sont légion, ces informateurs de Saint-Simon ! ^
Je voudrais seulement, ici encore, souligner quelques traits significatifs. Louville, qui avait accompagné le duc d'Anjou en Espagne, arrive
LES MÉMOIRES
à Fontainebleau. Saint-Simon fait avec lui le tour du canal : « Au retour, nous prîmes Mme de Saint-Simon et Farchevêque d'Arles, depuis cardinal de Mailly, et nous nous en allâmes d'un trait à Paris en relais. Je fus ravi de la promenade pour m'entretenir avec lui plus à mon aise de choses particulières et, dans le chemin de Paris, je lui fis tant d'autres questions qu'il arriva sans voix et ne pouvant plus parler. » Voilà le questionneur infatigable. La princesse des Ursins, tombée du haut de sa toute-puissance, — et à la chute de qui Saint-Simon n'a pas été étranger, — arrive à Paris. Saint-Simon s'enferme avec elle et la fait causer huit heures durant. Ailleurs, il nous conte qu'il y a à la Cour trois cabales, et qu'il a des intelhgences dans chacune. (( Je me suis donc trouvé toujours instruit journellement de toutes choses par des canaux purs, directs et certains, et de toutes choses grandes et petites. Ma curiosité, indépendamment d'autres raisons, y trouvait fort son compte. » Singulier cabaleur qui, à louvoyer parmi les cabales, ne cherche de profit que pour sa curiosité ! Singulier ambitieux qui, des ministres qu'il fréquente, attend, non des grâces, des faveurs et des emplois, mais des renseignements !
Ces renseignements qu'il a recueillis pendant le jour, chaque soir il en fait le compte, il les classe. C'est à ce travail qu'il se livre dans la solitude et dans le mystère de ces arrière-
cabinets, où il s'enferme comme ï' avare qui serre son trésor, ou comme l'alchimiste qui transforme la matière brute en approchant d'elle une flamme — qui est ici la flamme du génie.
Saint-Simon a toujours observé, il s'est toujours informé. Que vaut son observation^ que vaut son information, puisqu'un même fait vu par dix personnes est vu de dix manières et que chacun de nous, dans la nouvelle qu'on lui raconte, entend une nouvelle différente ?
Un point ne peut être contesté : la sincérité de Saint-Simon est entière, sa bonne foi absolue. De toute son âme, il a voulu dire la vérité. J'en ai pour gage sa parole d'honnête homme, et l'un des plus honnêtes que l'on sache. En vingt, en cinquante endroits de ses Mémoires^ Saint-Simon affirme sa volonté d'être étroitement véridique : nous ne pouvons la mettre en doute. Au surplus, elle nous est garantie par les scrupules du chrétien qui, à deux reprises, a posé nettement la question devant sa conscience.
En tête des Mémoires^ on lit une lettre adressée, en 1699, par Saint-Simon, alors âgé de vingtquatre ans, à l'abbé de Rancé. Il lui explique qu'il travaille à des espèces de Mémoires de sa vie et qu'il s'y est proposé une exacte vérité; c'est cela même qui l'inquiète, car il s'est
LES MÉMOIRES
«lâché à la dire bonne et mauvaise, toute telle qu'elle lui a semblé sur les uns et les autres ». L'ouvrage grossit ; il se sent « quelque complaisance de le laisser après lui » et ne voudrait pas être exposé, plus tard, à le brûler « à cause de tout ce qu'il y a contre la réputation de telles gens, et cela d'autant plus irréparablement que la vérité s'y rencontre tout entière, et que la passion n'a fait qu'animer le style ». C'est pourquoi il lui en soumet un morceau, la relation du procès contre Luxembourg, et lui demande « une règle pour dire toujours la vérité sans blesser sa conscience ». Apparemment Rancé calma ses scrupules. Je sais bien que devant une vocation si impérieuse les scrupules ont de grandes chances d'avoir tort. Mais quand les disputeurs s'appellent Rancé et Saint-Simon, je ne puis croire qu'ils ne soient pas allés jusqu'au fond du débat.
L'autre circonstance où Saint-Simon s'est interrogé sur les droits et les devoirs de l'historien est plus grave encore et plus émouvante. C'est en 1743. Saint-Simon touche à la fin de son œuvre et de sa vie. Il vient de perdre sa femme. Pendant six mois, il fut dans l'incapacité de travailler. C'est alors que se réveillent, dans son âme en détresse, les scrupules endormis. Il a soixante-huit ans : il vient d'éprouver une de ces secousses morales qui nous font juger toutes choses à leur vrai prix et toucher le néant de beaucoup. C'est un de ces moments où on ne se
COURS SUR SAINT-SIMON
leurre pas soi-même. Il jette alors sur le papier cette consultation, qu'on a coutume de 'placer au seuil des Mémoires^ en guise d'Introduction : Savoir s'il est permis <ï écrire et de lire V histoire^ singulièrement celle de son temps.
Saint-Simon se demande : a Un chrétien, et qui veut l'être, peut-il écrire et lire l'histoire?» L'histoire, ce ne sont pas les faits, — on a dit : il n'y a rien de bête comme un fait, — c'est ce qui les explique : les caractères, les intrigues, les cabales. « Mais la charité peut-elle s'accommoder du récit de tant de passions et de vices, de la révélation de tant de ressorts criminels, de tant de vues honteuses et du démasquement de tant de personnes pour qui, sans cela, on aurait conservé de l'estime, ou dont on aurait ignoré les vices et les défauts ? » Saint-Simon se remit au travail et acheva son œuvre. M. Lecestre me signale qu'à un endroit du manuscrit original se trouve une ligne où sont dessinées des larmes, comme on les représentait sur les tentures funèbres avec une croix au milieu. Saint-Simon a dû vouloir symboliser par là le deuil intime qui lui avait fait interrompre son travail et l'espérance qui le lui fit reprendre. Je ne doute pas de la sincérité d'un récit mis sous l'invocation des deux sentiments les plus profonds qu'il y ait au cœur de l'homme : la. Douleur et la Foi.
LÉS MÉMOIRES
Seulement la sincérité est une chose et la véracité en est une autre. Saint-Simon n'a pas voulu nous tromper ; mais ne s'est-il pas trompé? Il est de bonne foi : ne s'est-il pas trompé de bonne foi? Entre son regard et l'objet de sa vision, rien ne s'est-il interposé? Est-il sans parti pris? Est-il sans passion ? Ou plutôt, parce que la question ainsi posée paraîtrait d'une naïveté excessive, quels sont les partis pris qui ont influé sur son témoignage, quelles sont les passions qui lui ont fait prendre des chimères pour des réalités et voir dans des créations imaginaires autant d'images du vrai?
D'abord, le parti pris du duc et pair. C'est, chez - Saint-Simon, la passion dominante, et il ne s'en cache pas. «Ma passion la plus vive et la plus chère est celle de ma dignité et de mon rang. Ma fortune ne va que bien loin après et je la sacrifierais et présente et future avec transport de joie pour quelque rétablissement de ma dignité. » Gela est à la base de presque tous les actes, de presque toutes les opinions et tous les jugements de Saint-Simon. Il en veut à Louis XIV qui exclut les ducs et pairs des grandes charges du royaume ; il en veut au Parlement dont l'insolence insupportable ne cesse d'empiéter sur les privilèges des ducs et pairs ; il en veut aux ministres
et aux financiers devant qui les ducs et pairs sont maintenant obligés de s'humilier en sollicitations et quémanderies. Et il en veut aussi à toute une partie de la noblesse qui ne reconnaît pas la suprématie des ducs et pairs ; il en veut aux maisons rivales de la sienne, à ceux qu'il appelle les « princes étrangers », les Rohan, les Bouillon, la maison de Lorraine ; enfin il en veut aux ducs et pairs qui ne mettent pas à défendre leurs communes prérogatives le même acharnement que lui. « Leurs rangs, ils laissent tout usurper à chacun, personne n'ose dire mot.... On n'oserait dire que voilà des valets. » Ainsi le duc de Saint-Simon, parce qu'il est duc et pair, rompt en visière à tout le genre humain.
On a tout dit sur l'étroitesse de ce parti pris et sur le ridicule de ces querelles de préséance. Étroitesse et ridicule, j'en conviens : toutefois n'ayons garde de nous en tenir à cette condamnation sommaire. Chez Saint-Simon, si trop souvent la mesquinerie voisine avec la plus incontestable élévation de sentiments, presque toujours aussi la grandeur est à côté de la petitesse : il faut voir l'une et l'autre. En entrant dans cette caste où ils sont des nouveaux venus, les Saint-Simon, par orgueil et joie d'en être, en ont revêtu l'âme profonde. Or quelle est à cette date la situation de la vieille aristocratie féodale? Elle a eu, lors de la Fronde, un dernier sursaut ; elle l'a payé du peu d'indépendance
LES MÉMOIRES
qui lui restait : elle n'a plus d'autre perspective qu'une servitude dorée. Ces grandes oscillations de l'histoire se font avec lenteur, mais un instant arrive où elles s'achèvent dans une crise toujours douloureuse. Cette aristocratie qui pendant des siècles a marché en avant sur les grandes routes de la politique, de l'administration et des guerres, va être réduite au rôle d'une noblesse d'antichambre et de parade. Elle sait dès maintenant que cette déchéance est inévitable, mais elle ne s'y résigne pas encore. Elle en souffre. C'est cette sensibilité collective qui s'émeut au fond du cœur de Saint-Simon : il souffre d'une souffrance de classe.
Allons plus loin ! Un État est un organisme, où tout se tient. La ruine d'une institution y est une menace pour beaucoup d'autres institutions qui étaient liées avec elle. La royauté elle-même, que deviendra-t-elle, privée qu'elle est du secours de cette noblesse, jadis groupée autour d'elle, et maintenant réduite à l'impuissance ? Il n'est pas besoin de chercher beaucoup pour découvrir, sous les doléances de Saint-Simon, cette inquiétude trop justifiée. De là vient la sombre couleur de ses Mémoires : ils mènent le deuil de la vieille France.
Et voyez le contraste ! Saint-Simon a le préjugé du grand seigneur... et il a tous les préjugés du bourgeois ! Cette remarque n'est pas de moi ; elle est de M. Jean de Boislisle qui me
l'a suggérée : cela me met bien à l'aise pour dire que je la trouve aussi juste et féconde qu'elle est d'ailleurs amusante. Non, quand il s'appelait lui-même un « vieux bourgeois de Paris », Saint-Simon ne se trompait pas, et je lui demanderai seulement, quand il employait pour se l'appliquer cet heureux mot, s'il s'est rendu compte de toutes les belles choses qu'il contient. Le bourgeois de Paris est un type bien connu, puisqu'on le retrouve toujours semblable à lui-même à travers les siècles, et dont il est permis de sourire, quand on est soi-même parisien et bourgeois. Le bourgeois de Paris ! Curieux et badaud avant tout, il veut voir, lui aussi, le tsar de toutes les Russies, et l'ambassadeur turc, et l'envoyé persan, quitte ^ s'étonner qu'on puisse être Turc ou Persan, au lieu d'être Parisien. « Ah ! monsieur, peut-on être Persan ? » Il est cancanier et sait bien que tout ce qu'on dit* n'est pas parole d'évangile, mais il aime à colporter le bruit qui court et, à force de le répéter, il finit par y croire. Il est crédule et cela ne l'empêche pas d'être soupçonneux, et d'être l'un et l'autre à la fois, accueillant, sur les indices les plus faibles, des histoires absurdes et des contes à dorn>ir debout, et refusant d'admettre les vérités les mieux établies, quand elles ont le tort d'être simples. Pour contenter l'être d'imagination qui ne meurt jamais en lui, il faut que les choses s'arrangent
LES MEMOIRES
en romans et se découpent en drames. Gela tranche avec la prose de sa vie* qui est régulière et rangée. Car il est honnête et sincèrement révolté par le spectacle de l'immoralité, inattaquable sur la question d'argent, frondeur à l'égard du gouvernement et docile à ceux qui gouvernent, attaché à la religion et raillant les prêtres, comme il daube sur les médecins et sur tous ceux dont il a besoin et dont il a peur, enfin croyant à la vertu de sa femme et doutant de celle de toutes les autres.... A ce portrait du bourgeois de laLigue, du bourgeois de Louis XIV, et du bourgeois de Louis- Philippe, pour ne pas parler d'autres bourgeois de date plus récente, je suis sûr que vous avez reconnu, en plus d'un endroit, notre duc de Saint-Simon.
Je n'ai pas le temps de vérifier tout au long le parallèle et de vous montrer, par exemple, combien l'indignation de Saint-Simon contre certaines fortunes insolentes et contre de scandaleux étalages d'impiété et de débauche, est peu d'un grand seigneur et sent son bourgeois. Je ne veux souligner qu'un trait : cette humeur soupçonneuse qui met sans cesse Saint-Simon en quête de dessous, d'arrière-pensées, de combinaisons machiavéliques et de savantes machinations. C'était sa querelle ordinaire avec Beauvilliers, le bon, le candide Beauvilliers, qui peut-être avait le défaut contraire. Saint-Simon lui reprochait (( d'ignorer tout ce qui se passait à la coui:,
les intérêts, les liaisons, les vues, les motifs » et 1
de vivre comme quelqu'un qui serait enfermé i
dans une bouteille. Et Beauvilliers, à son tour, j
avec toute sa douceur et sa patience, avait peine |
à le laisser dire jusqu'à la fin, quand il s'engageait |
dans la voie des « idées bizarres, » des inventions ;j
extraordinaires et des imputations calomnieuses. 1
Il lui disait alors, et il n'était pas le seul, \
« qu'il n'y avait plus moyen de l'entendre, qu'il j
passait le but désespérément, qu'il avait trop i
mauvaise opinion de tout le monde ». C'était un ]
homme qui voyait partout des complots et des I
traîtres, pour qui tout devenait une affaire et l
pour qui toute affaire était une ténébreuse affaire, j
Or il se trouva que cet esprit farci de tant j de préjugés entés sur tant de méfiances et | recrépi d'une imagination toujours en mouve- ! ment, se rencontra avec le tempérament le plus | passionné. Entre toutes les passions, il en est j une que Saint-Simon a goûtée, savourée, cultivée I comme personne peut-être ne l'avait encore fait, | une passion à laquelle il doit les plus vives, sinon j les seules joies de sa morne existence : c'est | la haine. Ici vous me reprocheriez d'invoquer j aucun exemple en dehors de celui qui se présente tout de suite à votre souvenir et que l tout autre affaiblirait. Le récit de cette séance |
LES MÉMOIRES
du lit de justice qui consacre la double humiliation des bâtards et des parlementaires est l'un des plus beaux chants de haine qu'il y ait dans notre littérature, le plus puissant peut-être, le plus abondant, le plus large, le plus fortement soutenu et le plus magnifiquement orchestré.
La note qui y domine, et qu'on y voit sans cesse revenir, comme le motif essentiel, c'est une note de jouissance et de plénitude dans la jouissance, qui emprunte ses expressions au langage de l'amour. Quand l'envoyé de M. le duc, Millain, vient lui annoncer que la déclaration est signée, Saint-Simon l'embrasse. « Jamais baiser donné à une belle maîtresse ne fut plus doux que celui que j'appuyai sur le gros et vieux visage de ce charmant messager. » Pendant la lecture de l'arrêt, cette lecture « qu'aucune musique ne pouvait égaler, » il se sent « pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif, du trouble le plus charmant, d'une jouissance la plus démesurément et la plus persévéramment souhaitée : je suais d'angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même était d'une volupté que je n'ai jamais ressentie ni devant, ni depuis ce beau jour. » Et le largo final : « Moi cependant je me mourais de joie. J'en étais à craindre la défaillance ; mon cœur dilaté à l'excès ne trouvait plus d'espace à s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie, et
néanmoins ce tourment était délicieux. » Le tourment délicieux, la joie et la douceur, le baiser donné à une belle maîtresse sur le museau d'un cuistre et la pâmoison dans la volupté, voilà les expressions et les signes qui ne trompent pas.... Nous tous, en effet, nous avons des antipathies et des rancunes : avons-nous dès haines? Ceux* qui nous ont fait souffrir, quand nous les voyons souffrir à leur tour, nous n'en éprouvons pas de plaisir : nous ne savons pas haïr. La haine se reconnaît aux jouissances qu'elle procure et qui, paraît-il, égalent, si elles ne les dépassent, les jouissances de l'amour.
Parmi ces haines dont se repaît un Saint- Simon, je veux bien que la plupart aient leur origine dans le spectacle de l'injustice triomphante et soient
Ces haines ^rigoureuses Que doit donner le i>ice aux âmes vertueuses.
Mais il en est d'autres aussi, moins nobles, moins relevées, moins généreuses et qui n'ont pour motif que l'intérêt lésé, ou l'amour-propre blessé. Et il faut qu'il en soit ainsi, caries diverses sortes de haine s'attirent l'une l'autre et se complètent. Il y a une contagion et un entraînement de la haine, et d'ailleurs une inconsciente hypocrisie de la haine qui consiste à confondre îiotre cause avec celle du bien général et à croire
LES MEMOIRES
que l'hiimanité tout entière a été souffletée sur notre joue. Vous savez quelle est la clairvoyance de la haine et qu'un esprit guidé par elle arrive à de véritables divinations ; et vous savez non moips bien de quels aveuglements elle est capable. Elle est la pire maîtresse d'erreur et l'ouvrière des trouvailles psychologiques les plus surprenantes, en sorte que nous lui devons tour à tour les plus grossières méprises et les intuitions les plus profondes.
Voulez-vous voir maintenant comment se comportent, à travers l'œuvre de Saint-Simon, ces facultés dont le mélange est chez lui si particulier et qu'il porta à un si extraordinaire degré d'intensité ? Je ne m'occuperai pas ici des innombrables fautes de jugement et erreurs d'appréciation; je m'attacherai uniquement, pour que la démonstration ait toute sa force, à relever des erreurs de fait, — quelques-unes entre tant d'autres !
Écoutez ce récit qui nous reporte aux premières années où Louis XIV commença de gouverner par lui-même :
« Il se fit à Saint- Germain une grande partie de chasse. Alors c'étaient les chiens, et non les hommes, qui prenaient les cerfs; on. ignorait encore ce nombre immense de chiens, de chevaux,
de piqueurs, de relais et de routes à travers les pays. La chasse tourna du côté de Dourdan, et se prolongea si bien que le roi revint extrêmement tard et laissa la chasse. Le comte de Guiche, le corhte depuis duc du Lude, Vardes, M. de Lauzun qui me Fa conté, je ne sais plus qui encore, s'égarèrent et les voilà à la nuit noire à ne savoir où ils étaient. A force d'aller sur leurs chevaux recrus, ils avisèrent une lumière ; ils y allèrent, et à la fin arrivèrent à la porte d'une espèce de château. Ils frappèrent, ils crièrent, ils se nommèrent, et demandèrent l'hospitalité. C'était à la fin de l'automne, et il était entre dix et onze heures du soir. On leur ouvrit. Le maître vint au-devant d'eux, les fit débotter et chauffer, fit mettre leurs chevaux dans son écurie, et pendant ce temps-là, leur fit préparer à souper, dont ils avaient grand besoin. Le repas ne se fit point attendre ; il fut excellent, et le vin de même, de plusieurs sortes. Le maître, poli, respectueux, ni cérémonieux, ni empressé, avait tout l'air et les manières du meilleur monde. Ils surent qu'il s'appelait Fargues, et la maison Courson ; qu'il y était retiré ; qu'il n'en était point sorti depuis plusieurs années.
« Le lendemain ils trouvent leur déjeuner prêt, leurs chevaux sellés, prennent congé de leur hôte et s'en retournent à Saint-Germain. Leur égarement y avait été la nouvelle ; leur retour et ce qu'ils étaient devenus toute la nuit en fut une autre. »
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La chasse égarée, la lumière qui brille dans la nuit, le château hospitalier, le maître et ses grandes manières... quel début de roman 1 Walter Scott ne fera pas mieux. Le roman va tourner en tragédie sanglante. Les jeunes gens content leur aventure au roi, se louent de leur hôte....
(( Le roi leur demanda son nom ; dès qu'il l'entendit : « Comment Fargues, dit-il, est-il (( si près d'ici?» Ces messieurs redoublèrent de louanges, et le roi ne dit plus rien. Passé chez la reine mère, il lui parla de cette aventure, et tous deux trouvèrent que Fargues était bien hardi d'habiter si près de la Cour, et fort étrange qu'ils ne l'apprissent que par cette aventure de chasse, depuis si longtemps qu'il demeurait là.
« Fargues s'était fort signalé dans tous les mouvements de Raris contre la Cour et le cardinal Mazarin.... Le roi et la reine sa mère... mandèrent le premier président Lamoignon et le chargèrent d'éplucher secrètement la vie et la conduite de Fargues ; de bien examiner s'il n'y aurait point moyen de châtier ses insolences passées, et de le faire repentir de les narguer si près de la cour dans son opulence et sa tranquillité. Ils lui contèrent l'aventure de la chasse qui leur avait appris sa demeure, et témoignèrent à Lamoignon un extrême désir qu'il pût trouver des moyens juridiques de le perdre.
^SAÎNf -SIMON
« Lamoignon, avide et bon courtisan, résolut bien de les satisfaire et d'y trouver son profit.... Fargues eut très promptement la tête coupée, et sa confiscation donnée en récompense au premier président. »
Voilà une horrible, histoire où Lamoignon joue un rôle odieux. Or Fargues, arrêté non par le hasard d'une aventure de chasse, mais 'par suite d'une instruction régulière, et condamné non pour meurtre, mais pour vol et malversations dans les fournitures d'armée, le fut non par le Parlement de Paris, mais par l'intendant de Picardie : c'est-à-dire que Lamoignon n'est pour rien dans l'afïaire.... Mais Saint-Simon haïssait Lamoignon : il s'est empressé d'accueillir une fable qui le déshonorait.
Saint-Simon, qui croit à l'empoisonnement de la reine d'Espagne par Olympe Mancini, qui croit à l'empoisonnement de Louvois, qui croit toujours à un empoisonnement, affirme qu'Henrietl^e d'Angleterre a été empoisonnée par le marquis d'Effiat, le comte de fieuvron et le chevalier de Lorraine. Il donne à ce sujet les détails les plus circonstanciés : il sait d'où est venu le poison, par qui il a été versé, ce que le roi en a pensé, etc. Or il est à peu près établi aujourd'hui qu'Henriette d'Angleterre, non « de très bonne santé», comme le dit Saint-Simon, mais très faible de santé, et de constitution épuisée, est morte de mort naturelle, et ce fut
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l'opinion des contemporains îes plus autorisés dont Saint-Simon, n'écrivant que longtemps après l'événement, aurait pu et dû recueillir le témoignage.... Mais il haïssait le chevalier de Lorraine.
Saint-Simon affirme que la princesse de Soubise doit être mise au nombre des maîtresses de Louis XIV, quoique les pamphlets de l'époque, qui d'ordinaire ne sont pas prudes, donnent à entendre le contraire ; et il raconte les rendez-vous et ce qui s'y est passé, comme s'il y eût été convié.... Si vous demandez à Saint-Simon comment il fait pour être si sûr de ces choses-là, je vous répondrai pour lui : c'est que la princesse de Soubise s'appelle Anne-Marie de Rohan, et que Saint-Simon hait les Rohan.
Saint-Simon affirme que la disgrâce temporaire du contrôleur Desmaretz, neveu de Golbert, en 1683, fut provoquée par une lettre de Golbert dénonçant à son lit de mort son propre neveu, et qu'elle lui fut signifiée par une avanie publique que lui fit Le Peletier. Ni la lettre de Golbert n'a jamais été écrite, ni l'avanie de Le Peletier n'a jamais été faite.... Mais Saint-Simon avait à se venger des lettres obséquieuses qu'il avait écrites à Desmaretz.
Quant à la disgrâce du comte de Roye, le récit en est si amusant et si haut en couleur, que je serais impardonnable d'en donner seulement résumé. Le comte de Roye était un seigneur
français établi à la cour du roi de Danemark, Christian V, où il était devenu tout-puissant. A la suite d'intrigues de cour, et ne pouvant supporter de partager son commandement avec un autre, il donna sa démission. Voilà le fait. Voici comment Saint-Simon l'explique et le raconte :
(( Il était là très grandement établi, et lui et la comtesse de Roye sur un grand pied de considération. Ces rois du Nord mangent ordinairement avec du monde, et le comte et la comtesse de Roye avaient très souvent l'honneur d'être retenus à leur table avec léur fille Mlle de Roye. Il arriva à un dîner que la comtesse de Roye, frappée de l'étrange figure de la reine de Danemark, se tourna à sa fille et lui demanda si elle ne trouvait pas que la reine ressemblait à Mme Panache comme deux gouttes d'eau. Quoiqu'elle l'eût dit en français, il arriva qu'elle n'avait pas parlé assez bas, et que la reine, qui l'entendit, lui demanda ce que c'était que cette Mme Panache....
(( La comtesse de Roye, dans sa surprise, lui répondit que c'était une dame de la Cour de France qui était fort aimable. La reine, qui avait vu sa surprise, n'en fit pas semblant, mais, inquiète de la comparaison, elle écrivit à Mayercron envoyé de Danemark à Paris et qui y était depuis quelques années, de lui mander ce que c'était que Mme Panache, sa figure, son âge, sa condition, et sur quel pied elle était à la Cour de
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France ; et que surtout elle voulait absolument n'être pas trompée et en être informée au juste. Mayercron, à son tour, fut dans un grand étonnement. Il manda à la reine qu'il ne comprenait pas par où le nom de Mme Panache était allé jusqu'à elle, beaucoup moins la sérieuse curiosité qu'elle lui marquait d'être informée d'elle exactement ; que Mme Panache était une petite et fort vieille créature, avec des lippes et des yeux éraillés à y faire mal à ceux qui la regardaient, une espèce de gueuse qui s'était introduite à la cour sur le pied d'une manière de folle, qui était tantôt au souper du Roi, tantôt au dîner de Monseigneur et de Madame la Dauphine, ou à celui de Monsieur et de Madame, à Versailles ou à Paris, où chacun se divertissait à la mettre en colère, et qui chantait pouilles aux gens à ces diners-là, pour faire rire, mais quelquefois fort sérieusement, et avec des injures qui embarrassaient et qui divertissaient encore plus ces princes et ces princesses, qui lui emplissaient ses poches de viandes et de ragoûts, dont la sauce découlait tout le long de ses jupes ; et que les uns lui donnaient une pistole ou un écu, et les autres des chiquenaudes et des croquignoles, dont elle entrait en furie, parce qu'avec ses yeux pleins de chassie elle ne voyait pas au bout de son nez, ni qui l'avait frappée, et que c'était le passe-temps de la cour. A cette réponse, la reine de Panemark se sentit si piquée qu'elle ne put
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plus souffrir la comtesse de Roye, et qu'elle en demanda justice au roi son mari. »
L'anecdote est délicieuse, et le portrait de Mme Panache est charmant... Seulement cette version ne repose sur rien. A l'explication sérieuse et vraie, pourquoi Saint-Simon a-t-il préféré l'explication romanesque et frivole ? Je n'y vois aucune raison, si ce n'est cette frivolité même et le plaisir de faire le portrait de cette Mme Panache dont il est seul, d'ailleurs, à nous faire connaître les lippes et les yeux fort chassieux.
Vous me direz : « Pour tous les événements dont Saint-Simon n'a pas été témoin, il se peut qu'il lui arrive d'accepter trop légèrement le récit qui lui en est fait. Encore n 'invente -t-il pas : il se borne à mettre en œuvre et en scène, à amplifier, à imaginer des détails. Mais pour les faits dont il a été lui-même témxoin, ne peut-on avoir en lui toute confiance ? » Voici donc une scène, et capitale, où Saint-Simon a été non pas seulement témoin, mais acteur. C'est la séance du Parlement du 2 septemxbre 1715, le lendemain même de la mort de Louis XIV, où fut cassé le testament du défunt Roi; et c'est, à cette séance, la fameuse affaire du bonnet, c'est-à-dire la protestation contre l'insolence du premier président qui se refusait à retirer son bonnet quand il prenait l'avis des ducs et pairs.
Si l'on s'en rapporte à son récit, Saint-Simon
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aurait seul réclamé au nom des pairs, dès le commencement de cette séance, et aurait été écouté avec une attention religieuse. Or ce fut l'archevêque de Reims (Mailly) qui, en sa qualité de premier pair de France, lut la protestation des pairs. A la fin de la séance, Saint-Simon ayant demandé acte de cette protestation, il en résulta une discussion entre lui et les présidents de Novion et de Mesmes. L'avocat Prévôt écrit qu' « il s'éleva un tumulte d'où l'on ne vit rien éclore de distinct, sinon une petite voix qui disait : Nous demandons acte de nos protestations. Sur quoi M. de Novion dit : ^ Où les porterezvous, vos protestations? » La même voix répondit : Ici. Le président de Novion repartit : a Vous nous reconnaissez donc pour vos juges? » La même voix répondit : Non. Cette petite voix était celle de M. le duc de Saint-Simon. Un conseiller qui était debout à l'entrée du parquet et près de l'endroit où le duc était assis, m'a dit que sur-le-champ un pair dit au duc de Saint- Simon : Ma foi ! tu es un maui^ais avocat. Et dans le public on a dit que c'était une chose surprenante que M. de Saint-Simon, qui aurait pu désirer tout au plus d'être réputé ancien gentilhomme et qui devrait être tout étonné de se voir duc et pair de France, ait été, ou soit député pour être l'appui des ducs et pairs. »
Ici encore, je suis bien convaincu que Saint- Simon n'a ps^s voulu nous donner le change
et qu'il n'a rien inventé. La séance du 2 septembre 1715, il la voyait ainsi ; il s'y entendait lisant la protestation des pairs ; il entendit le silence approbateur qui suivit ; il a retracé exactement ce que son imagination lui représentait.
Si j'arrête ici la série des exemples, c'est qu'ils sont trop. Mais la conclusion qui s'en dégage est assez nette, et vous voyez comment, guidé par ses passions, Saint-Simon incline et verse dans le sens de son imagination romanesque, pour qui c'est un besoin de tout grossir, de tout noircir et de tout dramatiser.
C'est, vous le savez, dans ses années de vieillesse et de retraite que Saint-Simon a rédigé ses Mémoires, A la mort du Régent, en 1723, il quitte les affaires, et telle est aussi bien la date extrême qu'il assigne à son récit. En 1729, il reçoit du duc de Luynes communication du Journal de Dangeau, dont il prend une copie, et qui lui sera d'un grand secours en lui foilrnissant une exacte chronologie. De 1729 à 1738, il l'annote et écrit ces « Additions au Journal de Dangeau » qui passeront presque en entier dans les Mémoires. Quant à la rédaction définitive, elle a été commencée en 1739, interrompue en 1743, reprise et continuée jusqu'en 1751.
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Les Mémoires de Saint-Simon sont l'œuvre d'un auteur qui avait passé la soixantaine !
Pendant ces trente années dont je vous ai dit la détresse, Saint-Simon a vécu avec son œuvre, compagne de sa vie douloureuse et confidente de ses rancunes. C'est sur elle qu'il compte pour le venger. Il s'y venge en effet à coups de plume et de pinceau. Isolé dans sa retraite, à l'écart de la société des vivants, les faits qu'il raconte s'éloignent dans le passé, et il n'en retient que ce qui s'accorde avec son dessein. Au centre de son œuvre il a campé un personnage qui est lui-même, ou qu'il croit être lui, paysan du Danube, à la rude franchise, à la loyauté intraitable, soutien des disgraciés, vengeur des opprimés, — pour faire honte à ceux qui cèdent, à ceux qui se laissent asservir. Et il se trouve que presque tous les documents qu'on exhume, et d'abord les lettres de Saint-Simon, démentent cette attitude. Quand je vous disais que tout cela n'est que littérature....
Mais Saint-Simon se voit ainsi. Il est Alceste qui fait la leçon à tout le monde. Il est Hamlet, et il y a quelque chose de pourri danspe royaume de France. Il est Don Quichotte en lutte avec les enchanteurs et les monstres. Il vit dans cet enchantement. Il donne de plus en plus de relief et d'harmonie à ce monde imaginaire qui de moins en moins ressemble au monde réel et de plus en plus devient une création ayant sa valeur
en elle-même. Il finit son œuvre, il la sculpte, il la \
cisèle, cette œuvre qu'il garde obstinément et ]
jalousement cachée. D'ailleurs, et quoiqu'il n'en \
communique rien à personne, ce n'est pas uni- I
quement pour lui qu'il écrit et pour sa satisfac- j
tion personnelle. On n'écrit jamais pour soi seul. |
On sent toujours des regards penchés sur soi, | regards du public ou de la postérité.
Avec un sûr instinct de cette toute-puissance ■
de l'art qui prévaut contre la réalité, comme la ]
légende prévaut contre l'histoire, Saint-Simon j
se rend compte que les siècles à venir lui appar- |
tiendront, en raison de la perfection de son \
œuvre. Donc il accumule les traits, il charge les l
couleurs et il les harmonise. Un échange se fait |
entre les passions de l'homme et les procédés \
de l'écrivain, et, tout entier possédé par cette !
œuvre qui a été le tout de sa vie, je ne dirai pas 1
que, pour l'écrire, il ait, comme les Concourt j
disaient d'eux-mêmes, « cultivé son hystérie, » '\
parce que je n'aime pas ces expressions physio- j
logiques et louches ; mais je dirai, parce que c'est l
d'après moi la seule façon d'apprécier équita- 1
blement les Mémoires^ que Saint-Simon a entre- ?
tenu en lui l'exaltation dont il avait besoin pour } ses effets de style.