HUITIÈME CONFÉRENCE
L'ÉCRIVAIN ARTISTE
VIIL — L'ÉCRIVAIN ARTIStE
C'EST Mme de Staël qui a établi une distinction fameuse entre deux catégories d'écrivains : les « écrivains penseurs » et les « écrivains artistea^». Comme elle n'était certainement pas ^u nombre des écrivains artistes, c'est déjà une indication. Mais serrons d'un peu plus près le sens d'une expression souvent employée mal à propos.
L'écrivain artiste se reconnaît au don qu'il a/ reçu d'apercevoir toutes choses d'après unei optique spéciale qui les déforme légèrement, mais \ pour en compléter et en achever l'image. Sponta- \ nément et par une nécessité de sa complexion intellectuelle, il applique au monde de la réalité les lois d'un autre monde moins imparfait. Il est cet homme dont parle Platon, qui, avant de venir parmi nous, a contemplé les idées dont les êtres ne sont que le reflet, et qui s'en souvient, en sorte que les êtres d'ici-bas lui apparaissent à travers leurs modèles idéaux.
Cette disposition d'esprit est irréfléchie, instinctive, inconsciente : l'artiste est persuadé qu'il copie la nature, et quand on cherche à lui prouver qu'il l'arrange, on l'irrite, on ne le convainc pas. Corneille et Racine, dans leurs tragédies, prennent toute sorte de libertés avec les dates, changent à leur gré le cours des événements et tuent les vivants ou ressuscitent les morts, suivant que cela importe à leur dénouement : ce sont des artistes. Gœthe, à qui on prouve que son Egmont n'est pas l'Egmont de l'histoire et qui se borne à répondre : « C'est mon Egmont », est un artiste. Être artiste, don qu'on apporte en naissant et que rien ne remplace : on a connu de tout temps, et on connaît de notre temps, des écrivains excellents, qui ont toute sorte de qualités, l'abondance, la conscience, l'invention, le goût et bien d'autres encore ; seulement on a négligé d'inviter au baptême la fée que vous savez, et elle a jeté un sort : « Tu ne seras pas artiste ». Alors ils ont beau s'acharner : rien n'y fait.
On peut être artiste ou ne l'être pas, dans n'importe quel genre et n'importe quelle école. Chateaubriand et Flaubert n'ont entre eux nulle ressemblance, sauf qu'ils sont tous deux des artistes.
Don précieux, enviable, envié, mais dangereux aussi ; car il est toujours dangereux de se distinguer et de ne pas voir les choses comme les
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autres les voient ; et les autres ont des moyens de vous faire payer l'impertinence que vous avez de ne pas leur ressembler. Mais l'artiste aura sa revanche, et un instinct secret qui est en lui l'en avertit ; car tout passe et un jour viendra où rien de ce qui existait autour de nous ne subsistera, rien que l'œuvre d'art, supérieure à la réalité éphémère, et qui porte en soi le caractère de ce qui dure.
Je voudrais vous montrer en Saint-Simon un de ces écrivains artistes : après quoi, notre conclusion sur la valeur historique, sur la signification et la portée de son œuvre, se dégagera d'ellemême.
Il est d'abord une objection à laquelle je suis sûr que vous me reprocheriez de répondre longuement : c'est celle qui consiste à croire que Saint-Simon, en grand seigneur dédaigneux du travail de l'écrivain, a jeté hâtivement sur le papier des pages frémissantes et négligées. C'est Chateaubriand qui a dit : « il écrivait à la diable pour l'immortalité. » Rien n'est plus faux. Rien n'est en plus complète contradiction avec la manière de travailler particulière à Saint- Simon, telle que nous la connaissons. Comme nous l'avons vu, il a commencé par rédiger les Additions au Journal de Dangeau. Puis il a composé ses Notices sur les duchés-pairies et
sur les grandes charges de la couronne. Enfin il a écrit les Mémoires^ qui ont été suivis du Parallèle des trois rois Bourbons. Or il n'est pas rare que les mêmes scènes ou les mêmes portraits se retrouvent dans ces quatre ouvrages, en quatre versions successives, identiques pour le fond, mais différentes par la forme, et parfois présentant des différences très sensibles. C'est le procédé lui-même de l'écrivain soucieux de perfection, qui reprend sans cesse son propre ouvrage et le remet sur le métier.
Parmi les Additions plusieurs, et non des moins curieuses, n'ont pas été recueillies par Saint-Simon et ne figurent pas dans les Mémoires: il n'a pas trouvé qu'elles eussent de place dans l'ensemble. D'autres ont été considérablement réduites. Je ne vous en citerai qu'un exemple. Il est parlé dans les Mémoires d'un évêque de Noyon, qui était Glermont- Tonnerre, « célèbre par sa vanité ». On aurait fait un volume avec toutes les sottises que sa vanité lui avait inspirées et surtout avec celles qu'on prêtait à ce riche. Ce volume, -Saint-Simon l'avait fait ou presque. Dans une Addition au Journal de Dangeau qui ne contient pas moins de cinq pages, et dans une Notice sur les Pairs ecclésiastiques qui n'en contient pas moins de dix-huit, il avait rédigé un véritable C/emontiana. De toutes ces anecdotes Saint-Simon n'en a inséré qu'une dans les Mémoires, celle de la
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réception de Pévêque de Noyon à l'Académie |
française. Louis XIV le trouvait ridicule et s'en ^
égayait, comme tout le monde. Mais il avait i
de l'amitié pour lui : il pensa qu'on pouvait \ toujours bien en faire un académicien. Donc il
fît savoir son désir à MM. de l'Académie qui |
s'inclinèrent, parce qu'ils ne pouvaient pas faire \
autrement ; mais ils attendirent leur nouveau j
confrère au jour de sa réception. Ce jour-là, ;
l'abbé de Caumartin, directeur, lui adressa un \ discours qui était un « tissu de louanges si
démesurées et en même temps si parfaitement \
ridicules, mais où l'esprit brillait, que ce fut en |
effet un chef-d'œuvre de badinage, de dérision |
voilée de gaze et d'éloquence », C'était la mer- j
veille du persiflage. \
Celui qu'on persifle doit s'épanouir d'abord, se ]
fâcher ensuite : c'est la règle du jeu. Pendant que \
l'abbé de Caumartin lui cassait l'encensoir, \
l'évêque de Noyon se pavanait pour la plus grande \
joie de l'assistance : après, il s'aperçut qu'on |
s'était moqué de lui, ou on l'en fit apercevoir, et |
il s'en plaignit au roi. Oncques depuis, Louis XIV \
ne s'avisa plus de pratiquer à l'Académie la ]
candidature officielle.... i
Le plus souvent, au lieu d'abréger, Saint- \
Simon développe, amplifie, ajoute des détails. Dans ]
les Additions^ il est dit que Louis XIII mou- \
rant dicta à Chavigny une liste des charges |
qu'il distribua : « Il y nomma M. de Saint-Simon I
[mon père] à la charge de grand écuyer, le publia, le dit à M. de Saint-Simon qui reçut les compliments et qui en fit toutes les fonctions aux obsèques du roi. » Dans les Mémoires^ le même fait est rapporté, mais non plus en ces termes succincts : avec le temps, il a beaucoup gagné en pathétique. « L'écrit dicté à Ghavigny fut lu tout haut devant tout le monde.... Mon père, éperdu de douleur^ ne -put répondre au roi qui Vaçait fait grand écuyer que par se jeter sur ses mains et les inonder de ses larmes^ ni autrement que par elles aux compliments qu'il en reçut.... Il en fît les fonctions aux obsèques du roi, et il m'a souvent dit qu'en jetant Vépée royale dans le caçeau ïL fut au moment de s^y jeter lui-même. » Ces larmes font très bien dans la scène et le geste de se jeter dans le caveau, encore qu'un peu mélodramatique, est d'un bon serviteur ; mais ces beautés ont été ajoutées après coup... Nous ne pouvons poursuivre ici ce travail de comparaison. Mais on le trouvera tout fait dans l'édition BoisUsle et c'est un des services sans nombre que nous rend cette admirable édition dont le laborieux achèvement tient au cœur de tous les fervents de Saint-Simon.
Entre les Additions qui sont déjà les Mémoires et les Mémoires eux-mêmes, — entre ces deux états d'une même œuvre, — l'écrivain a fait subir à chaque partie de l'œuvre un énorme travail. En général, les Additions sont plus sèches,
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écrites en termes plus mesurés; les Mémoires sont plus développés et combien plus acerbes, plus passionnés, plus violents ! Entre les deux rédactions vingt années se sont écoulées : de même qu'il y a une cristallisation par Pamour, de même aussi la haine cristallise ; de même que l'amour, la haine brode... Comme nousvoilàloin de cette conception des Mémoires jetés à la diable et coulés d'un seul jet!
Saint-Simon s'est-il livré sur le papier à ce travail de ratures et de corrections que nous retrouvons dans toute c&uvre classique, et qui, par exemple, dans telle fable de La Fontaine, ne laisse subsister que deux vers du texte original? C'est probable, puisque le manuscrit des Mémoires, qui nous est parvenu, est une mise au net. Ce qui est certain, c'est que Saint-Simon a longtemps porté son œuvre en lui, et qu'il en a soumis la matière à une longue élaboration sous l'action de ce sens artiste qu'il possédait à un si haut degré. Ainsi se vérifie la règle d'après laquelle le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui • les Mémoires^ comme tous les chefs-d'œuvre, sont le résultat d'un lent et patient travail.
Assistons à ce travail. Donc, Saint-Simon écrit, ayant à côté de lui le Journal de Dangeau. Le Journal lui fournit la trame : il ajoute
les broderies. Le Journal fournit la suite des faits : il ajoute les portraits et les scènes.
Les portraits ! Saint-Simon les a semés à profusion dans les Mémoires^ tous frappants, saisissants, inoubliables. Puisque l'historien doit donner l'illusion de la vie, il veut que tous ^ les personnages qui figurent dans son récit Ressemblent non pas à des ombres, à des fan- Itômes, mais à des êtres vivants : il n'en laisse pas passer un sans nous le présenter, tout au moins en quelques mots. Beaucoup de ces portraits sont de véritables exécutions en trois lignes, où chaque mot porte, et emporte le morceau. On pourrait appliquer à Saint-Simon ce qu'il dit du comte de Grammont, qu'il excelle « à trouver le mauvais, le ridicule, le faible de chacun, à le peindre en deux coups dfe langue irréparables et ineffaçables ». Il dira du prince d'Harcourt, qu'il était « enfoui dans son obscurité et ses débauches»; de la fille de Lassai : « elle fut galante- et après folle » ; des filles du premier Président : « Le premier président... n'avait que deux filles : l'une était noire, huileuse, laide à effrayer, sotte et bégueule à l'avenant, dévote à merveille ; l'autre rousse comme une vache. » C'est heureux pour le premier Président qu'il n'ait pas eu une troisième fille.
Saint-Simon s'empare d'un ridicule, le plus souvent d'un ridicule extérieur, et le met en valeur. C'est ua fait qu'il y a parfois entre Tex-
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térieur d'un individu et son caractère, son sexe, ou sa situation sociale, un contraste qui fait rira.'^ Voici la duchesse de Chaulnes : « C'était, pour la figure extérieure, un soldat aux gardes et même un peu Suisse habillé en femme, » Nous dirions; aujourd'hui qu'elle avait l'air d'un gendarme. | Villeroy, tout maréchal qu'il était, avait l'air d'un j danseur : « C'était un- homme fait exprès pourj présider à un bal, pour être le juge d'un carrousel, ' et, s'il avait eu de la voix, pour chanter à l'Opéra les rôles de rois et de héros. » Et Courcillon : « C'était un homme bien fait, qui avait même de beaux traits, mais dont la physionomie, le maintien et toute la figure serrait le cœur de tristesse : elle était toute faite pour être crieur d'enterrement. ». Et l'abbé de Maulevrier : telle était sa pâleur qu'il « avait l'air d'un mort », sans doute du mort que Courcillon allait porter en terre.
Devant certains visages humains s'évoquent irrésistiblement des comparaisons empruntées au règne animal. Desmarets était «un sanglier... enfoncé dans sa bauge ». Belesbat, « une manière d'éléphant pour la figure, une espèce de bœuf pour l'esprit. » Mézières, gouverneur d'Amiens, était « un petit bossu devant et derrière, à faire peur, avec un visage très livide, qui ressemblait fort à une grenouille »; La duchesse de Gesvres était « une espèce de fée, grande et maigre, qui marchait comme les grands oiseaux qu'on
appelle des demoiselles de Numidie. » « La vieille Mailly mourut à quatre-vingt-cinq ans.... C'était celle que la longueur de son visage et la singularité de son nez avaient fait nommer la Bécasse. » D'autres fois, il faut descendre jusqu'aux végétaux, ou même plus bas : jusqu'aux choses. Usson, lieutenant général distingué, « était un petit homme fait comme un potiron. )> La Chaise, frère du célèbre jésuite, était « un grand échalas, prodigieux en hauteur et si mince qu'on croyait toujours qu'il allait rompre. » « Mme de Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué. » Rion, « gros garçon court, joufflu, pâle... ne ressemblait pas mal à un abcès )) : c'est avec ce physique qu'il avait plu à la duchesse de Berry !
Arrêtons-nous là. Saint-Simon a en quelque sorte créé l'art du portrait et il n'y a jamais été ni surpassé, ni égalé ; personne avant lui n'avait fait de portraits si vivants, d'une touche si large et d'un relief si accusé, et personne après lui n'a retrouvé cette manière à la fois libre et puissante ; aussi convient- il d'étudier un peu à loisir l'art du portrait chez un tel maître.
On avait fait déjà des portraits avant Saint- Simon ; on en avait fait beaucoup et on en avait fait d'excellents. Le genre était à la mode au xvii^ siècle ; c'était même un divertissement de société : on jouait aux portraits dans les salons où l'on cause. Mlle de Montpensier en charmait
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son ennui dans son exil de Saint-Maur ; il existe une « Galerie des portraits de Mlle de Montpensier, » où défilent toutes les femmes de la haute société d'alors, sans qu'on nous dise la couleur de leurs yeux, sauf pour Mme de Sévigné, — qui les avait « bigarrés ! » Mlle de Scudéry faisait des portraits de ses contemporains dans la Clélie et le Grand Cyrus^ et ils sont le sublime du genre filandreux. Célimène fait des portraits dans une scène fameuse du Misanthrope^ et ils sont exquis dans le genre acide.
Enfin et surtout il y a, au début des Mémoires de Retz, une merveilleuse galerie de dix-sept portraits. Pour la pénétration morale et pour l'ironie, il n'est pas un de ces dix-sept portraits qui ne soit un chef-d'œuvre. Mais il est remarquable que parmi ces portraits qui comprennent des portraits de femmes, et de femmes célèbres par leur beauté, ceux de Mme de Longueville, de Mme de Chevreuse, de Mme de Montbazon, il n'y ait pas un trait de peinture physiqua^Av:ec„ Saini;-Sim^^^ dans la littéra^^^
ture.
A une première rencontre, c'est d'abord l'individu physique que nous apercevons : grand ou .petit, bien fait ou mal bâti. Saint-Simon ne nous laisse ignorer ni la boiterie du duc du Maine, ni l'épaule haute du duc de Bourgogne, ni les mauvais yeux du duc d'Orléans, ni que Pontpjaaftfaîn avait un peil de verr(3 et toujours pleu^
GOWRS SUR g4mT'-|IftîOîi, \ 8
rant, ni que la principale disgrâce de la duchesse d'Orléans était «les places de ses sourcils qui étaient comme pelés et rouges avec fort peu de poils », ni que Louis XIV a eu le bras cassé, et que Monseigneur s'était cassé le nez. Non qu'il croie que le physique emporte nécessairement le moral. Et, par exemple, il ne s'étonne pas que le duc de Ghaulnes ait, avec la corpulence d'un bœuf, l'esprit le plus délié. Mais puisque nous sommes corps et âme, et qu'on voit le corps avant de découvrir l'âme, un portrait doit donc commencer par être un portrait physique.
Les personnages de Saint-Simon ont un corps, avec, si j'ose dire, tout ce qui s'ensuit. Ils mangent, ils boivent, comme on mange et on boit dans la vie réelle, et il n'est pas indifférent de savoir comment ils mangent et ce qu'ils boivent. L'indigestion, quand c'est celle de Monseigneur qui s'est crevé de poisson, devient une indigestion historique. Le vulgaire « mal aux cheveux » luimême peut devenir une affaire d'État, ou du moins influer sur les affaires de l'État, quand c'est des matinées du Régent qu'il s'agit : « Sa tête offusquée encore des fumées du vin et de la digestioE^ des viandes du souper, n'était pas en état de comprendre, et les secrétaires d'État m'ont souvent dit que c'était un temps où il ne tenait qu'à eux de lui faire signer tout ce qu'ils auraient voulu. » Saint-Simon multiplie les
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détails sur Pair de figure, la démarche, l'allure, la toilette, le mobilier, l'emploi de la journée, etc. Nous savons à quelle famille chacun appartient, s'il est de bonne maison ou de la lie du peuple, et quel est son lieu d'origine. Lauzun était des bords de la Garonne et Langlée était « un homme de rien de vers Mortagne en Perche » ; celui-ci aura la finesse du Normand et l'autre la hâblerie du cadet de Gascogne.
Maintenant, le peintre peut passer au portrait moral et nous montrer tour à tour le dedans et le dehors : le dedans, c'est-à-dire le tempérament, l'humeur, les passions, les vices, les secrets désirs, les ambitions cachées ; le dehors, c'est-àdire la conduite, la manière de se comporter dans le monde, de s'intriguer et de se pousser. Saint-Simon sait Part de placer où il faut le petit fait significatif, l'anecdote qui peint. S'agitil de Lenôtre, qui dessina les jardins de Versailles ? Pour nous suggérer l'idée de sa « naïveté » et de sa « vérité charmante », il suffira du récit de son entrevue avec le pape. « Le pape pria le roi de le lui prêter pour quelques mois. En entrant dans la chambre du pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui : « Eh ! « bonjour, lui dit-il, mon Révérend Père, en lui c( sautant au cou et l'embrassant, et le baisant « des deux côtés. Eh ! que vous avez bon visage « et que je suis aise de vous voir et en si bonne
« santé ! » Le pape, qui était Clément X, Altieri, se mit à rire de tout son cœur. Il fut ravi et lui fit mille amitiés. » Joignez-y maintenant ce trait délicieux et touchant : « Un mois avant sa mort, le roi, qui aimait à le voir et à le faire causer, le mena dans ses jardins, et, à cause de son grand âge, le fit mettre dans une chaise que des porteurs roulaient à , côté de la sienne, et Lenôtre disait là : « Ah ! mon pauvre père, si tu vivais et « que tu puisses voir un pauvre jardinier comme « moi, ton fils, se promener en chaise à côté du c( plus grand roi du monde, rien ne manquerait « à ma joie ». Après cela, ne sommes-nous pas bien renseignés sur le compte de ce brave homme qui, sûrement, eut plus de droits que n'en avait La Fontaine à être appelé : le bonhomme ?
Voulez- vous voir réunis et mis en œuvre tous les éléments d'un grand portrait, rappelez- vous, après tous ceux que nous avons déjà vus défiler, le portrait de Fénelon. « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout et les contraires ne s'y combattaient pas. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle lentai^ égalexï]tei||, le docteur, révê(|ue et }e grand
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seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de la regarder. » De cette peinture de l'extérieur Saint-Simon passe aux manières si aisées, à cet air du grand monde, à cette éloquence naturelle, et plus que tout, à ce charme unique, à cet extraordinaire don de séduction (( qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie, » On n'a jamais, mieux qu'en ces lignes, rendu sensible le prestige que certains hommes exercent sur un petit groupe de fidèles.
Ce qui est non moins caractéristique de Fénelon, c'est ce mélange de douceur et d'humeur impérieuse, c'est cette coquetterie, « cette passion de plaire et au valet^ autant qu'au maître. » Nous entrons dans le palais épiscopal où Fénelon exerce une large hospitalité et tient table ouverte, une table magnifique et délicate, mais où « il n'y avait rien néanmoins qui ne sentît l'odeur de l'épiscopat et de la règle la plus exacte, parmi la plus honnête et la plus douce liberté. » Nous l'accompagnons à la promenade, en visite,
dans les tournées qu'il fait à travers les diverses parties de son diocèse. Nous voyons, depuis le jour où son élève, le duc de Bourgogne, s'approche du trône, le politique se dessiner dans l'évêque. Nous comprenons les regrets qu'il laisse et que le petit troupeau soit tombé dans « l'abîme de l'affliction la plus amère ». Saint-Simon, qui ne l'aime pas, conclut : « A tout prendre, c'était un bel esprit et un grand homme ». Le portrait qu'il en a tracé est le plus achevé et le plus ressemblant que nous ayons d'un prélat grand seigneur.
Il faudrait placer à côté le portrait de ce (( petit homme blondasse », Lauzun, qui fut le beau-frère de Saint-Simon, et même un bon beau-frère, ce qui n'a pas empêché Saint-Simon de nous peindre sa méchanceté, son insolence et son humeur brouillonne, Lauzun dont nous comprenons si bien qu'il ait inspiré à Louis XIV un insurmontable éloignement, et si peu qu'il ait plu aux femmes, hors celles qui aiment à ptre battues.
\ Est-ce tout? Le portraitiste nous a-t-il dit son dernier mot? Oh! que non! Jusqu'ici, il 4e nous a peint que des individus : il lui reste ipaintenant à nous montrer dans chacun de èes individus le type, l'être collectif qu'il personnifie, la passion qu'il incarne, l'entité dont jil est l'expression, l'idée dont il est le vivant jsymbole. Cet être mystique dont l'être de chair
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et de sang n'est que la figure, Saint-Simon l'aperçoit par une espèce de double vue, dans une sorte d'hallucination. Écoutez le récit de la conversation qu'il eut un jour avec le P. Tellier, ce jésuite confesseur du roi, dont il nous a dépeint le naturel cruel et farouche, l'extérieur terrible : « il eût fait peur au coin d'un bois ». C'était à Versailles, dans l'appartement de Saint-Simon, dans un de ces arrièrecabinets, sans lumière et sans air, où il fallait, en plein jour, allumer des bougies pour y voir. Il est là, tête à tête avec le terrible jésuite fait comme je viens de vous le dire :
«Nous nous enfermâmes vis-à-vis l'un de l'autre, mon bureau entre-deux, avec deux bougies allumées dessus.
« Là il se mit à me paraphraser les excellences de la constitution Unigenitus, dont il avait apporté un exemplaire qu'il mit sur la table. Je l'interrompis pour venir à la proposition de l'excommunication. Nous la discutâmes avec beaucoup de politesse, mais avec fort peu d'accord. Tout le monde sait que la proposition censurée est qu'une excommunication injuste ne doit point empêcher de faire son devoir ; par conséquent qu'il résulte de sa censure qu'une excommunication injuste doit empêcher de faire son deçoir. L'énormité de cette dernière frappe encore plus fortement que ne fait la simple vérité de la proposition censurée.... Il évita toujours de
me Bien dire de personnel, mais il rageait ; et pins il se contenait à mon égard, moins il le put sur la matière ; et, comme pour se dédommager de sa modération à mon égard, plus il s'emporta et se lâcha sur la manière de forcer tout le royaume à recevoir la bulle sans en modifier la moindre chose.
« Dans cette fougue, où, n'étant plus maître de soi, il s'échappa à bien des choses dont je suis certain qu'il aurait après racheté très chèrement le silence, il me dit tant de choses sur le fond et sur la violence pour faire recevoir, si énormes, si atroces, si effroyables, et avec une passion si extrême, que j'en tombai en véritable syncope. Je le voyais bec à bec entre deux bougies, n'y ayant du tout que la largeur de la table entre-deux ; j'ai décrit ailleurs son horrible physionomie ; éperdu tout à coup par l'ouïe et par la vue, je fus saisi, tandis qu'il parlait, de ce que c'était qu'un jésuite, qui, par son néant personnel et avoué, ne pouvait rien espérer pour sa famille, ni, par son état et par ses vœux, pour soi-même, pas même une pomme ni un coup de vin plus que tous les autres, qui, par son âge, touchait au moment de rendre compte à Dieu, et qui, de propos délibéré et amené avec grand artifice, allait mettre l'État et la religion dans la plus terrible combustion, et ouvrir la persécution la plus affreuse pour des questions qui ne lui faisaient rien, et qui ne tou-
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chaient que l'honneur de leur école de Molina.
« Ses profondeurs, les violences qu'il me montra, tout cela ensemble me jeta en une telle extase, que tout à coup je me pris à lui dire en l'interrompant :« Mon père, quel âge avez- vous?» Son extrême surprise, car je le regardais de tous mes yeux qui la virent se peindre sur son visage, rappela mes sens, et sa réponse acheva de me faire revenir à moi-même: «Hé! pourquoi, « me dit-il en souriant, me demandez- vous «cela?»...
« Je le fis sortir par la petite porte de derrière mon cabinet, en sorte que personne ne l'aperçut ; et dès que je l'eus refermée, je me jetai dans une chaise comme un homme hors d'haleine, et j'y demeurai longtemps seul dans mon cabinet, à réfléchir sur le prodige de mon extase, et sur les horreurs qui me l'avaient causée. »
Telle est cette soudaine révélation de « l'idée » qui vient frapper Saint-Simon dans un entretien particulier. Derrière ce jésuite qu'il tient là, bec à bec, il vient de voir apparaître VOrdre tout entier. Dans un jésuite, il a vu le Jésuite.
même Fénelon est l'ambition faite homme. Pour ce qui est du duc de Noailles, c'est l'Orgueil par une lettre majuscule et ce n'est plus assez de dire que c'est l'Orgueil fait homme : Saint-Simon lui prête des proportions surhumaines : « Le serpent qui tenta Ève, qui renversa Adam par elle
De même Lauzun
et qui perdit le genre humain est l'original dont le duc de Noailles est la copie la plus exacte, la plus fidèle, la plus parfaite, autant qu'un homme peut approcher des qualités d'un esprit de ce preihier ordre et du chef de tous les anges précipités du ciel. » Il conclut : « Voilà le démon. »
Ainsi les personnages de Saint-Simon réalisent l'absolu de leur type, et à force d'être humains en deviennent plus qu'humains. Ils sont des anges, ils sont des démons. Les hommes, qui ne sont que des hommes, ne sont si complets ni en bien ni en mal. Fénelon l'a dit avec sa finesse avisée : « Presque tous les hommes sont médiocres et superficiels pour le bien comme pour le mal. » Ce sont ces hommes-là, imparfaits comme la réalité elle-même, que manie lepolitique et que raconte l'historien. Le procédé de Saint- Simon dressant à l'horizon de l'art des types excessifs, des Absolus qui marchent, est le procédé du moraliste, du romancier ou de l'auteur dra- » matique.
Après les portraits, ce qu'il y a de plus caractéristique dans les Mémoires^ ce sont les scènes.
Je prends pour exemple la fameuse scène du lit de justice qui fut tenu aux Tuileries, le vendredi 26 août 1718. Il s'agissait, comme vous vous en souvenez, de casser certains arrêts du Parlement, de réduire les bâtards à leur rang
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d'ancienneté dans la pairie, et d'enlerer am duc du Maine la surintendance de l'éducation de Louis XV. C'était Saint-Simon qui avait tout préparé, en grand mysière. On voulait frapper à l'improviste le Parlement et les bâtards ; il fallait donc que rien ne transpirât à Tavance : ni les membres du Conseil de Régence, ni les dignitaires du lit de justice n'avaient été mis dans le secret. Il y eut d'abord séance du Conseil de Régence, où le garde des sceaux lut les différentes déclarations concernant le Parlement et les bâtards. Puis on attendit, non sans quelque anxiété, car si le Parlement avait refusé de se rendre à l'injonction du Régent, on aurait été bien embarrassé. Enfin le Parlement arriva : la séance proprement dite du lit de justice put commencer, et Saint-Simon assista, dans Pivresse de joie que vous savez, à l'humiliation de ses pires ennemis.
Demandons-nous comment est faite cette scène d'histoire. Deux phrases tout à fait significatives nous avertissent du procédé employé par Saint-Simon, et le mettent en pleine lumière. (( Ce premier acte fini, écrit le narrateur à un endroit de son récit, le second fut annoncé par le discours du garde des sceaux. » Et ailleurs : <£ Le garde des sceaux ayant, par ce dernier prononcé, terminé ce second acte, il passa au troisième. » Premier, second, troisième acte... cela est divisé comme une pièce de théâtre. C'est à
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un drame en elîet (Jue Saint-Simon va nous faire assister, et ce drame est composé dans toutes les règles du théâtre.
Il faut d'abord à une pièce de théâtre un décor, des costumes, des accessoires. Saint-Simon a rempli en conscience sa tâche de metteur en scène et soigné tous les détails. Il est allé chez Fontanieu, il lui a donné des croquis, il a surveillé la plantation du décor: le trône, la table, les gradins et les bancs. Les accessoires, ce sont ces deux sacs de velours qui contiennent les sceaux et les pièces officielles. Les costumes, c'est ce vêtement de velours noir, que Saint- Simon a choisi de préférence à un habit de drap d'or, qui en effet n'eûfe pas été de circonstance, et ce seront tout à l'heure les robes rouges et les fourrures des magistrats.
Le rideau se lève sur un curieux effet de scène : on entend à la cantonade le tambour des gardes françaises et le pas cadencé des troupes qui se massent dans les rues : ce sont les bruits de coulisses.
Il faut à une pièce bien faite un intérêt de curiosité, un secret qui peu à peu se découvre, et, en se découvrant, provoque la surprise et l'émotion. Le fait est que, sauf quelques initiés, personne ici ne sait ce qui va se passer : on ne l'apprend que peu à peu par une série de coups de théâtre. 11 faut une intrigue et un nœud à cette intrigue, une péripétie qui tienne en suspens l'att-ention
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du spectateur, inquiet de savoir comment les choses vont tourner. Cette péripétie est fournie par l'attente où l'on est de la venue du Parlement et l'incertitude de cette venue. Le Parlement viendra-t-il ou ne viendra- t-il pas? Enfin on annonce que le Parlement est en marche, à pied, et commence à déboucher du palais. Cette nouvelle rafraîchit fort le sang à la Compagnie. Et les voilà tous aux fenêtres. C'est une grande règle au théâtre, et que connaissent bien tous les auteurs dramatiques, qu'il faut que les yeux du spectateur soient sans cesse occupés. Saint-Simon occupe en effet nos regards par le spectacle des diverses contenances qu'il observe et note, comme c'est son habitude et sa méthode constante, comme il avait fait lors de la mort de Monseigneur. « Je m'occupai cependant à considérer les mines. Je vis en M. le duc d'Orléans un air d'autorité et d'attention.... M. le duc, gai et brillant, paraissait ne douter de rien. Le prince de Conti étonné, distrait, concentré, ne semblait rien voir ni prendre parti à rien. Le garde des sceaux, grave et pensif, paraissait avoir trop de choses dans la tête... » et ainsi de suite. Plus loin : « On ne peut rendre les mines ni les contenances des assistants.... On ne voyait que gens oppressés et dans une surprise qui les accablait. » Le spectacle est sur le visage des assistants.
Un drame doit être mené par une volonté partout présente et qui dirige les éyénen]|.ents. Il y
faut un personnage toujours en scène et toujours agissant et qui soit le personnage sympathique, Ce personnage, c'est Saint-Simon lui-même, qui a tout fait, surveille tout, empêche que personne ne sorte. Sympathique, comment ne nous le serait-il pas ? Je veux dire: comment une passion qui s'exprime en termes si enflammés ne se communiquerait-elle pas à nous? «Ce fut là où je savourai, avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle de ces fiers légistes, qui osent nous refuser le salut, prosternés à genoux, et rendre à nos pieds un hommage au trône.... Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout et les amples replis de ces fourrures ondoyantes à chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait que par le commandement du roi par le garde des sceaux, vil petitgris qui voudrait contrefaire l'hermine en peinture, et ces têtes, découvertes et humiliées, à la hauteur de nos pieds'. » Une telle passion déchaînée donne son mouvement à la pièce.
Il faut à tout drame un traître. C'est ici le premier Président, le « scélérat », que Saint-Simon a vu, quand il s'est levé pour la remontrance, trembler de tous ses membres. Lui aussi, nous l'avons sans cesse sous les yeux et de plus en plus accablé. A l'annonce de la déchéance des bâtards, il est « saisi d'un mouvement convulsif ». A la lecture de la déclaration, il
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« grince le peu de dents qui lui restaient et se laisse tomber le front sur son bâton qu'il tenait à deux mains ». Enfin, quand le duc du Maine €#t dépossédé de l'éducation du roi, « le premier Président assommé de ce dernier coup de foudre se démonta le visage à vis et je crus un moment son menton tombé sur ses genoux ». La folie de cette imagination, — le menton du premier Président qui se serait dévissé ! — montre suffisamment dans quel état de surexcitation se trouve Saint-Simon. Son ennemi est à terre : il le piétine. « L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés de mes yeux jusqu'en ses moelles : souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards ; une fois ou deux, il fixa le sien sur moi et je me plus à l'outrager par des sourires dérobés mais noirs, qui achevèrent de le confondre. » Sur ce tableau du traître confondu, la toile peut baisser. Racine n'a jamais mieux fait, ni d'Ennery.
Le style de Saint-Simon appellerait toute une étude. Je voudrais seulement vous y montrer la marque de l'artiste : après l'artiste dans la manière de peindre et de conter, l'artiste dans la manière d'écrire, l'artiste de mots.
Ce qui frappe d'abord quand on lit quelques pages de Saint-Simon, c'est l'étrangeté de ce
SAmT'SIMON \
style, qui ne ressemble à rien de tout ce qui avait l
été écrit avant lui. De longues phrases embar- '\
rassées d'incidentes qui chevauchent les unes sur \
les autres, en sorte qu'on a peine à s'y reconnaître. \
Des phrases dont les morceaux sont péniblement j
rattachés par des qui^ des que^ des dont^ des \
où, dm dans lequel^ etc. Cela, en 1740, après j
Montesquieu, au temps de Voltaire, h, l'époque J
de la phrase courte et qui court ! /{
De vulgaires incorrections : « Couches était un i
homme de rien et du Dauphiné. » De vieux ]
mots, tombés en désuétude, des latinismes, \
comme au temps où la langue ne s'était pas encore ]
dégagée de ses origines : « pourpenser, forlonger, i
débeller », de l'embarras, des lourdeurs, des répé- |
titions de mots, des adverbes joints qui ne font \
pas admirablement. Alors on est tenté de dire i
qu'il écrivait « à la diable » et comme on écrit, I
à la diable ou non, quand on ne sait pas écrire. ■
Mais tournez le feuillet et il sera impossible que i
votre bonne chance ne vous fasse pas tomber ]
sur quelqu'une de ces historiettes, — celle, par |
exemple, de Charnacé et de la maison du tail- \
leur, — vives, alertes, contées d'une plume nette, '\
incisive, brillante, rapide, légère. ]
Il savait comme on écrivait au xviii® siècle,
et pouvait écrire d'un style aussi libre, aussi j
dépouillé qu'aucun de ses contemporains, \
mais il ne le voulait pas. Toutes ses étran- i
geté^, toutes ses bizarrerie^ style, il |e§ \
VÉCRIVAIN ARTISTE
connaissait, mais il n'avait garde de s'en corriger. Il s'en est expliqué à la dernière page des Mémoires : « Dirai- je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l'obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions? J'ai senti ces défauts; je n'ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien exphquer. Je ne fus jamais un sujet académique... )> Il ne voulait pas être un sujet académique ; . il ne voulait pas bien écrire, ce qui est une manière d'écrire comme tous ceux qui écrivent bien : il voulait écrire d'une manière qui ne fût qu'à lui.
Donc il use de ces longues phrases et de ces vieux mots, qu'on employait dans sa jeunesse, parce qu'il sied à un homme d'autrefois d'écrire dans le style d'autrefois. Il accumule dans une même phrase les mots, les synonymes, les épithètes et les superlatifs, parce qu'il aime à faire sonner les mots, parce qu'il goûte une jouissance à entendre le bruit que font les mots qui tombent en cascade, et par là il fait songer à Rabelais et à d'autres grands écrivains pareillement amoureux des mots. Parmi ces mots il n'y en a jamais un qui soit plat, qui soit pauvre, qui soit terne, mais c'est toujours le mot qui fait image. Ces mots qui font image, Saint-Simon les puise au
COURS SUR SAINT-SiaiON.
plus riche répertoire qui soit : la langue du peuple. Il dira faire le bec à quelqu'un pour « lui faire la leçon », embabouiner quelqu'un pour « Fempaumer », Jeunesse éplapourdie ,po*ur « stupéfaite ». Il dira du cardinal Fleury qu'il s'entendait au ménage des bouts de chandelle, et de ces dîners intimes où allait Mme de Maintenon chez les Beauvilflers, que « l'évêque de Chartres en remersa les escabeïïes ». Du mot familier au mot trivial il n'y a qu'un pas et Saint-Simon souvent le franchit : Mlle de la Ferté est une égueulée, Godet est un cuistre violet, les évêques de Luçon et de La Rochelle sont deux animaux mitrés. Quand il s'agit de trouver une expression adéquate à sa haine, aucune ne semble assez forte à Saint-Simon : le duc du Maine est un serpent à sonnettes, Desmarets est un ogre, d'Aubigny est un excrément de séminaire, l'ambition du duc de Noailles ne rencontre pas d'obstacle dans la « gangrène de son âme, et la bassesse et la pourriture de son cœur. » Ainsi il force la langue, il innove dans la violence, il invente dans le genre forcené.
D'ailleurs, une richesse d^imagination incomparable qui lui fournit sans cesse les mots heureux, les trouvailles verbales, les expressions inattendues, les tours qui ne sont qu'à lui. Et de l'esprit, encore de l'esprit, de l'esprit à pleines mains et de toutes les sortes d'esprit, de l'esprit le plus français et de l'esprit le plus parisien, auquel il avait tous les droits, n'étant pas, comme
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la plupart, un Parisien de Marseille, ou de Bordeaux, ou de Mortagne en Perche, mais un Parisien de Paris, comme Boileau, comme Molière et comme Voltaire.
D'où vient, maintenant, que ce style apparaît dans l'histoire de notre littérature comme un phénomène, y éclate soudain comme une nouveauté que rien ne faisait prévoir et qui ne se| rattache à rien de ce qui a précédé? Le voici, i Il y a en littérature une tradition, des procédés que les écrivains se repassent de l'un à l'autre, et qui, de l'un à l'autre, se continuent en se modifiant, La continuité de ce style écrit fait la suite de la littérature. Saint-Simon va-t-il donc se mettre à l'école des écrivains qui l'ont précédé et qui pour la plupart étaient de vile bourgeoisie? Ce ne serait pas la peine d'être duc et pair! Puisqu'il consent à écrire, ce sera pour écrire comme parlent les ducs et pairs, les princesses et les gens de cour. Ce qu'il mettra sur le papier, c'est la conversation de la cour de Louis XIV, une conversation à laquelle il ajoutera ses qualités personnelles, une conversation à laquelle il fera subir tout un travail, mais enfin la conversation, le style parlé et non pas le style écrit. De là viennent les incorrections, car le style parlé n'a pas la même syntaxe que le style écrit ; de là les familiarités et les trivialités, car on n'était pas prude au temps jadîs, et de là surtout le mouvem^ait, la chaleur et la vie, car c'est la parole prise à sa
source, c'est l'éloquence naturelle dans son jaillissement. Ce style, qui reproduit exactement la façon dont pouvait causer à la cour de Louis XIV un homme d'esprit, d'imagination et de passion, voilà la nouveauté, et ce qui, en effet, a bouleversé notre tradition littéraire.
Nous savons maintenant à quelle catégorie d'écrivains appartient Saint-Simon : nous pouvons conclure.
Il y a deux façons de concevoir l'activité humaine et d'expliquer la suite des événements. L'une attribue la plus grande part d'influence aux causes profondes, lointaines, anonymes et qui travaillent obscurément ; elle diminue d'autant la part du hasard, de l'accident, du petit fait ; elle laisse à l'homme la responsabilité de ses actes, sans doute, mais en montrant sa faiblesse et son impuissance à lutter contre de grands courants qu'il n'a pas créés, qui viennent de loin et qui l'emportent. C'est la conception de l'historien. L'autre, qui est celle du romancier et de l'auteur dramatique, en est justement l'opposé. L'historien a tout son temps : il dispose des siècles. Le romancier n'a que l'espace d'un volume, l'auteur dramatique n'a que l'espace d'une soirée : il leur faut des raccourm %im àm figurai qui g'enlèyewt 011 plei4 relief
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et des situations dramatiques qu'une crise soudaine noue et dénoue.
Je n'ai pas besoin de vous dire à laquelle de ces deux catégories appartient Saint-Simon que je vous ai montré partisan de la théorie des petites causes en histoire, et dont nous avons vu qu'il excelle dans les scènes et dans les portraits.
Il est par-dessus tout un artiste.
Je ne veux pas dire que l'historien n'ait pas le droit, et même le devoir, d'être un artiste : Tacite, avec qui Saint-Simon a tant d'analogies, était par-dessus tout un grand peintre et un grand poète en prose. Je ne prétends pas davantage que les Mémoires soient négligeables comme œuvre historique; c'est au contraire une des sources d'information les plus abondantes et les plus précieuses que nous ayons, non seulement pour trente années de notre vie française, mais pour tout le xvii® siècle.
Mais Saint-Simon est plus artiste qu'il n'est historien. Tout est là. Au lieu de se soumettre aux faits, il les a pliés aux besoins de son art., Il l'a fait inconsciemment et parce qu'il ne pouvait pas faire autrement, dominé qu'il était par son tempérament d'artiste. De là viennent l'extraordinaire éclat, l'originalité et la puissance de son œuvre, et de là en viennent aussi les défauts, et par là tout s'explique et c'est la réponse à certains points d'interrogation que nous avoni laissép Jusqu'iQi subsister.
Car nous avons maintes fois surpris Saint- Simon en flagrant délit d'erreurs et de ces erreurs si flagrantes qu'on se demande si elles ne sont pas volontaires. Comment un homme si clairvoyant a-t-il pu se tromper si lourdement? Vous me direz que la haine l'a aveuglé. Mais alors je pose autrement la question et je demande : comment un si honnête homme a-t-il pu mentir si effrontément? Comment un si bon chrétien a-t-il pu tant médire et calomnier à tour de bras ? La réponse se fait d'elle-même, si vous voulez bien convenir que l'art est une déformation de la réalité, que la vérité de la vie n'est pas la vérité de l'art, et que la vérité à laquelle se réfère Saint-Simon est la vérité de l'art et non celle de la vie.
Sachons bien le comprendre en effet : une œuvre d'art est un tout harmonieux et indépendant qui existe en soi, qui se suffît à luimême, et n'obéit qu'à ses propres lois. C'est un organisme dont toutes les parties sont commandées par un principe intérieur ; et ce principe intérieur, c'est l'âme de l'artiste. Aussi les Mémoires ne sont-ils pas le tableau de la société française au xvii® siècle, ils sont le tableau d'une société créée par Saint-Simon d'après cette société. Ce que nous y voyons ce n'est pas Louis XIV, ce n'est pas Mme de Maintenon, ce n'est pas Vendôme et Villars, c'est le Louis XIV de Saint-Simon, c'est la Maintenon, le Vendôme,
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le Villars de Saint-Simon. L'auteur appartient à la famille des grands créateurs d'âmes, un Shakespeare, un Balzac. Les Mémoires sont une création analogue à la création shakespearienne ou balzacienne : Fauteur y emprunte à la société où il vit, les éléments dont il a besoin pour réaliser l'idéal qu'il porte en lui.
Ils sont un raccourci d'humanité.
Ils ont la splendeur et ils auront la durée de l'œuvre d'art plus forte que la vérité elle-même. On les critiquera, on les commentera, on les réfutera, on n'arrivera pas à exorciser leur enchantement. La légende prévaut contre l'histoire, et l'art est fait de ces mêmes qualités d'imagination et de poésie qui se retrouvent, sous des formes différentes et au même degré, chez les peuples jeunes et chez les écrivains de génie.